LIMITES DE L'AFRIQUE ANCIENNE DU CÔTÉ D'ASIB
Ptolémée , le premier, avait osé marquer expressément la séparation de 1 Afrique et de l'Asie à l'isthme que les modernes ont aussi adopté pour limite définitive : Hérodote en avait déjà eu la pensée , mais il ne l'avait pas imposée d'autorité à ses contemporains et à ses successeurs ; aussi Ptolémée est-il forcé de la proposer lui-même comme une nouveauté, et d'en plaider les avantages, sans parvenir toutefois à convaincre son siècle ni les géographes des figes ultérieurs : en vain il représenta
Sue le Nil avait l'inconvénient de sciner l'Égypte , et d'offrir d'ailleurs une séparation moins tranchée et moins commode que le golfe Arabique; l'ancienne rouiine prévalut. On se contentait d'échapper à l'inconvénient de scinder l'Egypte et l'Éthiopie, en rattachant à l'Asie toute la rive gauche de la vallée du Nil : celte vallée même devint plus étroite ou plus large au gré des vicissitudes politiques qui annexaient à l'Égypte une portion tantôt plus grande, tantôt moindre, de la lisière libyque limitrophe.
Ainsi* tantôt c'était à l'embouchure canopique du Nil, ou bien à Alexandrie, ou eucore au fond du golfe Plinthinète, tantôt à Parétonion, ou à Apis, ou à Plynos, ou enfin au grand Catabathme , que l'on marquait, sur la côte , le point de division de l'Asie et de la Libye, continuant droit au sud leur ligne de démarcation. En un mot, l'Égypte, avec ses dépendances, demeura fondamentalement annexée à l'Asie , et le nom de Libye fut in varia* blement restreint, dans l'acception usuelle, à la région africaine située à l'ouest de l'Égypte : les Arabes nu'rne, dont Ptolémée tut pourtant le principal guide , subirent néanmoins cette influence des vieilles habitudes ; et comprenant le Messr% c'est-à-dire
L'UNIVERS
l'Égypte, dans le Scharq ou Orient, ils eurent, pour représenter la Libye des anciens, le nom général de Maghreb ou Occident.
Il convenait donc, en traitant de l'Afrique ancienne, de n'y pas introduire l'Égypte et le reste de la vallée du Nil, toujours considérés, dans l'antiquité , comme une division séparée , et qui , dès lors , exigeaient une description à part, une histoire distincte.
DIVISIONS GÉOGBA PHIQtJES PB L'A- FBIQUB ANCIENNE.
Cette troisième partie du monde connu des anciens n'a point gardé, dans le cours des siècles, une distribution géographique constante à laquelle nous puissions accommoder de primesaut les subdivisions de notre travail.
D'abord on n'entrevoit d'autre distinction que celle des peuples : Hérodote d'après les notions qu'il avait directement recueillies, Salluste d'après celles qu'il trouva consignées dans les livres puniques de Hiempsal , concourent à nous donner une idée générale de la situation primitive des populations autochtliones , ou qu'ils regardaient du moins comme telles. Sur toute l'étendue du littoral était répandue la race libyenne, à laquelle ce nom appartenait en propre; depuis l'Égypte jusqu'au fond de la petite Syrte et aux bords du fleuve Triton , elle menait la vie errante des nomades ; du Triton à l'Océan, elle était adonnée aux cultures sédentaires. Derrière ces Libyens agriculteurs étaient cantonnés d'autres nomades , peuples rudes et sauvages , désignés sous le nom de Gétules , et que représentent peut-être les Berbers de nos jours : les traditions généalogiques de ces derniers, rapprochées de celles que nous a transmises Procope, tendent à montrer en eux les descendants des Kananéens expulsés de la Palestine par Josué. Puis, derrière tous ces nomades, soit libyens, soit gétules, habitaient les Ethiopiens, ainsi appelés de la noirceur de leur teint, soit qu'il y faille reconnaître des
nègres proprement dits, qui se seraient avancés alors jusqu'au nord du désert, soit qu'on les doive seulement regarder comme une race basanée.
A ces populations indigènes ou prétendues telles, se vinrent mêler des éléments étrangers qui en modifièrent la composition intime et la distribution territoriale ; c'est encore aux livres de Hiempsal que Salluste en a emprunté le récit. « Quand Hercule, dit-il, selon les traditions africaines , eut péri en Espagne , son armée , composée de nations diverses, sans chef, en proie à des ambitieux qui s'en disputaient le commandement , ne tarda point à se débander. Une partie , s'étant embarquée, passa en Afrique : c'étaient des Mèdes et des Arméniens , qui s'établirent sur le littoral de la Méditerranée; et des Perses , qui s'enfoncèrent plus loin , vers l'Océan. Ceux-ci se firent des abris de la coque renversée de leurs navires, à défaut de matériaux mie le sol ne leur fournissait pas, et qu ils ne pouvaient tirer d'Espagne par voie d'achat ou d'échange, car l'étendue de la mer et la différence de langage s'opposaient aux relations commerciales.
