‹ Afrique. Tableau generalChapitre 187 sur 232 · THÉODOSE LUI ACCORDE LA PAIX. IL · texte numérisé non relu

THÉODOSE LUI ACCORDE LA PAIX. IL

va A césarée. — Firmus, découragé par le mauvais résultat de ces opérations qu'il avait dirigées, en revint à sa première ruse, et demanda la paix avec une grande apparence de sincérité. Il se servit de l'intermédiaire de prêtres du rit chrétien, dit Marcellin, pour entamer les négociations.

Ceux-ci vinrent avec des otages, et désarmèrent le ressentiment de Théodose, qui consentit à une entrevue avec Firmus. Le Maure se présenta plein de défiance, et monté sur un cheval dont la vitesse pouvait le préserver en cas de surprise. Mais arrivé en présence de Théodose, il se rassura à la vue de la majesté loyale et imposante de ce chef redoutable; et, mettant pied à terre, il courba la tête, et, dans une humble attitude, fit l'aveu de sa faute et en implora le pardon. Théodose lui donna le baiser de paix; et deux jours après, conformément au traité, Firmus restitua les prisonniers, les drapeaux, son butin et ses trésors. Tout fut remis à Icosium (**). A ce prix, Firmus arrêta Théodose, obtint

(*) Tout ceci se passe dans le Séboue , district plat et fertile , entouré de montagnes , au sud de Dellys.

(**) Selon Shaw, Alger serait sur remplacement d'Icosium ; selon d'autres, sur celui d'Iomnium.

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du temps, et put préparer de nouvelles perfidies.

Cette soumission du chef n'avait pas entièrement pacifié le pays. Théodose le parcourut en tous sens, et, après de longues marches, il entra à Tipasa (*), où il reçut les envoyés des Mazices (**), peuple maure qui avait soutenu Firmus, et qui voulait détourner la colère des Romains. Loin de les entendre, Théodose répondit qu'il ne tarderait pas à les châtier, et se remit en marche. Il visita sur son chemin la ville de Césarée, que Firmus avait pillée, et qui n'était plus qu'un monceau de ruines. Mais pendant qu'il songeait à réparer les désastres de cette malheureuse cité et à y établir deux légions, il apprend que Firmus, trahissant sa foi, se dispose à le surprendre.

FIRMUS REPREND LES ARMES. THÉODOSE EST CONTRAINT DE RECU- LER devant lui (373 de notre ère).

— A cette nouvelle, Théodose change ses dispositions, et, avant de marcher contre les Mazices, il se porte, vers l'occident, à Succabar, municipe adossé aux pentes du mont iranscellensis, et il place un corps de troupes à Tigava (***). Par ces manœuvres , il occupait tous les passages, et éloignait le danger d'une attaque soudaine. Des conspirations, excitées parmi les troupes par les intrigues de Firmus, ne servirent qu'à faire ressortir la vigilance et la fermeté de Théodose. Il livra une partie des coupables à la fureur des soldats; d'autres, en plus grand nombre, eurent les deux mains coupées, et vécurent pour servir d'exemple par le spectacle de ce terrible châtiment. Alors arrivèrent au camp Gildon et Maximus, amenant

(*) Tipasa est, selon Mannert , la même que le port de Thapsus* Celte ville était à l'orient de Césarée.

(**) Les Mazices habitaient à l'occident de Césarée, comme on le voit par la direction de la marche de Théodose.

(***)Jil>els-Doui,montagneausudd'Herba et du Shéliff , doit être le mont Transcellensis. — Sur l'emplacement deTigava sont des ruines appelées aujourd'hui Herba.

