LES VILLES D'AFRIQUE SOUS LES VANDALES ; REGIME MUNICIPAL
Nous avons dit plus d'une fois, dans le récit qui précède, que l'arrivée et l'établissement des barbares dans certaines provinces de l'empire, en Afrique, par exemple, fut, sous certains rapports, pour la population des villes et des campagnes, un événement heureux. Les villes surtout, qui avaient tant souffert des exigences du fisc impérial , purent considérer les barbares comme des libérateurs. M. Augustin Thierry signale en ces termes la révolution produite dans les villes de la Gaule par l'arrivée des Franks : « Les traits les plus généraux de la transformation du régime municipal, ceux que des témoignages plus ou moins précis, plus ou moins complets, font retrouver à peu près au même degré dans toutes les grandes villes, sont les suivants:
la curie, le corps des décurions, cessa d'être responsable de la levée des im-
f)ôts dus au fisc; l'impôt fut levé par es soins du comte seul, et d'après le dernier rôle de contributions dressé dans la cité. Il n'y eut plus d'autre garantie de l'exactitude des contribuables, que le plus ou moins de savoirfaire, d'activité ou de violence du comte et de ses agents. Ainsi , les fonctions municipales cessèrent d'être une charge ruineuse; personne ne tint plus à en
être exempt; le clergé y entra les
anciennes conditions de propriété nécessaires pour y être admis ne furent
plus maintenues l'évêque joua un
rôle de plus en plus actif, soit dans la gestion des affaires locales, soit dans
l'administration de la justice (*) »
Ces considérations de M. Augustin Thierry relatives à la Gaule sont applicables à l'Afrique sous la domination des Vandales. Il y a cette différence, toutefois, que la levée de l'impôt étant confiée par Gcnséric et ses suc-
(*) M. Aug. Thierry; Considérations sur l 'histoire de France, ch. v,p. 285 et suiv., deuxième édit.
cesseurs, non à des comtes d'origine barbare, mais à des Romains, les villes de l'Afrique se trouvèrent moins exposées que celles de la Gaule à la violence et à d'iniques extorsions. Quant au pouvoir de l'évêque dans chaque localité, la conquête des Vandales amena les mêmes résultats que celle des Franks. Au moment où les Grecs viennent attaquer et poursuivre Gélimer au sein de ses États, les évêques paraissent , dans les récits contemporains, comme les personnages les plus influents des villes. Nous renvoyons ici, pour la preuve, au passage (p. 50) où nous avons raconté l'entrée d'un lieutenant de Bélisaire à Syllectum.
Sous la domination romaine, les magistrats des curies avaient, comme l'a dit Savigny, trois sortes d'attributions : 1° l'administration intérieure et locale de la cité : ils remplissaient les fonctions des maires et des conseils municipaux dans notre organisation moderne; T la juridiction volontaire :
ils remplissaient les fonctions des notaires, et quelques-unes de celles des juges de paix; 3° la juridiction contentieuse jusqu'à un certain taux de ressort (*). Au temps des Vandales, les magistrats municipaux ne perdirent rien de leurs attributions; et même, comme il n'y avait en Afrique rien qui ressemblât à ces mais de la Gaule, présidés par un comte barbare, il est probable, en ce qui concerne la juridiction contentieuse , que le cercle de leurs attributions s'agrandit. Ils jugèrent toutes les causes civiles et criminelles. Toutefois, dans les cas douteux et très-graves, on pouvait appeler de leurs sentences. On s'adressait alors au grand magistrat que Genséric avait établi à Carthage. Ce magistrat, nous le répétons, était Romain.
Les Vandales entretenaient, il faut le constater, dans les villes des agents chargés, comme nous dirions aujour-
(*) Savigny; Hist. du droit romain au moyen âge ; ch. 4. — Voy. aussi le récent ouvrage de M. Pardessus sur la Loi salique (i843, in-40); disserlation 6e, p. 5i4 et suiv.
L'UNIVERS
d'hui, de surveiller l'esprit public, et de maintenir les habitants dans la subordination à l'égard des vainqueurs.
