TRISTESSE ET DECOURAGEMENT DE GÉLIMER; SA LETTRE A TZAZON
Gelimer ne se faisait point illusion sur les dangers de sa position. L'espérance même du succès semblait l'avoir abandonné. Il fit porter en Sardaigne, à son frère Tzazon, une lettre qui trahissait ses impressions : « Ce n'est point Godas , disait-il , mais une maligne influence qui nous a arraché la Sardaigne. L'inspiration qui t'a enlevé à l'Afrique avec l'élite de nos guerriers venait d'une puissance céleste, mais qui nous est ennemie, puisque, en nous privant ainsi de toutes nos ressources , elle a presque anéanti la maison de Genséric. Tu n'es point parti pour soumettre la
Sardaigne, mais pour donner à Justinien le temps de conquérir l'Afrique.
Les événements qui viennent de s'accomplir ont dévoilé à tous les yeux les desseins de la fortune. Bélisaire n'est arrivé sur nos terres qu'avec des troupes peu nombreuses, et cependant il nous a vaincus. Les Vandales ont perdu tout courage, et désormais ils ne peuvent compter sur le succès.
AmmatasetGibamund sont morts par la lâcheté de leurs soldats. L'ennemi est maître de nos ports, de nos arsenaux , de nos agrès , de nos chevaux , de Carthage, enfin de l'Afrique entière. Rien ne peut tirer les Vandales de l'engourdissement et de la stupeur où ils sont plongés ; ils semblent ignorer qu'ils compromettent ainsi, par leur nonteuse conduite , leurs biens et la liberté de leurs femmes et de leurs enfants. JNous n'avons plus rien en notre puissance que la plaine de Bulla. C'est là que nous nous maintenons , dans l'espérance que toi et les tiens vous ne tarderez pas à venir à notre secours. Hâte-toi ; vole sur les eaux avec toute ta flotte; ne songe plus désormais à renverser le tyran et a replacer la Sardaigne sous nos lois.
Ce n'est plus contre cette île, mais contre Bélisaire, qu'il faut diriger nos coups. Unissons nos forces et marchons à l'ennemi : désormais nous devons vaincre ou supporter, en commun , le poids de nos désastres. »
TZAZON QUITTE LA SARDAIGNE; IL ARRIVE AU CAMP DE BULLA; SON ENTREVUE AVEC GELIMER. — Après
avoir reçu, au port de Caralis, la lettre de 'Gélimer, Tzazon réunit les Vandales et leur apprit les nouvelles qu'on lui avait apportées. Toute l'armée fut alors en proie à une vive douleur. Les soldats n'osaient montrer en public leur tristesse et leurs larmes. Ils cherchaient à dérober leurs impressions aux habitants de l'île , et ce n'était qu'entre eux, et à l'écart, qu'ils s'interrogeaient sur le coup terrible qui les avait frappés et qu'ils gémissaient sur leurs infortunes. Après avoir pris à la hâte quelques mesures qui pouvaient assurer la tranquillité
et la soumission de l'île , Tzazon ordonna aux troupes de monter sur la flotte et il fit voile pour l'Afrique. Il arriva , le troisième jour, sur le point de la côte où l'on rencontre les frontières de la Numidie et de la Mauritanie. C'est de là qu'il s'avança à marche forcée vers la plaine de Bulla.
Quand le roi et son frère furent en présence, ils se précipitèrent l'un vers l'autre, s'embrassèrent et confondirent sans prononcer une seule parole, leurs larmes et leurs sanglots. Les soldats qui revenaient de la Sardaigne et ceux qui étaient restés en Afrique se mêlèrent et, eux aussi, en se retrouvant, donnèrent les marques de la plus violente affliction. On ne parlait dans le camp, ni de Godas, ni de Bélisaire. On ne cherchait point à s'éclairer par de mutuelles questions, car chaque soldat craignait que ses malheurs ne fussent encore plus grands qu'il ne l'avait imaginé. Cette scène fut déchirante et elle fit éprouver pendant longtemps à ceux qui la virent , et même aux ennemis des Vandales qui l'entendirent raconter, une vive et profonde émotion.