avec eux deux chefs de la nation des Mazices, Bellen et Féricius, dont ils s'étaient rendus maîtres. Théodose ordonna leur supplice. Après la prise du fort de Gallonas et du fortTingitanus, Théodose envahit le pays des Mazices en franchissant la chaîne de l'Ancorarius(*); il les défait complètement, et, poursuivant sans relâche la résolution de terminer la guerre par le châtiment de toutes les tribus, il entre dans la contrée des Musones, et s'avance jusqu'au municipe d'Auzia, oùTacfarïnas s'était autrefois retranché. Dans cette région étaient une foule de tribus différentes de mœurs et de langage, mais toutes animées de la même haine, contre le nom romain. Cyria, sœur de Firmus, femme déterminée, était au milieu de ces peuples, leur communiquant son ardeur et leur prodiguant ses immenses richesses. Si Théodose s'engageait avec sa faible armée sur le territoire occupé par ces nombreuses tribus, sa perte était assurée. Firmus espérait que son ennemi commettrait la magnanime imprudence d'avancer toujours, et c'était là qu'il comptait l'envelopper et l'anéantir. En effet, Théodose sentit son courage se révolter à l'idée de reculer devant ces adversaires méprisables, et il hésitait à donner le signal de la retraite. Déjà des multitudes d'ennemis serraient de près les flancs de sa petite armée, qui ne comptait que 3,500 hommes; ils apparaissaient à tous les défilés, sur toutes les hauteurs. Alors, craignant que ces hordes ne lui barrassent le cnemin vers la mer, il se décida enfin à faire ce qui lui avait tant répugné d'abord, et il revint sur ses pas, au milieu de dangers de toute espèce.

Après s'être arrêté quelque temps au domaine de Mazuca , fundum nomine Mazucanwn (**) , il revint en février

(*) Mont Ouannaséris.

(**) « La villa Mazucana, dont le nom ressemble à celui de Mazices, est à chercher entre Tipasa et Auzia. Mazuca est un des frères de Firmus. Il est probable que le fundus Mazucan us, à présent Mazuha, était une propriété de ce Mazuca. » (Recherches sur l'Afrique sept., p. 5g.)

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373 sur la cote, dans la ville de Tipasa (Dahmouse), où il fit reposer ses troupes.

THÉODOSE CORROMPT PLUSIEURS TRIBUS BARBARES ; IL POURSUIT FIR- MUS CHEZ LES ABANI ; IL EST EN- CORE CONTRAINT DE RETROGRADER.

— Théodose séjourna assez longtemps dans cette cité : toutefois, son repos n'était pas de l'inaction. Il répandit parmi les tribus attachées à Firmus de nombreux agents, qui, parlant au nom de la puissance romaine, et agissant sur les uns par des menaces de vengeance, sur les autres par des promesses de récompenses magnifiques, parvinrent à ébranler la fidélité de ces hordes, et à en ramener plusieurs à l'obéissance. La ligue qui avait arrêté Théodose, et qui était formée des Baiures, des Cantauriens, des A vastomates, des Casaves, des Dovaresf*), fut peu à peu dissoute par cette politique rusée et habile, qui fut plus efficace que les opérations militaires.

Firmus, craignant pour ses jours, prit le parti de fuir, quoiqu'il lui restât encore des forces assez considérables.

A la faveur des ténèbres de la nuit, il disparaît, abandonnant à la merci du Romain tous ceux qu'il a compromis; et il va se cacher, accompagné de sa femme, dans les monts Caprariens, dans des rochers solitaires et inaccessibles. Les siens, ne retrouvant plus leur chef, s'enfuirent précipitamment de leur camp, qui fut à l'instant occupé par les soldats de Théodose.

Celui-ci poursuivait son ennemi sans relâche, domptant, exterminant tout sur son passage, et imposant aux tribus consternées des chefs dont il était sur. Enfin, il arriva aux monts Caprariens, et dans le pays des Abani ou Abennae (**), qui tous avaient pris

(*) « Ces tribus doivent être placées entre Tipasa et Auzia , probablement dans les chaînes du Jibel-Zickar et du petit Atlas au sud d'Alger. » (Rech. sur l'Atriq. sept.,

