IL PÉNÈTRE PLUSIEURS FOIS DANS LE
port de Lilybée ; il est pris avec
(*) 11,340 toises, environ 4 lieues de 20 au degré.
son vaisseau. — Cependant à Carthage on ne recevait aucune nouvelle de ce qui se passait à Lilybée, et personne ne s'offrait pour aller s'en instruire. Annibal, surnommé le Rhodien, homme brave et entreprenant, se fit fort de pénétrer dans la ville assiégée, d'en examiner avec soin la situation , et de venir rendre un compte fidèle de tout ce qu'il aurait observé. Les Carthaginois applaudirent à son zèle et à son dévouement, et acceptèrent ses offres , bien qu'ils fussent persuadés qu'il aurait beaucoup de peine à accomplir sa promesse; car ils savaient que les vaisseaux romains étaient à l'ancre devant le port et en fermaient presque entièrement l'entrée. Mais Annibal, ayant équipé un vaisseau qui lui appartenait en propre, aborde à l'une des îles qui sont visà-vis de Lilybée, et le lendemain, profitant d'un vent favorable, il met a la voile vers le milieu du jour, passe à travers la flotte romaine , et entre dans le port à la vue des ennemis étonnés de son audace. Le jour suivant, il se disposait à retourner à Carthage. Mais le consul, pendant la nuit, avait choisi dix de ses vaisseaux les plus légers, et les avait placés aux deux côtés de l'entrée du port, étendant leurs rames comme des ailes, pour fondre au premier signal sur le navire carthaginois.
Annibal, fort de son audace et de la légèreté de sa galère, part en plein jour pour braver l'ennemi. Il passe, avec la rapidité d'un oiseau, à travers les masses presque immobiles des vaisseaux romains, et, se jouant de leurs pesantes manœuvres, il revient sur ses pas, voltige sur leurs flancs, quelquefois s'arrête pour les provoquer au combat, et ne s'éloigne enfin qu'après avoir longtemps, avec un seul vaisseau, déjoué les efforts de toute la flotte romaine. L'heureuse issue de cette entreprise, qu' Annibal réitéra plusieurs fois avec le même succès , fit connaître aux Carthaginois les besoins de Lilybée, et leur donna les moyens d'y pourvoir. Elle accrut en même temps la confiance des assiégés et abattit le courage des Romains, honteux
CARTHAGE
de voir leurs projets traversés par la témérité insultante d'un seul homme.
L'audace présomptueuse du Carthaginois et la réussite constante de ses tentatives tenaient principalement à la connaissance approfondie qu'il possédait des écueils, des bas-fonds et des étroits passages de cette rade dangereuse. Déjà son exemple était imité par d'autres navigateurs, qui allaient a Lilybée et en revenaient impunément, lorsque le hasard lit tomber au pouvoir des Romains une quadrirème carthaginoise, remarquable par l'élégance de sa coupe et la légèreté de ses mouvements. Les Romains, ayant choisi pour son équipage de braves soldats et d'excellents rameurs, s'en servirent pour observer ceux qui tenteraient de pénétrer dans le port, et surtout Annibal. Celui-ci, qui était entré de nuit dans la ville , en repartait en plein jour. Serré de près par la quadrirème qui suivait tous ses mouvements, il la reconnut et ne put se défendre d'un sentiment de frayeur. Il chercha d'abord à lui échapper par la rapidité de sa course; mais gagné de vitesse , et au moment d'être atteint , il fut contraint de faire volte-face et d'accepter le combat. Alors , trop faible pour résister au nombre et à la valeur des soldats romains, il fut pris avec son vaisseau. Les Romains équipèrent ce navire avec le plus grand soin, et ils employèrent avec tant de succès ces deux belles galères à la garde du port, que personne désormais n'osa plus entrer dans Lilybée.
Nouvelle sortie d'Imilcon; incendie des machines. — A partir de ce moment, les assiégeants redoublèrent leurs assauts avec une nouvelle vigueur, et attaquèrent les fortifications voisines de la mer, pour attirer de ce côté toute l'attention et toutes les forces de la garnison. Ils espéraient que, à la faveur de cette fausse attaque, leurs troupes campées du côté de la terre pourraient s'emparer du mur extérieur de la ville. Ce projet réussit d'abord; mais les Romains n'avaient pas encore eu le temps de s'établir dans leurs positions , lorsqu'Imilcon tomba
sur eux à l'improviste, en tua dix milie et força les autres à prendre la fuite.
Quelques temps après , une circonstance imprévue fournit aux assiégés l'occasion de détruire les ouvrages des Romains. Il s'éleva tout à coup un ouragan impétueux qui ébranla leurs galeries et renversa même les tours destinées à les protéger. Quelques soldats mercenaires jugèrent le moment d'autant plus favorable pour les incendier, que le vent les favorisait en soufflant du côté de la ville. Ils communiquèrent leur idée à Imilcon et s'offrirent pour exécuter l'entreprise. Imilcon approuva ce projet et fit tous les préparatifs nécessaires. Ils sortent partagés en trois corps , et mettent à la fois le feu aux machines sur trois points différents.
Ces machines , construites depuis longtemps et formées d'un bois desséché par le soleil et les ardeurs de l'été, prirent feu aisément, et la violence de l'ouragan, portant de tous côtés les débris des mantelets et des tours enflammées, propagea l'incendie avec une rapidité effrayante. Les Romains accoururent pour défendre leurs ouvrages ; mais leurs secours étaient dirigés au hasard et leurs efforts impuissants ; car le vent qu'ils avaient en face poussait dans leurs yeux et dans leurs visages des tourbillons de cendre, de flamme et de fumée, et il en périt un grand nombre avant qu'ils eussent pu même approcher des endroits qu'il fallait secourir. Les Carthaginois, au contraire , favorisés par la direction du vent, et éclairés par le feu qui consumait les machines, lançaient leurs traits avec certitude, et manquaient rarement le but qu'ils voulaient atteindre.
Enfin, les mantelets, les tortues, les béliers, les balistes, toutes les machines destinées soit à creuser des mines , soit à battre les murs, furent entièrement consumées.
Dès ce moment, les Romains perdirent toute espérance de se rendre maîtres de Lilybée par la force. Ils se bornèrent à entourer la ville d'un fossé et d'un retranchement. Ils fermèrent leur camp par une forte muraille, et
changeant le siège en blocus , ils attendirent que la famine forçât la place à se rendre. Les assiégés, "de leur côté , relevèrent les fortifications qui avaient été renversées, et se ménagèrent tous les moyensd'une vigoureuse résistance.
Seizième année de la guerre; bataille navale de drepane ; victoire complète des cartha- GINOIS ; 249 avant l'ère vulgaire.
— Quand on eut appris à Rome qu'une partie des troupes avait péri à Lilybée, soit dans l'incendie des machines', soit dans les autres opérations du siège, cette fâcheuse nouvelle , loin d'abattre les esprits, sembla renouveler l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom pour se faire enrôler, et bientôt dix mille hommes, et un renfort considérable de matelots passèrent le détroit, et allèrent par terre se joindre aux assiégeants.
Le département de la Sicile était échu au consul Publius Claudius Pulcher. C'était un homme d'un caractère dur et violent, entêté de sa noblesse et de son propre mérite , plein de confiance dans ses lumières, de mépris pour celles des autres ; punissant les moindres fautes avec une extrême rigueur, tandis que lui-même, dans les affaires les plus importantes, ne montrait pas moins d'extravagance que d'incapacité. Ainsi, quoiqu'il eût blâmé avec une aigreur excessive les derniers généraux d'avoir tenté de fermer l'entrée du port au moyen d'une digue, il s'obstina à poursuivre l'exécution de ce projet impraticable et échoua devant les mêmes obstacles.
Mais, de toutes les fautes qu'il commit, la plus funeste fui l'attaque de Drépane, où il perdit par son imprudence et par la valeur d'Adherbal la flotte »a plus brillante que les Romains eussent mise en mer. Il s'était persuadé qu'il serait facile de surprendre Adherbal à Drépane; que ce général, instruit des pertes que la flotte romaine avait éprouvées au siège de Lrlybée, et ignorant le nouveau renfort qu'elle avait reçu , ne s'attendrait pas à ce qu'elle reprit subitement l'offensive et ne serait pas en garde contre
une attaque imprévue. Il choisit dans toute la flotte deux cents vaisseaux, et y embarqua ses meilleurs rameurs et les plus braves soldats des légions. Il sortit du port au milieu de la nuit, sans être aperçu des assiégés , et la tête de sa flotte n'était pas loin de Drépane, quand le jour parut et la découvrit aux yeux d'Adherbal. Cette apparition inattendue le surprit sans le déconcerter. Entre les deux seuls partis qu'il avait à prendre, il fallait se déterminer promptement. Le premier était d'aller au-devant des Romains et de les combattre sur le champ, l'autre de les attendre et de se laisser assiéger. Il rejeta ce dernier parti qui lui parut à la fois lâche etdangereux.il rassemble sur le rivage les matelots et les soldats; il leur fait entendre en peu de mots , mais pleins de force et d'énergie, ce qu'ils ont à espérer en sortant du port pour livrer la bataille aux Romains , ce qu'ils ont à craindre en se laissant investir.
Tous ayant demandé le combat avec de grands cris de joie, il leur ordonne de s'embarquer sur-le-champ et de suivre la galère amirale, qu'il allait monter lui-même, sans la perdre de vue. Il gagne le premier la haute mer et fait filer sa flotte derrière les rochers qui bordaient le côté du port opposé à celui par lequel entrait l'ennemi.
Claudius voyant , contre son attente , que les Carthaginois étaient sortis , disposés à lui livrer bataille en pleine mer, envoya ordre à ceux de ses vaisseaux qui "étaient déjà dans le port ou au moment d'y entrer, de revenir sur leurs pas pour se joindre au gros de la flotte. L'exécution de cette manœuvre fut la cause d'un désordre extrême.
Parmi les vaisseaux romains, les plus légers avaient déjà pénétré dans le port, d'autres les suivaient de près, quelques-uns étaient arrêtés à l'entrée même. Il en résulta que, dans cet espace étroit, tous faisant à la fois de grands efforts pour revirer de bord , ils s'embarrassaient mutuellement , se heurtaient les uns les autres et se brisaient réciproquement leurs rames.
Enfin s'étaat dégagés avec beaucoup
CARTHAGE
de peine , ils se rangèrent en bataille le long de la côte, la proue tournée vers l'ennemi.
Le trouble et la confusion causés par cette manœuvre avaient commencé a jeter de l'inquiétude et de la frayeur dans l'armée. Une action irréligieuse du consul acheva de la déconcerter et de lui faire perdre tout courage et toute espérance. Les Romains , à cette époque, avaient une confiance superstitieuse dans les présages et dans les augures. Au moment où la bataille était près de s'engager, on vint dire à Claudius que les poulets sacrés ne voulaient ni sortir de leur cage, ni prendre de nourriture : « Qu'ils boivent donc, puisqu'ils ne veulent point manger » , dit Claudius avec un ton d'impiété railleuse, et il les fit jeter dans la mer.
Cependant le consul, qui, auparavant, était placé à l'arrière- garde, se trouva , par le mouvement qui venait de s'opérer, à la tête de l'aile gauche et à l'extrémité de la ligne. En même temps, Adherbal, ayant gagné la haute mer et tourné la flotte romaine, rangea ses galères sur une même ligne vis-àvis de celles des Romains qui s'étendaient le long du rivage. Au signal donné par les amiraux, le combat s'engagea, et fut d'abord soutenu de part et d'autre avec la même ardeur et un succès à peu près égal. Mais bientôt la balance pencha en faveur des Carthaginois qui, dans cette bataille, avaient sur les Romains plusieurs avantages.
