REGNE DE MICIPSA; LA FAMILLE DU ROI ; JEUNESSE DE JUGURTHA
à 119 avant notre ère) (*).— Massinissa en mourant (148) avait légué à ses fils l'amitié si précieuse des Romains, et
(*) M. Yanoski nous a communiqué des notes qui nous ont considérablement aidé pour toute l'Histoire de Jugurtha.
ses vastes Etats, que, deux années plus tard , la prise de Carthage devait encore agrandir. Scipion Emilien , à la fin du long siège qui allait avoir pour issue l'entière destruction de la rivale de Rome , trouva dans les fils du vieux roi , et surtout en la personne de Gulussa , d'utiles et dévoués auxiliaires (*). Après l'anéantissement de Carthage, les vainqueurs, distraits à l'orient et à l'occident par des guerres importantes, ne songèrent point à étendre leurs conquêtes en Afrique.
Se bornant à occuper et à placer sous leur surveillance immédiate la province qui avoisinait la ville détruite, ils laissèrent en Afrique les vastes régions de l'ouest et du sud aux rois numides dont ils connaissaient les amicales dispositions.
Massinissa avait eu trois fils, Manastabal , Gulussa et Micipsa. Après la mort de ses deux frères, Micipsa se trouva seul héritier et souverain du royaume de Numidie. Ce royaume comprenait tous les pays situés entre le Mulucha et l'extrémité sud-ouest de la petite Syrte; il fallait en retrancher toutefois la nouvelle province romaine.
Micipsa gouverna en paix les nombreuses tribus disséminées dans ses États , et pendant le cours de son long règne il sut, comme ses frères et son père, se maintenir non point seulement dans l'alliance , mais encore dans l'amitié des Romains. Pendant trente années environ, le roi numide n'eut donc à combattre ni ennemis au dehors, ni révoltes au dedans ; néanmoins il ne fut pas heureux, et dans les derniers jours de sa vie surtout il fut en proie à de vives alarmes et à une profonde tristesse.
Il avait élevé près de lui , avec ses deux enfants Adherbal et Hiempsal , un neveu , Jugurtha, qui était fils naturel de Manastabal. Jugurtha avait l'esprit étendu , vif, délié, pénétrant; il était beau de visage, et d'une force qui ne s'amoindrit jamais dans les plaisirs et les excès. Il était sobre comme
(*) Voy. ci-dessus Histoire de Carthage , deuxième partie, p. n3.
L'UNIVERS
tous les hommes de sa race. Dès son adolescence il s'adonna avec passion aux exercices du corps ; il montait, à la manière des Numides, un cheval qui n'avait ni selle ni frein , le lançait au galop, et accomplissait tout armé, pendant les courses les plus rapides , ces brusques évolutions que les anciens admiraient et que nous admirons encore aujourd'hui chez les cavaliers africains. Jugurlha était brave aussi ; dans les grandes chasses , il se précipitait hardiment, avec seulement un javelot, à la poursuite du lion et des autres animaux féroces qui habitent le désert. Les Numides admiraient et aimaient Jugurtha. Micipsa ne se lit point illusion sur les dangers qui menaçaient ses deux fils; il comprit que, parmi ces tribus africaines qui acceptent volontiers pour chef le guerrier le plus brave et le cavalier le plus habile, son neveu avait acquis des droits plus réels que ceux de la naissance, et qui devaient l'emporter un jour sur ceux d'Adherbal et de Hiempsal. Il songea plus d'une fois, comme l'atteste Salluste, à faire périr Jugurtha ; mais la crainte d'exciter un soulèvement parmi les tribus soumises à son commandement l'arrêta. A l'époque du siège de Numance, il crut enfin avoir trouvé une occasion favorable de se défaire de celui qui lui inspirait pour l'avenir de si vives inquiétudes.
Les Romains avaient demandé au roi ,de Numidie , leur allié, un corps de troupes. Micipsa se bâta de leur envoyer en Espagne des cavaliers et des fantassins qu'il avait placés sous les ordres de Jugurtha ; il pensait que le jeune prince, emporté par son bouillant courage et sa témérité, trouverait la mort dans les rangs ennemis, et le dispenserait ainsi de recourir à un crime dont l'exécution jusqu'alors lui avait paru si périlleuse. Mais arrivé au camp des Romains, Jugurtha sut contenir son ardeur (133).
Chargé souvent par Scipion de missions difficiles, il les remplit avec autant de prudence que de courage; en peu de temps il sut acquérir l'affection de l'illustre général sous les or-
dres duquel il avait été placé, et de tous les officiers qui l'environnaient.
Là, dans les travaux de la guerre , les repos et les veilles du camp, Jugurtha étudia , avec sa vive pénétration , le caractère de ses compagnons d'armes.
Il se lia d'amitié avec certains hommes très-influents , mais qui, en général , suivant l'expression d'un historien de l'antiquité, étaient plus amis des richesses que de la vertu et de la probité. Il rechercha de préférence les plus corrompus , comptant sur eux pour réussir un jour dans ses projets ambitieux. Ce fut de ces hommes décriés que le jeune Numide apprit , dit Salluste, « qu'à Rome on obtenait tout à prix d'argent. » Enfin , Scipion prit et renversa Numance. Après le succès il renvoya ses auxiliaires. Toutefois , il ne se sépara point du corps des Numides sans lui avoir témoigné hautement sa satisfaction , et il donna à leur chef, pour Micipsa, une lettre ainsi conçue : « Jugurtha , ton neveu, « a montré la plus grande valeur dans « la guerre de Numance. Réjouis-toi :
« les services qu'il a rendus à l'armée « romaine lui ont acquis mon affec- « tion ; je ferai tout pour lui assurer « celle du sénat et du peuple romain.
« Pour toi , je te félicite à cause de « l'amitié qui nous unit ; car tu as « dans ce neveu un homme digne de « toi et de son aïeul Massinissa. » Cette lettre, loin de porter la joie dans l'âme de Micipsa, ne fit sans doute que raviver ses craintes et sa tristesse. Mais il n'y avait plus à hésiter; il fallait jusqu'au bout conserver des ménagements et des dehors d'affection pour celui qui, par ses qualités personnelles et sa conduite habile, s'était rendu également cher aux Numides et aux Romains.