(**) « Les Abennae sont désignés par l'orateur Julius Honorais, auteur d'une Cosmographie mentionnée par Cassiodore, comme voisins des Quinqviégentiens , des Mazices ,

les armes en faveur de Firmus. Ils étaient postés sur les hauteurs, et il paraissait impossible de les forcer dans leurs positions. Pendant que Théodose étudie les lieux et médite son plan d'attaque, des tribus d'Éthiopiens ou de nègres viennent renforcer les Abani et accroître leur audace. Toutes ces hordes, se précipitant des montagnes, fondent avec impétuosité, et en poussant des cris affreux , sur les bataillons romains, qu'ils sont sur le point d'entamer. Théodose fut encore contraint de rétrograder devant les Maures; mais, comme la première fois, il fit sa retraite en bon ordre et d'une manière menaçante, ayant ordonné aux siens de serrer leurs rangs, et d'opposer aux barbares un mur impénétrable de piques et de boucliers. Il parvint ainsi, sans éprouver de perte, à la ville appelée Conteuse, où il découvrit et châtia exemplairement, selon sa coutume, de nouveaux traîtres.

PREMIÈRE CAMPAGNE DE THÉO- DOSE CONTRE LES ISAFLIENS. IL VA JUSQUE CHEZ LES JUBALENES. SON

retour A auzia ( 374 de notre ère ). — Théodose était encore à Contense , quand on vint lui apprendre que Firmus s'était retiré chez les Isafliens. Il ordonne au chef de cette tribu de lui livrer le fugitif, ainsi que son frère Mazuca; et, sur son refus, il envahit ses domaines. Une grande bataille fut livrée, où les barbares montrèrent leur acharnement accoutumé, et où la supériorité de la tactique assura l'avantage aux Romains. Un grand nombre d'Isafliens fut immolé; Firmus combattit avec valeur, et chercha plus d'une fois la mort au milieu des rangs ennemis; mais, à la fin, son cheval l'emporta en galopant à travers les rochers. Mazuca ne fut pas si heureux : ayant été blessé mortellement, il tomba au pouvoir des Romains, fut conduit à Césarée, et y mourut de sa blessure. Après sa mort,

etc L'emplacement des Mazices étant

connu, fixe celui des Abennae. Celui de l'oppidum Contense est bien incertain; on peut néanmoins lui assigner sa place entre le grand et le petit Allas. » (Ibid. , p. 6i.)

sa tête fut séparée de son corps , et exposée en public, à la satisfaction de tous les habitants de Césarée, que ce spectacle vengeait de la ruine de leur cité. Cette défaite coûta cher aux Isafliens; Théodose parcourut leur pays, pillant et dévastant tout sur son passage.

S'étant avancé plus loin encore, Théodose rencontra la nation des Jubalènes(*), où était né Nubel , père de Firmus. Il dissipa du premier choc les guerriers de cette tribu ; mais, rebuté par l'âpreté du pays, la hauteur des montagnes , craignant d'être surpris dans ces gorges et ces défilés, il revient tranquillement à Auzia. Il y reçut la soumission des Jesalenses (**), qui offrirent d'eux-mêmes des secours et des vivres. Tout autre chef que Théodose eût regardé cette guerre comme terminée, et fût revenu à la cour jouir de sa gloire et se reposer de ses fatigues. Ainsi avaient fait autrefois les généraux opposés à Tacfarinas , qu'ils croyaient dompté dès qu'il avait disparu. Mais la persévérance de Théodose ne se démentit pas un seul instant. Après son séjour à Auzia et à Castellum Medianum, il se remit en campagne, et envahit de nouveau le pays des Isafliens.

SECONDE CAMPAGNE DE THÉO- DOSE CONTRE LES ISAFLIENS. GRANDE BATAILLE. RAVAGE DU PAYS DES JE- SALENSES. — LorsquTgmazen , roi des Isafliens, apprit que Théodose entrait une seconde fois dans ses États, il vint h sa rencontre, et lui demanda d'un air insultant son nom et l'objet de sa venue. « Je suis, lui dit le comte d'un ton imposant et dédaigneux , je suis le général de Valentinien , monarque de l'univers ; il m'envoie ici

(*) Les Jubaleni habitaient la chaîne du grand Atlas au-dessus de Titteri; les Isaflenses, les vallées situées entre cette chaîne et le Jurjurah. M. Dtireau de la Malle assimile les Isafliens aux Inschlowa de la plaine de Castoula.

