‹ Afrique. Tableau generalChapitre 122 sur 232 · PAR M. DUREAU DE LA MALLE · texte numérisé non relu

PAR M. DUREAU DE LA MALLE

MEMBRE DE L'iNSTlTUT.

C.ARTHAGE eut le triste destin de ne jeter un grand éclat qu'au moment de sa ruine, et de voir le soin de sa gloire abandonné à des historiens étrangers. La mémoire de ses écrivains nationaux s'est perdue depuis longtemps; et, parmi les étrangers, il n'en est aucun qui ait écrit d'une manière suivie l'histoire de cette république.

Origine et fondation de Carthage,878 avant Jésus-Christ. — Il est certain que Carthage est une colonie de Tyr , car la langue punique , comme plusieurs auteurs anciens l'ont affirmé , et comme l'ont prouvé plusieurs savants modernes , est la même que la langue phénicienne. Selon la tradition poétique, recueillie par Virgile et Trogue-Pompée, cette ville aurait dû sa fondation à Didon , femme de Sichée et sœur de Pygmalion , roi de Tyr. Ce prince ayant fait mourir injustement Sichée , Didon , que les Tyriens appelaient aussi Elisa , s'enfuit avec ses trésors, suivie d'une petite troupe de ses partisans , et vint aborder en Afrique, à six lieues de Tunis, dans le golfe où s'élevait déjà

lre Livraison. (Carthage.)

Utique. Cette princesse demanda , dit-on , aux naturels du pays qu'ils voulussent bien lui vendre, pour l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait renfermer une peau de bœuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce si petite en apparence. Alors Didon divisa sa peau de bœuf en lanières fort étroites, et les étendit à la suite les unes des autres , de manière à former une vaste enceinte, où elle construisit d'abord une citadelle qui , de là , fut appelée Byrsa (*).

Que les fondateurs de Carthage soient Zorus et Karchedon , ainsi que le prétendent Philistus , Appien , Eusèbe et saint Jérôme; que ce soit Élisa ou Didon , comme presque tous les au* teurs anciens nous l'ont transmis, on peut admettre , comme un fait histo-

(*) B6oaa , en grec, signifie ^é-tf//. C'est ce qui a donné lieu à cetle ridicule ctyniologie dont les savants versés dans les langues sémitiques oui montré la fausseté en faisant remarquer que boira , qui, en hébreu et en syriaque , signifie citadelle, a été changé par les Grecs en (3<jp<ja.

L'UNIVERS

rique, qu'elle a été fondée par une colonie de Tyrieris , et comme une opinion vraisemblable , que cette fondation a eu lieu avant celle de Rome, environ 878 ans avant l'ère vulgaire.

Ceux qui adoptent cette date ont reproché à Virgile l'anachronisme qu'il a commis en faisant paraître à la cour de Didon un prince troyen qui aurait existé plus de trois cents ans avant cette princesse. Cependant d'habiles critiques ont cru pouvoir justifier le poète latin, en faisant remonter la fondation de Carthage à l'année 1255 avant J. C. , qui est à peu près celle de la guerre de Troie. Dans cette dernière hypothèse, Didon et Karchedon auraient seulement agrandi l'enceinte et augmenté la puissance de Carthage.

Cette opinion , soutenue par des savants distingués, s'appuierait encore sur les autorités d'après lesquelles Procope raconte l'origine des Maures et l'établissement des colonies phéniciennes en Afrique. L'auteur bysantin , invoquant le témoignage unanime de tous les historiens anciens de la Phénicie, assure que, lors de l'invasion de la Palestine par Josué , fils de Navé (1590 ans avant J. C), tous les peuples qui habitaient la région maritime, depuis Sidon jusqu'à l'Egypte, et qui étaient soumis à un seul roi , les Gergéséens, les Jébuséens et plusieurs autres tribus , dont les noms sont inscrits dans les livres historiques des Hébreux , abandonnèrent leur patrie et se portèrent, à travers l'Egypte, dans l'Afrique. Procope ajoute qu'ils s'étendirent jusqu'aux colonnes d'Hercule, qu'ils occupèrent la région septentrionale tout entière, et qu'ils fondèrent dans ce vaste pays un grand nombre de villes, dans lesquelles, de son temps, la langue phénicienne était encore en usage.

