FIN DE SYPHAX ; VERMINA SE MAIN- TIENT DANS UNE PARTIE DES ÉTATS
de son père (200 avant notre ère).
— Lélius avait été chargé par Scipion de conduire à Rome Syphax et les prisonniers numides lesplus importants : la vue de tous ces captifs causa parmi le peuple une grande allé-
L'UNIVERS
gresse. Le sénat délibéra sur le sort de Syphax, et on décida qu'il serait enfermé à Albe, qui devint dès lors la prison ordinaire des rois vaincus. Syphax ne tarda pas à y mourir de tristesse et d'ennui (*). Vermina, après avoir partagé la défaite d'Annibal à Zama, leva encore une armée pour la conduire à Carthage, que Scipion menaçait d'un siège. La cavalerie romaine f'ayant enveloppé, lui prit et lui tua plus de quinze mille hommes. Vermina s'échappa au milieu du tumulte, avec un petit nombre des siens, et se retira dans les provinces les plus reculées et les plus barbares du royaume de son père. Mais il n'y avait pas de sûreté pour lui s'il ne désarmait le courroux des Romains. Il envoya une ambassade à Rome, pour rejeter sur les Carthaginois tout le tort de sa conduite a l'égard de la république. Il promettait d'imiter Massinissa dans son zèle et son attachement au peuple romain, si, comme lui, il parvenait à être traité en allié et en ami. Le sénat répondit que le titre d'allié était un honneur qu'il n'accordait qu'à ceux .qui avaient rendu de grands services; qu'avant de demander d'être traité en ami , Vermina devait se contenter d'obtenir la paix; que les envoyés de la république allaient passer en Afrique, et qu'ils lui signifieraient les conditions auxquelles on consentait à traiter avec lui. Quand Vermina sut que l'ambassade romaine se dirigeait vers ses États, il s'empressa d'aller au devant d'elle jusqu'à ses frontières. Il se soumit sans réclamer à toutes les conditions qu'on voulut bien lui prescrire, disant que toute paix avec les Romains lui paraîtrait juste et avan»
tageuse. La paix lui fut donc accordée et imposée d'autorité, et il reçut l'ordre d'envoyer des députés à Rome pour en recevoir la ratification (200).
Ainsi, à la fin de la seconde guerre
(*) Syphax mourut au moment où il quittait Albe pour paraître au triomphe de Scipion l'Africain. Les Romains lui firent des funérailles convenables. Tous les prisonniers numides obtinrent leur liberté.
punique, toute la Numidie était tombée sous l'ascendant des Romains :
ceux - ci ne possédaient pas encore un pouce de terre en Afrique , mais déjà tout y dépendait de leur volonté. Cependant la famille de Syphax n'oublia jamais que Rome était la cause de son abaissement, et eut toujours plus d'inclination pour Carthage.
Lorsque Caton le Censeur voulut prouver au sénat qu'il fallait détruire Carthage, il donna, comme une des preuves qu'elle redevenait à craindre, les secours considérables qu'Archobarzane, petit-fils de Syphax, avait armés pour la soutenir contre Massinissa.
CONDUITE DE MASSINISSA A l'É- G ARD DE CARTHAGE ET DE ROME, DE- PUIS LA FIN DE LA SECONDE GUERRE PUNIQUE JUSQU'A SA MORT (de 200 à
148 avant notre ère).— Le plus grand malheur de Carthage, après celui d'avoir eu Rome pour rivale, fut d'être inquiétée continuellement pendant un demi-siècle par l'ambition de Massinissa. Les Romains laissèrent à sa haine le soin d'empêcher Carthage de se relever ; ils lui permirent de lui enlever ses jiieilleures provinces, de la dégarnir de tous côtés, d'anéantir ses dernières ressources; et quand ils le jugèrent a propos, ils lai arrachèrent sa proie, et ruinèrent cette malheureuse ville de fond en comble. Pour tous les événements de cette lutte de Massinissa avec la république phénicienne, nous renvoyons à l'histoire même de Carthage, où les envahissements du roi numide et l'inique intervention des Romains sont complètement racontés {*). Ainsi , nous n'ajouterons rien à ce qui a été dit déjà sur les agressions successives par lesquelles Massinissa se rendit maître de la province appelée Emporta, du territoire des grandes plaines , de la province de Tysca, enfin de la ville d'Oroscope; ni sur la guerre provoquée par cette dernière usurpation , dans laquelle Massinissa, combattant avec toute l'ardeur de la jeunesse, extermina l'armée carthaginoise. Rome n'avait rien à
(*) Carthage, deuxième partie, p. 101.