(**) Les Jesalenses sont peut-être, selon le même savant, les Welled-Eisa vers le Titteri-Dosh.

pour poursuivre et punir un brigand sans ressources. Remets-le à l'instant entre mes mains , et sois assuré que si tu n'obéis pas au commandement de mon invincible souverain, toi et ton peuple vous serez entièrement exterminés. » Igmazen ne répondit que par des injures, et se retira furieux. Le lendemain, à la pointe du jour, les deux armées étaient rangées en bataille, n'attendant plus que le signal de l'action. L'avant-garde de l'armée barbare était composée de vingt mille guerriers, et derrière se pressaient des bataillons plus nombreux encore. C'était la horde des Jesalenses, qui avaient oublié leurs engagements avec Théodose, et que Firmus avait regagnés à sa cause. Se voyant en si grand nombre, les barbares ne doutaient pas qu'ils viendraient à bout d'envelopper les Romains. Le danger était grand en effet; mais les Romains étaient pleins de confiance dans leurs succès passés et dans l'habileté de leur général. Théodose recourut à sa tactique ordinaire : les hommes se rapprochèrent, les rangs se serrèrent, et, appuyés les uns contre les autres, -couverts de leurs longs boucliers, ils ne purent être entamés par les Maures.

Le combat dura tout le jour : vers le soir, avant que le soleil eût disparu, Firmus se montra aux deux armées , monté sur un puissant cheval, revêtu d'un éclatant manteau de pourpre; et on l'entendit appeler à grands cris les soldats à la défection, et accabler Théodose d'outrages, lui reprochant sa cruauté envers les siens, et les supplices qu'il inventait pour les punir.

Ces paroles ne furent pas sans effet : si la plupart des soldats de Théodose en furent indignés, quelques-uns se laissèrent persuader par l'usurpateur, et quittèrent les rangs. Quand la nuit fut venue, le comte romain opéra sa retraite, et se dirigea vers la forteresse Duodiënse (*). Là, l'inflexible

(*) Castellum Duodiënse ou Vodiense.Sa position est inconnue, mais il devait être situé à l'ouest d'Auzia. Mannert, p. 3§3 de, la trad. de M. Marcus.

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général mit en jugement ceux de ses soldats qui s'étaient montrés lâches ou traîtres; les uns eurent les mains coupées, les autres furent brûlés vifs.

Ammien Marcellin exalte cette barbare justice de son héros.

Les Isafliens avaient poursuivi Théodose dans sa retraite; mais, repoussés dans une tentative nocturne sur son camp, ils rentrèrent chez eux. Alors Théodose se porta à marches forcées par des chemins de traverse chez les Jesalenses, ravagea leur canton, et revint à Sitifi, en passant par les villes de la Césarienne.

TROISIÈME CAMPAGNE CONTRE LES ISAFLIENS; IGMAZEN TRAHIT FIRMUS; FIN DE CE DERNIER (375 de

notre ère). — Quelque temps après, Théodose recommença la guerre contre la tribu des Isaîliens. Après de nouvelles défaites, le roi Igmazen, qui jusque-là avait la réputation d'invincible aux yeux des Maures, craignant pour son trône et pour sa vie , résolut de se débarrasser du fugitif dont la cause était désespérée. Comme il connaissait les dispositions des siens en faveur de Firmus, il fut obligé de prendre les plus grandes précautions.

Il partit seul de son camp, et eut avec Théodose une entrevue secrète, où il convint de livrer Firmus comme autrefois Bocchus avait livré Jugurtha.

