DE 460 A 440 AVANT L'ÈRE VULGAIRE
— Amilcar, mort dans la guerre de Sicile, laissa trois fils : Imilcon, Hannon et Giscon. Asdrubal avait un pareil nombre d'enfants : Annibal, Asdrubal et Sappho. Toutes les affaires de Carthage étaient alors confiées à leurs mains. On fit la guerre aux Maures; on combattit les Numides; on força les Africains à renoncer au tribut' que leur avait promis Carthage naissante. Cette famille de généraux, qui réunissaient dans leurs mains le pouvoir exécutif et l'autorité judiciaire,
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parut dangereuse à la liberté. On forma un tribunal de cent sénateurs, à qui les généraux , au retour de leurs campagnes, devaient rendre compte de leur conduite, pour que la crainte salutaire des lois et l'attente d'un jugement servissent de frein à l'arbitraire du commandement militaire.
Continuation de la guerre de Sicile; maladie contagieuse dans l'armée; de 440 a 410 avant l'ère chrétienne. — En Sicile, Imilcon succéda à Amilcar. Après avoir remporté plusieurs victoires sur terre et sur mer, et pris un grand nombre de villes, il perdit tout à coup son armée par les ravages d'un mal contagieux.
Apportée à Carthage, cette nouvelle plongea les habitants dans le deuil.
Les maisons et les temples se ferment; on court au port; on ne voit sortir des vaisseaux qu'un petit nombre de soldats échappés à ce désastre.
Cependant, dit Justin, qui nous a transmis ce fait, le malheureux Imilcon sort de son vaisseau dans l'abandon de la douleur, couvert d'une tunique d'esclave. A son aspect, les groupes de citoyens éplorés se rassemblent autour de lui. Il élève les mains vers le ciel , déplorant tour à tour son triste sort et les désastres de sa patrie. Il reproche aux dieux de lui ravir ses triomphes, ses nombreux trophées qu'il devait à leur appui; de détruire par la peste et non par le fer cette armée qui avait pris tant de vilies, et si souvent vaincu sur terre et sur mer. Il apportait du moins, disait-il, à ses concitoyens ce motif de consolation, que l'ennemi pouvait bien se réjouir, mais non se glorifier de leurs désastres.
Ceux qui étaient morts n'avaient pas succombé sous ses coups; ceux qui revenaient dans leur patrie n'avaient pas fui devant lui. Le butin que te Grec avait enlevé dans un camp abandonné n'était pas de ces dépouilles que l'orgueil d'un vainqueur se plaît à étaler, mais de celles que la mort fortuite de leurs maîtres a laissées vacantes et livrées aux mains qui s'en emparent. Vainqueurs de leurs ennemis , ses soldats n'avaient été vaincus
que par la peste; mais son chagrin le plus vif était de n'avoir pu mourir au milieu de tant de braves, et de se voir réservé, non pour goûter les douceurs de la vie, mais pour servir de jouet à l'adversité; que cependant, après avoir ramené dans Carthage les tristes débris de son armée, il allait à son tour suivre ses compagnons d'armes , et montrer à sa patrie que s'il avait prolongé jusque-là ses jours, ce n'était point par amour de la vie, mais par crainte d'abandonner, en mourant, au milieu des armées ennemies, ceux qu'avait épargnés le terrible fléau. Déplorant ainsi son malheur, il entre dans la ville, arrive à sa maison, salue d'un dernier adieu le peuple qui le suivait, et, faisant fermer les portes sans permettre à ses fils eux-mêmes de paraître devant lui, il se donne la mort.
Continuation de la guerre de Sicile ; prise de Sélinonte et d'Hvmère par les Carthaginois ; environ 410 avant l'ère vulgaire.
— Après la défaite des Athéniens devant Syracuse, où INicias périt avec toute sa flotte , les Ségestains, qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par Sélinonte, implorèrent le secours de Carthage, et se mirent, eux et leur ville, à sa discrétion. Les Carthaginois, après avoir longtemps balancé à s'engager dans cette guerre , que la puissance de Syracuse et l'éclat de ses dernières victoires devaient lui faire redouter, y furent poussés par les conseils d'Annibal leur suffète, et envoyèrent du secours aux Ségestains.
