GOUVERNEMENT, RELIGION, LANGUE, MOEURS, COUTUMES, ARTS, SCIENCES
— Pour les Maures , comme pour les
(*) Suétonius Paulinus avait écrit l'histoire de ses expéditions en Mauritanie. Il ne reste rien de cet ouvrage, dont la perte est si regrettable.
Numides, il ne nous est parvenu qu'un petit nombre de détails sur tous ces points si intéressants dans l'histoire d'un peuple.
Que peut-on dire du pouvoir des rois de la Mauritanie , de leur manière de gouverner, des lois, de la constitution intérieure de leurs États? Sans doute les Bocchus, les Bogud, les Bocchar, devaient exercer un pouvoir à peu près absolu , et régner , comme les souverains de la Numidie, en despotes sur les tribus et les chefs qui les avaient reconnus. Il paraît évident , d'après quelques passages des anciens auteurs, que beaucoup de tribus maures restaient libres. Appien parle de Maures autonomes, qui n'obéissaient point aux rois qui résidaient à Tingis. Il y a toujours eu , et il y a encore en Afrique , de ces tribus restées indépendantes et en dehors des empires constitués , pour lesquels ils sont un objet d'inquiétudes continuelles. Les rois maures faisaient souvent des excursions pour les réduire ou les tenir en respect. Malgré le goût de ces barbares africains pour une liberté absolue, le système monarchique prévalut toujours , en Mauritanie comme en Numidie ; et il faut bien que le pouvoir de ces rois ait été grand, puisqu'on en voit dont les noms sont donnés à leurs royaumes ; « car pendant longtemps , dit Pline, la Tingitane s'appela Bogudiana, et la Césarienne, Mauritanie de Bocchus. »
La grande divinité de ces peuples était la mer ou le dieu de la mer. Us rendaient donc un culte à Neptune et a sa femme Neptys, et les noms de ces deux divinités signifiaient roi et reine. Plusieurs savants ont rapproché le nom de Neptune de celui de Nephthuhim, qui désigne dans la Genèse une partie des descendants de Mizraïm, fils de Cham , et qui signifie le peuple de la côte maritime. Chez les Egyptiens, la mer s'appelle Nephthys. Ainsi les Maures, comme tous les Libyens, adorèrent la vaste mer qui bordait leurs rivages , et du sein de laquelle ils paraissaient sortir. Ils donnèrent aussi les attributs de la divinité aux héros
L'UNIVERS
de leur nation ; ainsi Neptune fut divinisé, et Antée et Juba, dans une époque bien éloignée des temps fabuleux.
Sénèque affirme qu'à l'imitation des Phéniciens et des Carthaginois , les Maures offraient à leurs dieux des sacrifices humains. L'auteur des Dionysiaques , Nonnus, prétend qu'ils adoraient Bacchus. Enfin Pomponius Mêla parle de la vénération particulière qu'ils avaient pour le bouclier d'Antée.
On ne nous dit pas si le langage des Maures différait de celui des Numides.
Ces deux peuples devaient parler deux dialectes dérivés d'une même origine. Us avaient un alphabet semblable. Si la langue actuelle des Kabyles est dérivée de l'ancien idiome des Numides et des Maures , on pourrait remonter à l'origine probable de ces langues de l'Afrique du nord , et l'on serait vraisemblablement amené à placer leur berceau en Orient. Mais il n'appartient qu'aux orientalistes de traiter ces questions (*).
On peut appliquer aux Maures tout ce qui a été dit touchant les chevaux et les cavaliers numides. C'était, de part et d'autre, même manière de monter à cheval , même vigueur et même agilité chez l'homme et le coursier. L'infanterie maure, dans les combats , se servait de boucliers faits de cuir d'éléphant, et était vêtue de peaux de lion, de léopard et d'ours, qu'elle portait jour et nuit. Les cavaliers étaient armés de lances courtes , et avaient des boucliers faits aussi de peaux de bêtes sauvages. Leur vêtement ressemblait à celui du fantassin.
Tous étaient fort habiles à se servir de leurs boucliers. Hyginus rapporte que les Maures , ainsi que tous les autres Africains, combattaient avec des massues, jusqu'à ce que Bélus, fils de Neptune, leur eût enseigné à se servir de l'épée. Les Maures étaient de trèsbons archers. Hérodien et Élien disent
(*) Le docteur Shaw a donné plusieurs mots du vocabulaire africain , et plusieurs d'entre eux trouvent leur équivalent dans des mots arabes ou hébreux, presque semblables et ayant la même signification.
Su'ils portaient constamment leurs èches avec eux, pour se défendre des attaques des bêtes féroces dont ils étaient toujours menacés. Horace parle quelque part de leurs traits empoisonnés : ils s'en servaient plutôt contre les monstres du désert que dans les combats.
