PORT MILITAIRE OU COTHON
Le port militaire, connu sous le nom de Colliôn (**), n'avait pas d'autre entrée que celle du port marchand : il communiquait avec lui par un canal voûté, semblable à celui qui unissait l'un a l'autre les deux ports d'Alexandrie. Le Cothôn était moins étendu que le port marchand : il n'avait que quatre cents mètres de longueur sur trois cents de largeur, et- une île de cent cinquante mètres de diamètre en rétrécissait encore la surface. Voici , au reste, la description qu'en a donnée Appien : « Au milieu du port intérieur « s'élève une île; l'île et le port sont « bordés de vaste» quais, sur lesquels « sont bâties des loges ou cales qui « contiennent deux cent vingt vaisseaux « et des magasins de bois et d'agrès.
« En avant de chaque loge s'élèvent o deux colonnes ioniques; ainsi le port « et l'île présentent l'apparence de deux « portiques. C'est dans cette île qu'é- « tait placé le palais de l'amiral, qui, « de ce point, pouvait tout voir dans « l'arsenal. C'est de la qu'il faisait don- « ner le signal par la trompette , ou « ses ordres par la voix du héraut. En
(*) 20 mètres 6 décimètres. Le pied romain valait o'",2945.
(**) Servius , qui donne l'étymologie de ce mot , dit qu'il signifie un port creusé de main d'homme.
«effet, cette île était située près de « l'entrée qui communiquait avec le « port extérieur, et assez élevée pour « que l'amiral pût voir tout ce qui ar- « rivait par la mer, sans rjue les navi- « gateurs vissent ce qui était dans le * Cothôn. Les marchands , même en « entrant dans leur port, ne pouvaient «apercevoir l'intérieur de l'arsenal, « car il était entouré d'un double mur, « et il y avait des portes qui introdui- « saient les commerçants du premier « port dans la ville, sans passer pfr « le Cothôn.» Le même historien nous apprend quele second port n'était pas comme le premier, de forme elliptique, mais qu'il avait une partie circulaire du côté de la ville et, une partie rectangulaire du côté de la mer. C'est par ce dernier côté que les Carthaginois ouvrirent une nouvelle entrée, lorsque Scipion eut fermé celle du port marchand. Ils choisirent cet endroit, dit Appien , parce que la profondeur de l'eau et la violence des vagues qui s'y brisent n'auraient pas permis aux Romains d'y construire une seconde digue. Cette nouvelle entrée subsista après la destruction de Carthage, et lorsque cette ville se releva de ses ruines et devint une colonie romaine , elle n'eut plus d'autre port que le Cothôn , qui reçut plus tard le nom de Mandracuan.
Forum.— La placeoù se tenaient les assemblées du peuple était située près de Cothôn relie étaitde forme rectangulaire et entourée de maisons très-hautes. C'est Diodore qui nous a fourni ce détail, en racontant la conjuration de Bomilcar. Sur l'une des faces du Forum s'élevait le temple d'Apollon.
Curie. — Le lieu ordinaire des assemblées du sénat était voisin du Forum ; et peut-être était-ce une des salles du temple d'Apollon. Dans les circonstances importantes, le sénat se réunissait à Byrsa , dans le temple d'Esculape.
Principales rues de Carthage; noms de quatre de ces rues. — le Forum communiquait à la citadelle par trois rues de quatre ou cincj cents mètres de longueur. Ces rues étaient
-4L xvç -^ ^
CARTHAGE
bordées de maisons à six étages ; elles étaient assez étroites pour que, lors de la prise de ce quartier, les soldats romains pussent communiquer d'un côté à l'autre , en plaçant des planches et des solives sur les terrasses des maisons.
Lorsque Scipion fut maître de ces trois rues, il y fit mettre le feu ; puis, afin de se ménager une esplanade pour attaquer la citadelle , il entreprit de faire enlever tous les débris qui couvraient le terrain. L'armée romaine , composée de cent vingt mille hommes , y travailla jour et nuit; et le septième jour, lorsque les Carthaginois retranchés dans Byrsa demandèrent à capituler, elle n'avait encore enlevé qu'une partie des décombres. Ce fait , rapporté par Appien, suffit pour donner une idée du nombre et de la grandeur des édifices qui se trouvaient dans ce quartier. Les rues de Carthage étaient dallées. Servius, dans son commentaire, à propos de ce vers de Y Enéide,
«Miralur portas, strepitumque et slrata viarum,»
f>rétend que les Carthaginois furent es premiers qui imaginèrent de paver les rues.