Annibal tira de l'Afrique et de l'Espagne un grand nombre de mercenaires; il y joignit un nombre considérable de Carthaginois , et débarqua en Sicile avec une armée qu'Éphore porte à 200 mille fantassins et 4 mille cavaliers, mais que Timée etXénophon, historiens plus dignes de foi , réduisent en tout à 100 miile combattants.
Annibal, petit-fils d' Amilcar qui avait été défait par Gélon et tué devant Hymère , et fils de Giscon , qui avait
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été condamné à l'exil , était animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la honte de la dernière défaite. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, et la défense ne le fut pas moins : les femmes mêmes, les enfants et les vieillards montrèrent un courage au-dessus de leur âge et de leurs forces. Après une longue résistance, la ville fut prise d'assaut, et livrée au pillage. Le vainqueur exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe, ni à Page. Il fit démanteler la ville, qu'il rendit aux habitants que le fer avait épargnés, à condition qu'ils se reconnaîtraient sujets de Carthage et lui payeraient un tribut.
Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominies et de supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans l'endroit même où son grand-père avait été tué, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces malheureuses victimes.
Après cette expédition, Annibal retourna à Carthage, chargé d'un immense butin. Toute la ville sortit audevant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des applaudissements unanimes : car en quelques jours il avait plus fait que les généraux qui l'avaient précédé dans le cours de plusieurs campagnes.
Fondation de la. ville de Thermes, en Sicile , environ 408 avant l'ère chrétienne. — Ces brillants succès inspirèrent aux Carthaginois le désir et l'espoir de s'emparer de la Sicile entière. Mais avant de commencer la guerre, ils fondèrent sur la côte septentrionale, auprès d'une source d'eau chaude , une ville à laquelle sa position fit donner le nom de Thermes; ils la peuplèrent de Carthaginois et d'Africains.
Expédition d' Annibal et d'Imil-
CON, SIEGE d'AGRICxENTE , 407 ET
406 avant l'ère vulgaire. — Quelque temps après, les Carthaginois
nommèrent encore pour général Annibal. Comme il s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que les Carthaginois avaient conçu. Le nombre des troupes montait , selon Timée , à plus de 120 mille hommes; Éphore les porte à 300 mille. Les ennemis , de leur côté , s'étaient mis en état de les bien recevoir, et lesSyracusains avaient envoyé chez tous les alliés pour y lever des troupes , et dans toutes les villes de la Sicile , pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.
v\grigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Annibal commence , en effet , la campagne par le siège de cette place, située, de même que Sélinonte , sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourne tous ses efforts de ce côté-!à, fait approcher des murs deux tours d'une hauteur extraordinaire , ordonne la démolition des tombeaux qui environnaient la ville, et fait construire, avec leurs décombres, un agger qui s'élève jusqu'à la hauteur des murailles. Bientôt une peste effroyable ravage l'armée carthaginoise ; Annibal même périt victime du fléau. Les soldats superstitieux croient voir dans les ravages de cette terrible maladie une punition des dieux, qui vengeaient ainsi les morts de l'outrage qu'on avait fait à leur dernière demeure. On cesse de toucher aux tombeaux ; on ordonne des prières d'après le rit de Carthage , ôt, suivant la coutume barbare observée dans cette ville, on immole un enfant à Saturne, et l'on jette plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.
Cependant les Syracusains, avec une armée de trente mille hommes et de cinq mille chevaux, viennent au secours d'Agrigente. Ils remportent une
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grande victoire sur l'armée des Carthaginois; ils les tiennent bloqués dans leur camp , leur coupent les vivres, et les réduisent à la plus déplorable extrémité. Effrayés de leur dernier échec, les assiégeants n'osaient sortir de leurs retranchements pour livrer bataille. Déjà la famine avait fait périr un grand nombre de soldats , déjà les mercenaires menaçaient dépasser à l'ennemi, lorsqu'un événement imprévu vint changer la face des affaires. Imilcon apprend par un transfuge que les Syracusains envoient par mer à Agrigente un convoi considérable de vivres. Aussitôt, ce général, avec quarante trirèmes, leur dresse une embuscade. Les Syracusains naviguaient sans ordre , persuadés que les Carthaginois, tant à cause de leur défaite récente qu'à cause de la saison des tempêtes qui approchait , n'oseraient pas se mettre en mer. Imilcon profite de leur négligence , détruit toute leur flotte et s'empare du convoi.
