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TERTULLIEN ET SES OEUVRES

Tertullien avait déjà parlé en faveur des chrétiens, mais avec moins d'éloquence, dans son ouvrage adressé aux Nations. Dans ce dernier ouvrage, comme dans V Apologétique, ses démonstrations sont nécessairement, à cause du cadre étroit où il se renferme , succinctes et tronquées. Il les compléta par son traité du Témoignage de Vdme. Sa polémique contre le polythéisme ne l'absorba pas tout entier; il fit encore une rude guerre aux juifs et principalement aux chrétiens qui s'étaient écartés de la tradition et de la vraie doctrine. C'est là qu'il excelle par la logique. Les marcionites sont rudement attaqués par Tertullien. Marcion reconnaissait deux essences divines supérieures à toutes les autres: l'une active, l'autre inactive; un dieu qui se manifestait par des actes, un autre qui restait immobile. Ces deux dieux étaient égaux en puissance et coéternels. Il y avait dans le système de Marcion une vague tendance vers la doctrine orientale des deux principes du bien et du mal , en ce sens que , pour lui, le dieu qui agit est l'auteur du mal , tandis que le dieu inactif est essentiellement bon. Tertullien nediscuta point seulement contre Marcion , mais aussi contre Hermogène, qui ne reconnaissait, il est vrai, qu'une seule essence divine, laquelle est le principe du bien, mais qui faisait la matière coéternelle à Dieu et cause première du mal. Puis, il attaqua Praxéas qui, par une vive réaction contre la doctrine du dualisme divin, alla jusqu'à nier la Trinité pour mieux établir l'unité de son dieu. Tertullien, on le conçoit , défendit la Trinité et conséquemment le dogme de l'Incarnation. Ilcombattit encoreà plusieurs reprises les hérésiarques aans divers ouvrages et notamment dans son traité de la Chair du Christ {de Came Chrlsti), dans le Scorpiaque , et dans la discussion générale qui est connue sous le nom de Prescriptions.

Tertullien s'élève avec une grande

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violence contre l'ancienne philosophie.

Il abhorre les gnostiques et tous ces savants, parmi les chrétiens, qui, de son temps déjà, enfantaient sur Dieu et la création , des systèmes empreints de l'esprit grec et de l'esprit oriental. C'est dans cette haine contre la tradition philosophique, si nous pouvons nous exprimer ainsi, que se trouve une

grande part de son originalité. A éfaut de la science qu'il repousse et à laquelle, cependant, il n'est pas étranger, Tertullien s'appuie sur le bon sens, et plus souvent encore il appelle à son aide un auxiliaire plus puissant, à savoir, la vivacité de sa foi.

Dans les œuvres consacrées exclusivement à la polémique, comme dans les traités sur le baptême, la pénitence, la prière, l'idolâtrie, les spectacles, le pallia m , la chasteté, la patience, etc., on trouve les qualités et les défauts de Y Apologétique : une logique puissante, une chaleur qui se manifeste souvent par des traits d'une sublime éloquence. Ajoutez à cela une fine raillerie, une grande vivacité et parfois aussi de la grâce. On rencontre, il est vrai, dans tous ces livres, les vices de l'esprit africain , un goût

I)rononcé pour les images hardies, de 'exagération et de l'emphase, et ça et là, de la gêne, des obscurités et de la confusion. Mais les beautés plus nombreuses et plus saillantes que les défauts ont acquis à Tertullien une gloire que le temps n'a point encore affaiblie.

Tertullien , suivant d'anciens récits, vécut séparé de l'Église catholique, dans la seconde moitié de sa vie, et partagea l'erreur des montanistes. Ce changement s'explique par la nature même de son esprit. M on tan, le chef de la doctrine qu'il avait embrassée, prétendait déjà de son temps que les chrétiens vivaient dans un funeste relâchement; il voulait donc changer leurs mœurs, les régénérer. D'autre part, il croyait au don de prophétie.

