BÉLISAIRE COMPLÈTE ET ACHEVE SA CONQUÊTE ; SES SUCCÈS ; IL
échoue en sicile. — De retour à Carthage , dès les premiers jours de l'année 534, Bélisaire se hâta de prendre les mesures qui pouvaient compléter et rendre durable la conquête qu'il avait accomplie au nom de l'empereur. D'abord , il retint dans la capitale de l'Afrique , sous ses yeux, tous les Vandales qui étaient tombés en son pouvoir, et il se prépara à les envoyer à Constantinople aux approches de la belle saison. Ensuite, il voulut que l'autorité de Justinien fût reconnue dans toutes les terres que Genséric avait enlevées aux empereurs romains. Il envoya Cyrille en Sardaigne avec un corps nombreux, et, afin que les habitants ne pussent révoquer en doute les succès de l'armée grecque et la victoire de Tricamara, le ehef de l'expédition emportait avec lui la tête de Tzazon. Cyrille devait aussi faire passer en Corse une partie de ses troupes pour arracher cette île aux Vandales et la replacer sous la domination romaine. Bélisaire obtint, par son lieutenant, un plein succès dans ces deux entreprises. En même temps, un officier appelé Jean occupait avec un détachement d'infanterie Césarée (*), en Mauritanie. C'était alors (*) Aujourd'hui Cherchel. Voy. sur ce
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une place très-importante; elle était vaste, bien peuplée, et faisait par mer un grand commerce. Les Grecs s'étendirent plus loin encore, et un garde de Bélisaire s'empara delà villedeCeuta.
Cette dernière expédition coïncida sans doute avec celle d'Apollinarius, qui soumit les îles Baléares. Apollinarius était né en Italie. Dans sa ieunesse, il était venu en Afrique, où il s'était attaché au roi Hildéric. Quand les Vandales mirent Gélimer sur le trône , il se sauva à Constantinople auprès de Justinien. Il revint en Afrique avec l'armée impériale, et se fit remarquer par sa bravoure à la bataille de Tricamara. Le général avait en lui une grande confiance. Apollinarius la justifia en prenant possession , au nom de l'empereur, des îles Baléares. Enfin, d'un autre côté, à l'Orient, une armée envoyée par Bélisaire et partie de Carthage, porta secours, dans la Tripolitaine, à Pudentius et à Tattimouth, qui étaient attaqués et vivement pressés par les Maures.
Mais les Grecs échouèrent en Sicile.
Les soldats qui devaient s'emparer de Lilybée furent repoussés par les Goths.
Bélisaire adressa aux officiers qui commandaient dans l'île pour Atalaric une lettre pleine de reproches et de menaces. « La place, disait-il, qui défend le promontoire de Lilybée appartenait jadis aux Vandales, et aujourd'hui, en vertu de notre conquête, elle est devenue la propriété de l'empire. Vous ne niez point qu'elle ait été au pouvoir de Gélimer; pourquoi refuser maintenant de la remettre à celui qui est le vainqueur et le maître de Gélimer?
Jusqu'ici, il y a eu entre nous paix et alliance ; mais craignez que votre récente agression ne rompe les liens qui
point une savante discussion de la commission de l'Académie des inscriptions et belleslettres, dans les Recherches sur C Afrique septentrion., etc., 1. 1, p. 109 et suiv. — Mannert (trad. par MM. Marcus et Duesberg, p. 494) pense que Tennis occupe aujourd'hui la place de l'ancienne Césarée. L'Académie ne parait point avoir connu l'opinion de Mannert ; mais en réfutant le colonel Lapie, elle a réfuté le géographe allemand.
nous unissent, et ne rappelle à notre empereur vos anciennes usurpations.
Je déclare que si la ville de Lilybée ne nous est pas livrée dans un bref délai, j'irai vous faire la guerre en Sicile, et peut-être plus loin encore. » On porta à Amalasuntha, qui gouvernait au nom de son fils Atalaric, la lettre de Bélisaire. Elle répondit au général de Justinien que la Sicile entière appartenait aux Goths, et que, dans cette île, l'empire n'avait à faire valoir aucun droit. «Au reste, disait la reine, je suis disposée à trancher le débat par la voie des négociations, et à invoquer en notre faveur le témoignage même de Justinien. Ne te hâte donc point d'agir avant d'avoir connu la volonté de ton maître. » Bélisaire, en effet, ajourna son expédition. Il avait écrit, de son côté, à l'empereur, et il attendit, pour partir, les ordres qui devaient venir de Constantinople.
FARA ET SA TROUPE ESSAYENT DE GRAVIR LE PAPPUA; ILS ÉCHOUENT; SITUATION DE GELIMER A MIDENOS.