La famine passa alors du camp des assiégeants dans la ville. Les Agrigentins se trouvèrent tellement pressés, que, se voyant sans espérances et sans ressources", ils prirent le parti d'abandonner leurs murailles. On marqua la nuit suivante pour le départ. Alors une foule innombrable d'hommes , de femmes, d'enfants, protégés par les soldats, sortent de la ville au milieu des gémissements et des sanglots, abandonnant à la merci du vainqueur leurs richesses, leurs foyers, leurs dieux domestiques, et, ce qui augmentait encore leur douleur , les blessés, les malades et les vieillards. Ces infortunés se réfugièrent d'abord à Gela , et obtinrent ensuite de la pitié des Syracusains la ville des Léontins pour asile.
Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y étaient restés. On peut se faire une idée de l'immensité du butin dans une des cités les plus opulentes de la Sicile, peuplée, selon Diodore, de deux cent mille habitants, et qui n'avait jamais souffert de siège, ni par consé-
quent de pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux , de vases , de statues de toute sorte; car les arts d'imitation étaient très-florissants dans Agrigente. Parmi ces monuments précieux qu'Imilcon envoya à Carthage, était le fameux taureau de Phalaris, qui , 260 ans plus tard , après la ruine de cette ville, fut,rendu aux Agrigentins par Scipion Émilien.
SlECxE ET PBISE DE GELA. PAR
Imilcon; traité entre les Carthaginois et Denys l'ancien , tyran de Syracuse, 404 avant l'ère chrétienne. — Le siège d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon avait épargné les maisons particulières pour servir de quartier d'hiver à ses troupes. Lorsqu'elles se furent reposées de leurs fatigues , il en sortit au commencement du printemps et rasa entièrement la ville. Imilcon assiégea ensuite Gela , et la prit malgré le secours qu'y mena Denys le Tyran , qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Ce prince éprouva un échec considérable dans une attaque dirigée contre le camp des Carthaginois. Le seul résultat qu'il put obtenir , fut de sauver, de la colère du vainqueur, les habitants de Gela et de Camarine, dont il protégea la retraite avec ses troupes , et qu'il établit sur le territoire de Syracuse. Cependant, une maladie contagieuse qui se déclara dans le camp des Carthaginois et leur enleva la moitié de leur armée , engagea Imilcon à proposer aux Syracusains des conditions de paix. Denys, qui venait d'éprouver de grands revers, et dont la puissance n'était pas encore solidement établie à Syracuse, accepta avec joie ces propositions.
Les conditions du traité furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la Sicile , demeureraient maîtres du pays des Sicaniens, de Sélinonte, d'Agrigente et d'Hymère , comme aussi de celui de Gela et de Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins , les Messéniens et tous les Siciliens vivraient
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selon leurs lois et conserveraient leur liberté et leur indépendance ; qu'enfin les Syracusains demeureraient soumis à Denys.
Imilcon, après la conclusion du traité, retourna à Carthage, où les débris de son armée apportèrent la peste , qui fit périr un grand nombre de citoyens.
Renouvellement des hostilités par Denys le Tyran, 399 avant l'ère vulgaire. — Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Ses préparatifs furent immenses. Syracuse entière était devenue un vaste atelier, où , de toutes parts , on était occupé à fabriquer des armes, des machines de guerre (*) et des vaisseaux. Corinthe avait , la première , construit des vaisseaux à trois rangs de rames; c'est du temps de Denys que Syracuse, colonie de Corinthe, perfectionna cette invention en construisant des navires à quatre et à cinq rangs de rames.
Denys animait le travail par sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et surtout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient dans leur genre.
Quand tous ces préparatifs furent achevés, et qu'il eut levé un grand nombre de troupes en différents pays, il lit sentir aux Syracusains que les Carthaginois n'avaient d'autre but que
(*) Parmi les machines de guerre, Diodore mentionne les catapultes. Élien et Plutarque disent qu'elles furent inventées alors en Sicile. Mais il est sûr que cette arme terrible fut empruntée par les Grecs aux peuples orientaux; car les livres sacrés en font mention en 810 avant l'ère vulgaire, sous le règne d'Osias, roi de Jérusalem. Voy. sur l'époque de cetie invention la Poliorcétique des anciens , par M. Dureau de la Malle, pag. 356 et suiv. Paris, 1819, chez F. Didot.
d'envahir toute la Sicile; que si l'on n'arrêtait leurs progrès , leur capitale se verrait bientôt elle-même attaquée ; qu'il fallait profiter, pour se délivrer de ces barbares , du moment où la peste qui ravageait leur pays les mettait hors d'état de se défendre. Les Syracusains applaudissent le discours et les projets de leur premier magistrat.