On connaît les noms et la direction de quatre rues ; mais comme elles appartiennent à Carthage colonie romaine, et que rien ne prouve qu'elles aient existé avant la destruction de l'ancienne Carthage, nous nous contenterons de les nommer. Ce sont les rues à\Esmun ou Salus {via salutaria)', iïAstartê ou Cœlestis {via cœlestis); des Mappales {via mappaliensis); et enfin, la voie des tombeaux.
Position de la citadelle, ou Bybsa. — La citadelle, connue sous le nom de Byrsa, était située au nord du Forum et des ports , sur une colline de deux cents pieds de hauteur.
Elle avait vingt-deux stades de tour (*) , suivant Servius, et seulement deux milles romains (**) , s'il faut s'en rapporter au témoignage de Paul Orose.
Un double mur la séparait de la ville
(*) 3960 mètres.
(**) ^5 mètres.
basse et de Mégara ; son enceinte , du côté de l'ouest, se confondait avec l'enceinte générale de la ville. Le point le plus élevé de la colline était occupé parle temple d'Esmun-Esculape, le plus célèbre et le plus riche de Carthage. A côté se trouvait le palais dont la tradition attribuait la construction à Didon, et d'où, suivant Servius, on découvrait la mer et toute la ville.
C'est dans l'enceinte de la citadelle qu'étaient situés le temple d'Astarté et celui de Baal-Moloch , où l'on offrait des sacrifices humains.
Mégaba. — La nouvelle ville, ou Mégara (*), s'étendait au nord delà citadelle, jusqu'à la mer et aux premières pentes du cap Qamart. Ce quartier, le plus étendu de Carthage , était cependant le moins populeux. Il était rempli de jardins plantés d'arbres fruitiers, et séparés par des clôtures en pierres sèches et par des haies vives.
Un grand nombre de canaux profonds le coupaient dans tous les sens. Ils n'avaient sans doute été creusés que pour servir à l'irrigation des jardins et à la défense de la ville; car les eaux qui coulent sur le territoire de Carthage et dans toute cette partie du littoral de l'Afrique sont généralement saumatres et ne peuvent servir aux usages alimentaires. Le faubourg de Mégara était protégé, du côté de l'isthme, par l'enceinte générale de la ville , qui , comme nous le dirons, se prolongeait jusqu'à la mer. Il était entouré d'une simple muraille du côté de la mer et du cap Qamart ; un mur particulier le séparait de Byrsa et de l'ancienne ville.
Nécbopoles de Cabthage. — Le nord et l'est du faubourg de Mégara étaient consacrés à la sépulture des morts. On trouve encore, en cet endroit, de nombreux vestiges de tombeaux. Les Carthaginois ne brûlaient point leurs morts; ils les enterraient, suivant l'usage de tous les peuples de race sémitique.
(*) Ce nom, suivant Isidore de Séville, vient du mot punique Ma.oar , qui signifie nouvelle ville.
L'UNIVERS
Circonférence; population de Carthage. — Les murs de Carthage, suivant Strabon , présentaient un développement de trois cent soixante stades (*) dans toute leur étendue , et de soixante stades (**) dans la partie qui traverse l'isthme, du côté du continent. Les auteurs anciens sont loin d'être d'accord avec Strabon. Appien ne donne à l'isthme que vingt -cinq stades (***) de largeur , et Tite-Live , à Ja ville entière, seulement vingt -cinq milles romains (****) de circonférence.
Elle n'en avait que vingt (*****) suivant Paul Orose. On a cherché à expliquer ces contradictions en supposant que Strabon avait mesuré le développement des murailles , en ayant égard à toutes leurs sinuosités. Quoi qu'il en soit, en supposant môme que telle ait été l'idée de Strabon , la mesure qu'il nous donne de la circonférence de Carthage est évidemment exagérée, et l'état des lieux démontre qu'il faut s'en tenir à celles que nous trouvons dans Tite-Live et Appien. Strabon n'exagère pas moins la population de Carthage.
