GELIMER SURVEILLE A DISTANCE
l'armée grecque ; ACTION glorieuse DE DIOGENE ET DE VINGT- DEUX cavaliers. — Gélimer se tenait à une assez grande distance de Carthage; cependant il surveillait avec soin son ennemi. Il avait envoyé dans toutes les campagnes des émissaires qui devaient exciter la population africaine, par l'appât du gain, à se lever en armes, et à défendre, contre les troupes impériales, la domination des Vandales. Il fît promettre une somme d'argent à quiconque apporterait à son camp la tête d'un soldat grec. Les Africains n'hésitèrent point : ils se mirent en embuscade, et s'emparèrent de tous ceux qui sortaient de Carthage pour piller dans les campagnes avoisinantes. Parmi les prisonniers, les esclaves et les valets étaient plus nombreux que les soldats. Les paysans ne mettaient pas entre eux de différence; ils les tuaient indistinctement, et se hâtaient de porter les têtes à Gélimer. Le roi les payait largement, et se réjouissait de se défaire ainsi, sans danger pour lui et pour les Vandales qui l'accompagnaient, des soldats de Bélisaire.
Ces meurtres répétés et les dispositions hostiles des Africains durent frapper et inquiéter le chef de l'armée impériale. Il envoya un jour à ia découverte Diogène, officier de sa garde, avec vingt-deux cavaliers. La petite troupe s'avança dans le pays, et ne s'arrêta que dans un village qui était situé à deux journées de marche de Carthage. Les habitants auraient bien voulu tuer les Grecs; mais ils n'osaient attaquer vingt-deux soldats armés de toutes pièces, qui auraient fait, sans doute, bonne résistance, et les auraient peut-être exterminés eux-mêmes. Ils
pensèrent qu'il était plus sage d'avertir Gélimer. Le roi se réjouit fort de l'occasion qui lui était offerte de prendre ainsi, d'un seul coup, un officier des gardes et vingt-deux soldats d'élite. Il fit partir au galop trois cents cavaliers vandales, leur recommandant, avant tout, de lui amener vivants Diogène et ses compagnons. Ceux-ci étaient loin de soupçonner l'approche de l'ennemi. Ils avaient fait choix, pour passer la nuit, d'une vaste maison.
Après avoir laissé leurs chevaux dans la cour, ils étaient montés à l'étage supérieur pour se livrer au repos. Les Vandales arrivèrent enfin. La nuit était profonde, et tout semblait les favoriser; mais au moment décisif la résolution leur manqua. Ils ne voulurent point briser les portes et pénétrer dans la maison avant le jour; ils craignaient de s'entre-tuer dans un engagement nocturne, ou au moins de fournir aux Grecs les moyens de s'échapper. C'était la peur, dit Procope, qui leur dictait ces penséps; car rien n'eût été simple et facile comme de se rendre maître de Diogène et de ses compagnons, en pénétrant dans la maison avec des flambeaux, et même sans flambeaux, puisque ceux que l'on voulait surprendre s'étaient couchés après avoir quitté leurs armes et leurs vêtements. Les Vandales ne montrèrent pas tant de hardiesse; ils se bornèrent, en attendant le jour, à placer des sentinelles autour de la maison, et un gros de cavaliers devant chaque porte.
Il arriva, par hasard, qu'un soldat grec se réveilla pendant la nuit. Le mouvement qui se faisait au dehors le frappa; il se leva et prêta une oreille attentive. Des armes qui se choquèrent et des mots prononcés à voix basse ne lui laissèrent bientôt aucun doute sur les projets des Vandales. Alors il réveille prudemment et sans bruit ses compagnons, et leur fait connaître le danger qui les menace. De l'avis de Diogène, tous s'empressèrent de se couvrir de leurs vêtements et de leurs armures, et d'abandonner la partie de la maison qu'ils occupaient. Quand ils furent dans la cour, ils s'élancèrent sur
L'UNIVERS
leurs chevaux. Jusqu'alors, nul ne s'était présenté pour les combattre. Ils restèrent quelque temps immobiles ; puis, tout à coup, ils ouvrirent la porte et se précipitèrent au dehors. Les Vandales, qui se tenaient sur leurs gardes, voulurent les repousser; mais les Grecs, protégés par leurs boucliers et frappant à coups de lance tous ceux qu'ils rencontraient, traversèrent les rangs ennemis, et coururent vers Cartilage de toute la vitesse de leurs chevaux. Ce fut ainsi que Diogène sauva d'une perte certaine, à l'exception de deux, les soldats qui lui avaient été confiés. Cependant il faillit payer de sa vie son audace et sa généreuse résolution. Il avait eu un doigt coupé dans l'action, et, de plus, il avait reçu au cou et au visage trois graves blessures.