LES VANDALES EN SARDAIGNE ; RÉ- SULTAT DE LEUR EXPÉDITION.— AU
moment même où Gélimer , abandonnant aux Grecs sa capitale, fuyait dans le désert , Tzazon triomphait en Sardaigne ; il était parti, comme on l'a vu, avec cinq mille soldats , l'élite de l'armée vandale. Après une heureuse traversée, la flotte envoyée par Gélimer arriva en vue de Caralis , la place la plus importante de l'île. Tzazon l'attaqua brusquement et s'en empara.
Godas ne put résister et fut tué. On vint alors apprendre au vainqueur, mais sans rien ajouter à cette nouvelle, qu'une flotte impériale avait touché les côtes de l'Afrique. Tzazon ne s'inquiéta point ; il croyait que Gélimer repousserait facilement les agresseurs et , dans cette pensée , il lui écrivit la lettre suivante : « Roi des Vandales et des Alains , j'ai pris Godas et je l'ai tué ; j'ai replacé la Sardaigne sous ton obéissance ; célèbre ma victoire par des fêtes. On m'a dit que les Grecs, nos ennemis, avaient osé mettre le pied sur notre territoire. Crois-moi , ils éprouveront le même sort que ceux qui jadis ont attaqué nos pères. » Les messagers qui devaient remettre au roi la lettre de Tzazon s'embarquèrent et vinrent , sans défiance , aborder au port de Carthage. Ils furent saisis, à leur arrivée, et conduits à Bélisaire : ils livrèrent la lettre qu'ils portaient et donnèrent tous les renseignements qu'on leur demanda. Quand on les arrêta leur frayeur fut extrême. A la vue des Grecs , ils demeurèrent frappés d'étonnement et ils cherchèrent , en vain , à se rendre compte de la brusque révolution qui venait de s'accomplir. Le général , par ses paroles et ses bons traitements, ne tarda pas à les rassurer.
LES AMBASSADEURS DE GELIMER EN ESPAGNE; LEUR ENTREVUE AVEC LE ROI THEUDIS ; LEUR MÉPRISE ; ILS TOMBENT AU P0UV0IBDE BÉLISAIRE; COURRIER ENVOYÉ A JUSTINIEN. —
Une circonstance imprévue vint encore fournir à Bélisaire , sur la situation des Vandales, de nouveaux renseignements. Gélimer avait bien compris, après la déposition de Hildéric , que son pouvoir n'était point solidement assis , et que pendant longtemps il aurait à défendre sa couronne contre de nombreux ennemis. Il voulut alors.se ménager des auxiliaires pour l'avenir et , dans ce but , comme il ne pouvait se tourner ni vers l'Orient , ni vers l'Italie , il rechercha l'alliance des maîtres de l'Espagne. Il s'adressa donc à Theudis, roi des Wisigoths. Les ambassadeurs envoyés par Gélimer se
mirent en marche, traversèrent le détroit de Gadès, et touchèrent les côtes de l'Espagne sans avoir appris l'arrivée de Bélisaire en Afrique et les succès de l'armée de Justinien. Ils s'avancèrent , à petites journées , dans l'intérieur des terres, pour voir Theudis et pour s'acquitter, auprès de lui, de leur mission. Le roi des Wisigoths savait déjà , quand ils se présentèrent, que Carthage n'était plus au pouvoir de Gélimer. Le jour même où la ville avait été occupée par les Grecs, un vaisseau chargé de marchandises avait quitté le Mandracium et , favorisé par le vent , était arrivé en peu de temps en Espagne. Ce furent les passagers qui apportèrent la nouvelle des succès obtenus par les troupes impériales.
Theudis recommanda aux gens de l'équipage , et à tous les marchands, de garder le silence sur les événements qui s'étaient accomplis en Afrique;
Euis , il se disposa à recevoir les amassadeurs de Gélimer. Quand ils furent en sa présence, il leur fit bon accueil et les invita même à un grand banquet. Pendant leTepas, au milieu des joyeux propos, le roi s'adressa aux ambassadeurs , et leur dit : « Que font maintenant Gélimer et les Vandales?
