SITUATION DE L'ARMEE GRECQUE
discours de BÉLiSAiRE. — L'armée grecque ignorait les événements, si heureux pour elle, qui venaient de s'accomplir, et continuait sa marche sur Décimum. Cependant, à trentecinq stades de là, Bélisaire ayant rencontré une excellente position, fit faire halte, et ordonna de préparer un camp.
Quand les retranchements furent élevés, le général fit rassembler les troupes, et, s'étant placé au milieu d'elles, il leur tint ce discours : « Soldats , l'ennemi approche et l'heure du combat est arrivée. La flotte, vous le savez, est éloignée de vous, et vous ne devez pointcompter aujourd'hui sur sa coopération. Vous n'avez point de ville amie qui puisse, au besoin, vous ouvrir ses portes et vous offrir un abri derrière ses murailles. Notre salut commun est tout entier dans votre courage. Si vous vous comportez avec bravoure, l'ennemi, n'en doutez pas, sera vaincu ; si vous vous battez mollement, les Vandales l'emporteront, et vous n'échapperez point à la mort.
Soldats nous avons pour nous deux
sûrs garants de la victoire : notre bon droit et la haine que les Vandales portent à leur tyran. Vous avez, en outre, sur votre ennemi un immense avantage : jusqu'ici, vous n'avez point langui dans le repos; vous maniez les armes depuis longtemps, et vous avez été éprouvés par de nombreuses batailles. Vous avez soutenu contre les Scythes et les Perses de rudes guerres, tandis que les Vandales n'ont jamais eu à combattre dans les Maures que des ennemis sans discipline et à demi nus. Si vous m'en croyez, nous ferons une place forte du camp où nous sommes. Nous y laisserons, sous bonne garde, nos bagages et tout ce qui pourrait gêner nos mouvements ; puis nous marcherons à l'ennemi. Si nous sommes victorieux, nous trouverons ici, à notre retour, des vivres en abondance.
Soldats, en allant au combat, songez à vos anciens exploits, et vous serez braves, et, je vous le jure, vous vaincrez. »
INCERTITUDES DE BÉLISAIRE; LES CAVALIERS QU'IL ENVOIE A LA DÉ- COUVERTE SONT MIS EN FUITE PAR
LES vandales; FAUTE DE gélimer; il est vaincu. — Après avoir encouragé ses soldats et donné ses derniers ordres, Bélisaire sortit des retranchements. Il ne cherchait point l'occasion de livrer bataille, mais, avec son extrême prudence , il voulait étudier le terrain, et reconnaître par lui-même les forces et la position de l'ennemi : c'est pourquoi il n'emmena avec lui que sa cavalerie, et il laissa à la garde du camp, où se trouvait Antonina, sa femme, toute son infanterie. Il marcha avec lenteur; seulement il eut soin d'envoyer à la découverte les cavaliers auxiliaires. Ceux-ci poussèrent jusqu'à Décimum. Là, ils virent couchés sur la terre des cadavres de soldats grecs et vandales, parmi lesquels se trouvait celui d'Ammatas. Les habitants du lieu apprirent à la troupe qui arrivait la victoire de Jean l'Arménien. A cette nouvelle, les auxiliaires furent jetés dans un grand trouble. Us ne savaient où se diriger, et ils parcouraient toutes les éminences pour découvrir au loin
leurs compagnons victorieux. Tout à coup, ils voient s'élever du côté du midi un nuage de poussière, et peu de temps après îa cavalerie des Vandales se déploya devant eux. Ils font savoir aussitôt à Bélisaire que l'ennemi approche, et lui demandent un renfort.
Les avis des chefs étaient partagés; les uns voulaient que Ton attaquât sans hésiter; les autres prétendaient que leurs forces n'étant point égales à celles de l'ennemi , il valait mieux faire retraite. Pendant la discussion, les Vandales, conduits par Gélimer, avançaient toujours. Dans leur marche, ils s'étaient placés, à leur insu, entre le corps des Huns qui avaient défait la troupe de Gibamnnd, et le camp de Bélisaire. Quand iis furent arrivés auprès de Décimum, ils s'élancèrent au galop pour occuper une colline. Alors la cavalerie impériale s'ébranla à son tour f)our leur disputer cette position. Mais es Vandales l'avaient devancée, et, quand elle vint pour les attaquer, ils la repoussèrent avec perte et la mirent en fuite. Elle courait encore, lorsqu'elle rencontra, à sept stades de Décimum, Uliaris, officier des gardes, qui s'avançait pour la soutenir avec un corps de huit cents hommes. Le devoir d'Ulinris était de rallier la troupe défaite et de tenter une nouvelle attaque ; mais il se laissa entraîner par les fuyards, et il revint avec eux, au galop, auprès de Bélisaire.
