‹ Afrique. Tableau generalChapitre 144 sur 232 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

carthage sous la domination romaine.

Caïus Gracchus conduit une colonie romaine sur l'emplacement de Carthage punique. — Au

moment où l'armée de Scipion quitta l'Afrique, Carthage n'offrait plus aux regards qu'un amas de ruines. Toutefois , le temps manqua aux Romains pour tout détruire , et, comme l'a démontré de nos jours un savant critique, il restait encore, au milieu des décombres, quelques édifices intacts ou

à moitié ruinés, qui pouvaient donner asile aux derniers et faibles débris du peuple carthaginois. Les commissaires envoyés par le sénat romain pour assister à la destruction de Carthage avaient expressément indiqué les quartiers de Byrsa et de Mégara, dans la défense qu'ils avaient faite d'habiter dorénavant l'emplacement de la ville vaincue. On peut induire de cette mention toute spéciale, que Rome, dans les premières années qui suivirent la victoire de Scipion, tolérait au moins, si elle n'autorisait pas , les nouveaux établissements fondés en dehors des quartiers de Byrsa et de Mégara. Il paraît même que le Cothôn , ancien port militaire des Carthaginois, fut transformé par les Romains eux-mêmes en port marchand (*). On comprend aisément que les vainqueurs n'aient point voulu perdre tous les avantages que l'admirable position de ce port pouvait procurer, par le commerce, à la province qu'ils venaient de conquérir.

Les historiens racontent que les Romains prononcèrent, au nom des dieux, de terribles imprécations contre ceux qui essayeraient de relever et d'habiter Carthage. Mais on ne saurait établir, à l'aide de ce fait, que la ville resta pendant quelques années entièrement déserte; car, il est trop évident que les Carthaginois, qui avaient échappé à la mort ou à l'esclavage, ne devaient avoir aucune crainte de violer les prescriptions d'une religion étrangère et de braver les menaces des dieux romains qui n'étaient point leurs dieux. D'ailleurs , les Romains euxmêmes ne se montrèrent point scrupuleux, et , comme le remarque Appien , Caïus Gracchus , sans tenir compte des imprécations prononcées par les vainqueurs sur les débris encore fumants de la ville prise et saccagée, vint établir une colonie à l'endroit même où s'élevait, vingt années auparavant, la cité punique. Voici comment Plutarque raconte cet événement :

« Rubrius, un des tribuns du peuple,

(*) Voyez M. Durean de la Maile , Recherches sur la topographie de Carthage.

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ayant proposé par une loi le rétablissement de Carthage ruinée par Scipion , et cette commission étant échue

Ear le sort à Caïus Gracchus, il s'emarqua pour conduire cette nouvelle colonie en Afrique.... Caïus était occupé du rétablissement de Carthage qu'il avait nommée Junonia, lorsque les dieux lui envoyèrent plusieurs signes funestes pour le détourner de cette entreprise. La pique de la première enseigne fut brisée par l'effort d'un vent impétueux, et par la résistance même que fit celui qui la portait pour la retenir. Cet ouragan dispersa les entrailles des victimes qu'on avait déjà posées sur l'autel, et les transporta hors des palissades qui formaient l'enceinte de la nouvelle ville. Des loups vinrent arracher ces palissades et les emportèrent fort loin. Malgré ces présages , Caïus eut ordonné et réglé en soixante-dix jours tout ce qui concernait l'établissement de cette colonie ; après quoi il s'embarqua pour revenir à Rome (*). »

Histoire de Carthage romaine depuis l'établissement des colons amenés en afrique par caïus Gracchus, jusqu'à Tibère. — Marius proscrit par Sylla , se sauva en Afrique et descendit à Carthage. A peine avait-il pris terre, qu'un licteur vint à sa rencontre, et lui dit : « Le

(*) Les patriciens n'avaient qu'au moyen d'accréditer ce récit fabuleux auprès de la multitude, c'était de montrer que les sinistres présages qui avaient accompagné l'établissement de la nouvelle colonie étaient un effet de la colère des dieux conlre celui qui s'était fait un jeu des imprécations prononcées sur les ruines de Carthage. Ne pourrait-on point dire que le passage de Plutarque prouve d'une manière indirecte que Caïus Gracchus établit ses colons sur l'emplacement même de la ville détruite ? Mais, nous ne sommes point réduits , comme l'a démontré M. Dureau de la Malle , dans une savante discussion, à ce genre de preuves. Pline et Paul Orose nous apprennent d'une manière positive que Carthage romaine était placée là où s'élevait jadis Carthage punique. Nous pourrions citer encore YEpitome du livre 60 de Tite-Live.