Sans aucun sujet de plainte, sans déclaration de guerre, il abandonne au pillage et à la fureur du peuple les biens et les personnes des Carthaginois, qui, sur la foi des traités, exerçaient le commerce à Syracuse; on force leurs maisons , on pille leurs effets , on leur fait souffrir toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays , et cet horrible exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile.
Denys, après cette sanglante infraction des traités , osa envoyer des députés aux Carthaginois, pour demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes de Sicile , et leur déclarer qu'en cas de refus , ils y seraient traités comme ennemis.
Cette provocation jeta une grande alarme à Carthage, surtout à cause de l'état déplorable où elle se trouvait.
Siège de Motya par les Syracusains , 397 ANS AVANT L'ÈRE CHRÉ- TIENNE. — Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya , qui était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siège, sans qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie , pût s'y opposer. Denys avait sous ses ordres quatre-vingt mille fantassins, trois mille cavaliers , deux cents vaisseaux de guerre et cinq cents vaisseaux de charge. Débarque devant la place , il fit avancer- ses machines , la fit battre avec le bélier, approcha des murs des tours à six étages, qui étaient portées sur des roues et qui égalaient la hauteur des maisons. De là, il incommodait fort les assiégés par ses catapultes , nia-
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chines jusqu'alors inconnues aux Carthaginois, et qui leur inspiraient une grande terreur par la force et le nombre des traits et des pierres qu'elles lançaient. La ville lit une longue et vigoureuse résistance. L'enceinte prise, les habitants barricadèrent leurs maisons, et s'y défendirent avec opiniâtreté. Ce nouveau siège coûta plus de monde aux Syracusains que le premier. Enfin, la* ville fut prise , et tous les habitants passés au fil de l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans leurs temples. On abandonna le pillage aux soldats. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.
Siège de Syracuse par les carthaginois, 396 ET 395 AVANT L'ÈRE chrétienne. — Pendant que Denys assiégeait Motya , Imilcon , que les Carthaginois avaient nommé suffète , occupé°en Afrique des apprêts de la guerre , conçut un projet de diversion qui fut exécuté avec une audace re- .
marquable. Il met un commandant actif à la tête de dix vaisseaux légers , et lui ordonne de partir secrètement la nuit , de voguer à toutes voiles vers Syracuse, de forcer l'entrée du port et de détruire les vaisseaux, qu'on y avait laissés. L'officier entre la nuit, sans être aperçu, dans le port de Syracuse, coule à "fond tous les vaisseaux qui s'y trouvaient, et reprend la route de Carthage.
L'année suivante, Imilcon revint en Sicile avec une armée composée, suivant Éphore, de trois cent mille hommes de pied etde quatre mille chevaux; mais que Timée, dont l'assertion nous paraît plus probable, ne fait monter en tout qu'à cent mille combattants. Sa flotte était composée de trois cents vaisseaux de guerre , et de six cents vaisseaux de transport pour les vivres et les munitions. Il aborda -à Païenne, recouvra Éryx par composition, Motya par la force , prit et rasa Messine , et s'empara de Catane et de quelques autres villes. Animé par ses heureux succès, il marche vers Syracuse pour en former le siège , menant ses troupes de pied par terre , pendant que sa
flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords de la mer.
L'arrivée des Carthaginois jeta un grand trouble dans la capitale de la Sicile. Magon, à la tête de ses navires de guerre, chargés des dépouilles de la flotte ennemie, sur laquelle il venait de remporter une victoire signalée , entra comme en triomphe dans le grand port, suivi de ses vaisseaux de charge. On vit en même temps , du côté de la terre, arriver la nombreuse armée que conduisait Imilcon. Ce général fit dresser sa tente dans le temple même de Jupiter. Le reste de l'armée campa dans les environs à douze stades, c'est-à-dire , un peu plus d'une demilieue de la ville. Bientôt il range ses troupes en bataille sous les murs de la place, et s'efforce, mais en vain , d'attirer les Syracusains au combat.