Gélimer commit alors une grande faute : il resta dans l'inaction après sa victoire , et par là il se perdit. Si , d'une part, et ce sont là les réflexions d'un compagnon de Bélisaire, il eût poursuivi vivement les cavaliers qu'il avait mis en déroute, l'armée impériale eût éprouvé certainement un échec irréparable, tant les Vandales étaient nombreux et animés , et tant la frayeur des Grecs était grande. D'autre part, si Gélimer se fût porté sur Carthage, il eût facilement anéanti le corps placé sous les ordres de Jean l'Arménien.
Les vainqueurs d'Ammatas s'étaient dispersés çà et là dans la campagne pour dépouiller ceux qu'ils avaient tués. Puis, dans sa capitale bien dé-
fendue, ayant à sa disposition d'abondantes ressources, le roi aurait pu repousser toutes les attaques, et même se rendre maître de la flotte qui arrivait. Il eût ainsi enlevé, d'un coup, à l'armée impériale les moyens de taire retraite et de vaincre (*). Mais Gélimer perdit à Décimum un temps précieux :
il ne quitta la position que la valeur de ses troupes lui avait assurée que pour descendre lentement dans la plaine où Ammatas avait été tué. A la vue du cadavre de son frère, le roi
(*) C'était là probablement l'opinion de Bélisaire. M. Marcus fait suivre les paroles de Procope de quelques observations qui nous ont paru plausibles. «Un généra), dit-il, plus habile que Gélimer, aurait poursuivi la pointe de sa victoire , sauf à changer son premier plan de campagne ; mais il n'est pas dit pour cela qu'il eût battUgComplétement Bélisaire. Celui-ci aurait pu être obligé de se replier sur son camp avec sa cavalerie, mais il n'y serait enlré que pour en sortir de nouveau avec elle et avec l'infanterie , et engager la bataille avec toutes ses forces. Gélimer ne se sentit pas assez de cœur pour hasarder un combat en due forme avant qu'il eût appris les causes du retard qu'Ammatas et Gibamund mettaient à venir. Voilà la raison pour laquelle il descendit dans la plaine. Peut-être aussi eut-il peur que les partisans de l'ancienne famille royale ne se fussent révoltés à Carthage contre Ammatas. Quand il eut une fois trouvé le corps de ce dernier, il ne pouvait se porter sur Carthage avant de connaître les forces de Jean : autrement il se serait exposé à êlre attaqué par l'ennemi par devant et sur ses derrières. Tout ce qui lui restait à faire, c'était donc de ne pas perdre de temps à l'inhumation de son frère , mais de se retirer en bon ordre avec ses troupes en arrière de Décimum, et d'y attendre ou que l'ennemi vînt à lui, ou qu'il eût reçu des renseignements exacts sur l'état de ses propres affaires et sur celles des Grecs. Mais la principale cause de la perte des Vandales, fut que l'ordre magnifique et l'assurance avec lesquels les troupes de Bélisaire marchèrent sur Carthage les déroutèrent tout à fait, eux qui depuis un siècle n'avaient combattu que contre les Maures, et avaient perdu leur ancienne énergie au sein des plaisirs et de l'inaction.» (Marcus; Histoire des Vandales, etc., p. 378.)
fondit en larmes, et se montra en proie à la plus vive douleur. Il voulut alors qu'on donnât à Ammatas la sépulture, et qu'on lui rendît les derniers honneurs. Il était livré tout entier à ces soins pieux, lorsque les Vandales virent arriver à toute bride les cavaliers de Bélisaire.