Elle était, suivant lui, de sept cent mille âmes au commencement de la troisième guerre punique. Cependant Appien nous apprend qu'après la prise de JMégara et du Cothôn , par Scipion Émilien , tous les habitants se retirèrent à Byrsa , et que , lors de la capitulation de la citadelle, il n'en sortit que cinquante mille individus, hommes et femmes. Ce nombre toutefois nous paraît beaucoup trop faible, et il ne faut peut-être pas prendre à la lettre l'assertion d'Appien, quand il nous dit que tous les habitants s'étaient réfugiés dans la citadelle. Un autre passage de cet auteur a fourni à M. Dureau de la Malle un moyen de calculer plus exactement la population de Carthage.
Lorsque Scipion , par ses lignes de circonvallation , eut intercepte toutes les communications des assiégés avec le
(*) (H 800 mètres.
(**) 10800 mètres.
(***) 45oo mètres.
(****) 368 1 1 mètres.
(*****) 39450 mètres.
continent , la famine commença à Se faire sentir parmi eux, et Asclrubal ne distribua plus de vivres qu'aux seuls combattants, qui étaient au nombre de trente mille. En évaluant à vingt mille le nombre de ceux qui avaient péri depuis le commencement de la guerre, et en supposant que les hommes en état de porter les armes formassent le cinquième de la population , on voit que celle de Carthage devait s'élever environ à deux cent cinquante mille âmes.
On peut supposer encore, avec beaucoup de vraisemblance, que, dès le commencement de la guerre , et lorsque la ville se vit menacée d'un siège , un grand nombre d'habitants la quittèrent pour aller chercher de nouvelles demeures.
Triple défense.-— Carthage, maîtresse de la Méditerranée parses flottes, protégée d'ailleurs du coté de la mer par la violence des vagues qui se brisent avec fureur contre les rochers, et rendent impossible toute tentative d'abordage , n'avait à craindre une attaque sérieuse que du côté de la terre. C'est aussi de ce côté qu'elle avait élevé ses meilleures fortifications. De l'extrémité septentrionale du lac de Tunis jusqu'au bord de la Sebka(*), s'étendait une triple défense. On voyait d'abord un fossé bordé d'une palissade, puis un premier mur en pierres, d'une élévation médiocre, et enfin un mur d'une hauteur considérable, protégé par un grand nombre de tours. Tous ces ouvrages suivaient les sinuosités des collines sur lesquelles la ville était assise , et faisaient de nombreux angles rentrants. Appien nous a laissé une description des hautes murailles qui formaient la partie principale de l'enceinte de Carthage. Voici cette description : « A partir du midi , vers «le continent, du côté de l'isthme, « où était placée Byrsa , régnait une
(*) La Scbka formait autrefois un golfe qui s'étendait jusqu'aux dernières pentes du cap Qamart. Comblée pou à peu par les alluvions de la Medjerclah , elle ne présente plus aujourd'hui qu'âne suite de laguues d'eau salée.
CARTHAGE
CARTHAGE
« triple défense. La hauteur des murs « était de trente coudées (*) , sans les '< créneaux et les tours, qui étaient dis- « tantesentreellesdedeuxplèthres(**), « et avaient chacune quatre étages, et « trente pieds (***) , depuis le sol jus- « qu'au fond du fossé. Les murs avaient «aussi deux étages; et, comme ils « étaient creux et couverts, le rez-de- « chaussée servait d'écurie pour trois « cents éléphants , et de magasin pour « tout ce qui était destiné à leur nour- « riture. Le premier étage contenait « quatre mille chevaux, avec le four- "- rage et l'orge suffisants pour les «nourrir; et, de plus, des casernes « pour vingt-quatre mille soldats. Telles « étaient les ressources pour la guerre, « que les murs seuls contenaient dans « leur intérieur. » Toutes ces constructions , suivant Paul Orose, étaient formées de pierres détaille. Les ruines n'ont pas tellement disparu, qu'on ne puisse encore suivre la trace des murs dans la plus grande partie de leur étendue.