Peu à peu ils se mêlèrent aux Gétules par des mariages ; et comme souvent, tfitant le pays, ils étaient allés de place en place , eux-mêmes se donnèrent le nom de Numides (qui n'est qu'une autre forme de celui de nomades). Au temps de Salluste , les demeures de ces Numides agrestes, appelées mapalia en leur langue, avaient encore la tonne allongée et la courbure latérale d'une coque de navire.
«Quant aux Mèdes et aux Arméniens, ils s'unirent aux Libyens, plus rapprochés de la mer d'Afrique; tandis que les Gétules étaient plus au midi , non loin des ardeurs du tropique. Ils eurent bientôt des villes ; car, séparés de l'Espagne par un simple détroit, ils avaient institué un commerce d'échanges. Les Libyens , altérant peu à peu leur nom, les appelèrent, en leur langue barbare, Maures t au lieu de Mèdes (se rapprochant ainsi de la prononciation arménienne , qui donne en effet la forme Mar au nom des Mèdes).
«LapuîssâncedesPersesfut prompte dont le plus considérable fut Carthage,
à se développer (et leur descendance bientôt devenue cité prépondérante au
directe se perpétua dans les tribus des milieu des cités puniques , souveraine
Pérorses et des Pharusiens , ainsi que d'un État puissant , et dominatrice de
Pline en a fait la remarque). Plus tard, tout le littoral africain depuis le fond
à cause de leur multitude, ils se sépa- de la Syrte jusque par delà les colonnes
rèrent de leur souche et s'étendirent , d'Hercule. Ce turent , d'un autre côté,
sous le nom de Numides, dans les can- les Grecs de Théra, qui vinrent fonder,
tons voisins du site de Carthage, qui sur la côte libyenne a l'est de la Syrte,
s'appelèrent dès lors Numidie. Puis, des établissements dont la métropole
s'aidant les uns les autres, ils subju- fut Cyrène, moins célèbre par son im-
guèrent parles armes ou par la crainte portance politique et ses richesses que
les peuples limitrophes, et s'acquirent par la culture des sciences et des
beaucoup de gloire et de renommée , lettres et par l'illustration de ses
surtout ceux qui s'étaient le plus a van- écoles.
cés vers la Méditerranée , où ils n'eu- Alors se trouvèrent déterminées de
rent affaire qu'aux Libyens, moins véritables limites territoriales, que les
belliqueux que les Gétules : en défini- vicissitudes politiques purent déplacer,
tive , la plage inférieure de l'Afrique mais qui ne s'effacèrent plus ; les au-
tomba, pour la majeure partie, en la tels des Philènes, au fond de la Syrte,
possession des Numides ; et tous les marquèrent la séparation des états de
vaincus n'eurent désormais d'autre na- Cyrène et de Carthage ; le nom de
tion ni d'autre dénomination que celle Libye acquit, surtout dans la bouche
de leurs maîtres. » des Romains, une application spéciale
Ainsi, à sa deuxième phase, la po- à la première de ces divisions, tandis
pulation de l'Afrique se trouva répar- que le nom d'Afrique fut adopté comme
tie de manière à nous offrir, au voisi- la dénomination propre du domaine
nage le plus immédiat de l'Hispanie, carthaginois; tout le reste s'appelait
les Maures, formés du mélange des Numidie, jusqu'au Molouya, après le-
Arméniens et des Mèdes avec les Li- quel était la Mauritanie,
byens indigènes ; derrière eux les Pé- Dans la Libye proprement dite , on
rorses et les Pharusiens, postérité des distinguait la Pentapole cyrénaîque, et
Perses; puis les Gétules, et , en avant le pays des Marmarides ou Libye mar-
de ces derniers , les Numides formés marique, appelée aussi Maréotide;
de leur mélange avec les Perses , et quand les Romains en furent devenus
englobant les Libvens subjugués du les maîtres, ils en firent une province
littoral , depuis fe fleuve Molouya d'abord réunie à la Crète, puis sépa-
zone , les Libyens pasteurs , chez les- Dans l'Afrique et la Numidie , il y
2uels les Numides ne s'étaient point eut , jusqu'à l'époque où la conquête
tendus ; et derrière eux tous, les Éthio- romaine eut passé le niveau sur les ri-
piens. valités nationales des dominateurs pu-
D'autres races étrangères vinrent niques et des sujets indigènes , une
s'impatroniser en Afrique, non plus fluctuation de limites que l'érudition
comme éléments nouveaux destinés à et la science des modernes n'a pas tou-
s'effacer dans une fusion commune , jours bien comprise , et que nous au-
mais au contraire comme fondatrices rons la tâche d expliquer. Contentons-
de colonies conservant une nationalité nous de dire ici que la province
séparée. Ce furent, d'une part, les d'Afrique, graduellement agrandie, fut
Phéniciens de Tyr et de Sidon», qui ensuite partagée de manière à former
échelonnèrent sur la côte , à l'ouest de d'est en ouest les provinces successives
la grande Syrte, divers comptoirs, appelées Tripolitaine, Bizacène, Afri-
Livraison. (Afbiqub ancienwb.) 6
L'UWIVERS.