Le général avait rallié les fuyards, et leur avait reproché en termes sévères et durs leur lâcheté; puis, après s'être informé de l'état des lieux, après avoir appris la victoire de Jean et la mort d'Ammatas, il s'ébranla avec toute sa cavalerie pour attaquer Gélimer et les Vandales. Ceux-ci, surpris par cette charge imprévue, ne purent soutenir le choc des Grecs, et, après avoir laissésur la place un grand nombre de morts, ils furent mis en fuite. Ils ne se dirigèrent point vers Carthage, ni fers la Byzacène, d'où ils venaient, mais vers la plaine de Bulla, par la route qui conduit en Numidie. Sur le soir, à l'heure où l'on allume les flambeaux, Jean l'Arménien et les Huns rejoignirent Bélisaire , et lui firent connaître leur double victoire. Toute la cavalerie campa cette nuit à Décimum.
l'armée grecque campe aux portes de carthage; interieur de la ville; les prisons du roi.
— Le lendemain, l'infanterie que Bélisaire avait laissée au camp avec Antonina, sa femme, arriva à Décimum. Quand toute l'armée fut réunie, Bélisaire n'hésita plus à marcher droit à Carthage. Il arriva vers le soir sous les murs (le la ville. Nul ennemi ne paraissait pour lui résister; les portes étaient ouvertes, et les Carthaginois avaient placé dans toutes les rues des torches qui répandirent pendant la nuit une vive clarté. Les Vandales, qui n'avaient pas pris la fuite à l'approche de l'armée grecque, effrayes par les dispositions de la population d'origine romaine, avaient cherché un asile dans les églises. Cependant la tranquillité apparente de la ville inquiétait Bélisaire , et il résolut de camper en dehors des murs. Il craignait deux choses : une ruse de l'ennemi, et les
désordres auxquels se livreraient dans les ténèbres ses soldats victorieux.
Le jour même où l'armée se portait de Décimum sur Carthage, la flotte, poussée par un vent favorable, doublait le cap de Mercure. Quand les habitants aperçurent au loin les vaisseaux grecs, ils'se hâtèrent de lever les chaînes qui fermaient l'entrée du port qu'ils appelaient Mandracium (*). Dès ce moment, ceux qui haïssaient la domination des Vandales s'enhardirent, et ils s'efforcèrent de mériter les égards des vainqueurs par de grandes démonstrations de zèle, et par des actes qu'ils se proposaient de rappeler en témoignage de leurs bonnes dispositions.
Il y avait dans le palais même une obscure prison où Gélimer faisait jeter tous les individus, Vandales ou Romains, qui lui portaient ombrage.
Cette prison regorgeait alors de marchands venus de l'Orient, que le roi accusait d'avoir appelé en Afrique les troupes de Justinien. Les malheureux, ainsi renfermés sur de faux soupçons, craignaient à chaque instant qu'on ne les fît périr. Us coururent, en effet, un grand danger. Le four même où Ammatas sortit de Carthage, Gélimer ordonna qu'on les mît à mort; mais le coup imprévu qui frappa le frère du roi et les événements qui suivirent suspendirent l'exécution. Quand le geôlier connut le résultat des différents combats livrés près de Décimum, et, plus tard, quand il vit paraître au loin la flotte impériale, il fut saisi d'une vive frayeur; il entra dans la prison. Enchaînés et plongés dans d'épaisses ténèbres, ceux qui s'y trouvaient ignoraient l'arrivée et la victoire de Bélisaire, et ils purent croire un instant que leur dernière heure était venue. Alors le geôlier, élevant la voix, leur dit : « Que me donnerezvous si je vous sauve?» Tous s'empressèrent de lui faire de magnifiques
(*) C'était le Cothon ou port militaire des anciens Carthaginois. Voy. dans ce volume : Histoire de Carthage ; topographie, p. 142. Nous renvoyons , au reste , à cette topographie pour tout ce qui concerne la ville de Carthage dans le présent récit.
L'UNIVERS
promesses et de lui proposer de grosses sommes. «Gardez votre argent, répondit-il; je ne vous demande qu'une chose. Jurez-moi, si je vous délivre, de m'accorder, auprès du général de Justinien, assistance et protection. >»
Quand ils eurent juré, il leur raconta les événements qui venaient de s'accomplir, et, ouvrant un soupirail, il leur montra la flotte grecque dans les eaux de Carthage; puis il rendit la liberté aux prisonniers, et se sauva avec eux.