préteur Sextilius te défend, ô Marius, d'entrer en Afrique. Si tu n'obéis point à ses ordres , il mettra à exécution , contre toi , le décret du sénat qui te condamne comme ennemi du peuple romain. — Dis au préteur, répond l'illustre proscrit , que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage. »

Ce récit prouve évidemment que le préteur Sextilius avait sa résidence dans la colonie romaine, puisque, au moment même où Marius descendait en Afrique, il fut informé de son arrivée et lui envoya un licteur. Marius s'était probablement réfugié dans une des parties de la ville punique qui n'avaient point été relevées. Depuis l'arrivée de Caïus Gracchus, la colonie n'avait pas encore pris des accroissements assez considérables pour couvrir tout l'emplacement de l'ancienne Carthage.

A'son retour d'Egypte, César poursuivit dans l'Afrique carthaginoise les partisans de Pompée. Suivant une ancienne tradition, il campait non loin de Carthage, lorsqu'une nuit, pendant un sommeil agité, il vit en songe une grande armée qui l'appelait en gémissant et en pleurant. Le lendemain, à son réveil , César écrivit sur ses tablettes le nom de Carthage. Lorsqu'il revint à Rome, les citoyens pauvres lui demandèrent des terres : ce fut alors qu'il envoya des colons à Corinthe et à Carthage. Dion Cassius , en parlant de César , s'écrie avec une sorte d'enthousiasme : « Relever deux villes illustres, sans tenir compte de leur ancienne inimitié contre Rome, et cela seulement en souvenir de leur puissance et de leur splendeur passées , c'est une gloire qui n'appartient qu'à César. » Dion ajoute : « Ce fut ainsi que ces deux cités célèbres , qui jadis avaient été détruites à la même époque, commencèrent à reprendre simultanément une nouvelle vie et redevinrent une seconde fois très-florissantes. » On pourrait croire, d'après ces paroles d'un grave historien , que César fut le véritable fondateur de Carthage romaine. Il n'en est rien toutefois. César n'envoya en Afrique que

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trois mille colons. Un passage de Solin nous explique les apparentes contradictions qui existent pour cette époque entre plusieurs historiens. Suivant cet auteur, la colonie de Caïus Gracchus eut des commencements faibles et sans gloire. Elle n'avait point encore pris de grands développements lorsque , sous le consulat de Dolabella et de Marc-Antoine , elle brilla d'un vif éclat, et fut vraiment en Afrique une seconde Carthage.

Dion Cassius nous apprend qu'Auguste envoya de nouveaux colons en Afrique, parce que Lépidus, non content de priver Carthage de ses privilèges de colonie romaine , lui avait encore enlevé une partie de ses habitants. Quelle était la cause des sévérités de Lépidus? On l'ignore, L'ancien triumvir avait vraisemblablement enrôlé les colons romains dans ses légions , et lorsqu'il avait privé de ses privilèges une ville fondée par Caïus Gracchus et restaurée par Jules César, il avait cru peut-être, lui qui était un des chefs de l'aristocratie , porter un coup à la démocratie, qui était sur le point de triompher dans la personne des empereurs.

Histoire de Carthage romaine depuis Tibère jusqu'à l'arrivée des Vandales en Afrique. — Pomponius Mêla, qui fut le contemporain de Tibère , de Caligula et de Claude, disait en parlant de Carthage : « Cette colonie du peuple romain est déjà brillante et riche pour la seconde fois. »

En effet , Carthage prenait chaque jour de nouveaux accroissements et s'embellissait par les somptueux édifices qui s'élevaient dans son enceinte.

Elle s'enrichissait par le commerce, et, comme autrefois, les vaisseaux qui sortaient de son port allaient tra- (iquer dans presque toutes les parties du monde ancien. Une chose encore servait à sa prospérité et lui donnait une grande importance, c'est qu'elle était devenue le véritable grenier de l'Italie , et qu'elle pouvait en quelque sorte remplacer, pour le peuple de Rome, l'Egypte et Alexandrie. Elle vivait dans une heureuse paix sans éprouver

les commotions violentes qui agitaient plusieurs provinces de l'empire, lorsqu'un événement subit vint lui enlever pour quelques instants le repos et la sécurité. Nous reproduirons ici dans son entier le récit de Tacite.