Les Maures de distinction déployaient un grand luxe dans leurs vêtements , qu'ils ornaient d'or et d'argent. Ils poussaient à un degré extrême le soin de leur personne. Us entretenaientavec coquetterie la blancheur de leurs dents, la propreté de leurs ongles ; leur barbe était longue et bien peignée. Quand ils se rencontraient, ils prenaient garde de s'approcher de trop près , de peur de déranger les boucles de leurs cheveux. Les figures des médailles africaines sont en effet remarquables par la beauté de la barbe et de la chevelure. Les Maures de la classe inférieure n'avaient qu'un vêtement, qu'ils portaienthivercommeété. La plupartd'entre eux couchaient la nuit par terre, garantis seulement par leurs habits. Le voyageur Shaw dit la même chose des Kabyles et des Arabes , qui se servent de leurs manteaux comme de lit et de couverture. Les Maures , en général , n'aimaient point le travail , s'adonnaient peu à l'agriculture , excepté dans quelques cantons. Strabon fournit à ce sujet des détails que nous avons cités plus haut, dans la description de la Mauritanie. Comme les Numides, ils étaient très-sobres, vivaient degrains, de légumes, qu'ils mangeaient souvent verts , sans aucune préparation. Us n'avaient, pour la plupart, ni huile ni vin , ne sachant ni cultiver l'olivier et la vigne, ni en préparer les produits. Leurs demeures étaient des tentes ou mapalia. Ainsi le genre de vie de la plus grande partie de la nation ne différait en rien de celui des nomades.
La polygamie était usitée chez eux comme chez les Numides , et cela bien longtemps après la conquête romaine.
On lit dans Procope le passage suivant : « Vous nous menacez , disaient les Maures à Salomon, de tuer nos en-
NUMIDIE ET MAURITANIE
fants, livrés par nous en otages. Romains, vous tenez à votre progéniture, parce que , dans vos mœurs , dans votre religion , vous ne pouvez avoir qu'une femme : nos lois nous en permettent cinquante, nous ne craignons pas de voir notre race s'éteindre. » Ce langage exprime parfaitement les conséquences sociales de la polygamie :
un tel usage empêche la formation de la vie de famille, et le développement des affections qui la constituent.
Tous les Maures n'étaient pas étrangers aux arts et aux connaissances de la civilisation. Les villes étaient pleines d'une population industrieuse et commerçante qui dut être formée de bonne heure par le contact des peuples navigateurs, et surtout des Phéniciens.
Cette partie de la nation mauritanienne s'enrichit par le commerce. Elle le faisait par mer avec l'Espagne, l'Italie , la Grèce , et même l'Orient ; par terre, avec les tribus de l'intérieur de l'Afrique (*). Onomacrite, l'auteur des Argonautiques, attribuées aussi à Orphée, assure qu'ils formèrent un établissement à l'entrée de la Colchide. C'est à Neptune et à sa race que les traditions rapportent l'introduction de la civilisation dans les villes de la Mauritanie, et le développement primitif des sciences. Pline , Cicéron , dans ses Tusculanes , disent qu'Atlas inventa l'astrologie et la doctrine de la sphère. Diodore explique par cette tradition la fable qui place les cieux sur les épaules d'Atlas. Il rapporte aussi qu'Atlas enseigna toutes ces choses à Hercule, et que ce héros rapporta ces connaissances dans la Grèce. Singulière assertion , qui fait des Grecs les disciples des barbares africains, et qui retourne d'Occident en Orient la marche de la civilisation humaine ! Mais les Grecs ont tant erré sur ces anciennes choses! Selon quelques auteurs ce fut Neptune, suivant d'autres ce fut Atlas qui, le premier , appliqua des voiles aux grands navires , et qui mit en mer la première flotte. Quoi qu'il en soit , il
(*) Heeren, Idées sur le commerce , etc., t. IV.
est certain qu'une partie des Maures fut initiée , dès les temps les plus anciens , au commerce , à la navigation, et à toutes les connaissances qui les accompagnent. Si Pomponius Mêla représente la Mauritanie comme un pays pauvre et sans importance, Strabon en parle comme d'un royaume riche et opulent. Cela prouve que ces écrivains ne l'ont envisagé que partiellement, et qu'il y avait dans cette terre un grand contraste de barbarie et de civilisation, de misère et de richesse. Toutefois, Strabon est plus près de la vérité. Les anciennes fables sur les pommes d'or des Hespérides, les rapports certains sur le commerce des Maures , l'importance acquise par les derniers rois de la Mauritanie, Bocchus, Bogud, Juba, montrent assez que ce royaume possédait de grandes ressources, et que cette nouvelle et dernière acquisition des Romains n'était pas une des moindres provinces de leur vaste empire.