ARRIVÉE DE LA FLOTTE *, ELLE S'AR- RKJE DANS LE LAC DE TUNIS; CALOnyme; ENTRÉE DE BÉLISAIRE A
carthage; modération du général; BONNE DISCIPLINE DES TROU- PES. — Quand la flotte eut doublé le cap de Mercure, elle ralentit son mouvement. Officiers, soldats et matelots étaient dans une grande anxiété; ils n'avaient point de nouvelles de l'armée, et ils ne savaient où s'arrêter.
Enfin, ils résolurent d'envoyer un vaisseau à la ville la plus voisine pour recueillir des renseignements. Ils apprirent, par ce moyen, tout ce qui s'était passé. Alors, pleins de confiance et de joie, ils n'hésitèrent plus à avancer. Ils étaient encore éloignés de Carthage de cent cinquante stades environ, lorsque le questeur Archelaùs et les soldats qui étaient restés sur les vaisseaux, voulant observer rigoureusement les ordres de Bélisaire, demandèrent que la flotte gagnât le rivage le plus rapproché et s'y arrêtât. Les matelots s'y opposaient. Ils voyaient dans l'air, disaient-ils, les signes précurseurs d'une grande tempête, et ils avaient appris que la côte indiquée n'offrait ni ports ni points de relâche. Ils déclarèrent donc que si l'on suivait l'avis d'Archelaùs et des soldats, la flotte entière serait anéantie. On sut plus tard que les matelots ne s'étaient
Ï>as trompés. Le questeur se rendit, et a flotte continua sa marche; seulement il fut décidé qu'on ne tenterait pas d'entrer dans le Mandracium. On supposait que le port de Carthage était fermé, et, d'ailleurs, on ne croyait pas qu'il pût contenir tous les vais-
seaux. On fit voile vers le lac qui avoisine la ville. La flotte entière y entra aux approches de la nuit, et après avoir allumé ses fanaux. Un seul vaisseau s'était écarté; c'était celui qui portait Calonyme. Ce chef, bravant les ordres de Bélisaire, et ne tenant aucun compte des intérêts de l'armée, était entré furtivement dans le Mandracium. Comme il ne rencontra point de résistance, il s'élança à terre avec les hommes de son équipage, et enleva de force l'argent des marchands, étrangers ou carthaginois, qui habitaient aux environs du port.
Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de la flotte, ordonna aux soldats, qui jusqu'alors étaient restés à bord, de se rendre au camp. Quand toutes les troupes furent réunies- le général les disposa comme pour une bataille, et il se prépara à faire son entrée dans Carthage. L'ennemi ne lui avait pas dressé d'embûches, comme il le craignait; tous, au contraire, devaient accourir auprès de lui et l'accueillir avec joie. Bélisaire comprit alors que sa modération, bien plus que la valeur des soldats, avait contribué à ses rapides succès. Avant de pénétrer dans la ville, il s'adressa encore une fois à son armée pour lui recommander de se maintenir jusqu'au bout dans sa bonne discipline. « Les Africains, dit-il, soumis autrefois à la domination des Romains, et Romains eux-mêmes, n'ont obéi que par force aux Vandales qui les opprimaient.
C'est pour les aider à secouer un joug odieux que notre empereur fait la guerre. Point de désordres et point d'excès. Montrons ici que nous ne sommes point venus en Afrique comme des conquérants, mais comme des libérateurs. »
L'armée entra donc à Carthage (*).
Bélisaire monta au palais des rois. Il était bâti sur la colline de Byrsa, là où s'élevait jadis la citadelle des anciens Carthaginois et la demeure des proconsuls romains. Comme représentant de Justinien , Bélisaire s'assit sur
(*) Vers le i5 septembre.
le trône de Gélimer. C'est là qu'il reçut les pîaintes des marchands du port qui avaient été pillés la veille par l'équipage d'un vaisseau grec. Le général fît droit à leurs réclamations. Il appela Calonyme, et lui ordonna de rendre tout ce qu'il avait enlevé.