Quais. — Le rivage de la mer, près du Cothôn, était horde de larges quais où les marchands déposaient leurs denrées. Ces quais étaient en dehors de l'enceinte de la ville. Les Carthaginois, pendant le siège, y construisirent un ouvrage avancé, à égale distance du rempart et de la mer, afin que, si l'ennemi venait à s'emparer de ce quai , il ne pût lui servir d'esplanade ou de place d'armes pour attaquer la ville. Cette précaution fut inutile; on sait , en effet , que c'est précisément de ce côté que Scipion dirigea sa dernière attaquer, dont le résultat fut la prise du Cothôn et de toute la ville basse.
Les autres parties de la presqu'île n'étaient point garnies de quais. Elles étaient inabordables à cause des écueils et des bas-fonds qui en défendaient l'approche.
(*) 1 3 mètres 5 décimètres, la coudée valant om,45.
(**) 6o mètres. Leplèthre valait roo pieds grecs.
(***) 9 mètres. Le pied grec valait om,3o. 10e Livraison. (Carthage.)
Portes. — Parmi les portes de Carthage, nous en connaissons cinq, dont la position nous est indiquée par des textes formels ; ce sont celle de Mêgara, dont s'empara Scipion, lors de la prise de ce faubourg; celle qui est désignée par Appien sous le nom de porte à'Utique; celle de Theveste , qu'une inscription nous fait connaître; celle de Furnos, dont parle Victor de Vite ; et enfin celle qui conduisait à Thapsus , et par laquelle Annibal s'enfuit, lorsque des envoyés romains vinrent à Carthage pour demander qu'il leur fiit livré. Cette dernière porte devait se trouver près de la Taenia et de la partie faible des murs.
Places publiques. — Nous avons parlé du Forum et de son emplacement entre les ports et la citadelle.
Dans le récit de l'attaque dirigée par le consul Censorinus contre la partie faible des murailles, Appien nous apprend que , près de là , au point de jonction de la Taenia et de la presqu'île , se trouvait une seconde place. Elle était, comme le Forum, environnée de hautes maisons. Victor de Vite nous fait connaître une troisième place, à laquelle il donne le nom de place neuve , Platea nova; celle-ci était ornée de gradins, et située au centre de la ville.
Temple d'Astarté. — Nous avons dit que le temple d'Astarté était compris dans l'enceinte de la citadelle. Cet édifice était situé sur une colline, au nord de celle où s'élevait le temple d'Esmun-Esculape. Un immense liiéron lui servait d'avenue. Cette cour, qui n'avait pas moins de deux milles romains (*) de longueur, était revêtue de larges dalles en pierre , ornée de mosaïques, de belles colonnes, et environnée de tous les temples des divinités inférieures. Parmi ces temples secondaires, on distinguait celui d'Élisa ou Didon. Le temple d'Astarté, relevé par les Romains avec une grande magnificence, reçut sous les premiers empereurs de 'nombreuses et riches offrandes. Son principal ornement était
(*) 2945 mètres.
L'UMVERS.
un voile ou péplos d'une grande beauté.
Temple de Baal-Moloch ou Saturne. — Ce temple était situé entre ceux d'Astarté et d'Esmun-Esculape , et donnait son nom à un quartier de la ville (viens sente). Saint Augustin nous apprend que le dieu Baal-Moloch inspirait aux Carthaginois une terreur religieuse si profonde , qu'osant à peine prononcer son nom , ils se contentaient de le désigner par l'épithète d'ancien (senex). «La statue de ce « dieu , suivant Diodore , était d'airain ; <i elle avait les bras pendants ; ses « mains, dont la paume était en dessus, « étaient inclinées vers la terre, afin « que les enfants qu'on y plaçait « tombassent immédiatement dans'un « gouffre plein de feu. »
"Le temple de Baal-Moloch contenait les archives de la république. Le roi Hannon y avait déposé la relation de son voyage.
Temple d'Apollon; statue colossale de ce dieu. — Nous avons déjà dit que sur l'une des faces du Forum s'élevait le temple d'Apollon.