Leurs vaisseaux étaient beaucoup plus légers, leurs rameurs plus habiles et plus expérimentés. Ils avaient habilement choisi leur position en mettant la pleine mer derrière eux. En effet , s'ils étaient trop pressés, ils pouvaient reculer sans aucun risque et éluder l'attaque de l'ennemi par l'agilité de leurs vaisseaux. Les Romains se laissaient-ils emporter trop loin par l'ardeur de la poursuite, ils se retournaient tout à coup, les enveloppaient de toutes parts , brisaient avec l'éperon les flancs de leurs navires et les coulaient à fond. Claudius, au contraire, avait toutes les difficultés à vaincre.
La pesanteur de ses vaisseaux et l'inexpérience de ses rameurs rendaient toutes ses manœuvres infructueuses. Rangés trop près du rivage, ses navires n'avaient ni l'espace nécessaire pour leurs évolutions, ni les moyens de faire retraite lorsqu'ils étaient pressés par l'ennemi : aussi la plupart échouèrent sur les bancs de sable ou allèrent se briser contre les rochers de la côte. Il ne s'en échappa que trente qui , étant auprès du consul , prirent la fuite avec lui en glissant entre le rivage et la flotte victorieuse. Tout le reste des vaisseaux , au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la puissance des Carthaginois, dont la perte dans cette bataille fut peu considérable. Du côté des Romains, huit mille hommes furent tués ou noyés , vingt mille , tant soldats que matelots, furent pris et conduits à Carthage. Claudius , pour regagner plus sûrement Lilybée, en longeant les côtes qui étaient au pouvoir des Carthaginois, orna ses galères de palmes, de lauriers, de tous les signes de la victoire, et, par ce stratagème, il réussit, même en fuyant, à inspirer la terreur.
Ce brillant succès, qui était dû tout entier à la prévoyance et à l'habileté d'Adherbal , lui valut de grands honneurs à Carthage. A Rome, au contraire, on punit par une forte amende l'incapacité et l'impiété arrogante de Claudius, qui avaient été si funestes à la république.
Cependant Adherbal profita de sa victoire pour enlever aux Romains, près de Palerme, un grand nombre de barques chargées de vivres ; il parvint à les introduire dans Lilybée, et ramena ainsi l'abondance dans la ville assiégée.
Cabthalon amène de Carthage un renfort de soixante-dix vaisseaux; il surprend la flotte ro- MAINE devant Lilybée. — La lin de cette année amena encore aux Romains de nouveaux désastres. Ils avaient chargé Lucius Junius, l'un des consuls, de conduire à Lilybée des vivres et des munitions pour l'armée qui as-
L'UNIVERS
siégeait cette ville. Junius vint aborder à Messine, où il trouva une infinité de bâtiments de toute espèce qui s'y étaient rassemblés de toutes les parties de la Sicile. Il en composa une flotte de cent vingt vaisseaux de guerre et de huit cents navires de transport, avec laquelle il se rendit à Syracuse. Dès qu'il y fut arrivé, il fit partir les questeurs , avec la moitié des vaisseaux de charge et quelques galères, pour subvenir aux besoins pressants des troupes qui bloquaient Lilybée. Il attendit lui-même à Syracuse les bâtiments qui , partis de Messine avec lui , étaient restés en arrière, et l'arrivée des convois de vivres que ses alliés lui envoyaient des provinces éloignées de la mer.
Cependant Adherbal , enhardi par ses premiers succès et par un renfort de soixante-dix vaisseaux que Carthalon venait de lui amener de Carthage, résolut de frapper un coup décisif. Il confie cent galères à Carthalon, il lui ordonne de cingler vers Lilybée, et, par une brusque attaque, d'enlever, de brûler ou de couler à fond les vaisseaux romains qui étaient à l'ancre devant le port. Carthalon part aussitôt pour exécuter cet ordre. Il arrive avant le jour à Lilybée, fond avec impétuosité sur la flotte romaine, enlève quelques vaisseaux, en brûle quelques autres, et répand le trouble et la terreur dans le camp des assiégeants: Ceux-ci accourent à la hâte pour défendre leurs galères; mais Imilcon, gouverneur de la ville assiégée, averti par le tumulte et les cris des combattants, fait une sortie à la tête de ses mercenaires et tombe sur les derrières des Romains, dont le désordre s'accroît par cette double attaque.
Manoeuvres de Carthalon devant LES FLOTTES ROMAINES; NAU- FRAGE ET DESTRUCTION ENTIÈRE DE
ces deux flottes. — L'approche de la nouvelle flotte romaine empêcha Carthalon de pousser plus loin ses avantages. Il alla se poster à Héraclée pour observer l'arrivée des questeurs et leur couper la communication avec l'armée de siège. Bientôt, instruit par
ses éclaireurs qu'une armée navale composée de bâtiments de toute espèce se dirigeait vers Lilybée, il saisit l'occasion avec joie, et, plein de mépris pour les Romains qu'il avait déjà vaincus, il s'avance à leur rencontre pour leur livrer bataille. L'escadre commandée par les questeurs, se jugeant trop faible pour soutenir le combat, alla aborder à une petite ville alliée, nommée Phintias, qui à la vérité n'a pas de port, mais où des promontoires avancés dans la mer forment, pour les vaisseaux, un abri commode et une rade facile à défendre. Us y débarquèrent, et, après y avoir disposé tout ce que la ville put leur fournir de catapultes et de balistes, ils y attendirent l'attaque des Carthaginois. Ceux-ci pensèrent d'abord que les Romains effrayés se retireraient dans la ville et leur abandonneraient leurs vaisseaux.
Mais trouvant, contre leur attente, une vigoureuse résistance , et se voyant exposés dans cette position difficile à des périls multipliés, ils se contentèrent d'emmener quelques vaisseaux de charge qu'ils avaient pris, et se retirèrent dans le fleuve Halycus pour observer le départ de la flotte romaine.
Vers le même temps le consul Junius, après avoir terminé les affaires qui le retenaient à Syracuse, doubla le promontoire Pachynum et cingla vers Lilybée, ignorant encore ce qui s'était passé à Phintias. Carthalon, à cette nouvelle, mit sur-le-champ à la voile, dans le dessein de livrer bataille au consul avant qu'il eût rejoint la division de sa flotte commandée par les questeurs. Junius reconnut de loin la flotte nombreuse des Carthaginois; mais trop faible pour soutenir un combat, et trop proche de l'ennemi pour échapper à sa poursuite, il prit le parti d'aller jeter l'ancre près de Camarine, dans une rade entourée de rochers escarpés et presque entièrement inabordable, aimant mieux s'exposer à périr au milieu des écueils que de tomber avec toute sa flotte au pouvoir des ennemis. Carthalon se garda bien de donner bataille aux Romains dans des lieux si difficiles ; il alla mouiller auprès
d'un promontoire , d'où il était à portée d'observer en même temps les deux flottes ennemies et de prendre sur elles tous ses avantages.
Bientôt après, les vents commencèrent à souffler avec violence, et les pilotes carthaginois , accoutumés à naviguer sur ces mers, conseillèrent à Carthalon de quitter sa station et de doubler sans délai le promontoire de Pachynum. Carthalon suivit ce conseil , et parvint , après de grands efforts , à mettre sa flotte en sûreté. Mais celles des Romains , surprises l'une et l'autre par la tempête, au milieu des rochers et des bas-fonds, éprouvèrent un naufrage si affreux, que de tant de vaisseaux il ne se sauva que deux galères, avec lesquelles le consul Junius se rendit à Lilybée.
Junius s'empare par trahison de la montagne et de la ville d'Éryx. — Ce dernier désastre acheva d'abattre les Romains déjà découragés et affaiblis par les pertes précédentes. Ils renoncèrent de nouveau à disputer l'empire de la mer aux Carthaginois, et tournèrent leurs efforts du côté de la terre, résolus d'employer toutes leurs ressources pour maintenir la supériorité qu'ils y avaient acquise.
Ainsi , loin de renoncer au siège , ils en poussèrent les opérations avec une nouvelle vigueur. L'armée ne manquait ni de munitions ni de vivres, qui lui étaient apportés par les peuples de Sicile, dont la plupart s'étaient soumis volontairement aux Romains ou leur étaient unis par des traités d'alliance.
Cependant le consul Junius, qui était resté à Lilybée, poursuivi par le souvenir de ses fautes et de son naufrage, cherchait à les faire oublier par quelque action d'éclat. Il se ménagea des intelligences secrètes dans Éryx> et se lit livrer la ville et le temple de Vénus. L'Éryx , la plus haute montagne de la Sicile après l'Etna, est située près de la mer, entre Drépane et Païenne, mais bien plus rapprochée de Drépane. Au sommet de la montagne est un vaste plateau sur lequel on avait bâti le temple de Yénus Érycine, le plus beau et le plus riche sans compa-
raison de tous les temples de la Sicile. Un peu au-dessous du sommet s'élevait la ville d'Éryx, où l'on ne montait que par un chemin très-long et trèsdifficile. Junius avait placé une partie de ses troupes sur le plateau, gardant avec le plus grand soin les points de la montagne accessibles du côté de Drépane; il fortifia même Égithalle, place située sur la mer au pied du mont Éryx, et y laissa huit cents hommes de garnison. Il croyait, par ces dispositions, avoir bien assuré sa conquête; mais Carthalon, ayant débarqué pendant la nuit ses troupes près d'Égithalle, emporta cette place d'assaut, tua ou prit ceux qui la défendaient, à l'exception de quelques-uns qui se réfugièrent dans la ville d'Éryx.
Dix-septième, dix-huitième, dixneuvième ET VINGTIÈME ANNEE DE
la guerre, de 248 a 244 avant l'ère chrétienne ; Amilcar occupe la forte position d'Ercte. — C'est cette année que commence à paraître sur la scène l'un des plus grands hommes gc guerre que Carthage ait produits. Amilcar, surnommé Barca , père du fameux Annibal, reçoit le commandement général des armées de terre et de mer en Sicile. Il part avec toute sa flotte, va porter le ravage sur les côtes d'Italie, et revient, chargé de butin, aborder près de Païenne. Là, son coup d'œil habile lui fit reconnaître dans Ercté une position admirable pour y retrancher son armée et braver pendant longtemps les efforts de l'ennemi. Ercté est une montagne d'une assez grande hauteur, située sur le bord de la mer, entre Éryx et Palerme, escarpée de tous les côtés et couronnée par un plateau de cent stades de circonférence (*). Ce plateau est très-fertile et produit d'abondantes moissons de toutes sortes de grains. Du côté de la terre et du côté de la mer, les flancs de la montagne sont presque entièrement revêtus de rochers à pic, interrompus seulement par quelques ravins faciles à fortifier. Au milieu du plateau , s'élève une éminence aue la na-
(*) Environ 9,5oo toises.
L'UNIVERS
ture semble avoir formée à la fois pour servir de citadelle et pour observer tout ce qui se passe dans les campagnes voisines. Le pied de cette montagne, où l'on trouve une grande abondance d'eau douce, s'étend jusqu'à un port très-commode pour ceux qui, de Drépane ou de Lilybée, font voile vers l'Italie. On n'arrive au sommet du mont que par trois chemins, deux du côté de la terre et un du côté de la mer, mais tous également pénibles et difficiles. C'est dans ce poste qu'Amilcar eut l'audace de s'établir. Il se plaçait au milieu d'un pays ennemi , environné de tous côtés par les armes romaines, loin de ses alliés, loin de toute espèce de secours, et cependant, par l'avantage de cette position, par son courage et son expérience dans le métier de la guerre, il sut créer aux Romains obstacles sur obstacles, et les jeter dans des périls et des alarmes continuelles.
Succès d'Hannon en Afrique. — Pendant qu'Amilcar rétablissait en Sicile l'honneur des armes puniques, Hannon, son rival de gloire, étendait en Afrique la domination de Carthage.