Ces récits s'accordent assez bien avec ce que les anciens nous ont transmis sur la fondation d'Utique , qu'ils placent deux ou trois cents ans avant celle de Carthage, et il nous semble que le rapprochement de ces autorités présente , de l'établissement et de la formation de Carthage , un tableau

aussi vraisemblable qu'il est possible de l'entrevoir à travers les nuages de la fable et le long espace des siècles.

Formation et accroissements de Carthage , de 878 a 543 avant J. C. — Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements , s'accrut d'abord peu à peu dans le pays même, et forma plusieurs établissements de commerce à l'est et à l'ouest sur la côte septentrionale de l'Afrique. Mais sa domination ne demeura pas longtemps enfermée dans ces bornes étroites. Cette ville ambitieuse porta ses conquêtes au dehors , envahit la Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne, et, ayant envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues : à partir de la mort deDidon , il existe une lacune de près de trois cents ans dans l'histoire de Carthage.

Guerre entre Cyrène et Carthage. — C'est entre l'époque de sa fondation et l'année 509 avant Jésus- Christ , que Carthage s'affranchit du tribut qu'elle avait consenti à payer aux Libyens, et qu'elle étendit ses conquêtes dans l'intérieur de l'Afrique et sur le littoral de la Méditerranée. Le fait historique le plus ancien que nous connaissions avec quelques détails est une contestation entre Carthage et Cyrène au sujet des limites de leur territoire. Cyrène était une ville fort puissante située sur le bord de la Méditerranée , vers la grande Syrte, qui avait été bâtie par Battus, de Lacédémone. «Entre les deux États, «dit Salluste, se trouvait une plaine « sablonneuse , tout unie , où il n'y « avait ni fleuve ni montagne qui pût « servir à marquer les limites , ce qui « occasionna entre eux une guerre Ion-

CARTHAGE

« gue et sanglante. Les armées des « deux nations , tour à tour battues et « mises en fuite sur terre et sur mer, « s'étaient réciproquement affaiblies.

« Dans cet état de choses, ces peuples « craignirent de voir bientôt un ente nemi commun attaquer tout ensem- « ble les vainqueurs et les vaincus , « également épuisés. Ils convinrent « d'une trêve , et réglèrent entre eux « que de chaque ville on ferait partir « deux députés ; que le lieu où ils se « rencontreraient , serait la borne reste pective des deux États.

« Cartbage choisit deux frères nom- « mes Philènes. Ceux-ci firent la plus « grande diligence. Les députés de Cy- « rêne allèrent plus lentement , soit « que ce fût leur faute, soit qu'ils eus- « sent été contrariés par le temps ; « car il s'élève souvent dans ces dé- « serts , comme en pleine mer , des « tempêtes qui arrêtent les voyageurs : « lorsque le vent vient à souffler sur « cette vaste surface toute nue , qui « ne lui présente aucun obstacle, il y «élève des tourbillons de sable, qui, « emporté avec violence, entre dans la « bouche et dans les yeux et empêche « les voyageurs de marcher. Les Cy- « rénéeiïs se voyant un peu en ar- «rière, et craignant d'être punis à « leur retour du tort que leur retard « aurait causé à leur pays , accusent « les Carthaginois d'être partis avant « le temps , et font naître mille diffi- « cultes. Enfin , ils sont décidés à tout « plutôt que de consentir à un partage « aussi inégal. Les Carthaginois leur « offrant un nouvel arrangement, égal « pour les deux partis, les Cyrénéens « leur donnent l'option , ou d'être en- « terrés tout vifs dans le lieu dont ils « voulaient faire la limite de Cartbage, « ou de les hisser , aux mêmes condi- « tions, aller jusqu'où ils voudraient.

« Les Philènes acceptèrent la proposi- « tion, heureux de faire à leur patrie « le sacrifice de leurs personnes et de « leurs vies : ils furent enterrés tout « vivants. »

Les Cart îaginois élevèrent deux autels en leur nom au lieu de leur sépulture, leur rendirent chez eux les hon-

neurs divins , et depuis ce temps-là ce lieu fut appelé les autels des Philènes, arœ PhUenorum, et servit de borne à l'empire des Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes d'Hercule.