GÉLIMEB ET TZAZON SE PORTENT SUR carthage; ON CONSPIRE DANS LA VILLE CONTRE LES GRECS ; MAU- VAISES DISPOSITIONS DES SOLDATS
huns. — Quand Gélimer se vit entouré de Tzazon et de tous les guerriers de sa nation , il quitta la plaine de Bulla et marcha sur Carthage. Il plaça son camp non loin de la ville , pour attirer Bélisaire au combat. Il avait aussi coupé l'immense et bel aqueduc qui de l'intérieur des terres conduisait à Carthage l'eau qui servait aux besoins de la population (*); mais Bélisaire resta dans l'inaction et n'essaya point de repousser Gélimer. Alors le roi des Vandales leva son camp et divisa son armée : il envoya une troupe sur chacune des routes qui conduisaient à Carthage, et il crut dès lors qu'il avait assez fait pour priver son ennemi assiégé de toute commu-
(*) Voy. dans ce volume : Histoire de Carthage; topographie; p. 148.
nication et de toutes ressources. Soit pour ménager et gagner à sa cause les habitants de la campagne , soit qu'il persistât à regarder le territoire où il s'était arrêté comme son bien et celui de sa nation , il le préserva avec grand soin du pillage et de la dévastation.
D'ailleurs, l'espérance commençait à renaître en lui ; il entretenait des intelligences à Carthage, et il supposait que non-seulement les Carthaginois , mais encore les soldats ariens qui servaient dans l'armée grecque, lui livreraient la place par trahison. Puis il avait étudié, par ses émissaires, les dispositions de la troupe des Huns, et il avait excité les barbares, par des promesses et sans doute aussi par de l'argent, à s'unir avec lui et à venir dans son camp. Les Huns, en effet, ne servaient l'empereur qu'à regret, et ils se plaignaient hautement d'un officier nommé Pierre , qui avait employé un honteux mensonge pour les tirer de Constantinople et pour les amener en Afrique. Ils écoutèrent donc les propositions de Gélimer, et ils allèrent jusqu'à promettre qu'au jour de la bataille ils passeraient dans les rangs des Vandales. Ce furent des transfuges qui dévoilèrent à Bélisaire les projets des Huns. Dès lors il résolut de ne point marcher à la rencontre de l'ennemi avant d'avoir pris toutes les mesures qui pouvaient lui conserver, même pendant une longue expédition, la possession de Carthage. D'autre part, quelques citoyens s'étaient aussi mis en rapport avec Gélimer. L'un d'entre eux, Laurus , fut dénoncé par son secrétaire. Sa trahison était manifeste, et Bélisaire le fit pendre au sommet d'une colline qui avoisinait la ville. Cette exécution effraya tous les autres , et nul désormais ne songea à conspirer.
Mais il importait surtout au général de ramener les Huns. Il les accabla de présents , les admit à sa table , et, à force de prévenances, il parvint à tirer d'eux-mêmes le secret de toutes leurs relations avec Gélimer. « Nous ne te cacherons point, lui dirent les barbares , que nous sommes mal disposés au combat. .Nous craignons que
les Romains, après leur victoire, refusent de nous ramener à Constantinople, et qu'ils nous laissent vieillir et mourir sur la terre d'Afrique. Qui, d'ailleurs, nous garantit que l'on ne nous enlèvera pas le butin que nous avons fait ? — Moi , répondit Bélisaire, et je vous jure que si vous nous aidez a vaincre les Vandales , je vous renverrai à vos demeures avec une large part des dépouilles de l'ennemi. » Les Huns s'engagèrent une seconde fois à servir dans l'armée avec zèle et courage.