N'osant pas le revoir une seconde fois, dans la crainte d'éveiller les soupçons de Firmus et des Maures, Igmazen engagea Théodose à lui envoyer Mazilla, un des principaux chefs des Mazices , homme sûr à qui l'on pouvait tout confier, et qui leur servirait d'intermédiaire. L'entremise de Mazilla leur fut d'un grand secours ; mais comme les Maures montraient toujours le plus grand attachement pour Firmus, Igmazen n'osait exécuter son projet de trahison. Il engagea à dessein plusieurs combats avec Théodose, dans lesquels il avait soin de préparer sa défaite et le carnage des siens ; en sorte que les Isafliens , accablés par tant de pertes, commencèrent à se refroidir pour Firmus, et à trouver qu'il leur était à charge. Toutes ces

manœuvres eurent un plein succès :

Firmus , ne comptant plus sur ces tribus découragées , se préparait à chercher un asile dans des solitudes, ou chez des peuples plus reculés , lorsqu'il s'aperçut qu'il n'avait plus la liberté de s'enfuir : des gardes surveillaient toutes ses démarches. Alors il prit son parti , et, profitant du sommeil de ses gardiens, il s'éloigna avec précaution , rampant plutôt qu'il ne marchait; et quand il fut arrivé dans un lieu retiré , il se pendit. Igmazen fut au désespoir de n'avoir qu'un cadavre à présentera Théodose; il fit des excuses, et envoya le corps de Firmus, jeté négligemment sur un chameau. Toutefois, ce présent ne laissa pas que d'être trés-agréable à Théodose, qui campait alors près du fort Rusubbicari. Il fit exposer publiquement le corps de Firmus ; et quand il eut été reconnu de tous, il ramena ses troupes victorieuses à Sitifi, où il rentra avec tout l'appareil d'un triomphateur.

RÉVOLTE DE GÏLDON ; ELLE EST RÉPRIMÉE PAR MASCÉZÏL (397-398 de

notre ère). — L'Afrique , rattachée de nouveau à l'empire, resta en repos sous la ferme domination de l'empereur Théodose, fils du vainqueur de Firmus. Mais les liens de cette réunion se relâchèrent à la mort de ce grand prince, et ce fut l'un des frères de Firmus, le Maure Gildon, qui se fit le chef de cette dernière tentative d'indépendance. En récompense des services qu'il avait rendus au comte Théodose , Gildon avait été investi de tous les immenses domaines qui appartenaient à sa famille. On l'éleva ensuite à la dignité de comte militaire, et il fut chargé du gouvernement de l'Afrique entière , qu'il administra pendant douze ans avec une autorité presque absolue. La faiblesse des fils de Théodose lui fit concevoir le projet de s'emparer de la souveraineté de l'Afrique, et, refusant à Honorius l'hommage qu'il lui devait comme gouverneur d'une province de son empire, il reconnut en apparence l'autorité d'^rcadius, plus éloigné et plus faible, afin de n'obéir en réalité à personne (397).

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Le conseil de l'empereur d'Occident , après l'avoir déclaré rebelle , prit les mesures nécessaires pour assurer son châtiment. Stilichon ne passa pas luimême en Afrique, mais il confia le soin de cette guerre à un général actif, et animé du désir de venger sur le tyran des injures personnelles. C'était encore un frère de Firmus, un des fils de ce Nubel , dont la postérité était depuis longtemps si activement mêlée à tous les troubles de l'Afrique. Cet homme, appelé Mascézil, avait été trèsattaché au parti de Firmus, comme on l'a vu plus haut ; mais les indignes procédés de Gildon a son égard, le meurtre de ses deux enfants que ce tyran avait massacrés , assuraient Stilichon qu'il trouverait en Mascézil l'homme le mieux disposé à servir les intérêts de Rome contre l'usurpateur.

Il lui donna une armée de vétérans , composée des légions jovienne, herculienne, augustienne, des auxiliaires, des soldats qui marchaient sous l'étendard du lion, et des corps des fortunés et des invincibles. Les soldats qui remplissaient ces cadres magnifiques ne s'élevaient pas au delà de 5,000; car, dans l'empire romain, toute force réelle avait fait place alors à une vaine ostentation de mots. La flotte qui portait cette petite armée partit de Pise en Toscane ( 398 ) , évita les rochers de la Corse, relâcha dans le port de Caralis (Cagliari) en Sardaigne , et aborda enfin sur la côte d'Afrique, en un lieu que les auteurs du temps ne désignent pas (*).