Ce général, pour exercer ses soldats et les nourrir aux dépens de l'ennemi, avait porté la guerre dans cette partie de la Libye qui est aux environs d'Hécatompyle. Il s'était emparé de cette grande ville; mais jaloux de relever par la clémence l'éclat de sa victoire, il se laissa attendrir par les prières des habitants, se conduisit à leur égard en vainqueur généreux, leur laissa leurs biens et leur liberté, et se contenta d'exiger trois mille otages pour garants de leur fidélité.
Siège de Drépane par le consul Fabius. — Vers le même temps le consul Fabius faisait le siège de Drépane.
Au midi de cette ville et tout près du rivage est une île ou plutôt un rocher, que les Grecs appelaient l'île des Colombes. Le consul y envoya pendant la nuit quelques soldats qui s'en emparèrent après avoir égorgé la garnison carthaginoise. Amilcar, qui était accouru a la défense de Drépane, sortit au point du jour pour reprendre ce
poste important à la sûreté de la ville assiégée. Le consul s'en aperçut trop tard, et, ne pouvant aller au'secours des siens, il donna l'assaut à Drépane avec toutes ses forces, espérant, par cette diversion, ou prendre la ville en l'absence de son commandant, ou forcer ce dernier à revenir sur ses pas.
Il obtint l'un de ces avantages. Amilcar étant retourné dans la ville pour repousser les assaillants, Fabius resta maître de l'île, qu'il joignit au continent par une digue, et dont il se servit utilement dans la suite pour y établir ses machines et presser plus vivement les assiégés.
Amtlcar se maintient pendant trois ans a ercté contre tous les efforts des Romains. — Cependant Amilcar conservait toujours sa forte position d'Ercté. Sans cesse, avec sa flotte, il infestait les côtes de la Sicile et de l'Italie, et même lorsque les Romains commandés par Métellus se furent établis en avant de Palerme, à cinq stades de ses retranchements, il sut encore déjouer leurs manœuvres et se maintenir pendant trois ans dans cette position formidable.
Pendant ce long espace de temps il ne se passa presque point de jour qu'il n'en vînt aux mains avec l'ennemi.
C'étaient des deux côtés des embûches , des surprises habilement préparées, plus habilement déjouées, des attaques imprévues, des retraites simulées, en un mot, des combats de détail si fréqueuts, si semblables entre eux, que leur description a rebuté même la minutieuse exactitude de Polybe. « Une « idée générale de cette lutte, où les «succès furent également balancés, «suffira, dit-il, pour faire juger de « l'habileté des deux généraux. En « effet, tous les stratagèmes que l'ex- « périence peut apprendre, toutes les « inventions que peuvent suggérer l'oc- « casion et la nécessité pressante, « toutes les manœuvres qui exigent Je « secours de l'audace et de la témérité, « furent employés de part et d'autre « sans amener de résultat important.
« Les forces des deux armées étaient « égales ; les deux camps bien fortifiés
CARTHAGE
Gl
«et inaccessibles; l'intervalle qui les « séparait fort petit. Toutes ces causes « réunies donnaient lieu chaque jour à « des combats partiels , mais empe- « chaient que faction devînt jamais décisive; car, toutes les fois qu'on en « venait aux mains, ceux qui avaient « le dessous trouvaient dans la proxi- « mité de leurs retranchements un asile « assuré contre la poursuite des enne- « mis et le moyen de les combattre avec « avantage. »
Les nouveaux consuls (*) ne furent pas plus heureux en Sicile que leurs prédécesseurs , ayant toujours à lutter contre les difficultés des lieux, contre les entreprises hardies et les ruses habilement concertées d'Amilcar. Ce grand général, par son activité, par son courage , par sa présence d'esprit, par son habileté à saisir l'occasion, savait, avec des forces inférieures, conserver toutes les places qu'il avait prises, inquiéter celles des ennemis, et balancer en Sicile la fortune et la puissance de Rome. Il résolut de secourir Lilybée , qui , bloquée par terre et par mer , était en proie au découragement et à la famine, et il y réussit par cet adroit stratagème. Il ordonna à une partie de sa flotte de se tenir en pleine mer et de manœuvrer comme si elle avait le dessein de pénétrer dans Lilybée. Dès que les Romains l'eurent aperçue, ils sortirent pour aller audevant d'elle. Aussitôt Amilcar, avec trente de ses vaisseaux, qu'il avait tenus soigneusement cachés, se saisit du port, y fait entrer des vivres et des secours, et pourvoit à tous les besoins de la garnison, dont sa présence relève et fortifie encore le courage.
Vingt-unième année de la guerre;
PRISE DE LA VILLE d'ERYX PAR AMIL-
car; il s'y maintient pendant deux ans entre deux armees romaines ; 244 avant l'ère vulgaire. — L'année suivante , Amilcar , toujours infatigable, conçut une entreprise encore plus hardie/ Les Romains, comme nous l'avons rapporté, s'étaient em-
(*) A. Manlius Torquatus et C. Senipronius Blaesus.
parés de la ville et du mont Éryx .
ils avaient établi deux camps retranchés , l'un vers le bas de la montagne , l'autre sur le plateau qui dominait la ville, en sorte qu'ils semblaient n'avoir rien à craindre pour cette place défendue par sa situation naturelle et par cette double garnison.
Mais ils avaient à faire à un ennemi dont la vigilance et l'activité auraient dû les tenir toujours en haleine. L'audace d'Amilcar, à qui rien ne paraissait impossible, se fit un jeu de ces obstacles presque insurmontables. Il fait avancer ses troupes pendant la nuit, se met à leur tête, gravit la montagne dans le plus profond silence, et après deux heures d'une marche aussi pénible que dangereuse , il arrive devant Éryx, l'emporte d'assaut, égorge une partie de la garnison , et fait conduire le reste à Drépane.
A partir de ce moment, cette petite montagne fut l'étroite arène où se débattirent les destins des deux plus grandes républiques du monde. Amilcar, placé entre deux corps ennemis, était assiégé par celui qu'il dominait, tandis qu'il assiégeait lui-même le camp placé au-dessus de sa tête. Les Romains, retranchés sur le plateau de la montagne, bravaient tous les périls et supportaient toutes les privations avec une persistance opiniâtre. Les Carthaginois, par une constance qui tient du prodige, quoiqu'ils fussent de toutes parts entourés par les ennemis, quoiqu'ils ne pussent se procurer de vivres que par un seul point de la côte dont ils étaient maîtres , restaient inébranlables dans cette position sans exemple. Les deux peuples, par la proximité de leurs camps, exposés à des travaux et à des périls sans cesse renaissants, réduits tous les jours et presque tous les instants à craindre ou a soutenir le combat, à éviter les pièges ou à repousser l'ennemi , s'étaient volontairement condamnés à des souffrances au-dessus des forces humaines.
Le manque de repos, la privation d'aliments épuisaient leur vigueur sans abattre leur courage. Toujours égaux et toujours invincibles , ils soutinrent
L'UNIVERS
pendant deux ans cette lutte acharnée, sans qu'aucun d'eux se rebutât de ses défaites ou pût forcer l'autre à lui céder la victoire.
Vingt -deuxième année de la guerre; défection des mercenaires carthaginois ; RÉTABLISSEMENT DE LA MARINE BOMAINE ; 243 AVANT
l'èbe chrétienne. — L'arrivée des nouveaux consuls (*) ne changea point la face des affaires. La guerre se continuait sur le même terrain avec la même opiniâtreté et la même alternative de revers et de succès , lorsque les Gaulois et quelques autres corps de troupes mercenaires qui étaient au service de Carthage , mécontents des retards apportés au payement de leur solde , formèrent le complot de livrer aux Romains la ville d'Éryx, où ils étaient en garnison. Leur projet ayant échoué T ils passèrent dans le camp des consuls et furent les premiers étrangers admis à porter les armes au service de la république romaine. Cette défection, qui diminuait les forces d'Amilcar, sembla redoubler encore son courage et son énergie. Ce général, qu'on ne pouvait ni surprendre par la ruse, ni dompter par la force, sut encore opposer une si vigoureuse résistance aux Romains, que ceux-ci, désespérant d'achever la conquête de la Sicile avec leurs seules forces de terre, revinrent au projet de rétablir leur marine.
Mais la longueur de la guerre avait épuisé le trésor public, et le peu d'argent qui restait suffisait à peine à T'entretien des légions. L'amour de la patrie et la générosité des principaux citoyens suppléèrent aux ressources qui manquaient à l'État. Grâce aux contributions volontaires de tous les ordres de la république, Rome, en peu de temps , arma une Hotte de deux cents galères à cinq rangs de rames.
Elles furent construites sur le modèle de celle qu'on avait prise à Annibal le Rhodien, et l'on apporta les soins les plus attentifs à leur fabrication et à leur équipement.
(*) C. Fundanius Fundulus et C. Sulpitius Gallus.
Dernière année de la guerre; bataille navale des iles égates ; victoire des romains ; 242 avant l'ère chrétienne. — Au commencement du printemps, le consul Lutatius, ayant rassemblé tous les vaisseaux de la république et ceux des particuliers , passa en Sicile avec trois cents galères et sept cents bâtiments de transport. Il s'empara, sans trouver de résistance, des ports deDrépane et de Lilybée , parce que les Carthaginois , qui étaient loin de s'attendre à l'arrivée d'une flotte romaine, s'étaient retirés en Afrique avec tous leurs vaisseaux. Encouragé par cet heureux début , le consul fit les approches autour deDrépane, et disposa tout pour le siège. Mais, en même temps* ce général , dont l'activité égalait la prudence, prévoyant que la Hotte punique ne tarderait pas à paraître, et persuadé que l'issue de cette longue guerre dépendaitd'une bataille navale,'' employait tous les moyens pour préparer la victoire. 11 exerçait sans relâche les matelots , les rameurs et les soldats de ses galères , les formait à toutes les évolutions, les accoutumait à toutes les manœuvres, et enlin, par ces leçons sans cesse répétées, il parvint , en'peu de temps , à leur donner une instruction et une expérience presque égales à celles de leurs ennemis.
Cependant, les Carthaginois, surpris de -l'audace des Romains, qui venaient de reprendre la supériorité sur mer, songèrent sur-le-champ à ravitailler le camp d'Éryx. Dans ce but, ils firent passer en Sicile , sous le commandement d'Hannon , une flotte de quatre cents vaisseaux, chargés d'argent, de vivres et de munitions de toute espèce. Le dessein d'Hannon était d'aborder près d'Éryx à l'insu des ennemis, d'y décharger ses vaisseaux , de renforcer son armée navale par les vétérans aguerris qu'Amilcar lui fournirait, et d'aller ensuite , avec ce général , combattre la flotte romaine. Ces mesures .étaient bien prises , si la vigilance de Lutatius ne les eût déconcertées. Le consul, ayant deviné les projets de l'ennemi , fit embarquer sur sa flotte l'élite de ses
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légions , et fit voile vers Éguse , île située entre Drépane et Lilybée, d'où il aperçut de loin la flotte ennemie. Il avertit les pilotes et les soldats de se préparer pour combattre le lendemain , et les exhorta à bien faire leur devoir.
Mais, au point du jour, voyant que le vent lui était aussi contraire qu'il était favorable aux Carthaginois, et que la mer était extrêmement agitée, il hésita d'abord sur le parti qu'il devait prendre. Cependant , il calcula que si, malgré ces désavantages, il engageait de suite la bataille, il n'aurait à lutter que contre Hannon lui seul , contre des vaisseaux incomplètement armés, et embarrassés d'un chargement considérable de munitions et de vivres , tandis que s'il attendait le calme et laissait Hannon se joindre avec le camp d'Éryx, il lui faudrait combattre contre des vaisseaux allégés du poids de leur cargaison , contre l'élite de l'armée de terre , et , ce qui était encore plus formidable que tout le reste, contre le génie et l'intrépidité d'Amilcar. Ces motifs l'emportèrent dans son esprit, et le déterminèrent à saisir l'occasion présente.