Votre royaume est-il toujours florissant? — Tout va pour le mieux, répondit alors Gotthée, l'un des ambassadeurs. — Mais enfin , reprit Theudis, que venez-vous me proposer? — Gélimer, repartirent les Vandales , t'offre son amitié , et il désire contracter avec toi une sincère alliance. » Le roi se prit à rire : « Retournez à la côte, dit-il aux ambassadeurs , et là vous apprendrez ce qui se fait en Afrique. » Les Vandales se levèrent de table sans trop se soucier des paroles qu'ils avaient entendues. Theudis, sans doute , avait beaucoup bu pendant le repas , et ils pensèrent qu'il était ivre. Ils revinrent donc le lendemain auprès du roi; mais, comme la veille, il répondit à leurs propositions par des railleries. Dès lors l'inquiétude se glissa dans leur esprit et ils commencèrent à croire qu'une révolution avait éclaté en Afrique après leur départ.
Cependant ils étaient loin de supposer que Carthage eût cessé d'appartenir aux Vandales. Ils suivirent le conseil qu'on leur avait donné, et ils se dirigèrent vers la côte. Là, ils s'embarquèrent pour rapporter à Gélimer les paroles du roi des Wisigoths. Au moment où ils mettaient le pied sur le rivage de l'Afrique , ils furent environnés par des soldats grecs qui les conduisirent à Bélisaire. Le général se plut à leur faire raconter au long leur voyage et leur entrevue avec Theudis, et, lorsqu'ils eurent achevé, il ordonna qu'on les mît en liberté.
Vers ce temps on vit entrer dans le port de Carthage Cyrille et les soldats qu'il commandait. Il avait été envoyé par Justinien au secours de Godas ; mais, au moment où il approchait de la Sardaigne, il apprit la victoire de Tzazon : dès lors il renonça à se diriger sur l'île et il se mit à Ta recherche de Bélisaire. Ce fut dans les murs de Carthage qu'il le rencontra. Le général, après tant d'événements heureux, résolut d'envoyer un de ses officiers à Constantinople, et il choisit Salomon pour porter à Justinien la nouvelle de ses premiers succès.
les maures; leurs dispositions.
— La plaine de Bulla où se tenait Gélimer était située à quatre journées de marche de Carthage , non loin des frontières de la Numidie. Là étaient accourus auprès du roi et de ses guerriers un certain nombre de Maures attirés par l'appât du gain et des aventures. C'étaient des nommes qui appartenaient à plusieurs tribus , et qui s'étaient rendus de différents lieux et sans chefs au camp des Vandales. En effet, la masse de la nation restait indécise et flottante; cependant, comme elle prévoyait la ruine de Gélimer, elle penchait déjà du côté des Grecs. Les chefs des tribus qui habitaient la Mauritanie, la Numidie et la Byzacène, s'étaient même avancés jusqu'à faire des promesses à Bélisaire ; ils lui avaient envoyé des ambassadeurs pour lui dire qu'ils étaient prêts à reconnaître la suprématie de l'empereur, et plusieurs, s'il faut en croire Procope, avaient
L'UNIVERS
livré, en témoignage de leur sincérité, leurs enfants comme otages. Seulement ils demandaient qu'à son tour le représentant de Justinien voulût bien reconnaître leurs titres et leur donner l'investiture suivant la forme accoutumée. Au temps de la domination romaine , nul ne se déclarait chef de tribu qu'il n'eût reçu de l'empereur les insignes du commandement. Les rois vandales s'étaient conformés à l'ancien usage; mais les Maures ne regardaient point comme légitime l'investiture conférée par les usurpateurs de la puissance impériale. Bélisaire s'empressa d'accueillir la demande qui lui était adressée. Il envoya à chacun des chefs des tribus maures une baguette d'argent doré , un bonnet d'argent fait en forme de couronne , un manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite , une tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, enfin des chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements qui étaient le signe matériel du pouvoir suprême, de grosses sommes d'argent. Cependant les tribus ne se déclarèrent poiut encore. Elles n'envoyèrent point aux Grecs des troupes auxiliaires ; mais d'un autre côté, elles n'aidèrent pas les Vandales. Elles attendaient, au repos et en observant, qu'entre Justinien et Gélimer la fortune se fut prononcée d'une manière irrévocable.