Tertullien s*e laissa entraîner volontiers, par sa foi vive, dans l'erreur de Montan. Il crut en deux femmes exaltées, Maximille et Priscille, qui se disaient animées de l'esprit de Dieu, puis , comme son rigorisme avait tou-

jours été croissant , depuis le jour où il avait engagé le combat contre le polythéisme, et qu'à la vue des périls qui , de toutes parts, menaçaient l'Église , son indulgence pour les faibles et les hérésiarques s'était progressivement affaiblie, il approuva sans hésiter une morale qui n'avait point de pardon pour les fautes les plus légères.

Ce changement dans ses convictions lui dicta sur le jeûne, la pénitence, le martyre , des pages remplies de soph is mes, et tout empreintes du rigorisme le plus exagéré. Plus tard , son esprit indépendant le détacha des montanistes.

Il se fit le chef d'une nouvelle secte dont les membres s'appelaient, de son nom , Tertullianistes. Ils étaient nombreux en Afrique. Ce fut saint Augustin qui les ramena dans le sein de l'Église catholique. Nous serions porté à croire que ces chrétiens austères jusqu'à l'excès favorisèrent au moins , s'ils ne le provoquèrent pas en partie, le schisme des donatistes.

Toutefois, malgré les écarts qu'ils reprochent à l'auteur de Y Apologétique y les docteurs les plus illustres du christianisme lui ont tenu compte des efforts qu'il avait faits pour préciser et coordonner leurs dogmes aux yeux des païens; ils n'ont pas oublié, nonobstant sa chute, que sa controverse avait été, pour ainsi dire, le point de départ de tous leurs écrits ; à toutes les époques, ils ont prodigué à cet héroïque lutteur les louanges et les témoignages de la plus vive admiration; et parmi eux, il s'est trouvé un saint, qui, faisant allusion non point seulement au temps où Tertullien avait vécu, mais encore à son mérite, n'a pas craint de l'appeler le premier des Pères de l'Église (1).

(I) Voy. sur Tertullien et ses écrits : August Neander; aniignostiUus Geistdes Tertullianus und Einleilvng in dessen Schriften : Berlin, 1825. — M. J. P. Charpenlier; Elude historique et littéraire sur Tertullien; Paris, I839.

— Henri Ritter; Histoire de la philosophie chrétienne^ traduite d« l'allemand par Trullard; t. ï, p. 325 — 37fl; Paris, I8i3. Ritter s'est servi plus d'une fois du livre de Neander.

— Fleury; Histoire ecclésiastique, t. H, p. 5 et suiv.; in-4°. — Berault-Bercastel ; Histoire de VÊglise; t. !,p. 368 et suiv. — Rohrbaclier; Histoire universelle de l'Église catholique , L V, p. 243 et suiv.; Paris, 1842. — Voy. aussi: Ludw. Gieseler; Lehrbuch der Kirchengeschichte; t. I , p. 232 et suiv. ; Bonn , 1881.

a vu*

Tertullien était né dans la dernière moitié du second siècle; il parvint, suivant d'anciens témoignages , à une extrême vieillesse.

SUITE DE LA PEHSÉCUTION ; MÀB- TYBE DB PERPÉTUE, DE FÉLICITÉ, DE BÉVOCATUS, DB SATURNIN, DE S ECU N DU LUS ET DE SATUB. — Malgré V Apologétique de Tertullien et les nombreuses réclamations, en faveur des chrétiens, qui arrivaient sans doute de toutes les provinces, Septime Sévère et ses jurisconsultes ne cherchèrent point à se rendre compte des dogmes et des enseignements de la religion persécutée. Ce qu'ils voyaient surtout dans le christianisme, c'était une doctrine qui conduisait à l'infraction des lois.

Les chrétiens refusaient avec une obstination invincible de jurer par le génie des empereurs. C'était, aux yeux de Sétère et de ses légistes, un acte de rébellion, un crime de lèse-majesté.

