‹ Afrique. Tableau generalChapitre 165 sur 232 · MASSINISSA LUI ENVOIE DU POISON · texte numérisé non relu

MASSINISSA LUI ENVOIE DU POISON

— Lélius avait fortement blâmé Massinissa de ce qu'il avait fait, et avait été sur le point d'enlever Sophonisbe, pour la réunir aux autres prisonniers.

Massinissa le supplia de la lui laisser, et Lélius consentit à s'en rapporter au jugement de Scipion. Celui-ci ordonna hautement que Sophonisbe, femme de Syphax, lui fût remise.

Rien ne fait mieux comprendre la hauteur romaine à l'égard de quiconque prétendait avoir une volonté contraire à celle de Rome, que la manière dont Scipion contraignit Massinissa à sacrifier cette femme qu'il voulait sauver. Tite-Live, qui dans ses admirables narrations n'a pas toujours exactement représenté le caractère des faits ni des personnages, représente Scipion inquiet des dispositions de Massinissa, et tâchant de le ramener par des paroles pleines de douceur et de ménagements, où il mêle à des raisons politiques des conseils relatifs au mépris des passions et à l'empire sur soimême. C'est une leçon de morale qu'il invente, et non un fait qu'il rapporte. Scipion pouvait parler en maître , et il ne manque pas de le faire. Appien, moins élégant et moins habile que Tite-Live, est beaucoup plus près de la vérité, et son récit est plus frappant. Il dit que Massinissa ayant entrepris de toucher Scipion à l'égard de Sophonisbe, commençait à lui raconter toute l'infortune de cette femme, lorsque Scipion l'interrompit durement par ces mots : « Vous ne devez « pas priver Rome de ses dépouilles :

« il faut tout mettre en commun.

« Vous demanderez ensuite , et on « vous accordera si vous savez obtenir. » Massinissa se tut, et parut se résigner. Accompagné de quelques soldats romains, il partit comme pour livrer Sophonisbe. Mais ayant pris les devants, il la vit en secret et lui donna du poison , en lui disant : « Prenez « ceci , ou devenez l'esclave des Ro- « mains. » Il n'ajouta rien de plus, et remonta sur son cheval le cœur déchiré. Sophonisbe montra la coupe à sa nourrice, et, s'abstenant de toute

plainte pour mourir avec dignité , avala le funeste breuvage. Alors les Romains survinrent; Massinissa n'eut qu'un cadavre à leur montrer. Il fit à Sophonisbe de royales funérailles, et retourna près de Scipion. Telle était l'humiliation d'un roi puissant et dévoué en présence de ces fiers républicains.

Page 1