Comme les ennemis approchaient à pleines voiles, il lève l'ancre et s'avance à leur rencontre. L'adresse et la vigueur de l'équipage se jouent de la résistance des vagues. La flotte se range sur une seule ligne, la proue tournée vers l'ennemi. Les Carthaginois, voyant que les Romains leur fermaient le chemin d'Éryx, serrent leurs voiles et se préparent au combat.
Mais ce n'étaient plus, de part et d'autre, ces mêmes flottes qui avaient combattu à Drépane; aussi le succès devait-il être différent. Les Romains avaient fait de grands progrès dans l'art de construire les vaisseaux. Leurs équipages étaient formés d'excellents matelots, de rameurs exercés et de soldats choisis parmi les plus braves de l'armée. Les Carthaginois, au contraire, trop confiants dans leur supériorité , avaient depuis longtemps négligé leur marine. Au crémier bruit de l'armement des Romains , ils avaient
mis en mer une flotte équipée 5 la hâte, et où tout accusait l'incurie et la précipitation : soldats et matelots, tous mercenaires nouvellement levés , sans expérience, sans courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause commune. Aussi la victoire ne fut pas longtemps incertaine.
Les Carthaginois plièrent de tous côtés dès la première attaque. Ils perdirent cent vingt galères, dont cinquante furent coulées à fond , et soixante-dix furent prises avec ceux qui les montaient, au nombre de dix mille hommes.
Le reste s'échappa , secondé par le vent, qui, ayant changé tout à coup, favorisa leur fuite. Lutatius conduisit à Lilybée les vaisseaux et les prisonniers dont il s'était emparé.
Traité de paix entée Rome et Caethage. — Telle fut la célèbre bataille des îles Égates. Quand la nouvelle en fut portée àCarthage, elle y causa d'autant plus de surprise qu'on s'y était moins attendu. Le sénat ne manquait ni de volonté ni de constance pour soutenir la guerre; mais il n'entrevoyait aucun moyen de la continuer. En effet les Romains, étant maîtres de la mer, on ne pouvait envoyer à l'armée d'Éryx ni vivres ni secours : abandonner cette armée à ses propres ressources, c'était la livrer à l'ennemi; et dès lors il ne restait plus à Carthage ni généraux ni soldats. Dans cette extrémité, le sénat donna à Amilcar plein pouvoir d'agir comme il le jugerait convenable pour l'intérêtde la république. Ce grand homme, tant qu'il avait entrevu quelque lueur d'espérance, avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide et de l'expérience la plus consommée. Il avait disputé la victoire avec une constance et une opiniâtreté sans exemple. Mais lorsqu'il vit que la résistance devenait impossible, que la paix était le seul moyen de sauver sa patrie et les soldats qui avaient partagé ses travaux, il sut, en homme sage, céder à l'impérieuse nécessité , et déploya autant de prudence et d'habileté dans les négociations, qu'il avait montré de valeur et d'audace dans le commandement des armées. 11 envoya donc au consul Lutatius des députés char-
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gés de lui faire des propositions de paix et d'alliance.
Le consul , jaloux d'enlever à son successeur la gloire de terminer une guerre si importante, accueillit avec joie ces ouvertures. Il savait d'ailleurs que les forces et les finances de la république étaient épuisées ; que le peuple romain était las d'une lutte si longue et si difficile. 11 n'avait pas oublié les funestes suites de la bauteur inexorable et imprudente deRégulus. Aussi, il ne se montra point difficile, et consentit à la paix aux conditions suivantes : que les Carthaginois évacueraient entièrement la Sicile ; qu'ils ne feraient la guerre ni contre Hiéron et les Syracusains , ni contre leurs alliés ; qu'ils rendraient sans rançon aux Romains tous les prisonniers 'et les transfuges; qu'ils leur payeraient, dans l'espace de vingt ans , deux mille deux cents talents euboïques d'argent (*).
Lutatius avait d'abord exigé que les troupes qui étaient dans Éryx livrassent leurs armes. Amilcar déclara qu'il ne rendrait jamais aux ennemis de son pays des armes que son pays lui avait confiées pour le défendre, qu'il périrait lui-même, qu'il laisserait périr sa patrie plutôt que d'y retourner couvert d'une pareille ignominie. Cette généreuse résistance força le consul à céder.
Ce traité, expédié à Rome, ne fut pas d'abord accepté par le peuple. On envoya dix commissaires sur les lieux pour examiner de plus près l'état des affaires. Ceux-ci ne changèrent rien à l'ensemble du traité. Ils ajoutèrent seulement aux premières conditions, que les Carthaginois payeraient sur-lechamp mille talents pour les frais de guerre, et deux mille dans les dix années suivantes, et qu'ils abandonneraient toutes les îles situées entre la Sicile et l'Italie (**).
Ainsi fut terminée l'une des plus longues guerres dont il soit parlé dans l'histoire; elle dura près de vingt-quatre ans sans interruption. On peut
(*) Environ 1 1 millions.
(**) Excepté la Sardaigue et la Corse.
juger des efforts incroyables que firent les deux peuples, lorsqu'on les voit , à la lin de la guerre , après les pertes immenses éprouvées de part et d'autre (*), réunir dans une même bataille navale sept cents galères à cinq rangs de rames. Une égale passion de dominer animait les deux républiques. De là, même audace dans les entreprises, même activité dans l'exécution, même constance dans les revers. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par la précision et la rapidité des manœuvres , par l'expérience des pilotes , par la connaissance des côtes , des plages, des rades et des vents; enfin parieurs richesses qu'alimentait un commerce florissant , et qui leur donnaient les moyens de subvenir à tous les frais d'une guerre longue et dispendieuse. Les Romains n'avaient aucun de ces avantages ; mais le courage , le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, un vif désir d'étendre leur domination, leur tenaient lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs.
Quant aux soldats, l'armée romaine était bien supérieure à celle de Carthage pour le courage et la discipline. Quant aux généraux, aucun Romain ne peut être comparé à cet Amilcar, qui , arrivé en Sicile au moment où les affaires étaient presque désespérées , les rétablit par les seules ressources de son génie, sut, avec des forces inférieures, déjouer pendant cinq années entières tous les efforts delà puissance romaine, etqui même, lorsque Carthage succomba , eut la gloire de n'être pas vaincu. Dans tout le cours de cette guerre, il n'a paru chez les Romains aucun général dont les talents éclatants aient pu être regardés comme la cause de la victoire, en sorte que c'est uniquement par la force de sa constitution et par ses vertus nationales que Rome a triomphé de Carthage.
(*) Dans le cours de cette guerre, les Romains perdirent, soit parles combats, soit par les naufrages, 700 vaisseaux de guerre, et les Carthaginois 5oo.
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Guerre de Libye ou contre
LES MERCENAIRES de 240 A 237 avant J. C. — A la guerre que les Carthaginois venaient de terminer contre les Romains en succéda immédiatement une autre, moins longue, mais non moins dangereuse, qui attaqua le cœur de l'État , et qui fut souillée par des actes de barbarie et de cruauté sans exemple. C'est celle qu'ils eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi en Sicile et contre les Numides et les Africains qui étaient entrés dans leur révolte. Cette guerre où les Carthaginois tremblèrent plusieurs fois , nonseulement pour la possession de leur territoire, mais encore pour leur propre salut et celui de Carthage, prouve combien il est dangereux pour un Etat de s'appuyer avec trop de confiance sur des troupes étrangères et sur des soldats soudoyés. Voici quelle en fut l'occasion.
Causes de la guerre. — Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été conclu et ratifié, Amilcar conduisit^ à Lilybée les troupes du camp d'Éryx, et, s'étant démis du commandement , laissa à Giscon , gouverneur de la place, le soin de les faire passer en Afrique. Celui-ci, par une sage prévoyance, fit partir ces troupes par corps détachés et à des intervalles assez éloignés l'un de l'autre, pour que les premiers venus pussent recevoir l'arriéré de leur solde, et être renvoyés chez eux avant l'arrivée des autres. Le gouvernement de Carthage n'imita pas la prudence de Giscon. Comme le trésor public était épuisé par les dépenses d'une longue guerre, on ne se pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient, au contraire on attendit qu'elles fussent toutes réunies à Carthage, dans l'espoir qu'elles consentiraient à une dimi n ution sur le montant de leur solde. Mais ces vieux soldats, nourris dans le tumulte de la guerre et accoutumés à toute la licence des camps, troublaient nuit et jour la paix de la cité par leurs dérèglements et leurs violences. Le sénat, pour y 5e Livraison. (Carthage.)
mettre un terme, entra en négociation avec leurs officiers. Il fut convenu que les soldats, après avoir reçu chacun une pièce d'or pour les besoins les plus pressants, se retireraient à Sicca, qu'ils y attendraient l'arrivée du reste de leurs camarades , et qu'alors on leur payerait tous les arrérages qui leur étaient dus.
A cette imprudence, on en ajouta une autre, ce fut de les forcer d'emmener avec eux leurs bagages , leurs femmes et leurs enfants qu'ils demandaient à laisser, suivant la coutume, dans les murs de la capitale, et qui auraient été des gages certains de leur fidélité.
Lorsqu'ils furent réunis à Sicca , ces hommes qui avaient été si longtemps privés des douceurs du repos s'y livrèrent avec délices, et l'oisiveté, mère des séditions, si dangereuses surtout parmi les troupes étrangères, relâcha tous les liens de la discipline. Us occupaient leurs loisirs à calculer les sommes que la république leur devait. Us grossissaient leurs créances de toutes les promesses qu'on leur avait faites dans les occasions périlleuses , et les considérant comme des titres d'une validité incontestable, ils s'encourageaient les uns les autres à en exiger le payement. Enfin leur avidité, se livrant à toute l'exagération de ses espérances, jouissait déjà par avance du bonheur et des avantages qui devaient en être le fruit.
Commencements delà révolte; les mercenaires vont camper a Tunis ; 240 ans avant l'ère chrétienne. — Quand les derniers corps furent arrivés de Sicile et que l'armée tout entière fut réunie à Sicca , Hannon, gouverneur de la province, leur fut envoyé par le sénat de Carthage. Celui-ci , loin de satisfaire i'attente et les prétentions exorbitantes des mercenaires , alléguant l'épuisement des finances de la république, et l'énormité des tributs imposés par l'ennemi , les supplia de consentir à une réduction sur le montant de la solde qui leur était légitimement due.
A peine a-t-il prononcé ces mots que
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la sédition éclate dans cette soldatesque avide et indisciplinée. Des groupes , des conciliabules se forment. D'abord , les soldats de chaque nation s'assemblent séparément; bientôt toutes les nations réunies ne forment qu'un attroupement général. La différence de peuples, la diversité de langages, l'impossibilité de s'entendre l'un l'autre, jettent dans cette multitude incohérente un trouble et une confusion inexprimables.
Si les Carthaginois, dit Polybe, dans la composition de leurs armées ont eu pour but de prévenir les associations et les révoltes générales, et de rendre les soldats moins redoutables pour leurs chefs, ils ont eu raison de les former constamment de troupes choisies parmi des nations différentes. Mais lorsque la haine couve au fond des cœurs, que la colère s'allume, que la sédition éclate; lorsqu'il faut apaiser, éclairer, ramener au devoir les esprits égarés, c'est alors qu'on sent tout le vice d'une institution pareille. De semblables armées, lorsque la rébellion les soulève , ne mettent point de bornes à leur fureur. Ce ne sont plus des hommes; ce sont des bêtes féroces, dont la rage forcenée se livre à tous les excès d'une barbarie impitoyable. Les Carthaginois en firent dans cette occasion une triste expérience. Il y avait dans cette multitude des Espagnols, des Gaulois, des Liguriens, des Baléares , des Grecs de toutes les nations , la plupart transfuges ou esclaves, et surtout un grand nombre d'Africains. Les assembler dans un même lieu , et leur parler à tous en même temps, était chose impossible; les haranguer séparément et par nation ne l'était pas moins , aucun général ne possédant tant de langues diverses. Il ne restait à Hannon que le moyen d'employer les officiers pour faire entendre ses propositions aux soldats. C'est celui qu'il adopta. Mais , parmi ces officiers , les uns ne comprenaient pas ce qu'il leur disait ; les autres, soit par ignorance, soit par malice, rapportaient aux soldats le
contraire de ce qu'Hannon avait proposé. De là, l'inutilité de ses tentatives partielles , et partout l'incertitude , le désordre et la méfiance.