Aussi, ils se montrèrent impitoyables, et ils prescrivirent des rigueurs que devait encore aggraver le zèle religieux des juges qui étaient restés partisans sincères du polythéisme. Mais, nous l'avons dit, les chrétiens ne se laissèrent point effrayer; inébranlables dans leur foi, animes en outre du plus vif enthousiasme, ils se présentaient avec résolution devant les tribunaux , répondaient avec assurance, et ne perdaient rien de leur fermeté au milieu des plus horribles tortures. Ils se réjouissaient en vue de ce qu'ils appelaient leur triomphe prochain; parfois, ils se plaisaient a raconter eux-mêmes, par écrit, la longue série de leurs souffrances , et, quand le fer du bourreau arrêtait leur main, ils confiaient à un de leurs frères le soin de dire aux Églises comment ils étaient morts, et de terminer ainsi le récit qu'ils avaient commencé. Nous avons déjà parlé des Sciltltairu. Nous devons raconter maintenant un autre martyre, qui commença dans les prisons et se termina dans l'amphithéâtre de Carthage. Nous reproduirons ici textuellement, dans ses parties les plus importantes, un ancien document qui, si Ton considère les faits qu'il contient, les circonstances au milieu desquelles il a été écrit, et l'admirable simplicité de sa forme , doit être

mis assurément au nombre des plus belles légendes du christianisme (I).

a On arrêta , à Carthage ( 202 ou 203) , Révocatus et Félicité, esclaves du même maître , Saturnin et Secundulus , et avec eux Vivia Perpétua, issue d'une famille riche et puissante. Elle avait été élevée avec soin et bien mariée. Elle avait son père et sa mère, deux frères, l'un desquels était catéchumène, et un enfant à la mamelle qu'elle nourrissait de son lait. Sou âge était d'environ vingt-deux ans. Elle-même a écrit de sa main et raconté, ainsi qu'il suit, l'histoire de son martyre:

« Comme nous étions encore avec les persécuteurs , et que mon père continuait à vouloir me faire tomber par l'affection qu'il me portait, je lui dis: Mon père , voyez-vous ce vase qui est par terre? Oui', dit-il. J'ajoutai : Peuton lui donner un autre nom que le sien ? Non , répondit-il. Je ne puis pas non plus, moi, me dire autre chose que je ne suis, c'est-à-dire chrétienne. Mon père, touché de ce mot, se jeta sur moi pour m'arracher les yeux; mais il ne fit que me maltraiter et s'en alla vaincu avec les inventions du démon. Ayant été quelques jours sans voir mon père, j'en rendis grâces au Seigneur , et son absence me soulagea.

Ce fut dans l'intervalle de ce peu de jours que nous fûmes baptisés; or, je ne songeai, au sortir de l'eau, qu'à demander la patience dans les peines corporelles. Peu de jours après, on nous mit en prison; j'en fus effrayée, car je n'avais jamais vu de telles ténè- > bres. Oh! que ce jour me dura! quelle chaleur! on étouffait à cause de la foule; puis des soldats nous poussaient avec brutalité ; enGn je séchais d'inquiétude pour mon enfant. Alors les bénis diacres Tertius et Pompone , qui nous assistaient, obtinrent, à prix d'argent, que pour nous rafraîchir nous pussions passer en un lieu plus commode de la prison. Nous sortîmes ; chacun pensait à soi : je donnais à téter à mon enfant qui mourait de faim*

(1) Voy. le recueil de Ruinart : AcUi prir morum mnrtyrum uincera et selecta (Paris, 1689, in *0), p. 85. Nous empruntons la traduction de Fleurv, revueet modtneequelqupfois par l'abbé Rohrbacher. Mous avons essayé . à uolretoor.dc corriger ceUe derntère traduction.

Inguiète pour lui , j'en perlais à ma mère ; je fortifiais mon frère et lui recommandais mon fils. Je séchais de douleur, parce que je les voyais eux-mêmes séchant de douleur pour l'amour de moi ; je passai plusieurs jours dans ces inquiétudes. M'étant accoutumée à garder mon enfant dans la prison , je me trouvai aussitôt fortifiée, et la prison me devint un palais; en sorte que j'aimais mieux y être qu'ailleurs. Mon frère me dit alors : Madame et sœur, déjà vous êtes en grande faveur auprès de Dieu; demandez-lui donc qu'il vous fasse connaître par quelque vision si vous devez finir par le martyre ou par être rendue à la liberté. •