— Fara, comme nous l'avons dit, était resté au pied du Pappua pour faire le blocus de Midenos. Forcé d'exercer, nuit et jour, sur toutes les routes qui conduisaient à la ville une rigoureuse surveillance et d'être sans cesse en alerte, attristé aussi par l'hiver, il ne sut point résister à l'ennui, et il résolut de terminer la guerre, s'il le pouvait, par un coup d'audace. Il fit prendre une fois les armes à toute sa troupe, et il commença à gravir *le Pappua pour emporter Midenos. Mais les Maures s'étaient aperçus de ses mouvements; ils se postèrent sur les hauteurs, et quand Fara parut, ils l'accablèrent d'une grêle de pierres et de traits. Ils avaient pour eux l'avantage du lieu ; et les Hérules, après avoir perdu cent dix hommes, furent obligés de regagner leurs campements. Dès lors, Fara ne songea plus à gravir la montagne; seulement il redoubla de surveillance, et prit toutes les mesures qui pouvaient amener promptement la famine dans la ville assiégée.
Déjà la situation de Gélimer était déplorable; il était entré à Midenos sans
provisions, traînant à sa suite les malheureux débris de sa famille, et un nombre assez considérable de guerriers qui appartenaient aux plus illustres familles de la nation vandale. Tous ces hommes avaient pris à la civilisation ce qu'elle avait de plus énervant, et n'avaient point été endurcis, comme leurs aïeux, par les fatigues de la guerre et par les longues privations. La nouvelle génération des Vandales s'était amollie au sein du luxe et des plaisirs; elle ne quittait les bains ou ses jardins de plaisance que pour s'asseoir à des tables chargées de mets rares et exquis. Si elle se livrait avec une sorte de passion à l'exercice de la chasse, on la voyait souvent aussi prendre place, en robes tissues d'or et de soie, dans les jeux publics, au milieu des femmes, des danseurs et des musiciens. Pour cette génération habituée aux plaisirs faciles, à l'abondance, à toutes les jouissances d'un luxe effréné, le séjour de Midenos était affreux , intolérable. La ville, en effet, était exclusivement peuplée par des Maures, les plus sobres des hommes. Les cabanes qu'ils offrirent au roi ne garantissaient ni du froid, ni des suffocantes chaleurs de l'été. On ne trouvait point de lits dans ces cabanes; seulement les plus riches parmi les habitants étendaient une fourrure sur le sol pour se coucher. Toutes les provisions amassées consistaient uniquement en orge et en blé. Les Maures, dans leurs repas, employaient souvent le grain sans le cuire et même sans le broyer.
Ils ne buvaient jamais de vin. La dure nécessité contraignit Gélimer et les compagnons de sa fuite à embrasser le genre de vie de ceux qui leur avaient donné asile; mais ce brusque changement dans leurs habitudes les affligea et les abattit. S'il faut ajouter foi aux paroles de Procope, il leur vint plus d'une fois en pensée qu'après tout valait mieux mourir ou être esclave, que de vivre ainsi misérablement.
LETTRE DE FARA A GELIMER; RÉ- PONSE de gélimer. — Les Maures de Midenos, il faut le croire, entretenaient des relations avec les Hérules,
ou bien encore parmi les Vandales plusieurs, épuisés par la faim et les privations, étaient venus se rendre aux assiégeants, puisque Fara connut bientôt dans toute son étendue la détresse du roi fugitif et de ceux qui l'avaient suivi. Pour mettre un terme à ce blocus, qui lui avait déjà causé tant de fatigue et d'ennui , et aussi , peut-être, par un sentiment de généreuse pitié, le lieutenant de Bélisaire écrivit à Gélimer la lettre suivante : « Je suis un barbare; je ne connais ni les artifices du langage ni les ornements du style; je t'exprimerai donc simplement, comme un homme ignorant, mais qui sent vivement, toute ma pensée. Pourquoi , mon cher Gélimer, t'estu précipité avec les tiens dans cet abîme de misères? Tu ne veux point subir le joug du vainqueur, et, sans doute, tu diras que la liberté est par elle-même assez précieuse pour qu'on lui sacrifie tous les autres biens. Mais ne vois-tu pas que pour nous échapper tu te rends l'esclave des Maures, les plus misérables des hommes ? Ne vautil pas mieux vivre esclave dans l'empire, que d'être le roi du Pappua et des Maures? Regarderais-tu comme chose honteuse d'être soumis au maître de Bélisaire? Repousse loin de toi cette pensée d'orgueil, illustre Gélimer. Nous-mêmes, qui sortons d'une race illustre, nous nous faisons gloire de servir l'empereur. On dit que Justinien veut t'accorder avec la dignité de patrice une place au sénat, et te donner de grosses sommes d'argent avec de grandes propriétés; on dit aussi que Bélisaire doit se rendre garant des promesses de celui qui l'envoie. En cela, n'y a-t-il donc rien qui puisse te tenter? Tu te roidis sans doute contre la mauvaise fortune dans la pensée que tu ne saurais, comme homme, échapper à ses coups. Mais aujourd'hui , pourquoi rejeter le soulagement qui est offert à tes maux?