craindre en Italie, tandis que Carthage avait en Afrique, tout autour de ses frontières, un ennemi puissant et habile qui la détestait. Sa ruine était inévitable. Dans le reste de sa longue carrière, le roi numide conserva toujours l'amitié des Romains par son empressement à les servir. Quand ceux-ci firent la guerre à la Macé- - doine, il leur fournit un corps de mille cavaliers , autant de fantassins et trente-deux éléphants, et nomma son fils Misagènes pour commander ces renforts. Il leur envoya, à différentes reprises, des quantités considérables de grains; et, comme Carthage en faisait autant pour désarmer le sénat, il en résulta que l'Afrique commença dès lors à suppléer à l'insuffisance4 de la production agricole en Italie, et à nourrir le peuple-roi. La conduite de Massinissa à l'égard des deux républiques était habilement calculée dans l'intérêt de sa grandeur. Si Rome conservait sa puissance, Massinissa jouissait toujours du bénéfice de son alliance; si quelque roi de l'Orient avait fini par l'abaisser, le Numide n'avait plus qu'à mettre la main sur Carthage, qu'il affaiblissait tous les jours, et à se proclamer souverain de toute l'Afrique. Il paraissait bien, à l'acharnement de Massinissa à poursuivre Carthage, que ce prince travaillait pour lui-même; et c'était la seule crainte du sénat qu'il n'en finît que trop tôt avec elle, etqu'il ne lui portât le dernier coup. Aussi cette défiance, que les Romains avaient conçue de leur allié, devint presque la seule défense de Carthage, et prolongea quelque temps son existence. Car si le sénat lâchait Massinissa contré elle , il le retenait aussi. Massinissa sentait sa dépendance, et* à mesure qu'il devenait plus puissant, il en souffrait davantage. Quand les Romains se décidèrent à achever Carthage et déclarèrent la troisième guerre punique, le roi deNumidie ne put dissimuler le mécontentement que lui causa le procédé de Rome. Il vit avec douleur qu'il n'avait été que l'instrument du sénat; que le résultat de ses efforts n'était pas pour lui. Aussi, lorsque
les consuls Censorinuset Manilius vinrent lui demander des secours, il répondit sèchement qu'il leur fournirait des troupes dès qu'ils en auraient besoin. Mais s'il avait persévéré, les Romains n'auraient-ils pas eu le droit de l'accuser d'ingratitude? Rome avait fait sa grandeur, à condition qu'il se consacrerait tout entier à son service.
Et qui pouvait songer à se pourvoir en présence de ce peuple envahisseur qui, depuis longtemps, se sentait appelée tout asservir? Aussi, cette irritation de Massinissa ne fut qu'un moment d'erreur dont il revint bientôt.
D'ailleurs, quels que fussent les désirs et les projets de Massinissa, il ne sentait plus en lui la force nécessaire pour rien entreprendre et rien réaliser davantage. Si son âme conservait son énergie et son ambition , son corps, si longtemps robuste et infatigable, était enfin brisé par l'âge, et la vie allait l'abandonner.
DERNIÈRES DISPOSITIONS DE MAS- SINISSA. ; SA MORT ; SCIPION ÉMILIEN, MANDÉ PAR LUI, VIENT REGLER LES AFFAIRES DE LA NUMIDIE (148 avant
notre ère). — Alors, renonçant à tous les plans qu'il avait formés, 'il ne songea plus qu'à préparer un avenir paisible à ses enfants. Sentant sa fin prochaine, il fit prier Scipion Émilien, qui n'était alors que tribun dans l'armée romaine, de se rendre auprès de lui. Ses anciennes relations d'amitié avec la famille des Scipions, la haute réputation que le jeune Émilien avait déjà acquise, le déterminèrent à lui confier le soin de partager ses États entre ses fils, pour les placer sous un patronage puissant. Il voulait leur assurer un appui à Rome, et un médiateur qui préviendrait leurs propres dissensions. Mais, prévoyant qu'il allait mourir avant l'arrivée d'Émilien, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit « qu'il laissait à Scipion le pouvoir suprême de disposer de ses biens et de partager son royaume entre ses fils; qu'il voulait que tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté rigoureusement comme si lui-même l'avait arrêté par son testament. » Il termina en
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conseillant à ses fils de cultiver constamment l'amitié des Romains, de ne point contracter de nouvelles alliances, de placer toute leur confiance et toute leur force dans la protection du sénat. Quelques instants après, il expira , âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, l'an 148 avant l'ère chrétienne.
II avait confié son anneau à l'aîné de ses fils , Micipsa. Il laissa quarantequatre enfants de diverses femmes; mais trois seulement furent considérés comme ses héritiers légitimes, savoir : Micipsa, Gulussa et Manastabal.