C'est un fait qui semble prouvé par l'ordonnance suivante, promulguée à l'époque de la domination vandale :
« Les villes où l'ordre public aura été troublé trois fois de suite, dans le courant de la même année , à l'occasion des divertissements publics, seront privées à tout jamais du droit d'avoir des cirques et des théâtres. Le directeur des fêtes publiques sera cité devant les tribunaux pour répondre de sa conduite pendant les troubles; et s'il était convaincu soit de négligence, soit de manque de prévoyance ou de vigueur dans l'exercice de ses fonctions, il pourra être condamné à travailler pendant toute sa vie dans les mines de l'État, à avoir les oreilles coupées ou à être brûlé (*). »
Au reste, quelle qu'ait été la défiance des Vandales à l'égard des Romains, et malgré les mesures rigoureuses qu'ils prirent dans certaines localités afin de prévenir les révoltes, on peut admettre comme vraie pour l'Afrique, même pour la Zeugitane, l'opinion des historiens modernes, qui ont prétendu qu'en général les villes soustraites par le fait des invasions barbares au fisc et à l'administration de l'empire, virent leur bien-être et leur indépendance s'accroître, et leur sphère d'action s'agrandir (**).
Commerce. — Il nous suffirait presque de rappeler certains faits que nous avons signales dans notre récit, pour montrer que l'Afrique vandale entretenait des relations de commerce trèssuivies avec les différents paysde l'Europe, de l'Asie et avec l'Egypte. Ainsi le marchand que Procope rencontra à Syracuse faisaitparlui-mêmeouparses agents de nombreuses affaires à Cartilage. D'autre part, nous savons qu'au
(*) Marcus; p. 197.
(**) Je renvoie spécialement , sur ce point, aux idées émises par M. de Sismondi dans le premier volume de son Histoire des Français , et par M. Aug. Thierry, dans le cl). 5e de ses Considérations sur l'histoire de France.
moment où Bélisaire prit possession de la capitale de l'Afrique, un vaisseau qui était à l'ancre dans le Mandracium mit à la voile lorsqu'il fut chargé de marchandises, et se rendit en Espagne. Les marchands qui le montaient n'étaient pas assurément les seuls Espagnols qui vinssent à Carthage, par exemple, ou à Césarée.
Nous savons aussi que les hommes renfermés dans les prisons de Gélimer, et que le geôlier délivra à l'approche de l'armée grecque, étaient venus de l'Orient pour des affaires de commerce. Enfin Victor de Cartenne nous apprend qu'un marchand d'Adrumetum déroba, dans un voyage, un secret précieux aux teinturiers de Coptos. Les Africains, sous la domination des Vandales, entretenaient aussi, par l'intermédiaire des Gaules et de l'Italie, des relations commerciales avec les parties les plus septentrionales de la Germanie, qui leur fournissaient du succin. Ce n'était point seulement par mer que les Romains des Mauritanies, de la Numidie, de la Zeugitane, de la Byzacène et de la Tripolitaine, faisaient un commerce actif et étendu, mais encore parterre, sur les voies du désert parcourues par les caravanes dès le temps des anciens Carthaginois. C'était par cette route qui venait de l'Egypte jusqu'aux autels des Philènes, en passant par l'oasis d' A mmon , autant peut-être que par les vaisseaux d'Alexandrie, que les marchands d'Afrique recevaient la gomme et les parfums d'Arabie et les étoffes précieuses de l'Inde; puis, comme les Carthaginois (voyez plus haut, Histoire de Carthage, p. 136), ils tiraient de l'intérieur du pays des grains d'or, des pierres précieuses, de l'ivoire et des esclaves noirs.
Des témoignages anciens et précis nous apprennent que les vaisseaux marchands exportaient habituellement de l'Afrique vandale du blé, du lin, le duvet qu'on tirait du fruit d'une mauve arborescente qui croissait sans culture près des sources du Molocha ou Malva, de la garance, du sel , de l'alun des bois précieux destinés aux
ameublements de luxe, une qualité de marbre très-tacheté , des pierres précieuses, plusieurs espèces d'argile bolaire, des éléphants, des lions^des tigres, des léopards, des singes, des autruches, etc. Ils exportaient encore des esclaves noirs ; mais il est probable que le commerce, sous ce dernier rapport, était moins étendu qu'au temps des anciens Carthaginois et de la domination romaine. Enfin les Africains, sous les Vandales, vendaient soit chez eux , soit sur les marchés des principales villes d'Egypte, d'Asie et d'Europe,, les produits de leurs manufactures ; ainsi, leurs tissus, les vêtements et les tapis teints en pourpre, et aussi les armes que l'on fabriquait à Cartilage (*).
