CONSIDERATIONS GENERALES SUR LES INDICATIONS LINGUISTIQUES
Telle est l'ébauche grossière à laquelle nous devons borner, quant à présent, nos essais de distribution ethnographique des races africaines sous le point de vue de leur constitution physique : l'état incomplet de nos connaissances actuelles à cet égard ne permet point de tenter une esquisse moins imparfaite ; mais les données linguistiques, bien que fort incomplètes aussi , peuvent utilement concourir à une classification méthodique de ces peuples, au moyen des échantillons de langage recueillis en grand nombre, et dont les connexités ou les différences mutuelles sont plus faciles à saisir; mais il faut se garder d'une erreur trop commune aux linguistes, celle de considérer sans restriction comme ethnographiques les rapprochements ou les divisions fondées sur de tels indices. On ne doit point oublier que bien souvent un même langage est parlé par des races fort diverses , et que souvent aussi des rameaux d'une même souche ont appris des langues distinctes. Ainsi parmi les lkrbers sont cantonnés quelques peuplades noires évidemment hétérogènes, et qui n'ont pourtant d'autre idiome que le berber, tandis que, d'un autre côté, ces mêmes peuplades, rapprochées des Abyssins par tous leurs caractères physiques, en demeurent complètement séparées par le langage. Mais il est aisé de concevoir que les dissidences linguistiques entre des peuples limitrophes ou mutuellement enclavés révèlent, dans la plupart des cas, une différence réelle d'origine, et que réciproquement les similitudes de langage entre des peuples séparés par de grandes distances , supposent une communauté antérieure , sinon toujours d'origine, au moins d'habitation et de nationalité.
Un phénomène qu'il importe de ne pas perdre de vue dans cette étude diacritique, c'est que la similitude de langage n'est souvent que partielle , tantôt bornée à des racines communes modifiées et construites suivant des analogies et des syntaxes différentes, tantôt restreinte à l'unité de syntaxe et d'analogie grammaticale appliquées à des radicaux divers. L'affinité, en ce dernier cas, est moins apparente , mais plus intime, et l'on peut dire qu'elle constate , sinon la parenté des idiomes, du moins celle des populations qui les parlent ; dans le premier cas, au contraire, l'affinité est plus apparente que réelle, et s'applique aux langues bien plutôt qu'aux hommes.
Souvent , en effet , les peuples sont forcés d'apprendre des langues étrangères, au gré des réunions ou des morcellements politiques qu'ils subissent; mais, en général, le vocabulaire de la langue maternelle est alors seul changé, et la grammaire native conserve le privilège de façonner à ses idiotismes les éléments nouveaux qui lui sont imposés. L'étude des grammaires est donc la meilleure clef dont la linguistique comparée se puisse aider pour l'éclaircissement des origines ethnologiques; malheureusement cette étude est difficile, souvent même impossible faute de matériaux suffisants; et réduits que nous sommes à de minces et imparfaits vocabulaires, quelquefois même à de simples indices, nous ne pouvons aspirer à des résultats exempts d'incertitudes.