FLOTTE ROMAINE POUR INTRODUIRE
du secours dans Lilyeée. — Bientôt de nouveaux secours que reçurent les assiégés relevèrent encore leur confiance. Les Carthaginois qui , sans avoir reçu aucun renseignement certain sur l'état de Lilybée, prévoyaient cependant les dangers et les besoins de la ville assiégée, équipèrent une flotte de cinquante vaisseaux, y embarquèrent dix mille soldats, et chargèrent Annibal, fils d'Amilcar, d'introduire des troupes à Lilybée, avec de l'argent et des vivres. Il reçut ordre de partir sans délai, et de braver tous les dangers pour pénétrer dans la place. Annibal aborde aux îles Éguses, situées près de Lilybée, et y attend un vent favorable pour y exécuter cette difficile entreprise; car les Romains, dès le commencement du siège, avaient obstrué l'entrée du port en y coulant à fond quinze vaisseaux chargés de pierres.
Sitôt qu'un vent fort et propice à ses desseins s'éleva du côté de la mer, Annibal déploya toutes ses voiles, et se dirigea vers Lilybée, tenant sur le pont de ses galères ses soldats rangés en bon ordre et tout prêts à combattre. La flotte romaine, surprise et comme frappée de stupeur par l'imprévu de cette manœuvre hardie, craignant d'ailleurs que la violence du vent~ne la poussât dans le port ou sur les basfonds qui bordaient le rivage, ne fit aucun mouvement pour s'opposer au passage des vaisseaux ennemis. Annibal, sans ralentir sa course, évitant avec adresse tous les obstacles, entra fièrement dans le port et débarqua ses dix mille soldats, aux cris de joie et aux applaudissements de toute la ville.
Sortie d'Imilcon; combat sanglant AUTOUR DES MACHINES. — Les
Romains n'ayant pu empêcher l'introduction du secours dans la ville assiégée, présumèrent qu'Imilcon, après avoir reçu un renfort si considérable, entreprendrait bientôt de détruire leurs machines. Us ne se trompèrent point dans leurs conjectures. Imilcon, voulant profiter de l'ardeur des nouvelles troupes , et du courage que leur arrivée avait rendu à la garnison et
aux habitants, les réunit tous sur la place publique, et les décida à une sortie générale par l'espérance d'une victoire infaillible et des récompenses dont elle serait suivie.
Assuré de leurs bonnes dispositions , il assemble les principaux officiers , il leur assigne les postes qu'ils doivent occuper, leur donne le mot d'ordre, fixe l'instant de la sortie, et, au point du jour, il attaque sur plusieurs points à la fois les ouvrages des Romains.
Ceux-ci, qui avaient pénétré d'avance les desseins de l'ennemi, ne furent point surpris par cette brusque attaque. Us se portent rapidement sur tous les points menacés et présentent partout une vigoureuse résistance. Les deux partis avaient déployé toutes leurs forces. Vingt mille hommes étaient sortis de la ville; les assiégeants leur en avaient opposé encore un plus grand nombre. La mêlée devint générale et le combat sanglant. L'action était d'autant plus vive que, de part et d'autre, les soldats, abandonnant leur ordre de bataille, se battaient pêle-mêle et ne suivaient que leur impétuosité. On eut dit que dans cette multitude immense homme contre homme, rang contre rang, s'étaient défiés l'un l'autre en combat singulier.
Mais c'était surtout autour des machines que les efforts étaient plus violents et la lutte plus acharnée. Les Carthaginois dans l'attaque, les Romains dans la défense, rivalisaient d'audace et d'opiniâtreté. Les uns, pour repousser les défenseurs des machines , les autres , pour ne pas céder le terrain , prodiguaient leur vie et tombaient morts sur la place même où ils avaient commencé à combattre. Ce qui mettait le comble au tumulte et à l'horreur de cette affreuse mêlée, c'était les soldats qui, armés de torches et d'étoupes enflammées pour aller mettre le feu aux machines, se précipitaient comme des forcenés au milieu des périls et du carnage. Les Romains , effrayés de tant d'audace , furent plusieurs fois sur le point de céder et d'abandonner leurs ouvrages. Mais enfin Imilcon, voyant qu'il avait fait
L'UNIVERS
de grandes pertes sans obtenir aucun avantage décisif, fit sonner la retraite. Les Romains , satisfaits d'avoir pu conserver leurs machines, ne songèrent point à le poursuivre. Dès la nuit suivante, Annibal , choisissant le moment où les Romains fatigués du combat gardaient le port avec moins de vigilance, sortit avec ses vaisseaux et rejoignit Adherbal à Drépane, ville maritime située à cent vingt stades (*) de Lilybée. Il emmena avec lui la cavalerie qui , n'étant d'aucun usage dans la ville assiégée, pouvait être utilement employée ailleurs. En effet, ces cavaliers, par leurs incursions continuelles, rendirent aux assiégeants les chemins dangereux et le transport des convois difficile, exercèrent toutes sortes de ravages dans les campagnes voisines, et donnèrent beaucoup d'embarras et d'inquiétude aux consuls. Adherbal ne leur en causait pas moins, du côté de la mer, par 8e fréquentes et subites incursions , tantôt sur les côtes de Sicile, tantôt sur celles de l'Italie. Cette tactique, suivie avec persévérance, amena dans le camp des Romains une si grande disette, que, réduits pour tout aliment à la chair des animaux, la plupart furent emportés par la famine ou par les maladies qui en sont la suite ordinaire.
Les consuls, ayant perdu près de dix mille hommes, décidèrent que l'un d'eux retournerait à Rome avec la moitié des légions, afin que celles qui resteraient pour continuer le siège eussent moins de difficulté pour se procurer des vivres. Décidés à convertir le siège en blocus, ils entreprirent de fermer par une digue l'entrée du port de Lilybée; mais la profondeur des eaux et la violence du courant ayant rendu leurs efforts presque entièrement inutiles, ils se bornèrent à en garder l'entrée avec plus de vigilance qu'auparavant.
Audace d' Annibal le Rhodien;