Cet édifice, qui, selon M. Bureau de la Malle, échappa à la ruine de Carthage, et, plus tard, fut consacré au culte chrétien , sous le nom de Basilica perpétua restituta, était orné, lors de la prise de la ville par Scipion Émilien , d'une statue colossale revêtue de lames d'or. Le lendemain de la prise du Cothôn, des soldats pénétrèrent dans le temple, s'emparèrent de ces lames d'or, et se les partagèrent. La statue fût emportée à Rome, où elle fut placée près du grand cirque, à côté de la statue en bronze de Titus Quinctius Flamininus. Elle portait le nom de grand Apollon de Carthage, et subsistait encore au temps de Plutarque.
Temples de Melcaeth- Héraclès, DE CÉRÈS ET DE PrOSERPINE.
— Comme nous l'avons dit plus haut, les Carthaginois transportèrent dans leurs colonies le culte de Melcarth, qui était le génie tutélaire de toutes les villes d'origine phénicienne. Nous nout croyons fondés à penser qu'il y
avait à Carthage un tempie élevé en l'honneur de Melcarth, quoique les auteurs anciens n'aient jamais mentionné cet édifice.
Les Carthaginois empruntèrent aux Grecs le culte de Cérès et de Proserpine. Diodore de Sicile , qui parle longuement des statues et des prêtres de ces deux déesses, ne nous donne aucun renseignement sur l'emplacement des temples qui furent consacrés à ces divinités étrangères.
Il nous est impossible aussi de déterminer l'endroit où se trouvaient les deux temples que, suivant le même historien , les Carthaginois s'obligèrent à élever la première année de la quatrevingt-cinquième olympiade, pour y déposer le traité-qu'ils avaient conclu avec Gélon.
Citernes purliques; gymnase; théâtre. — Outre les citernes particulières, dont chaque maison devait être pourvue, dans un pays où les puits ne fournissent que de l'eau saumàtre, Carthage possédait encore plusieurs citernes publiques, dont les ruines, grâce à leur situation souterraine et à la solidité des constructions, sont à peu près tout ce qui a survécu de la ville phénicienne. La plus considérable de ces citernes était située au nord-ouest «le Byrsa , à l'extrémité et dans l'enceinte même de la citadelle.
Le village moderne de Malqa est construit sur ses ruines. « On y voit encore, dit le voyageur Shaw, un ensemble de vingt réservoirs contigus, dont chacun avait cent pieds de long sur trente de large. » Le P. Caroni, qui a fait à Tunis un long séjour, donne à ces réservoirs les mêmes dimensions.
Au treizième siècle, ce monument était encore presque intact; voici la description qu'en a faite Édrisi , géographe arabe de cette époque , qui était né en Afriqne , et dont on s'accorde à reconnaître la véracité et l'exactitude.
«Parmi les curiosités de Carthage, «dit -il, sont les citernes, dont le « nombre s'élève à vingt-quatre , sur « une seule ligne. La longueur de cha- « cune d'elles est de cent trente pas , « et la largeur de vingt-six. Elles sont
CARTHAGE
« surmontées de coupoles ; et , dans les « intervalles qui les séparent les unes « des autres , sont des ouvertures et « des conduits pratiqués pour le pas- « sage des eaux. Le tout est dis- « posé géométriquement avec beaucoup « d'art. » Lorsque l'empereur Adrien voulut conduire dans l'intérieur de Carthage les eaux de la source deSchoukar, pour mettre cette ville à l'abri des longues sécheresses, la citerne de Malqa changea de destination; elle devint le réservoir du grand aqueduc dont nous allons parler. Sa position au centre de la ville la rendait propre à cet usage.
Les autres grandes citernes publiques étaient situées près de la mer, à l'est de Byrsa. Leurs ruines sont parfaitement conservées. Elles or t, suivant le père Caroni, plus de cent quarante pieds de longueur, sur cinquante de largeur et trente de hauteur. Les murs oni cinq pieds d'épaisseur et sont flanques de six tours , aux angles et au milieu. Nous empruntons à un écrivain du onzième siècle, Abou-Obaïd-Bekri , un passage, où l'on trouve, avec la description de ces citernes, celle de deux autres édifices qui méritent aussi de fixer l'attention ; nous voulons parler du gymnase et du théâtre. «. On voit « à Carthage, dit l'auteur arabe, un « palais appelé Moallakah, qui se dis- « tingue par une étendue et une élé- « vation prodigieuses. Il est composé « de galeries voûtées qui forment plu- « sieurs étages, et il domine la mer.