que propre, et Numidie nouvelle. Le
reste de l'ancienne Numidie, donné par les Romains au roi de Mauritanie Boechus, fut désormais confondu dans les états de ce prince, sous le nom général de Mauritanie ; puis, rentrées sous la domination romaine, ces contrées formèrent les deux provinces de Mauritanie, distinguées, d'après le nom de leurs capitales, en Mauritanie Césarienne et Mauritanie Tingitane ; plus tard, on sépara de la première, du côté de celle de Numidie, une province nouvelle, qu'on appela Mauritanie Sitifienne. Quand Rome porta ses armes au delà de cette zone littorale, les cantons qui subirent alors le joug furent annexés à la province la plus voisine : le reste n'était connu que de nom.
Les dénominations territoriales que la géographie a consacrées pour les grandes divisions de l'Afrique ancienne sont donc celles de Libye propre, d'Afrique propre, de Numidie, et de Mauritanies.
Ces contrées n'ont point , n'eurent même jamais une histoire commune :
et d'abord une séparation profonde divisait en deux parts très -distinctes cette longue zone de provinces : d'un côté, c'était l'Orient , de l'autre l'Occident, grandes régions dont la nature même avait indiqué le partage, et que la force des choses maintenait constamment en des mains diverses, bien avant que les maîtres du monde songeassent à le morceler en deux empires jumeaux. Les dénominations générales étaient, dans leur acception la plus large, soumises aux exigences de ce partage : on n'étendait point au delà de la région occidentale l'appellation de provinces africaines; et la langue de Rome échappait à l'influence des habitudes grecques , pour concentrer dans la division orientale le nom de Libye.
La borne commune était marquée par les Autels des Philènes , monuments à la fois de l'ancienne étendue des possessions littorales de Carthage et du patriotique dévouement de
fils. Et la mer elle-même, vis-à-vis de ce point , semblait avoir subi , dans la nomenclature qui lui est spéciale , l'influence de ce grand divorce entré l'Occident et l'Orient ; car un ancien périple grec de la Méditerranée distingue expressément, dans le golfe communément appelé grande Syrte , d'une part uné Syrte de Cyrène, de l'autre la grande Syrte proprement dite.
Dépendance politique de l'empire d'Orient, la Libye chrétienne recevait ses évéques d'Alexandrie. Les provinces africaines, comprises dans l'em-
Eire d'Occident, constituèrent, sous i primatie de Carthage, la célèbre Église d'Afrique, placée dans l'obédience de Rome, et anéantie par la persécution des Vandales. Quand elles furent reprises aux barbares pour être réunies à l'empire d'Orient, ces provinces formèrent ensemble une grande préfecture prétorienne, distincte de toutes les autres.
C'est donc adopter, pour noire travail, une distribution conforme au sujet lui-même, que de traiter séparément de ces deux grandes divisions territoriales. Nous consacrerons y en conséquence, une première partie de ce livre à la Libye proprement dite, dont nous suivrons l'histoire, sans interruption, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion arabe, dans les flots de laquelle fut engloutie toute l'Afrique ancienne.
Passant ensuite aux provinces africaines, nous donnerons une section à chacune des trois grandes contrées, l'Afrique propre , la Numidie , les Mauritanies , depuis l'origine jusqu'à leur réduction en provinces romaines; la domination des Romains, le développement et les vicissitudes de l'Église d'Afrique , le règne des Vandales, la restauration byzantine, demanderont à leur tour de nouvelles sections pour arriver à l'invasion musulmane, oui doit ouvrir, ainsi aue nous l'avons déjà marqué, l'histoire moderne de l'Afrique.