L'Art de vérifier les dates place l'histoire des Philènes en fan 460 avant Jésus-Christ, sans s'appuyer sur aucune autorité. Comme le premier traité de Rome avec Carthage est de 509 , et qu'il peut être rangé au nombre dés faits les mieux avérés , nous avons cru devoir reporter à une époque antérieure cette légende du dévouement des frères Philènes, qui, de même que le combat des Horaces et des Curiaces, semble appartenir à l'histoire fabuleuse plutôt qu'à l'histoire positive.

Guerre contre les Phocéens, avant J. C. 543. — La marine de Carthage qui, dans les siècles suivants, devint si formidable, paraît s'être montrée avec avantage dans la Méditerranée dès l'époque de Cyrus et de Cambyse. Une victoire remportée en ce temps-là par les flottes combinées des Étrusques et des Carthaginois sur les Phocéens , qui étaient alors une des plus redoutables nations sur la mer, nous présente Carthage comme la digne fille de Tyr dans l'art de la navigation. Les vainqueurs, après la retraite des vaincus , restèrent maîtres de l'île de Cyrne , aujourd'hui la Corse.

Entreprise des Carthaginois sur la Sicile, 536 avant l'ère vulgaire. — Bientôt l'ambition fit aspirer les Carthaginois à de nouvelles conquêtes. Malclius, qui avait déjà remporté des avantages signalés sur les princes africains , voisins de Carthage, s'empara de la presque totalité de la Sicile. Ce général est le premier qu'on trouve dans l'histoire avoir occupé la dignité de sufl'ète. Peut-être est-ce à l'époque où il vivait, ou quelque temps auparavant, que la monarchie, à Carthage, a fait place à un gouvernement républicain, composé de trois pouvoirs.

Peste a Carthage et guerre

1/ UNIVERS-

de SARDAIGNE , 530 ANS AVANT J. C.

— La joie qu'avait répandue à Carthage le succès de ses armes en Sicile , fut bientôt troublée par une peste horrible qui désola les Carthaginois.

Ceux-ci , voyant dans le fléau dont ils étaient victimes un signe non équivoque de la colère des dieux , crurent les apaiser en immolant sur leurs autels des victimes humaines. Justin, qui rapporte ce fait, assure que cette atrocité, loin de rendre le ciel favorable à Cartbage, lui attira de nouveaux malheurs. « La haine des dieux, « dit-il , vint punir ces forfaits. Long- « temps vainqueurs en Sicile , les Car- « thaginois , ayant porté leurs armes « en Sardaigne, y perdirent, dans une « cruelle défaite , ia plupart de leurs « soldats. Ce revers fut attribué à Mal- « chus , et ce général , injustement ac- « cusé , fut banni avec les débris de « son armée vaincue. Indignés de ces «rigueurs, les soldats envoient des « députés à Carthage , d'abord pour « solliciter leur retour et le pardon de « leurs revers, et bientôt pour déclarer « qu'ils obtiendraient nar la force des « armes ce que l'on refuserait à leurs « prières. Prières et menaces sont éga- « lement dédaignées. Aussitôt ils s'em- « barquent et paraissent en armes de- « vant la ville. Là, ils jurent au nom «de Dieu et des hommes, qu'ils ne « viennent point asservir , mais recou- « vrer leur patrie, et montrer à leurs «concitoyens que c'est la fortune, et «non le courage, qui leur a manqué « dans le dernier combat. Les com- « munications sont coupées, et la ville « assiégée est réduite au désespoir.

« Cependant Carthalon, fils du gé- « néral exilé , à son retour de Tyr , où « les Carthaginois l'avaient envoyé « pour offrir à Hercule le dixième du « butin que Malchus avait fait en Si- «cile, passe près du camp de son «père, et, appelé devant lui, il fait « répondre qu'avant d'obéir au de- « voir particulier de fils, il satisfera « au devoir public de la religion. In- « digne de ce refus , Malchus ne vou- « lut cependant pas outrager dans son « lils la majesté même des dieux. Mais

« peu de jours après , Carthalon , ayant « obtenu du peuple un congé, retourna « vers son père , et se montra à tous « les regards couvert de la pourpre et « des bandelettes du sacerdoce. » Malchus le prit à part, lui reprocha de venir insulter, par le luxe de ses ornements , à ses malheurs et à ceux de ses concitoyens, lui rappela son refus outrageant de comparaître devant lui quelques jours auparavant, et, oubliant qu'il était père pour ne se souvenir que de sa qualité de général , il fit attacher son malheureux fils , revêtu de ses ornements , à une croix très-élevée, en vue de la ville.