«Jurez, lui dit-il, que vous n'avez rien gardé. » Calonyme jura, et cependant il avait mis en réserve de grosses sommes d'argent. Mais il ne devait pas jouir du fruit de ses violences et de son mensonge; peu de temps après son retour à Constantinople, une affreuse maladie l'emporta.
repas donné aux officiers par bélisaire; admirarle discipline de l'armée; clémence du vainqueur ; LES MURS DE CARTHAGE. —
A l'heure du repas, Bélisaire se rendit avec ses officiers dans la salle où Gélimer recevait à sa table les personnages les plus illustres de sa nation.
Les mets que l'on servit alors au général de Justinien et à ses compagnons d'armes avaient été préparés la veille pour le roi des Vandales. Ce furent les serviteurs de Gélimer qui apportèrent à ces hôtes inattendus le pain et les viandes, et qui versèrent le vin dans les coupes. Ce spectacle frappa vivement les convives, et tous, comme Procope, durent songer plus d'une fois, pendant le repas, à l'instabilité des choses humaines.
Dans ce jour, au milieu même de l'enivrement du triomphe, nulle violence ne ternit la gloire du vainqueur.
Un ordre parfait régna parmi les troupes. Quand les soldats romains se rendaient maîtres d'une ville, ils avaient coutume, suivant leur propre témoignage, de piller et de se livrer à de grands excès. Cette fois, ils se continrent. Le général, par son caractère, avait pris sur ses troupes un tel ascendant, que nul n'osa enfreindre ses ordres. Il n'y eut pas à Carthage une seule violence; on n'entendit pas même proférer une menace. Les affaires du commerce ne furent pas interrompues, et les boutiques restèrent ouvertes.
Tous les vivres fournis aux troupes furent payés. Puis, quand les officiers
chargés de préparer les logements de l'armée eurent dressé leurslistes, chaque soldat se retira, sans tumulte, pour se reposer, dans la maison qui lui avait été désignée.
Un des premiers soins de Bélisaire fut de rassurer les Vandales qui s'étaient réfugiés dans les églises; il jura qu'il ne leur serait fait aucun mal.
Ensuite, il songea à réparer les fortifications de Carthage. Le mur d'enceinte, mal entretenu, s'était écroulé en plusieurs endroits, et, par ses brèches, il offrait à l'ennemi un facile passage. Suivant les Carthaginois, c'était à cause du mauvais état des fortifications que Gélimer ne s'était pas jeté dans leur ville. Il savait bien, disaient-ils, que derrière nos faibles murailles il ne pourrait repousser longtemps les attaques de ses ennemis.
Bélisaire voulut se montrer plus prévoyant que Gélimer, et il se hâta de mettre la ville en état de soutenir un long siège.
LEGENDES ETVIEILLES TRADITIONS
rapportées par procope. — L'apparition subite, sur les côtes d'Afrique, de l'armée impériale, la marche heureuse et rapide de Bélisaire, cette révolution enfin qui avait enlevé, en quelques jours, un trône à Gélimer, et aux Vandales une conquête achetée par un demi-siècle de fatigues et de combats, firent sur les masses une vive et profonde impression. L'imagination était frappée de ces caprices inattendus et mystérieux de la fortune, et, par un penchant naturel, vainqueurs et vaincus cherchèrent à retrouver, dans le passé, les signes qui avaient annoncé les événements qui venaient de s'accomplir.
Depuis longtemps, à Carthage, les enfants avaient coutume de répéter dans leurs jeux : « Le G chassera le B, et, à son tour, le B chassera le G. » Ces mots, qui n'avaient aucun sens en apparence, dirent les Grecs après leur victoire, renfermaient pourtant une prophétie; car ils indiquaient clairement que Genséric avait chassé Boniface, et que, plus tard, Bélisaire devait chasser Gélimer.
L'UNIVERS
Les catholiques, à leur tour, trouvèrent, dans le triomphe des troupes de Justinien, l'explication d'une merveilleuse vision qui les préoccupait depuis longtemps. Jadis, ils avaient élevé, sur le rivage, une magnifique église à Cyprien, le plus illustre des évêques de Carthage. Là, ils célébraient, chaque année, en grande pompe , une fête que , du nom du saint, on appelait Cyprienne. Au temps du roi Hunéric, cette église fut enlevée aux vrais croyants et donnée aux ariens. La tristesse des catholiques fut grande. Cependant une vision céleste vint les consoler. Cyprien apparut en songe à plusieurs fidèles, et leur dit : «■ ï^renez courage ; viendra un jour où je me vengerai. » Les paroles du saint se répandirent rapidement en Afrique.
