NOUVELLE PERSECUTION; RETRAITE
de saint cyprien; nombreuses apostasies; troubles et divisions dans l'église de carthage. — Cyprien était à peine monté sur son siège que l'empereur Decius promulgua un edit de persécution (249). Les païens , qui étaient encore nombreux à Cartilage , se mirent à poursuivre les chrétiens avec un acharnement qui tenait de la fureur. C'était l'évêque surtout qui était l'objet de leur haine; ils proféraient hautement contre lui des menaces de mort; et quand ils étaient réunis dans l'amphithéâtre ils criaient : Cyprien au* lions! II fallait se cacher ou périr. Cyprien crut sans doute que sa vie serait plus utile un jour à ses frères que l'exemple de son martyre, et il se déroba, par une prompte retraite, au fer des persécuteurs. On le frappa, quoique absent, par une sentence de proscription et par la confiscation de ses biens.
Depuis Septi me Sévère, un funeste relâchements'étaitopérédansles mœurs des chrétiens. On le vit bien au jour de la persécution. Si Mappalicus, Paul, Fortunion , Bassus et quelques autres qui périrent soit au milieu des tortures, soitde la faim, dans les prisons de Carthage, s'illustrèrent par leur courage et leur dévouement, l'ancienne gloire de l'Église d'Afrique, comme on l'apprend de Cyprien lui-même, fut ternie par des apostasies sans nombre. L'évêque, de sa retraite, encourageait en vain ses frères à la constance; quelques-uns, comme Rogatien, suivaient ses conseils; mais les autres cédaient lâchement et sacrifiaient en foule aux idoles.
L'esprit de Cyprien n'était point seulement préoccupe de ces actes d'une déplorable apostasie; il voyait encore avec douleur que, dans ces moments de péril, un schisme menaçait son Église.
Parmi les chrétiens quf avaient renié leur foi et leur Dieu, plusieurs se repentirent, et ils eurent hâte de rentrer en grâce auprès de l'Église. Pour arriver plus proinptement a leurs lins, ils s'adressèrent, suivant un vieil usage, à ceux qui étaient restés fermes pendant la
croit ou au
pas qu'on puisse reporter en deçà de 2i$ cltla de 24» l'élection de saint Cyprien.
persécution, et qui avaient confessé sans crainte le nom du Christ au milieu des plus horribles tourments.
Les évéques et les prêtres avaient égard aux recommandations des martyrs, et, en leur considération, ils se montraient volontiers indulgents et abrégeaieut, pour les faibles et les lâches, le temps de la pénitence. En Afrique donc, et surtout à Carthage, les apostats s'adressèrent aux martyrs qui étaient en prison ou oui avaient échappé tout à fait au fer des bourreaux , et leur demandèrent des billets d'indulgence. Parmi ces martyrs , il y en eut qui n'en donnèrent qu'avec une extrême réserve; mais d'autres, trop fiers du courage qu'ils avaient montré et de leur victoire , s'imaginèrent que, par leurs seuls mérites, ils avaient le droit de réconcilier avec l'Église tous ceux qui étaient tombés. Un certain Lucien fut de ce nombre, et il distri bua indistinctement des billets d'indulgence à tous ceux qui lui en demandèrent. Il en vint à ce point d'arrogance, qu'il adressa à Cyprien, dans saretraite, la lettre suivante : « Tous les confesseurs à Tévêque Cyprien , salut. Sachez que nous avons donné la paix à tous ceux qui se sont bien conduits depuis leur péché, et nous voulons que vous le fassiez savoir aux autres évéques. Nous souhaitons que vous ayez la paix avec les saints martyrs. En présence d'un exorciste et d'un lecteur : écrit par Lucien. » L'évêque ne tint compte d'une semblable réclamation. Il recommanda, par lettres, à son clergé, de ne point admettre les apostats a la communion, avant le jour où il serait permis de discuter librement sur les affaires de l'Église. D'autre part, comme il sentait que depuis sa retraite l'autorité de sa parole
{>ouvait être diminuée, il s'adressa à 'Eglise de Rome, qui s'était illustrée par sa fermeté dans la persécution. Celleci approuva et loua la conduite de Cyprien, blâma l'insistance des apostats, et condamna les abus qu'avait entraînés une trop large concession des billets d'indulgence. L'opinion de l'Église romaine donna une grande force aux remontrances de Cyprien.
