EFFETS DE LÀ CONQUÊTE*, ETAT
des romains. — C'est en vain que certains historiens ont essayé de prouver que les nations barbares , en s'établissant sur les terres de l'empire, avaient gardé, au moins par calcul et prudence , des règles et de grands ménagements, et que , par exemple, elles avaient tenu compte souvent, dans l'occupation et le partage des terres conquises , des droits et des intérêts de la population vaincue (*). M. Marcus n'est pas éloigné de croire que les Vandales accomplirent leur conquête et le partage des terres avec la plus grande modération. Mais cette conquête et ce partage se firent , comme le témoignent les contemporains, avec violence. Nous renvoyons ici au passage de Victor de Cartenne, que nous avons cité plus haut (p. 16), et nous nous bornerons à rappeler ces paroles de Procope, qui se rapportent aux premiers temps de la conquête : « Les Vandales envoyèrent plusieurs Romains en exil /et ils en tuèrent un grand nombre. Cacher ses richesses était, aux yeux des vainqueurs, le plus grand des crimes (**). » Au reste, quand nous n'aurions pas le témoignage formel des historiens, nous serions encore en droit de conclure, à l'aide seulement du bon sens, que , dans tous les lieux où ils s'établirent, les barbares portèrent, par leurs violences, au sein de la société, la plus grave perturbation.
Les Romains furent donc expropriés dans toute la Zeugitane d'abord, et ensuite dans certaines parties des autres provinces , là où Genséric avait choisi à sa convenance des domaines et des maisons de plaisance. Que de-
(*) C'est une opinion qui a encore été récemment exprimée , pour la conquête des Franks, par M. Pardessus, dans son savant ouvrage sur la Loi salique ; dissert. 8 , p. 534.
(**) Procope; De Bel. Fand.yl, 5.
L'UNIVERS
vinrent les individus expropriés ? Ils descendirent d'un degré dans l'échelle sociale. De propriétaires qu'ils étaient ils devinrent colons. Les guerriers vandales, et tous les autres barbares qui les avaient suivis, ne firent point valoir leurs terres par eux-mêmes , ils les confièrent, moyennant redevance, aux Romains. On serait porté à croire, par certaines indications, que les vainqueurs laissèrent aux vaincus expropriés le choix de rester colons en Afrique ou de se retirer dans les provinces qui relevaient encore de l'empire; mais d'autres faits semblent attester qu'ils ne se montrèrent point si modérés.
Plus d'une fois ils reléguèrent les Romains qui ne voulaient pas reconnaître leur domination dans les îles de la Méditerranée qu'ils avaient soumises à leur empire, et même chez les Maures, dans le désert. Il arriva cependant que par calcul, et pour rallier à sa personne les plus illustres familles romaines , Genséric essaya quelquefois de faire oublier aux vaineus les excès de la conquête. On lit dans un ancien document (*) que les fils d'un riche Romain, qui s'était sauvé de l'Afrique au temps de la prise de Carthage, résolurent un jour de revenir dans leur pays. Ils apprirent, à leur retour, que les biens de leur père avaient été confisqués et donnés à des prêtres ariens.
Ils s'adressèrent au roi , qui força les prêtres à rendre une partie de ces biens aux fils de celui qui s'était expatrié.
Les Romains des Mauritanies, de la Numidie , de la Byzacène et de la Tripolitaine, qui n'avaient pas été expropriés , payaient un impôt au roi des Vandales. Cet impôt fut moins lourd sous la domination barbarequ'au temps du gouvernement impérial. A l'appui de notre assertion, il suffirait de rappeler que Justinien, pourvoir essayé, après les victoires de Bé.lisaire, de rétablir les rôles de contributions qui étaient en usage sous le règne de Valentinien III , excita, dans toute l'Afrique, un grave mécontentement.
(*) La vie de saint Fulgence.
Disons enfin que, par nécessité, les rois vandales s'environnèrent de Romains. Dans le palais de Carthage, on comptait plus d'un de ces officiers, appelés ailleurs Romani in truste et convivx régis t qui étaient admis au service ou dans la familiarité du souverain. C'était aussi parmi les Romains que l'on prenait les percepteurs de l'impôt (procuratores, exactores) et les régisseurs des domaines royaux.
Tous les officiers d'origine romaine, employés par Genséric ou ses successeurs, recevaient en traitement des vivres et une solde. Ils étaient obligés de porter l'habillement des Vandales (*).
PERSISTANCE DE L'ADMINISTRA- TION ET DES LOIS ROMAINES SOUS LA DOMINATION DES VANDALES. —
Après la conquête, les fonctionnaires dans l'ordre civil ne perdirent rien de leurs attributions, et ne cessèrent point d'être choisis parmi les Romains.
Nous n'insisterons point ici sur ce fait très-important de la persistance de l'administration et des lois romaines, parce qu'il est mis dans tout son jour par l'édit du roi Hunéric, que nous avons inséré plus haut dans notre récit (p. 33). Des historiens contemporains nous ont appris que les rois vandales choisirent parmi les Romains, et établirent à Carthage un magistrat qui jugeait en appel dans toutes les causes, et prononçait en dernier ressort (**).
Ce magistrat est appelé par Victor de Cartenne prœpositusjudiciis romanis in regno Africx Vandalorum. Fautil voir, dans la création de ce juge supérieur à tous les juges des localités, une innovation due à la conquête?
Nous ne le pensons pas. Jadis, les habitants d'une partie de la Mauritanie, de la Numidie, de la Proconsulaire et de la Byzacène, avaient trouvé à Carthage un tribunal d'appel : c'était celui que présidait le gouverneur de l'Afrique impériale. Il avait été aboli par le fait de l'invasion, et les rois
(*) Marcus; p. i85 et suiv. — Papencordt ; p. 188.
(**) Marcus ; p. 188. — Papencordt ; p. 194.
vandales essayèrent de le reconstituer.
C'est à cette fin qu'ils instituèrent la magistrature suprême dont nous venons de parler.