Non content d'avoir ainsi obtenu des assiégés l'aveu de leur faiblesse sur terre, il veut encore leur montrer que, sur la mer, ils ne sont pas moins inférieurs aux Carthaginois. Du grand port qu'il occupait, il envoie cent vaisseaux d'élite qui s'emparent des autres ports sans résistance. Pendant trente jours , il porte le ravage et la désolation dans tout le territoire de Syracuse. Il se rend maître du faubourg d'Achradine, pille les temples de Cérès et de Proserpine, et, pour fortifier son camp, il abat tous les tombeaux qui environnaient la ville, et, entre autres, celui de Gélon et de Démarète sa femme , qui était d'une magnificence extraordinaire.
Cette impiété, dit Diodore, attira sur Imilcon le courroux des dieux. La fortune changea de face, et d'affreux revers suivirent les brillants succèsqui avaient signalé le commencement de la campagne. D'abord les Syracusains, ayant repris confiance, avaient eu l'avantage dans quelques légères escarmouches. Des terreurs paniques troublaient chaque nuit le camp des Africains. Imilcon l'entoura de nouveaux ouvrages et construisit trois forts , l'un à Plemmyre , l'autre vers le milieu du port, et le dernier près du temple de Jupiter II les approvisionna
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de blé, de vin et de toutes les choses nécessaires à la défense; car il prévoyait que cette guerre serait plus longue et plus difficile qu'il ne l'avait cru d'abord.
Peste horrible dans le camp des Carthaginois. — Mais bientôt une maladie contagieuse se déclara dans son armée et "y fit des ravages incroyables. On était dans le fort de l'été, et la chaleur, cette année, était excessive. De plus, son camp était placé dans une vallée basse et marécageuse, circonstances favorables au développement de l'épidémie qui, dans le même emplacement, avait décimé les Athéniens lorsqu'ils assiégèrent Syracuse.
La contagion commença par les Africains qui mouraient par centaines.
D'abord on enterrait les morts, on soignait les malades ; mais tous les remèdes étant inefficaces, le mal se communiquant à tous ceux qui assistaient les pestiférés, et le nombre des victimes s'accroissant tous les jours , les cadavres demeurèrent sans sépulture et les malades sans secours. Bientôt , l'infection causée par la putréfaction de ces cadavres augmenta l'intensité du fléau.
Cette peste, dit Diodore, indépendamment des bubons, des lièvres violentes et des engorgements glandulaires,'signes caractéristiques de cette maladie, était accompagnée de symptômes extraordinaires, de cruelles dyssenteries , de pesanteurs dans les jambes, de douleurs aiguës dans la moelle épinière, de frénésie même et de fureur telles qu'ils se jetaient sur quiconque se trouvait sur leur passage et les mettaient en pièces.
Denys, connaissant le déplorable état de l'armée des Carthaginois , les attaque de trois côtés à la fois avec toutes ses forces. Dans la confusion où cette triple attaque jette les Africains, il emporte d'assaut deux des forteresses qu'i!s avaient construites.
En même temps la flotte syracusaine vient fondre sur leurs vaisseaux. Les Carthaginois , qui pensaient n'être attaqués que sur terre et qui avaient
porté toutes leurs forces à la défense de leur camp, se précipitent en tumulte vers le port pour tâcher de sauver leur flotte. Mais la diligence des ennemis les a prévenus. Ils n'ont pas eu le temps de se mettre en défense que déjà la plupart de leurs vaisseaux sont pris, coulés à fond ou consumés par les flammes. Ces premiers succès augmentèrent tellement la conliance des Syracusains , que les enfants et les vieillards se mêlèrent à l'armée et à la flotte, et voulurent aussi avoir leur part des périls et de la victoire.
La nuit mit fin au combat, et Denys plaça son camp en face du camp ennemi , près du temple de Jupiter.
Imilcon , vaincu à la fois sur terre et sur mer, envoya secrètement vers Denys pour lui demander la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de troupes. Il offrait pour obtenir cette grâce tout l'argent qu'il possédait encore, et qui ne se montait pas à plus de trois cents talents (1650 mille francs). Il ne put obtenir cette grâce que pour les Carthaginois avec lesquels il s'échappa pendant la nuit, laissant tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi.