« Rome était en alarmes. L'Afrique, disait-on, était soulevée; la révolte avait pour chef Pison, proconsul et gouverneur de la province. Ces bruits étaient faux ; mais comme des vents contraires [retardaient l'arrivée de la flotte d'Afrique qui portait des blés à Rome, on croyait que Pison avait fermé le port de Carthage et voulait affamer la capitale. D'ailleurs, la province et les troupes regrettaient Vitellius et n'aimaient nullement Vcspasien. Tous deux avaient été proconsuls d'Afrique, et, chose étonnante, Vitellius avait emporté l'estime etVespasien la haine de cette province. Mu- * cien suscite contre Pison deux agents provocateurs, Sagitta, préfet d'uncorps de cavalerie, et un centurion. Le lieutenant de la 4e légion , Valérius Festus, se joint à eux pour l'entraîner à la révolte. Pison repousse les sollicitations du lieutenant et du préfet. Le centurion de Mucien arrive : à peine entré au port de Carthage, il proclame Pison empereur; le peuple se précipite au Forum , et demande que Pison y paraisse. Celui-ci refuse, fait punir le centurion, réprimande les Carthaginois par un édit sévère, et se tient renfermé dans son palais, sans même exercer les fonctions publiques de sa charge. Festus, sitôt qu'il apprend l'agitation du peuple et le supplice du centurion , pense à gagner par un crime la faveur de Mucien et envoie des cavaliers pour tuer Pison. Ceux-ci font, pendant la nuit, une marche forcée, arrivent au point du jour, se précipitent, l'épée nue, dans le palais du proconsul, et l'égorgent (*). »

La sédition populaire fut bientôt apaisée à Carthage , et pendant un siècle, sous le gouvernement des Fiaviens et des Antonins, cette ville ne cessa de jouir du calme heureux qui

(*) Tacil* , liv. iv des Histoire*.

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jusqu'alors avait tant contribué à la rendre riche et florissante (*).

Sous Commode, qui voulait que Cartilage portât son nom et s'appelât Alexandria Commoda Togata, -il y eut quelques mouvements en Afrique.

Nous savons que Pertinax, qui 'était alors proconsul dans cette province, réprima plusieurs séditions. Le peuple était agité par les prophéties qui émanaient, à Cartilage, du temple de Juno Cœlestis. Mais ces troubles ne furent pas de longue durée, et pendant un demi-siècle encore la ville vécut dans une paix profonde (**).

En 235, Maximin devint le chef de l'empire. Cet ancien pâtre de la Thrace, qui était Goth d'origine, se rendit bientôt odieux par son avarice et sa cruauté. L'Afrique carthaginoise fut la première province qui se révolta contre lui. Quelques ennemis de Maximin forcèrent le proconsul Gordien à recevoir le titre d'empereur. Ce fut à Carthage que ce vieillard , qui était alors âgé de quatre-vingts ans , prit les marques de la dignité impériale. 11 associa à son nouveau pouvoir son fils, qui portait comme lui le nom de Gordien. L'élection des nouveaux empereurs fut approuvée à Rome, en haine de Maximin. Mais Capellien, qui commandait en Numidie, rassembla des troupes et marcha contre Gordien. Les habitants de Carthage prirent les armes pour défendre celui qui avait été élu et proclamé empereur au milieu d'eux. Les Carthaginois furent vaincus. Le jeune Gordien fut tué dans la bataille, et son père, qui ne conser-

(*) Les événements les plus importants qui signalent, à Carthage, le commencement et le milieu du deuxième siècle de notre ère, sont la construction du grand aqueduc par Adrien et l'incendie du Forum sous le règne d'Antonin le Pieux.

(**) Septime Sévère, s'il faut en croire Tzeizès, lit élever un tombeau de marbre blanc au plus illustre des Carthaginois, à Annibal , qui était Africain comme lui. Si Tzeizès dit vrai, ce tombeau de marbre blanc fut vraisemblablement placé à Carthage, qui était la patrie d' Annibal.

vait plus d'espoir, mit fin à ses jours en s'étranglant avec sa ceinture. Peu de temps après, on vit à Rome un jeune enfant de la famille des Gordien revêtu de la pourpre des Césars : il était âgé de douze ans à peine. Après un règne qui fut bien court, il périt, comme son père et son aïeul, par une mort violente.

