‹ Afrique. Tableau generalChapitre 130 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Par M. JEAN YANOSKI

ANCIEN ÉLÈVE DE l'ÉCOLE NORMALE, AGREGE DE ^UNIVERSITE.

—-.axa^-»,

Causes de la. deuxième guerre punique. — Les exploits d'Amilcar, en Sicile, contre les Romains, en Afrique, contre les mercenaires, la conquête récente de l'Espagne, les succès d'Asdrubal, gendre d'Amilcar, avaient donné dans la république une grande influence à la famille Barca. Un parti peu nombreux, il est vrai, mais puissant, le parti aristocratique, essayait de contre- balancer cette influence.

Quand la famille Barca entra en lutte ouverte avec l'aristocratie qui refusait de l'aider dans ses grandes entreprises, elle tourna ses" regards vers les classes inférieures qui, jusqu'à cette époque, n'avaient eu qu'une faible part d'action dans les affaires de l'Etat. Le peuple se prononça volontiers pour ceux qui, au momentdu danger, avaient sauvé la république, et qui s'étaient illustrés par de brillantes victoires.

L'appui du. peuple donna bientôt la supériorité , dans le sénat , à la faction Barcine. C'est là un événement grave dans l'histoire de la constitution de Carthage; car, ce qui n'avait été, dans l'origine, qu'un dissentiment entre Hannon et Amilcar et une querelle de familles , devint une lutte plus sérieuse et plus générale entre l'aristocratie qui avait eu jusqu'alors, dans le gouvernement de l'Etat, l'autorité suprême, et la démocratie, qui s'élevait dans la republique et acquérait chaque jour de nouvelles forces. Plusieurs" écrivains se sont fondés sur cette lutte des partis, pour affirmer que la nécessité où se trouvait Annibal de séduire la multitude par des actions d'éclat avait été la seule cause de la deuxième guerre punique. En cela, nous Je croyons,

ces écrivains sont tombés dans l'exagération. Il faut rechercher la véritable cause de cette guerre dans l'espoir conçu par les Carthaginois de sortir de l'état d'abaissement où les avait placés le traité qui avait suivi la bataille des îles Égates. Ils avaient perdu leurs établissements de la Sicile, et Rome, au moment même où ils avaient à se défendre, en Afrique , contre les mercenaires , leur avait enlevé , au mépris de la foi jurée, la Corse et la Sardaigne. Carthage voulut d'abord se dédommager de ces pertes par la conquête de l'Espagne. Bientôt les succès d'Amilcar et d'Asdrubal lui firent concevoir la pensée de se rétablir dans ses anciennes possessions et de déchirer l'humiliant traité que Rome lui avait imposé. Toutefois, elle ne voulait point s'engager témérairement dans cette entreprise, et elle hésitait encore lorsque Annibal, par un coup hardi, mit fin à toutes les irrésolutions. Dès lors la guerre contre les Romains fut votée et poursuivie avec un accord presque unanime. Il existait, il est vrai, dans Carthage, un parti qui voulait la paix ; mais ce parti, qui avait pour chef Hannon et qui était un reste de l'ancienne aristocratie, était dominé par le peuple, et même, dans le sénat, il avait contre lui une forte majorité. Pendant la deuxième guerre punique, Carthage ne s'écarta point du but qu'elle s'était proposé, et elle, s'épuisa d'hommes et d'argent, non-seulement pour conserver l'Espagne, mais encore pour se rétablir dans la Sicile et la Sardaigne. C'était une faute, assurément, que d'envoyer des flottes et des armées nombreuses dans ces contrées. Là ne de-

CARTHAGE

vait point se porter tout l'effort de la guerre, et, comme le pensait Annibal, il fallait d'abord, pour posséder la Sicile, la Sardaigne et l'Espagne, vaincre les Romains en Italie. Ce fut en vain, on le sait, qu'Annibal épuisa toutes les ressources du courage et du génie pour réparer les fautes du sénat de Carthage. Certes, on ne pourrait accuser sans injustice la famille Barca de n'avoir agi alors que par des motifs d'ambition, et seulement pour dominer dans l'État par son influence. Les faits, au contraire, semblent attester qu'Annibal et ses frères n'eurent en vue, pendant toute la durée de la guerre , que le salut et la gloire de Carthage.

Annibal succède a Asdrubal dans le commandement de l'armée; guerre en Espagne contre les indigènes; les Oclades, les Vaccéens et les Carpétans sont vaincus; 221-219 avant notre ère. — Après la mort d'Asdrubal , les soldats se réunirent , et , d'une voix unanime, ils décernèrent à Annibal le titre de général. L'élection faite par l'armée fut bientôt ratifiée par le peuple de Carthage. Annibal songea dès lors à renouveler la guerre contre les Romains , et à mettre à exécution , par une expédition en Italie, les vastes projets de son père : mais avant de tenter cette périlleuse entreprise, il voulut tout à la fois essayer ses forces et affermir en Espagne la domination de Carthage. Il fit la guerre aux indigènes, et il vainquit successivement les Oclades et les Vaccéens. Cependant ces deux peuples ne voulurent point se soumettre; ils soulevèrent les Carpétans qui, jusqu'alors, étaient restés étrangers à la lutte , et tous ensemble ils levèrent une armée de cent mille hommes. Le général carthaginois n'hésita point à les attaquer; il livra bataille sur les bords du Tage, et remporta sur les trois peuples réunis une victoire signalée.