Enfin , la persécution avait cessé , et déjà l'évêque se préparait à sortir de sa retraite pour célébrer les fêtes de Pâques
AFRTQtTE CHRÉTIENNE,
dans son église ( 251 ) , lorsqu'il apprit qu'un schisme violent venait d'éclater
qu
à Carthage.
SCHISME A CARTHAGE; LES ennemis de saint cypbien; deux conciles; b apports db l'église de cartilage avec l'église de rome; celle-ci
CONDAMNE LES SCHISMATIQUES AFRI- CAINS ; DEUX TRAITÉS DE SAINT CY- PBIEN. — Il y avait alors dans la ville un homme puissant qui s'appelait Félicissime. Par ses richesses et surtout par ses intrigues il avait réussi à se faire un parti. Les apostats, qui réclamaient pour leur faute un prompt et entier pardon, l'avaient choisi pour chef, et ils l'excitèrent, sans doute, à lutter ouvertement contre Cyprien. L'évéque avait envoyé , de sa retraite . deux évéques et deux prêtres pour faire une enquête sur la conduite Je tous ceux qui appartenaient à son Église. Félicissime ne voulut point qu'ils remplissent leur mission et les repoussa avec menace. A cette nouvelle, Cyprien prononça une sentence d'excommunication. Cette sentence atteignait Félicissime et un certain Augendus, qui lui avait prêté aide et appui. Parmi ceux qui provoquèrent le schisme on comptait aussi cinq prêtres, qui avaient ambitionné le siège épiscopal et qui avaient vu avec chagrin l'élection de Cyprien. Le plus célèbre de ces cinq prêtres est Novat.
C'était à Home, surtout, que ce dernier devait se signaler. Il se rendit en Italie au moment où l'Église romaine se disposait à élire un nouvel évéque.
Novat se lança, comme à Carthage, dans les intrigues. Il s'opposa , autant qu'il le put, à ceux qui voulaient porter leur choix sur Corneille, et il favorisa les prétentions de Novatien. Celui-ci, qui était admirateur de la philosophie des stoïciens, affichait des principes d'une jtxtrême rigidité. En ce qui concernait les apostats, par exemple, il soutenait que l'Église ne pouvait accorder le pardon, quelque pénitence qu'ils fissent, à ceux qui étaient tombés dans la persécution. Il devint le chef d'une secte qui se répandit hors de l'Italie. Les membres de cette secte s'appelaient eux-mêmes, d'un mot grec, cathares, c'est-à-dire les purs, et ils portaient des vêtements blancs. Nova-
tien voulait donc se faire élire évéque de Rome; mais ses espérances furent trompées. Corneille fut choisi par une forte majorité. Novatien , dans son dépit, n'hésita pas à exciter un schisme ; il se fit, à son tour, nommer et sacrer par ses partisans. Il écrivit alors à toutes les Églises pour leur apprendre son élection ; mais de toutes parts on reconnut Corneille, et l'évéque de Carthage ne fut pas le dernier à condamner Novatien.
Cyprien était rentré a Carthage. C'est là quen 251 se tint un concile où se rassemblèrent soixante-dix évéques. On y délibéra longtemps sur les affaires de l'Église, et on y traita surtout les questions qui se rattachaient au fait de l'apostasie et du schisme. Les schématiques furent excommuniés, et quant aux apostats qui se repentaient sincèrement de leur chute , on décida qu'ils seraient admis à la communion après trois ans. Au reste, les évéques pro-
f>ortionnèrent à la gravité des délits es rigueurs de la pénitence. L'Église d'Afrique, pour donner plus de poids à ses décisions, envoya les règlements du concile à Corneille, évéque de Rome. Celui-ci les approuva dans uneassemblée qui, sans compter les prêtres et les diacres, se composait de soixante évéques.