Ainsi, dit Diodore, ces conquérants qui s'étaient emparés de toutes les villes de Sicile, à l'exception de Syracuse que même ils regardaient déjà comme une proie assurée, se voyaient réduits à trembler pour le salut de leur patrie. Ceux qui avaient détruit les tombeaux des Syracusains laissaient étendus sur la terre étrangère, et privés des honneurs de la sépulture, cent cinquante mille cadavres de leurs concitoyens que la peste avait moissonnés. Ceux qui avaient porté le fer et le feu dans le territoire de Syracuse avaient vu, par un juste retour du sort, leur flotte immense consumée par les flammes. Ceux qui avec toute leur armée étaient entrés orgueilleusement dans le port de Syracuse, j>arés des dépouilles ennemies et dans tout l'éclat du triomphe, ne prévoyaient pas qu'ils seraient forcés de s'échapper furtivement au milieu de la nuit, abandonnant leurs alliés, leurs compagnons
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d'armes aux vengeances d'un ennemi justement irrité. Le chef lui-même d'une armée si nombreuse, ce fier Imilcon qui avait osé dresser sa tente dans le temple de Jupiter olympien , et porter sur les trésors du dieu une main sacrilège, est réduit à implorer une capitulation honteuse pour ramener du moins à Carthage quelques restes de ses concitoyens. Les dieux lui infligent pour peine de son impiété une vie misérable, déshonorée, en butte aux reproches, aux outrages, à la malédiction universelle. On le voit, contraint d'humilier son orgueil, couvert de misérables haillons, se prosterner dans les temples, faire l'aveu public de son impiété, implorer le pardon de ces mêmes dieux qu'il avait outragés; enfin, ne pouvant échapper aux remords de sa conscience, il s'impose la faim pour supplice et se laisse expirer d'une mort lente et douloureuse.
RÉVOLTE DES AfBICAINS CONTEE LES CAETHAGINOIS , 395 AVANT l'ÈEE
vulgatbe. — Un nouveau surcroît de malheurs vint accabler les Carthaginois. Les Africains, qui depuis longtemps supportaient avec peine la domination de Carthage, irrités alors jusqu'à la fureur de ce que le général de cette république avait lâchement abandonné leurs compatriotes, et les avait livrés aux vengeances des Syracusains, se préparèrent à la révolte.
L'état de détresse de leurs dominateurs leur inspirait l'espoir de recouvrer facilement leur indépendance. Ils se liguent entre eux, arment jusqu'aux esclaves , forment en peu de temps une armée de deux cent mille hommes, s'emparent de Tunis, et après avoir vaincu les Carthaginois en rase campagne, dans plusieurs combats, ils les forcèrent à se renfermer dans leurs murailles. La ville se crut perdue : on regarda ce soulèvement imprévu comme un effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les coupables jusque dans Carthage même.
Les peuples, dans leurs malheurs, sont poussés par la crainte à la superstition. Cérès et Proserpine étaient des divinités inconnues jusque-là dans le
pays : pour réparer l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de magnifiques statues; on leur donna pour prêtres les citoyens les plus distingués de la ville; on leur offrit des sacrifices et des victimes selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'on croyait pouvoir rendre ces déesses propices à la république. Après s'être acquitté envers les dieux, on s'occupa activement des préparatifs de la guerre. Heureusement pour les Carthaginois, la nombreuse armée des rebelles était sans chefs; nulles provisions, nulles machines de guerre, point de discipline ni de subordination : chacun voulait commander ou se conduire à son gré.
La division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les jours de plus en plus dans leur camp, ils se retirèrent chacun dans son pays , et délivrèrent Carthage d'une grande terreur.
Expédition deMagon en Sicile; teaité entee les caethaginois et denys , tyean de sybacuse ; de 395 A 383 avant J. C. — Cependant les Carthaginois, ayant eu le temps de rétablir leurs forces , font passer Magon en Sicile, à la tête d'une nouvelle armée. Ce général reconquit les anciennes possessions carthaginoises , fit révolter plusieurs villes soumises à Denys, et s'avança jusqu'à Agvris (*).