Perpétue, en effet, eut une vision pendant son sommeil. Elle comprit qu'elle était destinée au martyre. Elle le dit à son frère; et tous deux , suivant l'expression de la sainte, commencèrent à n'avoir plus aucune espérance dans le siècle. Perpétue reprend le récit en ces termes : « Peu de jours après , le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon père vint de la ville, consumé de tristesse; il monta vers moi (1) pour me faire tomber dans l'apostasie, disant : Ma fille, ayez pitié de mes cheveux blancs ! ayez* pkié de votre père, si du moins je suis -digne que vous m'appeliez votre père! Si mol* m^nte , de mes mains que voilà . je vous ai élevée jusqu'à cette fleur de l'âfire ; si je vous ai préférée à tous vos frères, ne me rendez pas l'opprobre des hommes. Regardez vos frères, regardez votre mère et votre tante; regardez votre fils qui ne pourra vivre après vous. Quittez cette fierté, de peur de nous perdre tous; car aucun de nous n'osera plus parler , s*il vous arrive quelque malheur. Ainsi me parlait mon père dans sa tendresse, me baisant les mains, se jetant à mes pieds et m'appelant avec larmes non plus sa fille, mais sa dame. Et moi , je pleurais sur les cheveux blancs de mon père, Je gémissais de ce queî seul de toute ma famille, il ne se réjouissait pas de mon martyre ; et j'essayais de le

(l) Au temps de la domination romaine, les

faisons de Cartilage étalent situées sous le naais proeonsulalre. e( le palais loi-même se trouvait sur la colline où s'élevnit jadis la citadelle de Bvrsa Voy. uana ce volume la topographie de Carthage.

fortifier, en disant : Sur féchafaud , il arrivera ce qu'il plaira à Dieu; car sachez bien que nous sommes en la puissance de Dieu , non pas en la nôtre. Et il s'en alla tout triste. \jè lendemain, comme nous dînions, on vint tout d'un coup nous enlever pour être interrogés , et nous arrivâmes à la place. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les quartiers voisins, et l'on vit accourir une foule immense. Nous montâmes sur l'échafaud. Mes compagnons furent interrogés et confessèrent. Quand mon tour vint, mon père se présenta tout à coup avec mon (ils; il me fit descendre les degrés, et me dit d'une voix suppliante : Ayez pitié de votre enfant! Le procurateur Hilarien , qui remplaçait alors Minucius Timinien, qui venait de mourir, me disait de son côté : Epargnez les cheveux blancs de votre père! épargnez l'enfance de votre fils ! Sacrifiez pour la prospérité des empereurs! Je n'en ferai rien, rénnndis-je. Êtes-vous chrétienne? me dit-il. Et je lui répondis : Je suis chrétienne, cependant, mon père se tenait toujours la pour me faire tomher. Hilarien commanda de le chasser ; et il fut frappé d'un coup de bâton. Je ressentis !e coup de mon père comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je compatissais à son infortunée vieillesse! Hilarien prononça laseutence, et nous condamna tous aux bétes. Et nous descendîmes joyeux à la prison.

Comme mon enfant était accoutumé à recevoir de moi le sein et à demeurer avec moi dans la prison , j'euvoyai aussitôt le diacre Pompone pour le demander à mon père; mais mon père ne "voulut pas le donner. Et il plut à Dieu Tjue l'enfant ne demanda plus à téter, et que je ne fusse pas incommodée de mon lait; de sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance. »

La sainte, après avoir raconté une seconde vision, ajoute : « L'inspecteur Pudens, qui était gardien de la prison, conçut une grande estime pour nous, parce qu'il voyait sans doute que notre courage venait de Dieu. 11 laissait donc entrer beaucoup de frères , afin que nous pussions nous consoler et nous encourager mutuellement. Quand le jour du spectacle approcha , mon père vint me trouver. Il était accablé de tristesse;

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il commença à s'arracher la barbe; puis il se jeta à terre, et la face tournée vers le sol, il se mit à maudire ses années et à se plaindre en des termes qui eussent ému la créature la plus insensible. Et moi, je gémissais sur sa malheureuse vieillesse.