Après la révolte que nous venons de raconter, l'histoire ne nous dit pas que Carthage ait été le théâtre de quelque grand événement politique.

Nous savons seulement que l'empereur Probus, dans ses courses rapides, visita cette ville et qu'il y comprima des séditions (*). Un auteur chrétien, saint Prosper, nous apprend encore qu'en l'année 424, Carthage fut enclose de murailles : jusqu'alors clic était restée ouverte et non fortifiée.

Quel danger, en effet, menaçait la province carthaginoise et sa capitale ?

Pendant longtemps les intérêts de Home et «de l'Afrique avaient été si bien liés , qu'une seule légion avait sufli pour garder tout le pays depuis Tanger jusqu'à Cyrène. Dès l'établissement de l'empire, la province carthaginoise n'inspirait aucune crainte aux Romains; Auguste l'avait abandonnée à l'administration du sénat, et l'on sait que le prévoyant empereur avait eu soin de se réserver les provinces des frontières qui étaient sans cesse menacées et où campaient de nombreuses légions (**). Pourquoi donc, en 424, Théodose le jeune lit-il entourer Carthage de fortes murailles? On ne le sait. C'était peut-être par un vague pressentiment des maux qui allaient fondre sur l'Afrique. Mais, certes, on était loin de prévoir que les ennemis qui devaient envahir cette province du vieil empire romain étaient des barbares venus des bords de la Baltique.

Pebsistance de la race punique

(*) Sous le sixième consulat de Dioclétien et le cinquième de Maximien, on éleva des thermes à Carthage. On les appela Thermes de Maximien.

(**) Tillernont, Histoire des empereurs, t. I, p. 8 de l'édition in-i^ ; Bruxelles, 1707.

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dans Carthage romaine. — Il n'est point inutile de constater ici la persistance de la race punique au sein même de Carthage devenue colonie romaine.

La victoire de Scipion Emilien n'avait pu anéantir d'un seul coup tous les descendants des Phéniciens. D'abord , au commencement du siège que nous avons précédemment raconté, plusieurs familles avaient dû quitter Carthage pour se réfugier dans les villes voisines. Ensuite, on peut croire qu'après le siège, au moment même de la destruction de la cité punique , plusieurs de ceux qui avaient défendu leurs foyers jusqu'à la dernière extrémité échappèrent à la mort et à l'esclavage.

« TJn fait très-curieux pour l'histoire de Carthage romaine, dit M. Dureau de la Malle , se trouve égaré dans le vaste recueil d'Athénée où personne ne s'est avisé d'aller le chercher. Cet auteur rapporte un discours du péripatéticien Athénion, devant l'assemblée du peuple d'Athènes , dans lequel ce philosophe affirme que non-seulement les peuples italiques, mais que les Carthaginois même ont envoyé des ambassadeurs à Mithridate, pour conclure avec lui une alliance offensive dans le but de détruire la puissance de Rome. Ce document curieux prouve qu'à cette époque beaucoup de Carthaginois étaient encore mêlés à la colonie romaine, qui, formée d'Italiens, partageait la haine des vaincus contre le sénat obstiné à lui refuser le droit de cité. »

Mais il est une chose qui prouve mieux encore la persistance de la race punique au milieu de la colonie romaine, c'est la transmission non interrompue des idées religieuses venues de l'Orient. La religion des Carthaginois se releva pour ainsi dire avec leur ville. Parmi les anciens temples que les Romains consacrèrent à leurs dieux, il y en eut un qui acquit bientôt un grand renom : ce fut le temple de Juno Cœlestis. La déesse Céleste, comme on l'appelait alors, fut honorée par des cérémonies qui n'avaient rien d'a-

nalogue dans les rits italiques, mais qui se rapprochaient beaucoup des pratiques en usage dans l'Orient. L'empereur Héliogabale comprit aisément la transformation qui s'était opérée; sous le nom romain il distingua i'Astarté phénicienne , et lorsque , par un caprice bizarre, il voulut unir par mariage le dieu Baal et la Juno Cœlestis, il n'ignorait pas qu'il rapprochait ainsi deux divinités asiatiques qui appartenaient à une seule et même religion.