Gildon était parvenu à réunir sous ses ordres une armée de 70,000 hommes. Il avait cherché des combattants jusque parmi les Gétules et les Éthiopiens, et il se vantait d'avance que sa nombreuse cavalerie foulerait aux pieds la petite troupe de Mascézil , et ensevelirait dans un nuage de sable brûlant ces soldats, tirés des froides régions de la Gaule et de la Germa-

(*) Claudien a composé un poëme sur la guerre de Gildon. 11 n'en reste que le premier livre , qui s'arrête au moment où la flotte de Mascézil est en Sardaigne.

nie. Mascézil méprisait la multitude des ennemis et les bravades de leur chef. Après avoir laissé reposer ses soldats pendant trois jours , il donna le signal d'une bataille générale. Il n'y eut presque pas de combat : en présence des vétérans de l'empereur, les rebelles et les barbares qui soutenaient Gildon se sentirent intimidés. Un porte-étendard ayant par hasard baissé son drapeau , tous l'imitèrent et se rendirent, les autres se dispersèrent, et cette multitude s'évanouit. Gildon gagna la mer pour se réfugier en Orient. Rejeté par les vents contraires sur la côte , il entra dans le port de Tabraca, qui est sur la limite de la Numidie et de l'Afrique propre. Les habitants le saisirent et le jetèrent dans un cachot, où il termina ses jours par une mort volontaire. Ses complices furent poursuivis et rigoureusement châtiés; la crainte fit rentrer tout le reste dans le devoir , et l'Afrique redevint une dépendance de l'empire, jusqu'au moment où elle en fut séparée par les Vandales (398).

CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTAT DE L'AFRIQUE AU MOMENT DE L'iNVA-

sion des vandales. — Avant de terminer cette histoire, nous emprunterons à l'introduction des Recherches sur l'Afrique septentrionale le passage suivant, où les causes de ces derniers troubles sont si nettement exposées , et qui fait parfaitement comprendre la situation politique de ce pays au commencement du cinquième siècle de l'ère chrétienne.

« Ces deux ordres de faits, l'accession si prompte de l'Afrique entière à l'usurpation de Gildon, sa soumission plus prompte encore à l'empire du faible Honorius, ces deux faits ont une cause générale qu'on a jusqu'ici négligé de rechercher, et qui nous semble évidente et palpable.

« Gildon était Maure et païen, mais protecteur zélé des circoncellions et des donatistes ; il était frère de Firmus, qui était mort en combattant pour la liberté du pays : il représentait donc deux intérêts généraux très-puissants, celui de l'indépendance africaine et

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celui d'une secte religieuse fort active et fort étendue : l'accession du pays fut prompte et volontaire.

« Mais la famille de Gildon était chrétienne et orthodoxe; sa femme, sa sœur et sa fille furent des saintes. Son règne dégénéra en tyrannie. Sa cruauté, sa lâcheté, son avarice et ses débauches, plus offensantes dans un vieillard, lui aliénèrent le cœur de ses partisans. Mascézil arrive avec une poignée de soldats ; il représente, aux yeux des Maures, le sang des rois indigènes, fils de Nubel ; aux yeux des chrétiens, la religion orthodoxe, qui, depuis l'épiscopat de saint Cvprien , avait jeté en Afrique de profondes racines. Mascézil trouve des auxiliaires dans la famille même du tyran : il s'appuie à son tour sur des intérêts généraux toutpuissants; l'Afrique entière se soumet sans résistance.

« Aussi, la conquête achevée, Stilichon, politique à la vue perçante, mais peu délicat sur les moyens , se débarrassa de Mascézil par un crime, qu'il déguise sous les apparences d'un accident fortuit. Stilichon, trop instruit des secrets de la faiblesse de l'empire, eut évidemment pour but, en sacrifiant Mascézil, d'ôter un chef redoutable à l'indépendance africaine.