« La veille de notre combat, j'eus cette vision : le diacre Pompone était venu à la porte de la prison, et frappait bien fort; je sortis et lui ouvris. 11 était vêtu d'une robe blanche, bordée d'une infinité de petites grenades d'or. H me dit : Perpétue, nous vous attendons ; venez. Il me prit par la main, et nous commençâmes a marcher par des lieux rudes et tortueux. Enfin nous arrivâmes à l'amphithéâtre à grand'peine et tout hors d'haleine. Il me conduisit au milieu de l'arène et me dit : Ne craignez point , je suis ici avec vous et je prends part à vos travaux. Il se retira, et j'aperçus un grand peuple qui regardait ébahi.

Comme je savais que jetais destinée aux bétes , je m'étonnais , car on ne les lâchait point. Il sortit alors contre moi un Égyptien fort laid cjui v>nt me combattre avec ses auxiliaires. Mais il vint aussi vers moi des jeunes hommes bien faits, pour me secourir. Je fus dépouillée de mes vêtements, et me trouvai changée en homme ; on me frotta d'huile pour le combat, et je vis de l'autre côté l'Égyptien se rouler dans la poussière. Alors parut un homme merveilleusement grand, en sorte qu'il était plus haut que l'amphithéâtre , vetu d'une tunique sans ceinture avec deux bandes de pourpre par devant et semée de petits ronds d or et d'argent. Il tenait une baguette, comme les maîtres des gladiateurs, et un rameau vert où se trouvaient suspendues des pommes d'or.

Ayant commandé le silence, il dit: Si l'Egyptien remporte la victoire sur la femme, il la tuera par le glaive; mais si elle vient à le vaincre, elle aura ce rameau ; et il se retira. Nous nous approchâmes, et nous commençâmes à nous donner des coups de poing. 11 voulait me prendre par les pieds, mais je lui en donnais des coups dans le visage. Je fus élevée en l'air et commençai aie battre comme si j'eusse frappé la terre. Voyant que cela durait trop, je joignis mes deux maius, passant

mes doigts les uns dans les autres, et, le pressant, je le fis choir, et avec mes pieds je foulai sa tête. Le peuple se mit à crier, et mes auxiliaires a chanter. Je m'approchai du maître, qui me donna le rameau avec un baiser, en disant:

La paix soit avec vous, ma fille. Je commençai à marcher avec gloire vers la porte Sana-Vivaria de l'amphithéâtre.

Je m'éveillai ; et je compris que je ne combattrais pas contre les bêtes, mais contre le démon; et je me tins assurée de la victoire. Voilà ce que j'ai fait et vu jusqu'à la veille du spectacle; qu'un autre écrive, s'il veut, ce qui s'y passera. »

Ici , en effet, la narration de la sainte est interrompue ; mais , comme Perpétue l'avait désiré , il se trouva un chrétien qui raconta les derniers instants des martyrs. Il les visita dans la prison et ne les quitta , comme on le voit par le document que nous avons sous les yeux, qu'au moment où ils cessèrent de vivre. Ce fut lui sans doute qui plaça , entre les derniers mots tracés par Perpétue et son propre récit, une vision écrite par un chrétien condamné au dernier supplice. Ce chrétien s'appelait Satur. Il était venu se livrer aux magistrats , et on l'avait joint, dans l'arrêt de mort, aux martyrs que nous avons déjà nommés. Après avoir transcrit la vision de Satur, le nouveau narrateur s'exprime en ces termes : « Secundulus mourut dans la prison. Félicité était enceinte de huit mois, et, voyant le jour du spectacle si proche, elle était fort affligée, craignant que son martyre ne fût différé, parce qu'il n'était pas permis d'exécuter les femmes enceintes. Elle craignait de répandre ensuite son sang innocent avec quelques scélérats. Les compagnons ue son martyre étaient sensiblement affligés, de leur côté, de la laisser seule, elle, une si bonne compagne, dans le chemin de leur commune espérance, lisse mirent donc tous ensemble à gémir et à prier. Cela se passait trois jours avant le spectacle.