Outre leurs autres sujets de plainte, les mercenaires reprochaient encore aux Carthaginois d'avoir écarté à dessein les généraux qui avaient partagé leurs glorieux travaux en Sicile, et leur avaient fait de magnifiques promesses, pour leur envoyer un homme qui ne s'était trouvé à aucun des combats où ils s'étaient signalés. Enfin , transportés de colère, pleins de mépris pour Hannon , de défiance pour leurs officiers, ils partent sur-le-champ, marchent sur Carthage au nombre de plus de vingt mille, et vont camper près de Tunis, à 120 stades de la capitale.
Consternation des Carthaginois; EXIGENCES DES REVOLTES.
— Alors les Carthaginois reconnurent leurs fautes , lorsqu'il était trop tard pour les réparer. Dans la frayeur où les jeta le voisinage de cette armée, ils se résignèrent à tout céder, à tout souffrir pour apaiser sa fureur. On envoyait en abondance aux mercenaires des vivres dont ils taxaient eux-mêmes le prix à leur gré. Chaque jour le sénat leur députait quelques-uns de ses membres pour les assurer qu'ils n'avaient qu'à demander; qu'on était prêt à tout faire pour eux, pourvu que ce qu'ils demanderaient fut possible. Cependant ils ajoutaient chaque jour à l'exigence de leurs prétentions. La terreur et la consternation qu'ils lisaient sur Je front des Carthaginois augmentaient leur audace et leur insolence. Ils se persuadaient d'ailleurs qu'aucun peuple du monde, à plus forte raison les Carthaginois , n'oserait risquer le combat contre des vétérans qui, si longtemps en Sicile, avaient rivalisé de gloire et de succès avec les légions romaines. A peine fut-on d'accord sur le montant de la solde qu'ils demandèrent le prix des chevaux qu'ils avaient perdus. Cette proposition admise , ils exigèrent qu'on leur payât en argent le blé qui leur était du depuis longtemps , au plus haut prix qu'il s'é-
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tait vendu pendant la guerre. C'étaient tous les jours de nouvelles exigences que les brouillons et les séditieux dont cette soldatesque était remplie mettaient en avant pour traverser les négociations. Enfin, le sénat se montrant disposé à les satisfaire dans tout ce qui n'était pas impossible, obtint, par cette condescendance , qu'ils accepteraient pour médiateur l'un des généraux qui avaient commandé en Sicile.
GlSCON EST CHOISI POUR ARBITRE ; M ATHOS ET SPENDTUS ROMPENT LES NÉGOCIATIONS ; ILS SONT ÉLUS CHEFS
des mercenaires. — Amiicar semblait désigné pour cette fonction. Mais il leur était suspect, parce que, s'étant démis volontairement du commandement des armées, et n'ayant pas demandé à être chargé de négocier avec eux, il semblait avoir abandonné leur cause. Giscon , au contraire, qui avait servi en Sicile , et qui , dans plusieurs circonstances , surtout à l'occasion de leur retour, avait pris à cœur leurs intérêts , s'était acquis leur confiance et leur affection. Us le choisirent donc pour arbitre de leurs différends avec la république. On fournit à Giscon l'argent nécessaire. Il part de Carthage et débarque à Tunis. Il s'adresse d'abord aux chefs, et fait ensuite rassembler les soldats par nation. Alors , employant des paroles douces et insinuantes , il leur fait de légers reproches sur leur conduite passée , leur fait sentir tout le danger de leur situation présente, leur donne de sages conseils pour l'avenir, et les exhorte à renouer les liens d'une ancienne affection avec un État qu'ils ont servi si longtemps , et dont ils ont reçu tant de bienfaits.
Enfin , il se disposait à payer toutes les dettes arriérées , lorsque deux séditieux , rompant l'accord qui commençait à s'établir, remplirent tout le camp de tumulte et de désordre. L'un était un certain Spendius, Campanien de nation , d'esclave devenu transfuge, homme qui s'était distingué dans l'armée par sa force de corps extraordinaire et par la témérité de son audace.
La crainte de tomber entre les mains des Romains qui, d'après leurs lois, auraient puni sa désertion des plus cruels supplices, le porta à tout entreprendre pour rompre l'accommodement. L'autre était un Africain nommé Mathos , homme de condition libre , et qui avait aussi servi dans l'armée, mais qui , ayant été l'un des principaux instigateurs de la révolte, s'attendait à servir d'exemple , et à payer de sa tête le crime qu'il avait conseillé. Cette communauté de craintes unit d'un lien étroit ces deux hommes pervers. Mathos , de concert avec Spendius , se présente aux Africains. Il leur persuade que sitôt que les troupes étrangères auront reçu leur solde et se seront retirées chacune dans leur pays , restés seuls et sans défense, ils deviendront les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeront sur eux de la révolte commune. A ces mots les esprits s'échauffent et s'irritent; et comme Giscon n'acquittait que l'arriéré de la solde , et remettait à une autre époque le payement du prix des chevaux et du blé, ils saisissent avidement ce léger prétexte , s'attroupent en tumulte , et s'élancent vers la place où se tenait l'assemblée.
Là , lorsque Spendius et Mathos se répandaient en invectives contre Giscon et les Carthaginois, ils accueillaient leurs discours avec une bienveillance attentive. Mais si quelque autre se présentait à la tribune pour leur donner des conseils, ils ne prenaient pas seulement le temps de s'instruire s'il était contraire ou favorable à leurs chefs, et l'accablaient d'une grêle de pierres avant même qu'il eût pu se faire entendre. Plusieurs particuliers et un grand nombre d'officiers périrent dans ce tumultueux conciliabule où le mot frappe ï quoique différent dans chaque langue , était le seul qui fût compris par toutes ces nations diverses, parce qu'il était sans cesse accompagné de l'action qui en expliquait le sens. Mais c'est surtout lorsque échauffés par l'ivresse, ils se réunissaient après le repas , que la fureur des factieux était le plus redoutable. A peine le mot fatal
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était-il prononcé, l'imprudent qui avait osé se présenter, frappé de mille coups à la fois, succombait sans avoir pu ni échapper, ni se défendre. Ces violences ayant écarté tous les concurrents , Mathos et Spendius furent choisis pour commander l'armée.
Violation du droit des gens envers glscon et ses compa- GNONS; SIEGE d'UtIQUE ET d'IÏIP- PONE; 239 ANS AVANT L'ÈRE VUL- GAIRE. — Au milieu de ce tumulte affreux, Giscon restait inaccessible à la crainte. Décidé à se sacrifier aux intérêts de sa patrie , et prévoyant même que si la rage de ces forcenés se déchaînait contre Carthage, l'existence même de la république était menacée, il accomplissait sa mission avec une constance inébranlable. S'exposant à tous les périls , tantôt il s'adressait aux chefs , tantôt il rassemblait tour à tour les soldats de chaque nation , et s'efforçait de calmer leurs ressentiments.
Mais les Africains , qui n'avaient pas encore reçu l'arriéré de leur solde, vinrent en demander le payement.
Comme ils l'exigeaient avec hauteur et avec insolence, Giscon, dans un mouvement de colère, leur répondit qu'ils n'avaient qu'à s'adresser à Mathos, leur général. Cette réponse les transporta d'une telle fureur, qu'ils se jetèrent à l'instant sur l'argent préparé pour le payement de leur solde, et qu'ils arrachèrent de leur tente Giscon et les Carthaginois qui l'avaient accompagné. Mathos et Spendius, persuadés qu'un attentat public au droit des gens était un moyen sûr d'allumer la guerre , irritaient encore l'exaspération de cette multitude turbulente. Ils livrent au pillage l'argent et les bagages des Carthaginois , chargent de fers Giscon et ses compagnons, et les jettent dans un cachot, après les avoir abreuvés d'outrages et d'ignominies. Tels furent les causes et les commencements de la guerre contre les mercenaires , qu'on a appelée aussi guerre d'Afrique.
Mathos , après cet attentat , envoya des députés à toutes les villes d'Afrique pour l'es exhorter à recouvrer leur liberté, à entrer dans son alliance, et
à lui envoyer des secours. A son instigation presque tous les peuples africains se révoltèrent contre la domination des Carthaginois , et lui fournirent des vivres et des renforts. Alors , ayant partagé leurs troupes en deux corps , Mathos et Spendius allèrent mettre le siège devant Utique et Hippone , qui avaient refusé de prendre part à leur rébellion.
Position critique des Carthaginois. — Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Jusqu'alors les revenus des propriétés particulières avaient fourni à l'existence des familles; les tributs que payait l'Afrique avaient alimenté le trésor public , et les troupes étrangères avaient toujours composé l'élite de ses armées.
Toutes ces ressources non-seulement lui manquaient à la fois , mais se tournaient contre elle et s'unissaient pour l'accabler. La consternation et le désespoir s'augmentaient encore par l'imprévu d'un tel événement. Lorsque, épuisés par les longs efforts que leur avait causés la guerre de Sicile, ils avaient enfin obtenu la paix , ils s'étaient flattés de pouvoir respirer un moment, et d'employer à rétablir leurs affaires les années de calme et de tranquillité dont ils se croyaient assurés ; et voilà qu'il surgissait tout à coup une nouvelle guerre plus terrible et plus dangereuse encore que la première. Auparavant ils n'avaient à combattre qu'une nation étrangère; il ne s'agissait que de la possession de la Sicile : maintenant c'était une guerre civile où leur patrimoine, leur salut, l'existence même de Carthage étaient en péril. Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre, ni de mer, sans approvisionnements pour soutenir un siège, sans argent dans le trésor public , et , ce qui mettait le comble à leurs malheurs , sans aucune espérance de secours étrangers de la part de leurs amis ou de leurs alliés.
Du reste, ils ne pouvaient attribuer ces malheurs qu'à leur conduite passée.
Us avaient traité avec une extrême dureté les peuples africains pendant le cours de la guerre précédente. Prétex-
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tant les dépenses qu'elle occasionnait , ils avaient exigé des propriétaires ruraux la moitié de leurs revenus, et des habitants des villes le double de l'impôt qu'ils supportaient auparavant, sans accorder aucune grâce ni aucune remise aux plus pauvres et aux plus misérables. Entre les gouverneurs des provinces, ce n'étaient point ceux qui les administraient avec douceur et avec humanité auxquels ils prodiguaient leur estime, mais ceux qui faisaient entrer de plus grosses sommes dans le trésor public, et auprès desquels, les contribuables trouvaient le moins d'accès et d'indulgence. Hannon était du nombre de ces derniers. Des peuples ainsi maltraités n'avaient pas besoin d'instigations pour les pousser à la révolte ; c'était assez qu'on annonçât un soulèvement pour qu'ils fussent' prêts à s'y joindre. Les femmes mêmes qui avaient eu souvent la douleur de voir traîner en prison par les collecteurs des impôts leurs maris et leurs pères, montrèrent pour leurs vengeurs un dévouement unanime. Elles se dépouillèrent avec empressement de leurs bijoux et de leurs parures, et en consacrèrent le produit aux frais de la guerre; de sorte que Mathos et Spendius, après avoir payé aux soldats ce qu'ils leur avaient promis pour les engager à la révolte , se trouvèrent encore en état de fournir abondamment à toutes les dépenses de l'armée.