N'est-ce pas la même fortune qui apporte le bien et le mal, que nous devons accepter forcément ? Suivant moi , la tristesse, la misère et une profonde douleur, ont troublé ton esprit. Hâte-
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toi de changer d'avis ; n'essaye point de lutter contre les arrêts du sort, et bientôt l'heure de la délivrance arrivera pour toi, et tu pourras enfin échapper a tous les maux qui t'accablent. »
Gélimer lut, non sans une vive émotion, la lettre de Fara. Il lui répondit : « Je suis reconnaissant de tes bons avis, mais je ne puis les suivre. Me soumettre à un ennemi injuste me paraît intolérable. Si Dieu exauçait mes vœux, je tirerais une vengeance éclatante de celui qui, sans cause légitime, sans avoir été offensé par moi, en paroles ou en actions, a envoyé Bélisaire en Afrique, et m'a précipité du faîte de la grandeur dans la plus déplorable des conditions. Que Justinien apprenne qu'un jour viendra peut-être où il sera en proie, comme homme et comme empereur, aux maux qui m'oppressent, et qui maintenant, au moins en apparence, sont loin de l'atteindre. Je ne puis plus écrire; la douleur m'enlève la force de penser.
Adieu, ami Fara. Envoie-moi, par grâce, une harpe, un pain et une éponge. » Le barbare lut et relut cette lettre; la dernière phrase l'arrêtait, et il cherchait en vain à saisir le sens des paroles de Gélimer. Un homme qui se trouvait à ses côtés lui donna alors l'explication suivante : Gélimer demande un pain , parce que depuis longtemps il n'a pu goûter d'une pâte faite de bonne farine et cuite d'une manière convenable; l'éponge doit servir à essuyer ses yeux sans cesse gonflés par les larmes ; avec la harpe , il veut chanter sa malheureuse histoire, et il espère soulager ainsi sa douleur. Cette explication lit sur l'âme du chef barbare une profonde impression; il céda à la pitié, et, se relâchant un instant de sa rigueur, il envoya à Midenos l'éponge, le pain et la harpe que le roi des Vandales avait demandés. Toutefois, il continua à faire bonne garde, et il attendit patiemment, au pied de la montagne, qu'abattu par la misère, brisé par la douleur, Gélimer, dans son désespoir, descendît de sa retraite pour se rendre à la merci de son vainqueur.
GELIMER SE DECIDE A SE RENDRE *, SA. LETTRE A FARA. — L'hiver tOU-
chait à sa fin et le blocus de Midenos durait déjà depuis trois mois , lorsque Gélimer, craignant que Fara n'emportât la place d'assaut, songea sérieusement à se livrer lui et les siens à Bélisaire. Il hésitait encore lorsqu'un fait, qui s'était reproduit souvent sans doute dans la ville assiégée, mais qui , celte fois , le frappa vivement , vint mettre un terme à ses irrésolutions.
Une femme maure avait composé, avec un peu de blé à peine écrasé , une pâte qu'elle avait placée dans l'âtre sous la cendre brûlante ; deux enfants se tenaient auprès de cette femme, son fils, et un neveu de Gélimer. Pressés par la faim , ils regardaient avidement le petit pain , s'apprêtant à l'enlever lorsqu'il serait cuit; enfin, le jeune Vandale ne pouvant se contenir, se précipita vers le feu, saisit la pâte qui était bouillante et, sans rejeter les cendres qui la couvraient, la porta à sa bouche, et commença à la manger. Mais le jeune Maure ne le laissa pas achever ce détestable repas : pour avoir sa part, il s'élança sur le neveu de Gélimer, le prit aux' cheveux , le frappa sur le visage à coups redoublés, et parvint ainsi à lui arracher quelques morceaux de la bouche. Le roi des Vandales était là qui contemplait en silence la lutte des deux enfants. Ce spectacle lui brisa le cœur et , sans plus tarder , il fit porter à Fara une lettre qui contenait ces mots : « Je veux suivre tes conseils, Fara ; j'ai assez lutté contre ma destinée. Si Bélisaire veut s'engager , par un serment solennel, à obtenir de l'empereur ce que tu me promettais naguère , je me rendrai à lui avec ma famille et tous les Vandales qui m'accompagnent. »