Denys s'y était porté de Syracuse, et les forces des deux partis étant balancées, les Siciliens et les Carthaginois s'accordèrent sur les bases d'un "traité de paix. Les conditions furent les mêmes que celles du traité conclu entre Imilcon et Denys, après la prise d'Agrigente et de Gela, dont nous avons déjà rapporté la substance. II n'y eut d'ajouté que ces deux clauses : que Magon abandonnerait Taurominium aux Syracusains, et que les Sicules, jusqu'alors libres et indépendants, seraient à l'avenir sujets de Denys.
Ce traité dura neuf années consécutives.
(*) Entre Enna et Catane, à ao lieues environ de Syracuse.
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Renouvellement de là guerre en Sicile; mort de Magon, suffète et général des carthagi- NOIS ; 383 avant l'ère chrétienne.
— Cependant Denys excite à la défection les villes soumises aux Carthaginois, et les reçoit dans son alliance.
Ceux-ci, craignant pour leurs possessions, envoient de nouveau Magon en Sicile, à la tête de quatre-vingt mille hommes. Après quelques combats, où les succès furent balancés, une bataille décisive se livra auprès de Cabala. Denys y fit des prodiges de courage et d'habileté, tua dix mille hommes aux ennemis, et fit cinq mille prisonniers.
Magon perdit la vie dans cette bataille, et les Carthaginois effrayés demandèrent la paix à Denys. Celui-ci leur répondit qu'il ne poserait les armes que lorsque les Carthaginois auraient consenti à évacuer la Sicile entière , et à payer les frais de la guerre.
Expédition de Magon II en Sicile, 382 AVANT L'ÈRE VULGAIRE.
— Ces conditions leur semblèrent extrêmement dures , et, pour les éluder, ils recoururent à leur adresse accoutumée. Ils feignent d'accepter ce traité désavantageux et humiliant; mais, sous prétexte qu'ils ne peuvent livrer les villes sans l'ordre du gouvernement, ils obtiennent une trêve assez longue pour envoyer demander la ratification a Carthage. On y profite de ce répit pour lever et exercer de nouvelles troupes. On leur donne pour chef Magon, fils du général qui avait péri dans la dernière bataille. Il était encore dans la première jeunesse ; mais déjà son habileté, son courage, sa prudence, l'avaient fait distinguer. Pendant le court espace de la trêve, ses encouragements et ses leçons établirent la discipline dans son armée, et lui inspirèrent une juste confiance dans ses forces.
Aussitôt après l'expiration de la trêve, il livra contre Denys une bataille, où Leptine, l'un des plus habiles généraux du tyran, fut tué, et où les Syracusains, à qui les ennemis ne faisaient point de quartier, laissèrent plus de quatorze mille morts. Le jeune
Magon se montra prudent et modéré dans la victoire. Il accorda à Denys une paix honorable. Les Carthaginois conservèrent toutes leurs possessions en Sicile, y acquirent en outre Sélinonte et une partie du territoire d'Agrigente , et exigèrent mille talents (*) pour les frais de la guerre.
sénatus-consulte qui interdit aux Carthaginois d'apprendre et de parler les langues étrangè- RES. —Ce fut à peu près vers ce tempslà, dit-on, qu'un citoyen de Carthage ayant écrit en grec à Denys pour lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu par arrêt du sénat aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix. L'existence de ce décret, dont Justin seul fait mention , me semble peu probable. Du moins, s'il a jamais existé, il dut bientôt tomber en désuétude.
Les relations de guerre et de commerce que Carthage avait avec la Sicile et les provinces voisines rendaient son exécution presque impossible. Nous savons d'ailleurs qu'Amilcar Barca et le fameux Annibal haranguaient leurs auxiliaires dans leur propre langue; que ce dernier, suivant Cornélius Népos et Plutarque, cultiva la littérature grecque, et composa dans cette langue les mémoires de ses campagnes et l'inscription du temple de Junon Lacinia qui a été vue et mentionnée par Polybe.
Peste a Carthage ; nouvelle révolte des Africains et des Sardes; de 379 a 368 avant l'ère vulgaire.
— Carthage était affaiblie par une peste épouvantable qui avait fait de grands ravages dans ses murs. Les Africains et les Sardes voulurent profiter de cette occasion pour secouer le joug ; mais les uns ec les autres furent domptés et forcés de rentrer dans l'obéissance.
Renouvellement de la guerre entre Denys et les Carthaginois ;
(*) 5,5oo,ooo fr.
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