Aussitôt après leur prière, les douleurs prirent Félicité, et comme , l'accouchement étant naturellement plus difficile dans le huitième mois, elle se plaignait, un des guichetiers lui dit : Tu te plains maintenant! Eh! que feras-tu donc quand

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tu seras exposée à ces bêtes que tu as méprisées , lorsque tu refusas de sacrifier? Elle répondit : C'est moi qui souffre maintenant ce que je souffre; mais là, il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour lui. Elle accoucha d'une petite tille, qu'une sœur éleva comme son enfant

« Comme le tribun traitait les martyrs très -rudement, parce que, sur l'avis de gens sottement crédules, il craignait qu'ils ne se tirassent de la prison par quelque sortilège, Perpétue lui dit en face : Pourquoi ne nous donnestu pas du soulagement , puisque nous sommes les condamnés du très- noble César, et que nous devons combattre à sa fête? N'est-il pas de ton honneur que nous y paraissions en bon état? Le tribun eut peur et rougit : il commanda donc qu'on les traitât plus humainement; qu'on accordât aux frères et aux autres la liberté d'entrer dans la prison, afin que des deux parts on pûts'apporter des soulagements. Le surveillant de la prison était déjà croyant. La veille des jeux , on leur donna , suivant la coutume, le dernier repas, que l'on appelait le repas libre, et qui se faisait en public ; mais les martyrs le convertirent en une agape modeste, autant qu'il était en eux. Ils parlaient au peuple avec leur fermeté ordinaire, le menaçant du jugement de Dieu, attestant les délices qui se trouvaient dans leurs souffrances, et raillant la maligne curiosité de ceux qui accouraient auprès d'eux, Satur leur disait : Le jour de demain ne vous suffit pas pour voir à votre aise ceux que vous haïssez. Aujourd'hui amis, demain ennemis. Après tout, remarquez bien nos visages, afin de nous reconnaître au jour solennel. En sorte que tous se retirèrent interdits. Plusieurs , dans cette foule , adoptèrent les nouvelles croyances.

« Enfin parut le jour de leur victoire. Us sortireut de la prison pour l'amphithéâtre, comme pour le ciel : leurs visages était rayonnants ; ils étaient émus, non de crainte, mais de joie. Perpétue suivait , calme dans ses traits et dans sa démarche, comme l'épouse chérie du Christ ; elle tenait les yeux baissés , pour en dérober la vivacité. Félicité se réjouissait de s'être assez bien relevée

de sa couche pour combattre les bêtes et se purifier ainsi , comme par un second baptême, dans son propre sang.

Lorsqu'ils furent arrivés a la porte de l'amphithéâtre, on voulut forcer les hommes à revêtir le costume des prêtres def Saturne , et les femmes celui des prétresses de Cérès. Ils s'y refusèrent avec une fermeté invincible, disant :

Nous ne sommes venus ici volontairement que pour conserver notre liberté; nous avons sacrifié notre vie pour ne rien faire de semblable ; cela a été arrêté entre vous et nous. L'injustice reconnut la justice; le tribun consentit à ce qu'ils entrassent avec les vêtements qu'ils portaient. Perpétue chantait, foulant déjà aux pieds la tête de l'Égyptien. Révocatus, Saturnin et Satur semblaient dédaigner le peuple qui regardait. Étant arrivés à la vue d Hilarien, ils lui disaient par signe de la main et de la tête : Tu nous juges , mais Dieu te jugera. Le peuple en fut irrité, et demanda qu'ils fussent fouettés en passant devant les veneurs. Les martyrs se réjouirent de participer en quelque chose à la passion du Seigneur. Celui qui a dit : Demandez et vous recevrez, leur accorda la mort que chacun d'eux avait souhaitée; car lorsqu'ils s'entretenaient ensemble du martyre, Saturnin avait manifesté le désir d'être exposé à toutes sortes de bêtes, afin de remporter une couronne nlus glorieuse. Ainsi , dans le spectacle , lui et Révocatus, après avoir été attaqués par un léopard , furent encore maltraités par un ours. Satur ne craignait rien tant que l'ours, et souhaitait qu'un léopard le tuâtd'unseul coup de dent. Il fut d'abord exposé à un sanglier; mais le veneur qui avait lâché la bête, en reçut un coup dont il mourut après les fêtes. Satur fut seulement traîné. Puis on lâcha un ours; mais l'ours ne sortit point de sa loge. Ainsi Satur, étant sain et entier, fut rappelé pour la seconde fois. Les jeunes femmes furent dépouillées et mises dans des filets pour être exposées à une vache furieuse. Le peuple en eut horreur, voyant l'une si délicate et l'autre encore malade de sa couche avec des mamelles dégouttantes de lait. On les retira donc et on les couvrit d'habits flottants. Exposée la première, Perpétue fut jetée en l'air et retomba sur les reins. EÏle se