Les catholiques, pendant un demisiècle, ne cessèrent d'espérer; seulement ils se demandaient : « Quand verrons-nous donc luire ce jour de la vengeance?» Enfin Bélisaire parut.
On était arrivé à la veille de la fête de saint Cyprien, lorsque les Vandales et Ammatas se rendirent à Décimum.
Les prêtres ariens faisaient alors pour la solennité annuelle de grands apprêts. Ils avaient suspendu aux murs de l'église festons et guirlandes, placé leurs plus beaux lustres, et tiré enfin de leur trésor leurs plus riches ornements. Tout à coup, on vint leur apprendre que le frère du roi était tue, et que les Grecs étaient vainqueurs. Ils se sauvèrent à cette nouvelle, et les catholiques se mirent en possession de l'église de Saint-Cyprien. Ce furent eux, cette année, qui, allumant dans le sanctuaire d'innombrables lumières, célébrèrent, suivant leur rite, la fête de celui qui depuis si longtemps avait promis de les secourir et de les venger.
Les Vandales, enfin, se souvinrent, au moment de leurs désastres, des paroles qui avaient été prononcées, dans une circonstance solennelle, par un vieillard de leur nation. Il y avait un siècle et plus, qu'au temps de leur émigration, ils avaient laissé une partie des leurs dans la Germanie. Ceux qui n'avaient point voulu s'associer au roi
Godigiscle , trouvèrent aisément, après le départ de leurs frères, de quoi se nourrir sur leurs propres terres et sur celles qui avaient été abandonnées.
Plus tard, Genséric fit la conquête de l'Afrique. Les Vandales de la Germanie éprouvèrent alors une grande joie.
Cependant il leur vint en pensée que les victoires des compagnons de Genséric pourraient être suivies de revers, et que peut-être un jour les émigrants reviendraient dans leurs anciens établissements. Or, ils savaient bien que les cantons qu'ils occupaient n'étaient pas assez vastes ni assez fertiles pour nourrir ce surcroît de population, et qu'ils auraient à souffrir, comme autrefois, les horreurs de la famine. Pour se mettre en mesure, en quelque sorte, contre l'avenir, ils envoyèrent des députés à Genséric. Ils ne s'étaient considérés jusque-là que comme les fermiers des terres abandonnées par les conquérants de l'Afrique, et ils voulaient dorénavant les posséder à titre définitif. Arrivés à Carthage et admis en présence du roi, les députés félicitèrent Genséric sur ses glorieux succès; puis ils lui dirent : «Puisque tu possèdes en Afrique une grande et fertile contrée, les terres que tu as laissées en Europe te sont inutiles. Donneles en toute propriété aux hommes de ta race qui vivent en Germanie. Si tu accueilles notre demande, nous serons, plus qu'autrefois, intéressés à défendre jusqu'à la mort notre pays, ton ancienne patrie. » Genséric et les chefs vandales qui l'entouraient écoutèrent les députés avec faveur. Déjà le roi allait prendre un solennel engagement, lorsqu'un vieillard illustre dans la nation , par la noblesse de sa race et par sa prudence, se leva, et dit : « Les choses humaines sont de leur nature incertaines et périssables; ce qui nous paraît improbable peut arriver un jour. Qui oserait nous assurer que nous serons toujours maîtres de l'Afrique, et que nous ne serons point forcés, dans un avenir que nul ne peut déterminer, d'abandonner notre conquête et de retourner dans nos anciennes demeures de la Germanie?»
Frappé par ces paroles, Genséric changea d'avis, et n'accueillit point la demande des députés. On se moqua alors du roi et de celui qui l'avait conseillé. Mais, plus tard, au temps de Bélisaire, la nouvelle génération des Vandales se souvint, au moment de ses revers, des paroles du vieillard, et les trouva pleines de sagesse.