Au bout de quelques jours , il s'empare de Carthage , assemble le peuple , se plaint de son injuste exil qui l'a forcé de recourir aux armes, et déclare que, content de sa victoire, il se borne à punir les auteurs de ces désastres , et pardonne à tous les autres de l'avoir injustement banni. Il fit mettre à mort dix sénateurs et rendit la ville à ses lois. Bientôt, accusé lui-même d'aspirer au trône, il fut puni du double parricide commis contre son fils et contre sa patrie.

ïbaité entre les carthaginois et les Romains, 509 ans avant l'ère vulgaire. — Polybe nous apprend qu'une année après l'expulsion des Tarquins, et vingt-huit ans avant l'irruption de Xerxès dans la Grèce, sous le consulat de J. Brutus et de M. IIoratius, se fit le premier traité entre les Romains et les Carthaginois. Je rapporterai en entier ce monument si curieux de l'antiquité. Polybe l'a traduit en grec sur l'original latin, le plus exactement qu'il lui a été possible; car, dit-il, la langue latine de ces temps est si différente de celle d'aujourd'hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre ce vieux langage

« Entre les Romains et leurs alliés, « et entre les Carthaginois et leurs al- « liés , il y aura alliance à ces condi- « tions : que ni les Romains ni leurs « alliés ne navigueront au delà du beau « promontoire, s'ils n'y sontpousséspar « la tempête , ou contraints par leurs « ennemis : qu'en cas qu'ils aient été

CARTHAGE

«poussés malgré eux, il ne leur sera «permis d'y rien acheter ni d'y rien «prendre, sinon ce qui sera précisé- « ment nécessaire pour le radoube- « ment de leurs vaisseaux, ou pour le «culte des dieux, et qu'ils en parti- « ront au bout de cinq jours ; que ceux « qui y viendront faire le commerce « ne pourront conclure aucune négo- « ciation si ce n'est en présence d'un « crieur et d'un greffier : que tout ce « qui sera vendu devant ces deux té- « moins, la foi publique le garantira au « vendeur ; qu'il en sera ainsi pour tout « ce qui se vendra en Afrique ou dans « la Sardaigne : que si quelques Ro- « mains abordent dans ia partie de la « Sicile qui est soumise aux Carthagi- « nois , ils y jouiront des mêmes droits « que les Carthaginois : que ceux-ci « n'inquiéteront en aucune manière « les Antiates, les Ardéates, les Lau- «rentins, les Circéens, les Terraci- « niens (*) et aucun des peuples latins «qui obéissent aux Romains; que s'il «y en a même quelques-uns qui ne « soient pas sous la domination ro- « maine, les Carthaginois n'attaque- « ront point leurs villes; que s'ils en « prennent quelqu'une, ils la rendront « aux Romains dans son entier ; qu'ils « ne bâtiront aucune forteresse dans « le pays des Latins ; que s'ils y en- « trent à main armée, ils n'y passeront « pas la nuit. »

Ce traité, dont la simplicité et la précision sont remarquables, montre que, sous le consulat du premier Brutus, il y avait des Romains qui s'appliquaient au commerce; que la marine ne leur était pas inconnue; que l'usage des vaisseaux marchands était commun chez eux, et qu'ils faisaient des voyages d'assez long cours , puisqu'ils allaientjusqu'à Carthage. Il nous montre aussi quelle était à cette époque la puissance des Carthaginois, lesquels étant maîtres de la mer, de la Sardaigne et d'une partie de la Sicile,

(*) Les peuples ou villes dont il est parlé ici bordaient la côte de la mer et couvraient Rome sur ce point depuis l'embouchure du Tibre jusqu'à Teiracine.

pouvaient facilement infester les côtes maritimes de l'Italie.