« Un seul chiffre démontre quel appui la rébellion pouvait trouver en Afrique. On compta , en 411 , au concile de Carthage , composé de 576 membres, 279 évêques donatistes; et cette secte , depuis quarante ans , appuyait toutes les tentatives formées pour se séparer de l'empire. Aussi , tous les efforts du gouvernement , toute l'énergie des Pères de l'Église, dirigée par saint Augustin, s'appliquèrent à extirper cette hérésie , qui menaçait à la fois la religion et l'État.

« L'Afrique même profita pendant quelque temps des malheurs de l'Italie et du démembrement de l'empire; un grand nombre de fidèles s'y réfugia pour échapper à l'invasion des barbares , et vint accroître les forces du parti catholique et impérial. Enfin, depuis la révolte de Gildon jusqu'à l'arrivée des Vandales, cette partie

du monde ne fut déchirée par aucune guerre civile ou étrangère (*). »

conclusion. — L'établissement des Vandales en Afrique , le sort de la Numidie et de la Mauritanie sous ces conquérants , la restauration momentanée du gouvernement impérial dans ces contrées jusqu'à l'invasion des Arabes, qui les en sépara pour toujours, sont racontés dans une autre partie de cette histoire (**). La succession de tous ces faits , ces alternatives de conquêtes étrangères et de retour à l'indépendance et à la barbarie, cette infériorité constante de la terre et de la race africaine, à l'égard de l'Asie et de l'Europe , sont bien de nature à inspirer, pour ce sol et pour ce peuple si peu privilégiés et vraiment maudits , une compassion profonde. Dans l'histoire du développement de la civilisation humaine, l'Afrique n'a pas de place; elle ne contribue en rien à l'œuvre que poursuivent les autres peuples : ses sables sont trop stériles pour produire, trop mouvants pour conserver ; elle se complaît dans son isolement et son ignorance , et se fait hostile et inhospitalière pour tous les autres peuples. Sa haine contre Carthage fut affreuse ; la guerre inexpiable des mercenaires le prouve assez. Cette haine aveugle la rapproche de Rome , qu'elle détesta tout autant quand il fallut subir son joug. Rome pourtant la domina , la transforma même , par l'action du temps et de sa persévérance. Mais l'Afrique frémissait toujours sous la main vigoureuse qui la pressait , et cependant Rome réussit à la rendre brillante et prospère, et à la faire compter parmi les nations. Occupée, après la chute de l'empire, par des conquérants moins civilisés et moins forts , l'Afrique retourne à ses penchants naturels; et après les Vandales, après les Arabes, elle retombe dans une

(*) Recherches sur l'Afrique sept., introd., p. 34.

(**) Voy« l'Histoire de la domination des Vandales en Afrique , et l'appendice sur la domination byzantine, par M. J. Yanoski.

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barbarie aussi grande et plus invétérée que la première, car une religion mauvaise la consacre. Toutefois^ ne peuton pas espérer pour elle un avenir différent et des jours meilleurs ? Voilà que , de l'autre côté de la Méditerranée, de braves soldats s'élancent sur cette antique patrie des Numides et des Maures, et en recommencent la conquête. Ils luttent avec une ardeur et une constance invincibles contre ces mêmes obstacles devant lesquels Cartilage échoua, et qui arrêtèrent les Romains pendant deux siècles. Par une disposition toute providentielle, cette œuvre de conquête et de régénération d'un peuple impuissant à se former lui-même, est confiée à la nation la plus forte, la plus désinté-

ressée , la plus généreuse de l'Europe.

Qu'elle persévère , cette nation , dans la noble et difficile tentative si glorieusement commencée, et qui deviendra la plus grande de notre siècle ! Qu'elle rende à la société, à la civilisation, ce rivage de la Méditerranée appelé si longtemps terre de barbarie! En considérant la rapidité de ses progrès depuis treize années seulement d'efforts, et la lente opiniâtreté des Romains dans la même entreprise, elle ne doutera plus du succès , elle achèvera une oeuvre qui importe à sa gloire et à sa puissance , et elle réalisera une espérance et un vœu qu'inspirent le sentiment patriotique et l'amour de l'humanité.

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