Ce n'était point seulement par le genre des hommages qu'ils rendaient à Junon Céleste que plusieurs habitants de Carthage décelaient leur origine phénicienne, mais encore par les sacrifices humains qu'ils faisaient à leurs anciens dieux. Dans la colonie romaine, le sang des hommes coula plus d'une fois en l'honneur de Baal et de Melcarth, et nous avons dit précédemment que, sous les empereurs , on fut obligé de faire des lois sévères pour arrêter ces terribles et sanglantes immolations.

A Carthage et dans le pays qui avoisinait cetteville, la langue punique ne cessa point d'être en usage, même à l'époque de la domination romaine.

Nous pourrions peut-être donner ce fait comme une preuve de la persistance de la race vaincue. Apulée nous apprend que, sous le règne d'Antonin , on parlait également à Carthage le punique et le latin; et longtemps encore après le siècle où vécurent An tonin et Apulée, on se servait, en Afrique, de la vieille langue des Phéniciens, si l'on en juge par le passage suivant que nous empruntons à l'un de nos plus savants et de nos plus illustres historiens. « Le premier ouvrage de saint Augustin contre les donatistes fut un cantique en rimes acrostiches, suivant l'ordre de l'alphabet, pour aider la mémoire. Saint Augustin le lit d'un style très-simple, et n'y observa point la mesure des Latins , de peur d'être obligé d'y mettre quelque mot hors de l'usage vulgaire, car il composa ce cantique pour l'instruction du bas peuple ; ce gai fait voir qu'encore que la langue punique

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fût encore en usage dans cette partie de l'Afrique, il y avait peu de gens qui n'entendissent le latin (*): »

Carthage chrétienne. — On ne saurait fixer d'une manière précise le temps où le christianisme pénétra pour la première fois dans l'Afrique carthaginoise. Nous savons seulement qu'à la fin du deuxième siècle de notre ère on comptait déjà dans cette province un grand nombre de chrétiens. C'était l'époque où vivait à Carthage un des plus illustres écrivains de l'Église, Tertullien. Cet homme qui, suivant l'expression de Fleury, avait un génie dur, sévère et violent, une grande chaleur d'imagination , composait dans cette ville , pour l'instruction ou la défense de ses frères en religion, les éloquents traités qui l'ont rendu à jamais célèbre.

Les édits de persécution atteignirent bientôt en Afrique les sectateurs des idées nouvelles. L'an 200 de notre ère, sous le règne de Septime Sévère, on amena douze chrétiens à Saturnin, proconsul de la province carthaginoise. Nous citerons ici les noms glorieux de ces douze premiers confesseurs de l'Église d'Afriquc.Sept hommes : Speratus, Narzal, Cittin , Veturius, Félix, Acyllin, Letantius; cinq femmes :

Januaria, Generosa, Vestina, Donata et Secunda, aimèrent mieux , par un sublime dévouement, perdre la vie que renoncer à leurs croyances. Ce fut vraisemblablement à l'occasion de ce martyre que Tertullien écrivit le plus célèbre de ses ouvrages, Y Apologétique. Mais le hardi défenseur des chrétiens ne put se faire entendre, et, au moment où circulait dans toutes les mains son éloquent plaidoyer, il vit, à Carthage, le supplice de Perpétue et de Félicité (**).

Au milieu du troisième siècle, Cyprien illustra l'Église de Carthage. C'é-

(*) Yoyez Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. xix.

(**) Nulle légende chrétienne n'égale en beauté le récit des longues souffrances de Perpétue et de Félicité. Voyez les Acta martyr um sincera.

tait un homme nourri dans les lettres et la philosophie, et qui lisait assidûment les ouvrages de Tertullien. Il consuma sa vie à ranimer par ses écrits le zèle de ceux qui partageaient ses croyances, et à combattre les ennemis de la religion chrétienne. Il avait échappé bien des fois aux ruses des persécuteurs et à la fureur du peuple qui ne cessait de crier : Cyprien aux lions ! lorsqu'il souffrit le martyre sous l'empereur Valérien.

Après les sanglantes persécutions de Dioclétien et de Galérius , la religion chrétienne triompha enfin dans toutes les parties de l'empire. Mais la lutte contre le polythéisme était à peine terminée, que l'Église fut agitée par des dissensions intestines et de grandes discordes. A Carthage, l'élection contestée de l'évêque Cécilien devint la cause d'un schisme. Les dissidents donatistes se multiplièrent bientôt dans toutes les parties de l'Afrique. Ce fut à l'occasion de ce schisme qu'on vit à alors à Carthage de nombreux conciles, et qu'un des Pères les plus illustres de l'Église, Augustin, évêque d'Hippone, soutint dans ses écrits de longues et célèbres controverses (*). La querelle entre les orthodoxes et les donatistes n'était point encore apaisée lorsque les Vandales passèrent en Afrique.