Accroissements de Carthage sous magon, de 509 a 489 avant l'ère chrétienne. — Magon, qui succéda à Malchus comme suffète et comme général, accrut, par ses talents, sa prudence et son adresse, l'empire et la gloire de Carthage. C'est lui qui , le premier, introduisit la discipline militaire parmi les Carthaginois ; il recula les frontières de la république, étendit son commerce, et laissa en mourant deux fils, Asdrubal et Amilcar, qui, suivant les traces glorieuses de leur père , firent voir qu'il leur avait transmis son génie avec son sang.

Expédition en Sardaigne et en Sicile; guerres contre les Africains , SOUS LE COMMANDEMENT

d' Asdrubal et d'Amilcar, fils de Magon ; de 489 a 460 avant J. C.

—Sous les ordres des deux fils de Magon, Carthage porta la guerre en Sardaigne et combattit les Africains, qui, depuis longtemps, lui demandaient en vain le tribut annuel promis pour prix du sol qu'elle avait occupé. Mais, pour cette fois, les Africains virent la justice de leur cause couronnée par le sort des combats, et Carthage, posant les armes, finit Ta guerre en acquittant sa dette. Asdrubal, grièvement blessé en Sardaigne, laissa en mourant le commandement à son frère Amilcar.

Asdrubal s'était vu onze fois revêtu de la dignité de suffète, et quatre triomphes avaient été le prix de ses victoires. Les regrets de ses concitoyens et le souvenir de ses actions glorieuses honorèrent ses funérailles ; et , comme s'il eût emporté dans le tombeau la puissance de sa patrie, les ennemis de Carthage reprirent coniiance.

Quelques années après le traité de 509, entre Carthage et Rome, les Carthaginois firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince voulait exterminer les Grecs, et les Carthaginois s'emparer du reste de la Sicile.

Ils saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu : on convint que les Carthaginois atta-

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pueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la Grèce.

Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. S'il faut en croire les historiens de Sicile, qui ont peut-être, par un sentiment de vanité nationale, exagéré le nombre de leurs ennemis, l'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent mille hommes, et la flotte comptait deux mille vaisseaux et plus de trois mille petits bâtiments de charge. Amilcar, le capitaine de son temps le plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborde à Palerme, et, après y avoir fait prendre quelque repo à ses troupes, il marche contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en forme le siège. Théron, gouverneur de la place, ayant vainement imploré le secours de Léonidas, roi de Lacédémone, députe à Syracuse, vers Gélon, qui s'en était rendu maître. Ce général accourt aussitôt au secours de la ville assiégée , avec une armée de cinquante mille hommes de pied et cinq mille chevaux.

Gélon était un général fort habile et savait employer à propos la force et la ruse. On lui amena un courrier chargé d'une lettre que les habitants de Sélinonte adressaient à Amilcar, pour le prévenir que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il fit partir au temps dont on était convenu.

Ayant été reçus dans le camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais quand ils apprirent la mort de leur général , et qu'ils virent la flotte en feu, le courage et les forces leur manquèrent, et ils prirent la fuite.

Le carnage fut horrible : il y périt, dit-on, cent cinquante mille hommes.

Les autres s'étant retirés dans un en-

droit où ils manquaient de tout, ne purent pas s'y défendre longtemps, et se rendirent à discrétion. Ce combat, suivant quelques historiens, se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles. Hérodote et Aristote disent au contraire que ce fut le jour de la bataille de Salamine. Le témoignage de ces deux écrivains mérite sans doute la préférence. Le premier de ces deux auteurs raconte même d'une autre manière la mort d'Amilcar : il dit que le bruit commun parmi les Carthaginois était (me ce général, voyant la défaite entière de ses troupes, pour ne pas survivre à sa honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.

Les Carthaginois, imputant à leur général la défaite qu'ils venaient de recevoir, bannirent de Carthage Giscon, son fils, qui, dans la suite, périt de misère à Sélinonte. Quelques siècles après, ils rendirent à Amilcar des honneurs presque divins.

La victoire complète que Gélon venait de remporter, loin de le rendre fier et intraitable, ne fit qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à à l'égard de ses ennemis. Il accorda la paix aux Carthaginois, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour les frais de la guerre deux mille talents (11 millons de francs), et qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposerait en public et où l'on garderait les conditions du traité.

Puissance de la famille de Magon; création du centumvirat ;

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