L'année suivante , 252, Cyprien convoqua un autre concile à Carthage. Cette fois, et à cause de l'approche d'une nouvelle persécution , les quarantedeux évéques qui s'étaient réunis , usèrent d'indulgence à l'égard des apostats et les admirent sans plus tarder à la communion. Mais ce concile fut l'occasion d'un nouveau schisme. Privât de Lambèse, qui , comme nous l'avons vu, avait été condamné par les évéques de la Numidie, se. présenta pour siéger dans l'assemblée que présidait Cyprien.
Il fut rejeté. Dans sa colère, il s'environna de quelques excommuniés, etchoisit un certain Fortunat, qu'il consacra et proclama évéque de Carthage. Les schismatiques, pour assurer le succès de leur entreprise, écrivirent à Corneille une lettre remplie des plus odieuses calomnies. Ce fut Félicissime qui porta cette lettre à Rome. Mais Corneille, qui connaissait Cyprien , repoussa ses accusateurs.
L'UNIVERS
La vie de Pévéque de Carthage , depuis la fin de la persécution , était singulièrement agitée et laborieuse. Il écrivait lettre sur lettre, soità l'ÉglisedeRome, soit à ceux qui en Afrique, comme Antonien de Numidie, lui demandaient des conseils. Puis , il avait à se défendre contre lesschismatiques qui troublaient Carthage. Malgré ses occupations nombreuses et diverses , et le bruit des querelles qui retentissait à ses oreilles, il écrivit encore son Traité des Laps et celui de Y Unité de f Église. C'est dans ce dernier qu'il disait : « Ceux qui doivent surtout tenir fermement à cette unité et la défendre, c'est nous évoques qui présidons dans l'Église , afln de prouver que l'épiscopat lui-même est un et indivis. Oui, l'épiscopat est un, et chaque évéque, sans toutefois pouvoir le diviser, en possède une portion. L'Église de même est une et se répand , par sa fécondité , en une multitude toujours croissante. C'est un soleil dont les rayons sont innombrables, mais qui n'a qu'un seul foyer. C'est un arbre couvert de rameaux, mais tous ces rameaux tiennent à un seul et même tronc. «Ces deux traités de Cyprien sont l'œuvre des circonstances. Dans l'un , il donne de salutaires conseils aux apostats; dans l'autre, il s'élève contre leschisme.
RELATIONS FREQUENTES DE CYPRIEN AVEC DIVEBSES EGLISES; QUELQUES- UNS de ses écrits; sa polémique contbel'égliseromaine etlepape saint étienne. — En 252, la persécution recommença; toutefois, il ne paraît pas qu'elle ait étendu ses ravages en Afrique. Ce fut Rome surtoutqu'elle frappa. Là , elle atteignit l'évêque Corneille, qui fut une de ses premières victimes. A cette occasion, Cyprien écrivit au clergé romain et au nouveau pape Lucius, pour les féliciter de la gloire que venait d'acquérir leur Église et pour les encourager à la constance.
Mait à défaut de la persécution, une peste terrible vint bientôt désoler et dépeupler l'Afrique. A Carthage le nombre des morts fut immense. Pendant la durée du fléau, les chrétiens , animés par leur évéque , montrèrent une charité et un dévouement sans bornes. Toutefois, parmi eux, il s'en rencontra qui se laissèrent gagner par la crainte. AUn
de leur rendre courage, Cyprien écrivit un traité où il envisageait les peines terrestres suivant les croyances chrétiennes; il y montrait que ces peines ne sont que passagères et qu'elles doiventétre supportées patiemment en vue de Dieu et de l'éternité. Ce fut le traité de ta Mortalité. A la même époque, î!
adressa à Démétrien , magistrat impérial qui résidait à Carthage , une lettre sur un sujet qui fut longtemps débattu avec plus ou moins d'éloquence , entre les païens et les chrétiens, jusqu'au temps où vécurent Symmaque, saint Ambroise, Libanius, saint Augustin et Sa!vien. L'antagoniste de l'évêque de Carthage attribuait aux chrétiens tous les maux qui désolaient l'empire. C'est à cette accusation que répondit Cyprien , dans la lettre dont nous parlons.