A peine Massinissa avait-il rendu l'esprit, que Scipion Émilien arriva à Cirta. Il fit le partage du gouvernement et des États de la Numidie entre les trois fils légitimes , en assurant aussi le sort de leurs frères. Micipsa eut Cirta, la capitale, et l'autorité principale. Gulussa , prince habile et belliqueux, eut le commandement de l'armée et la direction de tout ce qui avait rapport à la guerre. Manastabal, le plus jeune des trois, fut chargé de présider aux jugements, à tout ce qui était de la justice. Les immenses trésors de leur père leur furent laissés en commun, et ils eurent tous trois le titre de roi. Quand touf fut réglé, Scipion repartit de Cirta , emmenant avec lui un corps de troupes numides, sous la conduite de Gulussa, pour renforcer l'armée romaine, occupée alors au siège de Carthage. On peut remarquer avec quelle adresse Scipion s'acquitta de la tache difficile que Massinissa lui avait léguée : en disséminant l'autorité entre les trois frères, il les rendait plus dépendants de Rome, et établissait un équilibre par lequel ces trois rois se retenaient les uns les autres. Ainsi la mort de Massinissa était, comme sa vie tout entière , un événement favorable à la fortune des Romains. Carthage allait périr, et la Numidie, loin d'inspirer des craintes, était plus dépendante que jamais.
QUELQUES PARTICULARITÉS SUR MASSINISSA ; SES EFFORTS POUR CI- VILISER SON PEUPLE ; SES HABITU- DES DE Y1E ; SA TEMPÉRANCE ; SA
vigueur , etc. — Peu de rois barbares
occupent dans l'histoire romaine une place aussi considérable que Massinissa. La longue durée de son règne contribua beaucoup à changer l'état social de la Numidie. Dans plusieurs contrées de son vaste empire, ce prince s'attacha à fixer les habitants au sol , à leur faire abandonner les habitudes de la vie errante , en leur enseignant à tirer parti de la fertilité de leur territoire, et à se livrer à l'agriculture. Il s'efforça surtout de discipliner ses soldats, cle les façonner à la tactique romaine, de réprimer en eux l'instinct du brigandage. Lui-même donna plus d'une fois l'exemple du respect dû à la propriété, principalement à l'égard des dieux. Valere Maxime nous apprend que ses vaisseaux ayant fait une descente dans l'île de Malte, les soldats qui les montaient pillèrent un temple consacré à Junon , et y enlevèrent une grande quantité d'ivoire, que le chef de l'expédition vint offrir au roi. Massinissa, regardant ce présent comme sacrilège , rendit tout cet ivoire aux prêtres du temple, et fit graver en caractères numides, sur quelques-unes des pièces renvoyées par son ordre , qu'il avait restitué ces objets par respect pour la déesse à laquelle on les avait consacrés. Ce fait nous atteste de plus que les Numides avaient un alphabet qui leur était particulier. Les relations de ce prince avec les Scipions , les Romains les plus élégants et les plus policés de leur temps , lui firent connaître les raffinements de la civilisation grecque; et Athénée nous apprend qu'il avait des musiciens grecs a ses repas. Le second de ses fils, Manastabal , connaissait parfaitement la langue grecque. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans Massinissa , c'est que tout en comprenant les avantages de la civilisation , et en s'efforçant de la répandre autour de lui et parmi ses sujets , il ne changea rien pour lui-même aux coutumes de ses pères , ni aux habitudes de l'éducation rude et forte qui avait été celle de son enfance. Pendant que les étrangers qu'il admettait à sa table étaient servis dans de la vaisselle d'or, et qu'on
NUMIDIE ET MAURITANIE
étalait à leurs yeux des vases précieux par la matière et le travail, le roi mangeait dans de la vaisselle de terre. Il se contentait des aliments les plus simples. Plutarque, d'après Polybe , raconte que, le lendemain d'une grande victoire sur les Carthaginois , on l'avait trouvé, devant sa tente, faisant son repas d'un morceau de pain bis. Pendant toute sa vie il s'exerça au travail et à la fatigue : selon Polybe, il se tenait souvent debout au même endroit depuis le matin jusqu'au soir , sans se donner le moindre mouvement; et d'autres fois il demeurait assis durant le même espace de temps. Sa force et son agilité, entretenues par ce genre de vie, étaient extrêmes. Il était le meilleur cavalier de toute la Numidie, et restait à cheval plusieurs jours et plusieurs nuits de suite. Il conserva cette vigueur jusque dans sa vieillesse la plus avancée, et à l'âge de quatrevingt-dix ans on le voyait encore, tête nue, monter seul surdon cheval sans selle, et s'y tenir un jour tout entier. Sa constitution se conserva si robuste jusqu'à la fin , que le dernier de ses fils, nomméStembal, n'avaitquequatre ans quand il mourut. Il dirigea luimême la guerre qu'il fit aux Carthaginois deux ans avant sa mort, et s'y montra aussi actif, aussi infatigable que soixante-dix ans auparavant quand il commença à lutter contre Syphax et à combattre les Romains en Espagne.
Tel fut Massinissa , habile guerrier , bon politique, attaché aux Romains sans bassesse, d'un caractère fier et généreux , exempt de ces crimes odieux si communs dans la vie des rois barbares, et par là même placé au-dessus de Jugurtha, le seul de sa race qui puisse lui être opposé. Il fut le héros de la Numidie.