Hannon, nommé général des Carthaginois, éprouve, par sa faute, un échec consideraele a Utique. — Cependant les Carthaginois , au milieu de la détresse qui les accablait, trouvèrent encore des ressources dans leur énergie. Ils nomment pour général Hannon , le même qui , quelques années auparavant, avait soumis Hécatompyle. Ils font venir de tous côtés des soldats mercenaires; ils enrôlent dans l'infanterie et dans la cavalerie; ils exercent aux manœuvres tous les citoyens en âge de porter les armes ; enfin ils équipent , sans perdre de temps , tout ce qui leur restait de vaisseaux. De leur côté, Mathos et Spendius, dont l'armée, grossie cha-
que jour par de nouveaux renforts, s'élevait déjà à soixante-dix mille hommes , pressaient , sans être inquiétés par l'ennemi, le siège d'Utique et d'Hippone. En même temps ils fortifiaient avec le plus grand soin leur camp retranché près de Tunis, et coupaient ainsi aux Carthaginois toute communication avec le continent de l'Afrique. En effet , Carthage est située sur une péninsule, bordée d'un côté par la mer, de l'autre par le lac de Tunis. L'isthme qui la joint à l'Afrique est large d'environ vingt-cinq stades. Utique et Tunis sont bâties l'une à l'ouest , l'autre à l'est de Carthage , et toutes deux à une petite distance de cette ville. De ces deux points les mercenaires harcelaient sans cesse les Carthaginois. Le jour, la nuit, à chaque instant , ils poussaient leurs excursions jusqu'au pied des murailles , et répandaient le trouble et la consternation parmi les habitants.
Hannon était habile et actif dans l'organisation et dans l'administration d'une armée; mais, en présence de l'ennemi , c'était un homme tout différent. Alors il ne montrait ni sagacité pour faire naître les occasions , ni énergie pour en profiter, ni vigilance pour se garantir des surprises. Ce général s'était avancé au secours d'Utique. Il remporta d'abord un avantage qui aurait pu devenir décisif, mais dont il profita si mal , qu'il aurait pu causer la perte de ceux mêmes qu'il était venu secourir. Il avait amené plus de cent éléphants, et, s'étant abondamment pourvu de catapultes , de balistes , et de toutes sortes de traits qu'il trouva dans Utique, il plaça son camp en avant de la ville, et entreprit d'attaquer les retranchements des ennemis. Les éléphants , poussés avec impétuosité , renversent tous les obstacles. Les mercenaires, ne pouvant soutenir leur choc, prennent la fuite et abandonnent leurs retranchements. Un grand nombre périt victime de la fureur de ces animaux redoutables. Ceux qui parvinrent à s'échapper se retirèrent sur une colline escarpée et couverte d'arbres, qui leur parut une posi-
tion avantageuse et facile à défendre.
Hannon , accoutumé à faire la guerre contre des Numides et des Africains, gui, au premier échec, prenaient ia fuite et se dispersaient à deux ou trois journées de distance, crut que la victoire était complète et qu'il n'avait plus d'ennemis à combattre. Préoccupé de cette idée, il ne songea plus à veiller ni sur la discipline de son armée ni sur la défense de son camp. Il entra dans la ville et se livra en pleine sécurité au repos et aux plaisirs.
Les mercenaires qui s'étaient retirés sur la colline étaient ces mêmes vétérans auxquels , dans une longue confraternité d'armes, Amilcar avait transmis son audace. Pendant les campagnes de Sicile, ils s'étaient instruits par son exemple à soutenir avec fermeté toutes les vicissitudes de la guerre.
Plusieurs fois, dans le même jour, on les avait vus faire retraite devant l'ennemi, changer de front brusquement pour l'attaquer à leur tour, et ces périlleuses manœuvres leur étaient devenues familières. Alors, ayant appris que l'ivresse de la victoire avait introduit dans l'armée ennemie la négligence et l'indiscipline, que le général s'était retiré dans la ville, que les soldats s'écartaient sans précaution de leurs retranchements, ils se forment en ordre de bataille, viennent fondre sur le camp des Carthaginois, en tuent un grand nombre, et forcent les autres à fuir honteusement jusque sous les murs de la ville. Ils s'emparèrent de tous les bagages, de toutes les armes et de toutes les machipes de siège qu'Hannon avait fait sortir d'Utique, et qui, par cette imprudence, tombèrent au pouvoir de ses ennemis. Ce ne fut pas la seule circonstance où ce général donna des preuves d'incapacité. Quelques jours plus tard , comme il était campé près de la ville de Gorza, en face des ennemis , l'occasion se présenta de les défaire deux fois en bataille rangée et deux fois par surprise, et cependant, quoiqu'il fût à portée d'observer les fautes de ses adversaires et d'en profiter, il laissa toujours échapper ces occasions décisives.
Amilcar Barca, nommé au commandement DE L'ARMÉE A LA PLACB D'HANNON, REMPORTE SUR LES MER- CENAIRES UNE VICTOIRE SIGNALÉE, FAIT LEVER LE SIÈGE D'UTIQUE ET S'EMPARE DE PLUSIEURS VILLES,
238 avant l'ère vulgaire. — Les Carthaginois , ayant enfin reconnu l'incapacité d'Hannon, rendirent à Amilcar, surnommé Barca, le commandement de l'armée. Ils le chargèrent de la conduite de la guerre; ils lui donnèrent soixante-dix éléphants, tous les soldats étrangers qu'ils avaient pu rassembler, tous les transfuges et les troupes d'infanterie et de cavalerie qu'ils avaient levées dans la ville. Cette petite armée s'élevait à peine à dix mille hommes. Dès sa première action il se montra digne de son ancienne renommée, et remplit les espérances que sa nomination avait fait naître parmi ses concitoyens. A peine sorti de Carthage, il tombe à l'improviste sur ses ennemis , et les frappe d'une si grande terreur que, perdant toute confiance, ils abandonnent le siège d'Utique. L'importance de cet événement exige quelques détails.
Le col étroit de l'isthme qui joint Carthage a l'Afrique est entouré de collines escarpées et d'un accès difficile, sur lesquelles l'art a pratiqué des chemins qui ouvrent des communications avec le continent. Mathos avait fortifié avec soin tous les passages de ces collines susceptibles de défense.
Indépendamment ae ces fortifications naturelles, le Baccara(*), fleuve profond, qu'il est presque impossible de traverser à gué dans cette partie de son cours , fermait à ceux qui venaient de Carthage le débouché dans l'intérieur du pays. Ce fleuve n'avait qu'un seul pont dont les mercenaires avaient fortifié les abords, et au-dessus duquel ils avaient même construit une ville, de sorte que non-seulement une armée , mais même un homme seul ne pouvait sortir de l'isthme sans être aperçu des ennemis.
Amilcar, toujours attentif à saisir
(*) Ou Bagrada.
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les occasions que lui présentaient le temps et la nature des lieux, et voyant l'impossibilité de débusquer l'ennemi par la force, imagina cet expédient pour ouvrir un passage à son armée.
Il avait observé que lorsque le vent soufflait d'un certain point pendant quelques jours, le lit du fleuve était obstrué par le sable et qu'il s'y formait une espèce de banc qui permettait de le traverser à gué près de son embouchure. Il tint son armée prête à se mettre en marche, et sans s'ouvrir de son dessein à personne, il attendit patiemment la circonstance favorable.
Les vents soufflent; le gué se forme; il part la nuit avec toutes ses troupes, et se trouve au point du jour de l'autre coté du fleuve, sans avoir été aperçu de l'ennemi. La réussite de cette audacieuse entreprise frappa d'étonnement et les mercenaires et les Carthaginois eux-mêmes qui la croyaient impossible. Amilcar poursuit sa route à travers une plaine découverte, et se dirige vers le pont qui était occupé par un détachement de l'armée de Spendius.
Celui-ci, instruit de l'approche d'Amilcar, fait sortir dix mille hommes de la ville bâtie au-dessus du pont, et s'avance en rase campagne à la rencontre du général carthaginois. En même temps ceux qui assiégeaient Utique, au nombre de plus de quinze mille, se hâtent d'arriver au secours de leurs camarades. Ces deux corps d'armée réunis s'exhortent, s'encouragent à saisir l'occasion favorable et tondent sur les Carthaginois.
Jusque-là Amilcar avait conservé son ordre de marche, les éléphants à la tête; derrière eux la cavalerie et les armés à la légère; l'infanterie, pesamment armée, formait l'arrière-garde.
Surpris par la brusque attaque des mercenaires, il change en un moment toute la disposition de son armée. Par un mouvement de conversion rapide, il porte à la fois sa cavalerie sur les derrières , et ramène son infanterie sur le front de bataille pour l'opposer à l'ennemi. Les Africains, attribuant à la crainte la marche rétrograde de la ca-
valerie, rompent leurs rangs et la poursuivent avec impétuosité. Mais lorsque les cavaliers, faisant tout à coup volte-face, se déployèrent sur les deux ailes de l'infanterie qui s'avançait en ordre de bataille, la terreur se répandit parmi les Africains. L'ardeur inconsidérée de la poursuite avait jeté le désordre dans leurs rangs; aussi n'opposèrent-ils presque aucune résistance; du premier choc ils furent mis en fuite, culbutés les uns sur les autres, foulés aux pieds des chevaux et des éléphants, qui les pressaient sans leur donner le temps de se rallier. Six mille hommes , tant Africains que mercenaires, restèrent sur le champ de bataille. On fit deux mille prisonniers ; le reste se sauva, les uns dans la ville bâtie au-dessus du pont, les autres dans le camp d'Utique. Arailcar, profitant de sa victoire, poursuit les fuyards sans relâche, et s' impare de la ville qui défendait le pont du Baccara et que les merce: pires avaient abandonnée pour se retirer à Tunis. Ensuite, s avançant dans 1- pays, il se rendit maître *de plusieurs villes, dont les unes se rendirent à composition et les autres furent prises de vive force. Par ces heureux succès il releva le courage et la confiance des Carthaginois, qui naguère désespéraient entièrement du salut de leur patrie.
Amilcar est resserré par les mercenaires dans une position dangereuse ; il en sort par le se- COURS d'un chef de Numides, qui
ARANDONNE LA CAUSE DES REVOLTES POUR SE JOINDRE AUX CARTHAGI- NOIS. — Cependant Mathos continuait toujours le siège d'Hippone. Il donna à Spendius et à Autarite, chef des Gaulois, le sage conseil d'observer de près l'ennemi, d'éviter les plaines où leurs éléphants et leur cavalerie donnaient aux Carthaginois l'avantage , de suivre le pied des montagnes, de régler leur marche sur celle d'Amilcar, et de ne l'attaquer que lorsqu'ils le verraient engagé dans quelque position difficile. En même temps il expédie des messages aux JNumides et aux Africains pour les engager à envoyer des
L'UNIVERS
renforts, et à ne pas laisser échapper l'occasion de recouvrer leur indépendance. Spendius alors, ayant joint aux deux mille Gaulois d'Autarite six mille hommes choisis parmi les soldats de toute nation qui étaient campés à Tunis, se met à observer la marche des Carthaginois et à suivre tous leurs mouvements en côtoyant toujours le pied des montagnes. Un jour qu'Amilcar était campe dans une plaine, environnée de tous côtés par des hauteurs escarpées, les renforts que Spendius attendait des Numides et des Africains lui arrivèrent à la fois par deux points différents. Amilcar, pressé en même temps par les Africains qui s'étaient retranchés en face de son camp, par les Numides qui avaient pris position sur les derrières, par Spendius qui menaçait les flancs de son armée, se trouvait enveloppé de toutes parts et n'entrevoyait que des périls et des difficultés insurmontables.