État florissant et splendeur de Carthage sous la domination romaine; arrivée des Vandales en Afrique. —Au commencement d* l'empire, Strabon disait déjà de Carthage : « Maintenant il n'existe point de ville en Libye qui soit plus peuplée; » et Pomponius Mêla, peu de temps après, la représentait comme une cité riche et florissante. Sous le règne d'Antonin, Apulée, en faisant une pompeuse description de Carthage , nous parle de sa nombreuse population, de la beauté de ses édifices , du luxe qui

(*) En ce qui concerne l'Église de Carthage et le schisme des donatistes, nous renvoyons, pour de plus amples détails, à la partie de cet ouvrage qui est consacrée à Y Afrique chrétienne.

fa

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éclatait de toutes parts dans son enceinte, et de la richesse de ses habitants. Hérodien prétend qu'à l'époque de Gordien elle ne cédait qu'à Rome seule, et qu'elle disputait le second rang à Alexandrie. Solin, qui écrivit, comme l'a démontré Saumaise, avant la translation de l'empire à Constante nople, nous dit : « Carthage est maintenant après Rome la seconde ville du monde. » Un géographe qui vécut sous l'empereur Constance vante la beauté de ses rues et de ses places , la sûreté de son port, et la magnificence du Forum décoré par le superbe portique des banquiers (*). A l'époque de Valentinien et de Gratien , Ausone ne met au-dessus d'elle que Rome et Constantinople.

Les nombreux témoignages que nous venons de citer, peuvent nous donner une haute idée de la splendeur de Carthage romaine. Cette ville , en effet, voyait circuler dans son enceinte une innombrable population. Elle était ornée de superbes édifices. Elle avait un cirque, un théâtre, un amphithéâtre, un gymnase, un prétoire, de beaux temples (**), des rues et des places bien alignées et un immense aqueduc.

Elle s'enrichissait par le commerce et l'industrie. Elle possédait des sculpteurs et des fondeurs habiles, et ses œuvres d'art étaient recherchées. Elle brillait aussi dans les sciences et dans les lettres; Apulée, sous le règne d'Antonin, se faisait gloire d'être sorti des écoles de Carthage ; et ce fut dans

eh

(*) Voyez M. Dureau de la Malle", Rela topographie de Carthage.

lercnes sur

(**) A partir de l'établissement du christianisme dans l'empire , on vit s'élever à Carthage plus de vingt églises ou monastères.

cette ville qu'écrivirent et parlèrent Tertullien et Cyprien , et que saint Augustin enseigna la rhétorique.

Pour compléter ce tableau, il nous suffira de donner ici une description de Carthage faite par Salvien, au moment même où l'empire était envahi de tous côtés par les nations barbares. «Je prendrai, dit-il, pour exemple Carthage, la première et presque la mère de toutes les villes d'Afrique, toujours la rivale de Rome, autrefois par ses armes et son courage, depuis, par sa grandeur et par sa magnificence; Carthage , la plus cruelle ennemie de Rome, et qui est pour ainsi dire la Rome de l'Afrique. Là se trouvent des établissements pour toutes les fonctions publiques, des écoles pour les arts libéraux , des académies pour les philosophes, enfin des gymnases de toute espèce pour l'éducation physique et intellectuelle; là se trouvent aussi les forces militaires et les chefs qui dirigent ces forces; là s'honore de résider le proconsul qui, tous les jours, rend la justice et dirige l'administration , proconsul quant au nom seulement , mais consul quant à la puissance; la résident enfin des administrateurs de toute espèce, dont les emplois diffèrent autant que les noms, qui surveillent, en quelque sorte, toutes les places et tous les carrefours , qui tiennent sous leurs mains presque toutes les parties de la ville et tous les membres de la population. »

Quand Salvien écrivait ces mots , dans un ouvrage célèbre, l'instant n'était pas éloigné où , franchissant le détroit de Gadès, les Vandales allaient se répandre en Afrique et faire de Carthage la capitale de leur empire.

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