L'UNIVERS

mit sur son séant, et voyant sa robe déchirée sur le côté, elle la rejoignit pour cacher ses cuisses, plus occupée de la pudeur que de la douleur. On la reprit, et elle renoua ses cheveux qui s'étaient détachés, car il ne convenait point qu'un martyr souffrît les cheveux épars, de peur de paraître affligé de sa gloire. Elle se leva, et voyant Félicité toute froissée par terre , elle lui donna la main et l'aida à se relever. Elles se tenaient debout toutes les deux; mais le peuple, dont la dureté avaitété vaincue, ne voulut pas qu'on les exposât de nouveau, et on les reconduisit à la porte Sana- VUwria. Perpétue y fut reçue par un catéchumène nommé Rustique, qui lui était attaché. Alors elle s'éveilla comme d'un profond sommeil, tant elle avait été ravie en esprit et en extase, et commença à regarder autour d'elle, en disant, au grand étonnement de tout le monde : Quand donc nous exposera-t-on à cette vache? On lui dit ce qui s'était passé; elle ne le crut que lorsqu'elle vit sur son corps et sur son vêtement les marques de ce qu'elle avait souffert, et qu'elle reconnut le catéchumène. Puis elle fît appeler son frère, et lui dit, ainsi qu'à Rustique : Demeurez fermes dans la foi ; aimez-vous les uns les autres , et ne soyez pas scandalisés de nos souffrances. Satur, à une autre porte , suivait le soldat Pudens, et lui disait: Me voici enfin comme je vous l'avais prédit ; aucune bête ne m'a encore touché. Croyez donc de tout votre cœur; je m'en vais là , et je finirai par une seule morsure d'un léopard. Aussitôt (on était à la (in du spectacle) il fut présenté à un léopard, qui , d'un seul coup dent, le couvrit de sang. Le peuple s'écria : Le voilà bien lavé, le voilà sauvé!

faisantuneallusionironiqueau baptême.

Mais lui, se tournant vers Pudens : Adieu , lui dit-il , souvenez-vous de ma foi! Que ceci ne vous trouble point, mais, au contraire, vous confirme!

Puis, il lui demanda l'anneau qu'il avait au doigt, le mit sur sa blessure, et le lui rendit comme un gage de son amitié et un souvenir de son sang.

Après quoi on l'exécuta au lieu où l'on avait coutume d'égorger ceux que les bêtes n'avaient pas achevés. Ou nommait ce lieu Spoliarium.

« Le peuple demanda alors qu'on ra-

menât les chrétiens au milieu de l'amphithéâtre, pour les voir frapper et s'associer ainsi, par les regards, à l'homicide. Les martyrs se levèrent, y allèrent d'eux-mêmes, après s'être donné le baiser, afin de consommer le martyre par un acte solennel de paix. Ils reçu* reut le dernier coup, immobiles et en silence; quant à Perpétue, elle tomba entre les mains d'un gladiateur inexpérimenté, qui la piqua entre les os et la fit crier; elle tut obligée de conduire elle-même la main tremblante de son bourreau »

Si ces pages , après tant de siècles , nous paraissent encore si belles et nous émeuvent fortement, qu'on juge de l'effet qu'elles ont produit au temps des persécutions. On en fit sans doute de nombreuses copies, que de pieux messagers transportaient, suivant un vieil usage (i), d'Eglise en Église, non point seulement en Afrique, mais encore en Europe et en Asie , dans les pays les plus lointains. C'est ainsi que les chrétiens de contrées diverses se transmettaient, pour ainsi dire, le courage et le dévouement, et s'aidaient, malgré les distances, à l'aide d'un simple récit, à ne rien perdre, au* milieu des tortures, de leur enthousiasme et de leur foi.

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