Une circonstance imprévue rétablit ses affaires. Les Numides avaient pour chef Naravase, un des citoyens les plus distingués de leur nation par sa naissance et par sa bravoure. Ce jeune guerrier, nourri dans des sentiments d'affection pour les Carthaginois, avec lesquels son père avait été uni d'une étroite alliance, était encore entraîné par un vif enthousiasme pour le caractère et les exploits d'Amilcar. Jugeant donc le moment favorable pour s'acquérir l'estime et l'amitié de ce grand homme, il prend une escorte de cent cavaliers et se dirige vers le camp des Carthaginois. Arrivé près des retranchements, il s'arrête avec une noble assurance, et fait signe avec la main qu'il demande à être introduit. Amilcar, surpris de cette démarche, lui envoie un cavalier. Naravase sollicite une entrevue avec le général. Celui-ci, se défiant de la foi des Numides, hésitait à l'accorder. Alors Naravase remet à un des hommes de sa suite son cheval et sa lance, et, plein d'une audacieuse confiance, il entre seul et sans armes au milieu des retranchements ennemis.
Les Carthaginois, frappés à la fois d'étonnement et d'admiration pour une
telle hardiesse, l'accueillent avec bienveillance et le conduisent à leur gênérai. Naravase lui dit qu'il portait une affection sincère à tous les Carthaginois, mais qu'il désirait surtout être l'ami de Barca, qu'il n'était venu que dans le dessein de s'attacher à lui, et que désormais il serait le compagnon fidèle de tous ses périls et de tous ses travaux. Amilcar, frappé de la noble confiance de ce jeune homme et de la franchise ingénue avec laquelle il avait exprimé ses sentiments, non-seulement l'admit dans le conseil à la connaissance de tous ses projets, mais encore s'engagea par serment à lui donner sa fille en mariage, pourvu qu'il restât fidèle à l'alliance des Carthaginois.
Après l'échange de ces promesses, Naravase conduisit au camp d'Amilcar deux mille Numides qu'il commandait.
Renforcé par la jonction de ses nouveaux alliés, Barca présente la bataille aux ennemis. Spendius se réunit aux Africains, descend dans la plaine avec toutes ses forces et en vient aux mains avec les Carthaginois. Le combat fut long et opiniâtre; mais la victoire demeura à Amilcar. Les éléphants se signalèrent dans cette journée, et la brillante valeur de Naravase contribua puissamment au succès. Autarite et Spendius se sauvèrent par la fuite , laissant dix mille morts sur le champ de bataille et quatre mille prisonniers au pouvoir de l'ennemi. Après cette victoire, Amilcar admit dans ses rangs ceux des prisonniers qui voulurent s'enrôler au service de Carthage, et leur distribua les armes qu'il avait prises sur les ennemis. Quant à ceux qui refusèrent de prendre ce parti, il les rassembla tous dans un même lieu et leur dit qu'il leur pardonnait leur conduite passée; qu'il leur laissait l'entière liberté de se retirer chacun dans leur patrie, à condition qu'ils ne feraient plus la guerre contre Carthage; mais que ceux qu'on prendrait dans la suite les armes à la main devaient s'attendre aux plus cruels supplices.
Les Carthaginois perdent la Sardaigne. — Vers le même temps
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les mercenaires qui étaient préposés à la garde de la Sardaigne, entraînés par l'exemple de Mathos et de Spendius, se révoltèrent contre les Carthaginois. Ils enfermèrent dans la citadelle Bostar leur commandant, et le firent périr avec tous les Carthaginois qui étaient avec lui. Hannon y fut envoyé avec de nouvelles troupes pour étouffer la sédition; mais ses soldats ayant passé du côté des rebelles, ceuxci le prirent vivant, l'attachèrent à une croix, et massacrèrent tous les Carthaginois qui se trouvaient dans l'île, après leur avoir fait souffrir les plus cruels supplices. Ensuite, ils attaquèrent toutes les places l'une après l'autre, et se rendirent en peu de temps maîtres de tout le pays. Mais bientôt la division s' étant mise entre eux et les habitants de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés et se réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa fertilité et par le nombre de ses habitants.
Cruautés des mercenaires; supplice DE GlSCON ET DE SES COMPA- GNONS. — Cependant Mathos, Spendius et Autarite, craignant que l'humanité d'Amilcar envers les prisonniers n'encourageât leurs soldats à la défection, résolurent de les rendre complices d'un nouvel attentat qui pût exaspérer la fureur des Carthaginois et rendre impossible toute réconciliation avec eux.
Pour effectuer ce projet, ils réunirent toute l'armée, et introduisirent dans l'assemblée un courrier chargé d'une lettre supposée de la part des^révoltés de Sardaigne. Cette lettre portait qu'il fallait garder avec la plus grande vigilance Giscon et ceux de ses compagnons qui avaient été pris avec lui à Tunis; qu'il se tramait secrètement dans l'armée un complot pour les faire évader.
Spendius, profitant de l'impression produite par cette fausse nouvelle, engage d'abord ses soldats à ne pas se ^laisser séduire par la feinte douceur d'Amilcar. Il leur représente que ce n'est point par humanité que ce général a épargné la vie de ses prisonniers;
qu'en leur rendant la liberté il a eu seulement pour but d'attirer à lui par cet appât trompeur ceux qui avaient encore les armes à la main, et d'exercer sur eux tous une vengeance éclatante dès qu'il les aurait en son pouvoir. Il ajoute encore qu'ils devaient bien se garder de relâcher Giscon , s'ils ne voulaient devenir l'objet du mépris et de la risée des Carthaginois; que la ruine totale de leurs affaires suivrait infailliblement l'évasion de ce grand général, qui deviendrait sans aucun doute leur ennemi le plus redoutable et le plus acharné.
Spendius parlait encore lorsqu'un autre messager, qui se disait envoyé de l'armée de Tunis , apporta dans l'assemblée une lettre conçue dans les mêmes termes que la première. A la lecture de cette lettre, Autarite s'écria que leur cause était perdue s'ils se laissaient prendre aux pièges que leur tendaient leurs ennemis. « Jamais , ditil , je ne regarderai comme un compagnon fidèle celui qui aurait la faiblesse d'attendre son salut de leur humanité.
N'écoutez, ne croyez, ne suivez que ceux qui montrent pour les Carthaginois la haine la plus franche et la plus déclarée. Ceux qui professent d'autres sentiments , regardez-les comme des ennemis et des" traîtres. Pour moi, mon avis est qu'il n'y a point de supplice assez cruel pour Giscon et pour ceux qui ont été pris avec lui; qu'il faut les mettre à mort sur-le-champ; et que désormais on ne doit plus faire aucune grâce aux prisonniers qui tomberont dans nos mains. » Autarite avait une grande influence dans les assemblées, parce que, ayant appris par un long usage à parler la langue punique, la plupart de ces étrangers comprenaient ses discours. Sa harangue obtint les applaudissements et l'assentiment de la multitude.
Cependant plusieurs soldats de toutes les nations, mus par un sentiment de reconnaissance pour les bienfaits qu'ils avaient reçus de Giscon, demandèrent que, si sa mort était résolue, on lui épargnât du moins les tortures. Comme ils parlaient tous ensemble,
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et chacun dans leur langue, on ne les entendit pas d'abord. Mais sitôt que l'on eut compris qu'ils demandaient un adoucissement de peine pour Giscon, et que quelqu'un des assistants eut prononcé le mot frappe! ces malheureux furent en un instant assommés à coups de pierres. Spendius alors fait conduire hors des retranchements Giscon et les autres prisonniers carthaginois , au nombre de sept cents Là, en face du camp, ces barbares leur coupent d'abord les mains en commençant par Giscon , cet homme que naguère ils proclamaient comme leur bienfaiteur, et qu'ils avaient préféré à tous les Carthaginois pour être l'arbitre de leurs différends. A près les avoir ainsi mutilés, ils leur brisent les bras et les jambes et les jettent encore vivants dans une fosse.
A cette nouvelle , les Carthaginois, pénétrés de douleur et voulant donner a Giscon et à ses compagnons une honorable sépulture, envoyèrent des députés aux mercenaires pour redemander le corps de leurs malheureux concitoyens. Mais ces barbares, ajoutant l'impiété à leur crime , refusèrent de les rendre, et déclarèrent que si désormais on leur adressait encore des députés ou des hérauts, ils seraient traités comme l'avait été Giscon. Surle-champ il fut décrété , d'un consentement unanime , que tout Carthaginois qu'on prendrait dans la suite perdrait la vie dans les supplices ; que tout allié des Carthaginois leur serait renvoyé, les mains coupées; et cette loi fut toujours observée depuis dans toute sa rigueur.
Divisions dans l'armée carthaginoise ; PERTE D'UN CONVOI CONSI- DERABLE DE VIVRES ET DE MUNITIONS; DÉFECTION d'UtIQUE ET D'HiPPONE.
— Amilcar , jugeant par la résolution désespérée des mercenaires combien la guerre serait difficile et opiniâtre, réunit à son armée les forces que commandait, sur un autre point, un général carthaginois appelé Hannon. Il pensait que toutes ces troupes, réunies en un seul corps , obtiendraient des succès plus prompts et plus décisifs.
L'unique moyen d'en finir était d'exterminer complètement ces barbares.
Aussi dès ce moment ne leur fit-il plus de quartier. Les prisonniers qui tombaient entre ses mains étaient ou livrés aux bêtes , ou passés au (il de Tépée.
Déjà les Carthaginois concevaient sur leur position de meilleures espérances, lorsque plusieurs événements inattendus vinrent changer subitement la face des affaires. A peine les deux généraux furent-ils réunis que la division éclata parmi eux. Cette mésintelligence non-seulement leur fit perdre plusieurs occasions de battre l'ennemi, mais encore les exposa souvent à des surprises dont leurs adversaires auraient pu tirer un grand avantage.
Dans cette conjoncture, le sénat de Carthage décida qu'un seul général serait chargé de la direction de la guerre , et que l'armée choisirait ellemême celui des deux qu'elle jugerait digne de la commander. Amilcar fut élu d'une voix unanime.
En même temps, une nombreuse flotte, qui leur arrivait de la Byzacène, chargée de vivres et de munitions pour l'armée, périt tout entière submergée par une horrible tempête. C'était presque leur unique ressource depuis que la Sardaigne, dont ils tiraient de grands secours, s'était soustraite à leur domination.
Mais ce qui mit le comble à leur malheur, ce fut la défection d'Utique et d'Hippone. Ces deux villes, qui seules entre toutes celles de l'Afrique avaient résisté aux armes d'Agathocle et de Régulus, qui, dans la guerre présente, avaient repoussé avec une généreuse constance les attaques des mercenaires, qui, en un mot, avaient témoigné dans tous les temps un attachement inviolable à Carthage , tout à coup, sans le moindre prétexte, embrassèrent la cause de ses ennemis.
Et ce qui est presque inexplicable, c'est que, dès ce moment, elles se montrèrent aussi fidèles et aussi dévouées à leurs nouveaux alliés qu'animées d'une haine implacable contre leurs anciens amis. Les habitants de ces deux
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cités massacrèrent et précipitèrent du haut de leurs murailles environ cinq cents hommes que Carthage avait envoyés pour les défendre. Ils ouvrirent leurs portes aux Africains, et refusèrent même aux Carthaginois, malgré leurs instances, la fa\eur d'ensevelir les corps de leurs concitoyens.