Déjà la réputation de l'évêque de Carthage s'étendait au loin. On le consultait de toutes les parties de l'Afrique. Les Églises , parce qu'il jouissait d'un immense crédit, imploraient son assistance dans leurs besoins Une fois, huit évêques de Kumidie lui annoncèrent que les tribus du désert s'étaient jetées sur leurs terres, et avaient enlevé un grand nombre de chrétiens de l'un et de l'autre sexe. Ils demandaient un secours en argent pour racheter les captifs. Le saint, a cette nouvelle, versa des larmes. 11 s'empressa de s'adresser à son Église qui, dans un élan de généreuse compassion , donna cent mille sesterces. Cyprien envoya cette somme aux évêques de Numidie avec une lettre où on lisait ces mots : « Si pour éprouver notre charité il arrivait encore un pareil malheur, ne craignez point de nous récrire; et bien que notre Église demande qu'il n'arrive plus rien de semblable, soyez assurés qu'au jour du besoin, elle vous donnera, s'il le faut, de prompts et abondants seeours. Et afin que vous fassiez des prières à l'intention de nos frères et de nos soeurs qui ont contribué de bonne grâce à cette œuvre, j'ai mis ici les noms de chacun d'eux. » L'évêque de Carthage ne se contenta pas de donner; il voulut encore, par ses écrits, développer dans les âmes chrétiennes le sentiment de la charité, et il fit son livre des Bonnes œuvres et de l'aumône.
Ce fut vers ce temps que Cyprien,
AFRIQUE CHRÉTIENNE
pour répondre à ceux qui l'interrogeaient de toutes parts, écrivit un grand nombre de lettres sur des sujets de discipline. Ce n'étaient point seulement , comme nous le voyons dans ses œuvres, lesévéquesdela Proconsulaire, de la Numidie et de la Mauritanie qui s'adressaient à lui , mais encore ceux de l'Espagne et de la Gaule. Quand il n'osait, en certains cas, s'en rapportera son propre jugement, il appelait autour de lui les éveques des provinces voisines , et leur soumettait les questions qui l'avaient embarrassé.
Au reste, Cyprien, pendant son épiscopat, convoqua souvent des conciles.
Les deux derniers furent remarquables par la lutte qu'il soutint contre 1 Église de Rome. Certaines Églises d'Asie avaient pour coutume de rebaptiser les hérétiques qui abjuraient leurs erreurs.
L'Église de Rome et Étienne, son évéque, condamnaient cette coutume; Cyprien l'approuvait. L'oninion de l'évêque de Carthage était celled'Agrippinus, son plus ancien prédécesseur. Cyprien combattit donc Étienne. Il mit beaucoup d'ardeur dans ladiscussion , et quelquefois de l'amertume. Puis, pour donner plus de poids à ses paroles et à ses écrits, il fit approuver son opinion par deux conciles. Dans le premier, il réunit, à Carthage, soixante et onze évoques \ dans le second, quatre-vingtcinq , qui étaient venus de la Proconsulaire , de la Numidie et de la Mauritanie. Ce dernier concile s'ouvrit au mois de septembre de l'année 256. Ce fut au temps de cette vive polémique que Cyprien écrivit deux traités, l'un sur YUtilité de la patience, l'autre sur Y Envie et la Jalousie. .Nous devons dire, en Unissant , que l'Église condamne saint Cyprien et approuve l'opinion du pape saint Étienne (1).