Ruine de Sagonte ; déclaration DE GUERRE FAITE PAR LES RO- MAIN S DANS LE SÉNAT DE CARTHAGE ; PRÉPARATIFS D'ANNIBAL POUR SON

6e Livraison. (Carthage.)

expédition d'Italie ; 219 et 218 avant notre ère. — Quand Annibal se crut maître de la majorité des votes, dans le sénat de Carthage, il frappa un coup qui devait rendre la guerre inévitable. Parmi les villes situées au midi de l'Èbre , il y en avait une qui , refusant de se soumettre aux Carthaginois, avait contracté avec la république romaine une étroite alliance. Rome, dans le traité qu'elle fit avec Asdrubal, avait compris les habitants de Sagonte au nombre de ses alliés. Au mépris de ce traité, Annibal s'avance contre Sagonte; il l'assiège, et, après des combats multipliés et sanglants où les Sagontins périssent jusqu'au dernier, la ville est détruite de fond en comble. Déjà , au moment où le siège avait commencé, des ambassadeurs romains s'étaient transportés à Carthage pourdemanderqu'on leur livrât le général qui avait violé les traités. Quand on sut, à Rome, la nouvelle de la ruine de Sagonte , toute la ville fut plongée dans la consternation. Une nouvelle ambassade se dirigea aussitôt vers l'Afrique; et, lorsque les Romains furent arrivés à Carthage, ils se firent introduire dans le sénat. Là se passa une scène qui est restée célèbre dans l'histoire : un des envoyés, Fabius, demanda satisfaction au* nom de Rome, et une déclaration qui établît que le gouvernement de Carthage était resté étranger à l'entreprise d' Annibal. Enhardis par les succès de leur général , les sénateurs carthaginois , malgré les efforts de quelques ennemis de la famille Barca, refusèrent d'accéder à la demande des envoyés romains. Alors Fabius fit un pli à sa toge , et dit : « Je porte ici la paix ou la guerre, choisissez. » On s'écrie de toutes parts : « Vous-même , choisissez. » Fabius laissa retomber sa toge, et répondit: Je vous laisse la guerre. » Tous les sénateurs carthaginois répètent alors : « La guerre! nous l'acceptons, et nous saurons bien la soutenir. » Dans ce jour solennel, le sénat de Carthage, en déclarant la guerre avec un si grand enthousiasme, prenait une sorte d'engagement avec

le général qui avait rompu les traités. Dès lors, tous les vœux d'Annibal étaient comblés , et il pouvait marcher librement à l'accomplissement de ses vastes projets.

Après la prise de Sagonte , Annibal passe l'hiver à Carthagène, où il fait ses premiers préparatifs. Asdrubal son frère doit rester en Espagne avec quinze mille Carthaginois, vingt-quatre éléphants et soixantegalères ; il gouverne les provinces qui s'étendent de l'Èbre au détroitde Gades. Hannon, avec onze mille Carthaginois , est préposé à la défense du pays qui se trouve compris entre les Pyrénées et l'Èbre. Les troupes d'Hannon et d'Asdrubal forment aussi une réserve destinée à rejoindre, au

fnremier appel , l'armée qui marche sur 'Italie. Annibal , pour gagner l'affection des soldats qu'il a choisis pour son expédition , leur fait de grandes largesses ; puis il leur accorde, pour se reposer, toute la saison d'hiver. C'est alors qu'il se rend à Gades au temple d'Hercule. Le bruit se répand en Espagne que les dieux ont promis de le protéger, et qu'un envoyé céleste est venu lui prédire que les soldats qu'il commandait feraient la conquête de l'Italie. Quand , au retour de la belle saison , l'armée carthaginoise fut rassemblée , Annibal , qui avait amassé de grandes sommes d'argent, et préparé, pour son expédition, d'immenses approvisionnements, se mit en marche avec quatre-vingt mille hommes , et bientôt il eut franchi l'Ebre et les Pyrénées (*). Entrée d'Annibal dans les Gaules; passage des Alpes; 218 avant notre Ère. — A son entrée dans les Gaules, Annibal rencontra quelques peuples qui s'étaient armés pour le combattre. Il ne chercha point à les vaincre ; il leur envoya des mes-

(*) Le récit qui va suivre ne présentera qu'un résumé succinct des expéditions carthaginoises en Italie , en Espagne, en Sicile et en Sardaigne. On trouvera ailleurs, dans les volumes de Y Univers consacrés à ces différents pays , tous les détails de ces expéditions. Nous ne devons insister ici que sur les événements qui se rattachent directement à l'histoire de Carthage.

sages de paix, et, sans plus tarder, il traversa le pays jusqu'au Rhône, puis il franchit le fleuve. Il apprit alors • qu'un général romain , Scipion, avait débarqué près de l'embouchure avec une armée. Il y eut une escarmouche entre un détachement de cavalerie romaine et une troupe de Numides; mais Annibal , pour ne point user ses forces, évita un combat général et continua sa marche. Il entra sur le territoire des Allobroges , traversa la Durance , enfin il atteignit les Alpes. Annibal touchait à l'Italie , mais il lui restait encore à franchir des montagnes couvertes de neige et de glace , où il fallait lutter tout à la fois contre les hommes et contre les éléments. On sait quels furent les fatigues et les dangers de ce mémorable passage qui coûta plus de trente mille hommes à l'armée carthaginoise. Après avoir surmonté tous les obstacles, Annibal entra en Italie.

Annibal en Italie; combat du

Page 1