Siège de Carthage parles mercenaires; les Carthaginois implorent LE SECOURS DE LEURS AL- LIES. — Ces circonstances favorables à leur cause accrurent tellement la confiance de Mathos et de Spendius, qu'ils osèrent mettre le siège devant Carthage elle-même. Amiicar alors prend avec lui Naravase et Annibal, qui avait été choisi pour remplacer Hannon. Il divise ses forces en plusieurs corps , ravage le pays , harcèle Mathos et Spendius par des escarmouches continuelles, et intercepte les vivres et les convois qu'on envoyait à leur armée. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, le Numide Naravase lui rendit les plus utiles services.
Cependant les Carthaginois, bloqués de toutes parts, se trouvèrent contraints d'implorer le secours de leurs alliés. Hiéron , qui suivait d'un œil attentif tous les événements de cette guerre, leur avait accordé jusqu'alors avec bienveillance tout ce qu'ils avaient demandé. Dans cette occasion critique, il redoubla d'empressement et de zèle. Ce prince, dont la politique était à la fois habile et prudente, jugea bien qu'il était de son intérêt d'empêcher la ruine de Carthage. Il sentait que, pour conserver sa domination en Sicile, et maintenir son alliance avec les Romains, il lui importait que la balance fut égale entre les • deux peuples rivaux , car, si l'équilibre était une fois rompu, il se trouverait à la merci du plus fort.
Les Romains eux-mêmes, fidèles observateurs du traité qu'ils avaient conclu avec les Carthaginois, les avaient aidés de tout leur pouvoir, quoique dans le commencement de la guerre une querelle passagère eût altère leurs relations d'amitié. Les Carthaginois
avaient arrêté et conduit dans leurs ports des vaisseaux marchands qui apportaient d'Italie des vivres aux rebelles d'Afrique. Ils avaient jeté en prison ceux qui les montaient, et leur nombre s'élevait déjà à cinq cents lorsque les Romains commencèrent à manifester leur mécontentement. Mais à la première réclamation , ceux-ci obtinrent la liberté de leurs concitoyens, et, pour ne pas se laisser vaincre en générosité", ils rendirent sur-le-champ à Carthage tout ce qui leur restait des prisonniers qu'ils avaient faits dans la guerre de Sicile. A partir de cette époque, ils s'empressèrent de prévenir toutes les demandes des Carthaginois. Ils permirent aux vaisseaux d'Italie d'approvisionner Carthage de vivres et de munitions, et leur défendirent d'en fournir aux rebelles. Ils résistèrent aux sollicitations des mercenaires de Sardaigne, qui les pressaient de s'emparer de cette île , et poussèrent même la religieuse observance des traités jusqu'à refuser de recevoir pour sujets les habitants dU tique, qui se soumettaient volontairement à leur domination. Carthage trouva ainsi , dans les secours fournis par ses alliés, des ressources pour soutenir le siège.
LES MERCENAIRES, CONTRAINTS DE LEVER LE SIEGE DE CARTHAGE , SE REMETTENT EN CAMPAGNE; 237 ANS
avant l'ère chrétienne. — Cependant Mathos et Spendius, tout en assiégeant Carthage , étaient eux-mêmes assiégés. Amiicar leur coupait les vivres, et les réduisit bientôt à une si extrême disette, qu'ils furent contraints de renoncer à leur entreprise.
Peu de temps après , les deux chefs des rebelles, ayant formé avec l'élite de leurs troupes une armée de cinquante mille hommes, au nombre desquels étaient ; l'Africain Zarzas et les auxiliaires qu'il commandait, reprirent leur ancienne tactique et se remirent en campagne, serrant de près Amiicar et observant tous ses mouvements. La crainte des éléphants et de la cavalerie de Naravase les empêchait de se hasarder dans les plaines et les forçait
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à se maintenir sur les montagnes et dans les défilés. Dans cette campagne, les mercenaires , quoiqu'ils ne tussent inférieurs aux Carthaginois ni pour l'activité ni pour le courage, éprouvèrent souvent des échecs par l'ignorance et l'incapacité de leurs chefs.
Amilcar extermine l'armée d'Autarite et de Spendius. — On voit par le détail des faits combien une tactique habile, fondée sur une profonde connaissance du grand art de la guerre , l'emporte sur la valeur indisciplinée et sur une aveugle routine.
En effet, lorsqu'ils s'écartaient par petits détachements , Amilcar leur coupait la retraite, les enveloppait de toutes parts et les détruisait presque sans combat. Lorsqu'ils marchaient avec toutes leurs forces, Amilcar attirait les uns dans des embûches habilement préparées, tombait brusquement sur les autres, tantôt le jour, tantôt la nuit , paraissait toujours quand il était le moins attendu , et les tenait ainsi dans des transes continuelles. Enfin , il eut l'adresse de les engager dans une position entièrement désavantageuse à leurs troupes, et favorable de tous points aux Carthaginois. Il se saisit de tous les passages, de tous les défilés , enveloppa le camp des rebelles de fossés et de retranchements, et les resserra de si près, que, n'osant hasarder la chance d'un combat et ne pouvant échapper par la fuite, ils éprouvèrent en peu de jours toutes les horreurs de la disette. Bientôt, privés de toute espèce d'aliments, pour apaiser la faim qui les tourmentait, ils furent contraints de se dévorer entre eux. Juste punition, dit Polybe, de leur impiété et de leur barbarie.
Cependant ils ne faisaient aucune proposition de paix. La conscience de leurs crimes passés , et la certitude des supplices qui les attendaient s'ils tombaient au pouvoir de l'ennemi , leur en ôtaient même la pensée. Pleins d'une aveugle confiance dans les promesses de leurs généraux , et bercés par l'espoir que l'armée de Tunis arriverait pour les délivrer, ils supportaient avec une incroyable constance
ces affreuses extrémités. Mais lorsqu'ils eurent mangé tous leurs prisonniers et même leurs esclaves, aucun secours ne venant de Tunis, l'année, exaspérée par ses souffrances, éclata en menaces contre ses chefs. Alors Autarite , Zarzas et Spendius résolurent de capituler avec Amilcar, et, ayant obtenu un sauf-conduit , se rendirent au camp des Carthaginois. Amilcar leur imposa ces conditions : Que dix d'entre les rebelles, au choix des Carthaginiois , seraient livrés à leur discrétion, et que les autres seraient renvoyés sans armes et sans aucun autre vêtement qu'une simple tunique.
Quand le traité fut signé, Amilcar déclara sur-le-champ qu'en vertu des conventions, il choisissait ceux qui étaient présents. C'est ainsi qu' Autarite, Spendius et les autres chefs les plus distingués, tombèrent entre les mains des Carthaginois.
Lorsqu'ils apprirent qu'on avait retenu leurs chefs , les révoltés , ignorant la capitulation qui avait été conclue et se croyant trahis, coururent aux armes. Mais Amilcar fit avancer contre eux ses éléphants et son armée, les enveloppa de toutes parts , et les extermina tous sans accorder ni grâce ni pardon. Leur nombre dépassait quarante mille.
Siège de Tunis par Amilcar; supplice de Spendius; Anniral est surpris par mathos et atta- CHE A une croix. — Après cette sanglante exécution, Amilcar parcourut le pays, accompagné de Naravase et d'Annibal. Presque toutes les villes d'Afrique , découragées par ce dernier échec, lui ouvrirent volontairement leurs portes, et rentrèrent sous l'obéissance des Carthaginois. Sans perdre de temps, il marche contre Tunis, où commandait Mathos, et qui, depuis le commencement de la guerre, servait aux révoltés de refuge et de place d'armes. Il fait camper Annibal en avant de la ville, du côté qui regarde Carthage ; lui-même établit son camp sur le point opposé. Ensuite, ayant fait conduire près des murailles Spendius etles autres chefs des rebelles
qui avaient été pris avec lui, il les fit attacher à des croix , à. la vue de toute la ville. Cependant Mathos s'aperçut qu'Annibal , par l'excès de confiance que donnent les succès, était devenu moins attentif, et se gardait avec négligence. Il t'ait une vigoureuse sortie, attaque les retranchements des ennemis, en tue un grand nombre, chasse les autres de leur camp , s'empare de tous les bagages et fait prisonnier Annibal lui-même. Aussitôt on conduit ce malheureux général au pied de la croix de Spendius. Là, les rebelles, après lui avoir fait souffrir les plus cruels tourments , détachent le cadavre de leur chef, clouent à sa place Annibal encore vivant, et immolent sur le corps de Spendius trente des plus illustres Carthaginois
La distance qui séparait les deux camps était si considérable que Barca n'apprit que fort tard la sortie dé Mathos et le danger que courait Annibal. Même lorsqu'il en fut instruit, la difficulté des chemins l'empêcha de se porter au secours de son collègue.
Alors il leva le siège, et, côtoyant le Baccara, il alla camper sur le bord de la mer, à l'embouchure de ce fleuve. Cet échec inattendu répandit de nouveau l'alarme et la consternation dans Carthage. A peine commençait-elle à se relever de ses malheurs passés et à entrevoir un avenir plus heureux , qu'elle voyait s'évanouir encore toutes ses espérances , tant le cours de cette guerre offrit une alternative continuelle de succès et de revers, de confiance et de désespoir.
RÉCONCILIATION d'AmILCAR ET D'HANNON ; ILS TERMINENT ENFIN LA GUERRE PAR LA DEFAITE DE MATHOS ET LA SOUMISSION DES VILLES RE- BELLES. — Cependant le sénat de Carthage résolut de tenter un dernier effort pour empêcher la ruine de la république. Il rassemble tout ce qui restait de citoyens capables de porter les armes, et' les renvoie à Amilcar sous les ordres d'Hannon, le même qui, quelque temps auparavant, avait été dépouillé du commandement. Il y joint une députation de trente séna-
teurs, et les charge expressément d'employer tous les moyens possibles pour réconcilier les deux généraux. Ces députés leur représentent la situation déplorable de la république, les conjurent au nom des malheurs de la patrie d'oublier leurs querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments au bien de l'État. Amilcar et Hannon, ne pouvant résister à leurs longues et vives instances, abjurèrent avec une noble générosité leur haine réciproque, se réconcilièrent de bonne foi, et, dès ce moment, dirigèrent les opérations de la guerre avec un ensemble et un accord qui en assurèrent le succès. Us engagèrent Mathos dans une multitude de petits combats, où il eut toujours le désavantage. Ce chef de rebelles , voyant que ce genre de guerre consumait inutilement ses forces, résolut d'en venir à une bataille générale que les Carthaginois, de leur côté, ne désiraient pas^avec moins d'ardeur.
Les deux partis se préparèrent comme pour une action qui devait à jamais décider de leur sort. Us réunirent tous leurs alliés, et rappelèrent à leur armée les soldats de toutes les garnisons. Enfin , lorsque tout fut prêt de part et d'autre , au jour et à l'heure convenus, les deax armées descendirent dans l'arène. La victoire se déclara en faveur des Carthaginois.
La plupart des Africains restèrent sur le champ de bataille , le reste se sauva dans une ville qui se rendit quelque temps après. Mathos tomba rivant au pouvoir des vainqueurs. Le résultat de cette victoire fut la soumission complète de toutes les villes de l'Afrique. Hippone et Utique seules persistèrent dans leur rébellion. Les forfaits dont elles s'étaient souillées dans le commencement de leur révolte leur interdisaient tout espoir de miséricorde et de pardon. Mais Amilcar et Hannon mirent le siège devant ces deux villes , et les forcèrent bientôt à subir les lois que Carthage voulut leur imposer.
Ainsi finit , après trois ans et quatre mois , la guerre des mercenaires qui
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avait jeté Carthage dans de si grands périls et dont chaque période avait été signalée par des actes d'impiété et de barbarie sans exemple. On punit, dans les villes d'Afrique, les principaux chefs de la révolte. L'armée victorieuse rentra en triomphe dans Carthage , traînant enchaînés Mathos et ses compagnons , auxquels on fit expier , par une mort cruelle et ignominieuse, une vie souillée par tant de crimes et de si noires perfidies.
Abandon de la Sabdaigne par