« Du côté de l'occident s'élève un autre « monument appelé le Théâtre. Il est « percé d'un grand nombre de portes « et de fenêtres, et s'élève également « par étages; sur chacune des portes « s'élèvent des figures d'animaux et « des représentations de toute espèce « de professions. L'édifice appelé Hou- « mas ( lisez Djoumnas ) se compose « également de plusieurs étages; il est « orné de piliers de marbre de forme « carrée, dont la grosseur et la hau- « teur présentent des dimensions pro- « digieuses. Sur le chapiteau d'une de « ces colonnes on voit douze hommes « assis autour d'une table. Près de là
« commencent de vastes réservoirs ap- « pelés citernes des diables, encore « remplis d'une eau fort ancienne, qui « existe là depuis une époque inccfn- « nue. » M. Dureau de la Malle pense que les citernes des diables et l'édifice appelé Moallakah par Bekri sont le même monument, et qu'ils ne diffèrent pas de celui dont les ruines ont été mesurées par le père Caroni.
Les deux grandes citernes dont nous venons de parler sont évidemment de construction punique; tout le prouve:
la nature des matériaux qui y sont employés, les détails de leur architecture, et l'usage généralement répandu chez les peuples de race sémitique, de n'employer que l'eau des pluies aux usages alimentaires. En effet, il existait de grandes citernes à Utique, qui était, comme Carthage, une colonie phénicienne. Tyr et Jérusalem qui, par leur position au pied des montagnes, pouvaient se procurer avec tant de facilité des eaux de source , n'employèrent cependant pour leurs usages que des eaux de pluie. Au moins pouvonsnous dire qu'il en fut ainsi jusqu'à l'époque où pénétrèrent en Syrie les mœurs grecques et romaines.
Virgile attribue à Didon la construction du théâtre de Carthage. Toutefois, nous ne pensons pas que la fondation de cet édifice remonte à une époque aussi ancienne (*). Tout nous porte à croire que le théâtre, comme Je gymnase, n'appartinrent pas à la ville punique, mais bien à la colonie romaine. Suivant la conjecture de M. Dureau de la Malle, Carthage, reconstruite et embellie par Auguste, devait ces deux édifices à la munificence de cet empereur.
Amphithéâtre. — Nous ne pouvons nous dispenser de faire ici men-
(*) Nous citons ici les vers de Virgile. Ces vers ne prouvent pas assurément l'origine phénicienne du théâtre, mais ils donnent du moins une haute idée de la grandeur de ce monument
Hic alta Theatri Fundamenta locant alii, iminanesque columnai Bupibus excidunt, scenis deeora alta futuris.
iEneid. I, 43i.
L'UNIVERS
tion de cet édifice, qui, selon toute apparence, appartient, comme les deux précédents , à l'époque romaine, mais dont les ruines sont au nombre des plus importantes de Carthage. Voici la description qu'en a donnée le géographe arabe dont nous avons déjà invoqué le témoignage à propos des citernes de Malqa : « Cet édifice est de forme « circulaire et se compose d'environ « cinquante arcades subsistantes. Cha- '< cune d'elles embrasse un espace d'en- « viron vingt-trois pieds, ce qui fait « onze cent cinquante pieds pour la « circonférence totale. Au-dessus de «des arcades, s'élèvent cinq autres « rangs d'arcades de même forme et de « même dimension. Au sommet de « chaque arcade est un cintre où se « voient diverses figures et représentations curieuses d'hommes, d'ani- « maux et de navires sculptés avec un « art infini. En général, on peut dire " que les autres et les plus beaux édi- « fices en ce genre ne sont rien en « comparaison de celui-ci. » Tel était encore, au treizième siècle de notre ère, l'état de conservation de l'amphithéâtre de Carthage. « Il ne se recon- « naît maintenant, dit M. Falbe, que « par l'excavation intérieure, qui a en- « viron deux cent quarante pieds dans « la plus grande longueur de l'el- « lipse. La profondeur, qui n'est pas « moindre de quinze pieds, au-dessous « du chemin , montre jusqu'à quel point « sont accumulées les ruines de Car- « thage. »
Cirque. — M. Falbe a reconnu au sud-ouest de la colline de Byrsa, à peu de distance de la triple défense, les ruines d'un cirque, avec sa spina et ses carceres. Nous savons, en effet,
f>ar saint Augustin , que , de son temps , es Carthaginois étaient passionnés pour les jeux du cirque. En outre, nous lisons dans Procope, que sous le règne de Justinien, il y eut une révolte de soldats dans le cirque de Carthage.
Thermes. — Nous savons par Valère Maxime qu'il existait à Carthage des bains réservés aux sénateurs, et où les hommes du peuple n'étaient point admis. C'est là l'unique rensei-
gnement que nous possédions sur les bains de la ville punique. En ce qui concerne Carthage romaine, les documents abondent. Sous les empereurs, il y eut dans cette ville un grand nombre de thermes. Nous citerons, parmi les principaux établissements de ce genre, les thermes de Maximien (Maximianœ) , ceux de Gargiïius {Gargilianae), où se tint, en 41 1 , le synode qui condamna le schisme des donatistes; enfin ceux de Théodora (Theoclorianœ), que les habitants de Carthage durent à la munificence de Justinien.
Aqueduc d'Adrien. — En parlant des citernes publiques, nous avons dit que celle de Malqa devint, sous la domination romaine, le réservoir ou le château d'eau d'un immense aqueduc.
Ce monument, bien que d'une époque postérieure à la prise de Carthage, doit cependant obtenir ici une courte mention , parce que d'abord il explique la conservation d'un important ouvrage punique, qui ne fit que changer de destination, et aussi parce que ses ruines sont les plus belles et les plus imposantes que l'on voie à Carthage.
On en jugera par cette description qui est empruntée à l'ouvrage de Shaw : « On voit jusqu'à Zow-Wann « etZung-Gar, à cinquante milles pour « le moins dans les terres, des vesti- « ges du grand aqueduc qui fournissait « l'eau à Carthage. Cet ouvrage avait « coûté beaucoup de peine et d'argent, « et la partie qui allait le long de la « péninsule était fort belle et revêtue « de pierres de taille. On voit encore à «Ariana, petit village à deux lieues « au nord de Tunis, plusieurs arches « qui sont entières, et que j'ai trou- « vées , en les mesurant, avoir soixante « et dix pieds de haut. Les pilastres « qui les soutenaient avaient seize pieds « en carré. Au-dessus de ces arcades, « est le canal par lequel les eaux pas- « saient. 11 est voûté par-dessus et re- « vêtu d'un bon ciment. Une personne a de taille médiocre pourrait y marcher « sans se courber. L'eau y montait, à «ce qu'il paraît, par les marques « qu'elle a laissées , à près de trois « pieds. Il y avait des temples à Zow-
« Wann et à Zung-Gar, au-dessus des « sources qui fournissaient d'eau l'a- « queduc. »
Prisons; palais proconsulaire.
— Lorsque Cartilage romaine fut devenue la capitale de Ja province d'Afrique, les proconsuls établirent leur demeure sur la colline de Byrsa. Les rois vandales, maîtres de Carthage, choisirent pour habitation le palais proconsulaire. L'historien Procope nous apprend que les prisons étaient situées au-dessous de ce palais, et que, de leurs soupiraux, on pouvait apercevoir la mer et les vaisseaux qui s'avançaient vers le port. M. Falbe a reconnu, sur la colline où était située Byrsa, à une hauteur de cent quatre-vingt-huit pieds au-dessus de la mer, des voûtes de vingt à trente pieds de largeur, dont la construction lui a paru plus ancienne que celle des édifices dont les débris se voient encore au-dessus. Ces voûtes sont, à n'en pas douter, de construction punique. A l'époque de la domination romaine, elles devinrent les prisons que l'on remarquait au-dessous du palais proconsulaire.
Nous avons essayé de donner ici , d'après les auteurs anciens et modernes, la description de l'ancienne Car*»
thage. Cette description demandait peut-être déplus longs développements.
Toutefois, nous croyons avoir présenté, dans le court résumé qui précède, les principaux renseignements qui ont été rassemblés jusqu'à ce jour sur la topographie et les édifices de cette ville célèbre.