C'était, comme on le voit, un commerce qui consistait presque entièrement dans les exportations. Les Vandales et les habitants des provinces soumises à leur domination prenaient aussi des denrées au dehors, mais en petit nombre. Un contemporain, Procope {de Bel. I and., II, 3), nous dit d'une manière positive que les importations en Afrique étaient très-restreintes. Le sol, par sa richesse et sa fertilité, et l'industrie, par son activité relative, pourvoyaient largement, dans les campagnes et dans les villes, aux besoins de ceux qui vivaient dans l'empire vandale (**).
industrie. — L'industrie prit en Afrique, sous la domination romaine, un développement qu'elle n'avait jamais eu au temps des anciens Carthaginois (***). L'établissement des Vandales et les pirateries de Genséric l'entravèrent sans doute, et lui enlevèrent pour un instant ses débouchés en Egypte et dans toutes les provinces d'Europe et d'Asie qui relevaient des deux empires, mais ils ne l'anéantirent pas. Les relations commerciales entre l'Afrique et les autres' parties du
(*) Marcus , p. 212 et suiv.
(**) Voy. aussi, sur le commerce de l'Afrique au temps des Vandales : Papeucordt ; p. i5g et suiv.
(***) Voy. dans ce vol. Histoire de Cartilage; ae partie, p. i36 et i55.
monde furent rétablies sous le règne de Hunéric. L'industrie dut se relever en même temps.
Nous savons que les Vandales s'amollirent rapidement après la mort de Genséric, et qu'ils s'abandonnèrent à un luxe effréné. Tout nous porterait à croire déjà que les objets qui témoignaient de ce luxe, vêtements et ameublements, étaient le produit de l'industrie africaine. Les tissus d'or et même la soie qui brillaient sur leurs robes étaient mis en œuvre, nous le croyons, dans les ateliers de l'Afrique. Parmi les dépouilles splendides qui ornèrent le triomphe de Bélisaire, il y eut sans doute plus d'un vase élégant et bien ciselé qui sortait des mains des ouvriers de Carthage. Tout , dans le riche butin apportée Constantinople, n'était point le fruit des pirateries et des rapines de Genséric et de ses compagnons. Il suffirait de citer, par exemple, ces chars légers qu'admirèrent les Byzantins, et qui servaient à transporter dans leurs promenades les reines vandales. Mais pour le point que nous voulons établir ici , nous ne sommes point réduits au témoignage indirect des historiens. Nous nous bornerons à citer trois faits qui prouvent clairement que l'industrie fleurit en Afrique, même dans les plus mauvais temps de la domination des barbares.
« Nous étions encore affligés de la prise et du pillage de Rome, dit Victor de Cartenne , lorsque nous eûmes la consolation de voir un marchand d'Adrumetum surprendre aux teinturiers de Coptos un secret précieux. Quand on possédait ce secret, on pouvait donner aux toiles et aux draps telle couleur qu'on voulait. Il suffisait pour cela de les tremper dans certains ingrédients, et puis dans du sang chaud.»
Nous savons encore qu'au temps des Vandales , on cherchait avec soin sur l'Atlas une espèce de limaçons qui , écrasés, servaient à teindre en rouge.
Les étoffes qui recevaient cette teinture acquéraient une grande valeur.
Des deux faits que nous venons de signaler, on peut tirer cette conclusion:
que dans les principales villes de l'em-
L'UNIVERS
pire vandale , à Carthage , par exemple, à Adrumetum, à Hippone, à Césarée, on se livrait avec ardeur à la fabrication de diverses étoffes et à leur teinture. Enfin les auteurs contemporains de la conquête ont attesté qu'il y avait en Afrique des manufactures d'armes. Genséric conféra le titre de comte à un ouvrier armurier qui se distinguait dans sa profession par une rare habileté. Une chose qu'il faut constater ici comme digne de remarque , c'est que cet ouvrier appartenait par son origine à la race des conquérants.
LANGUE, LITTÉRATURE. — Des évê-
ques s'approchèrent un jour de Genséric pour se plaindre d'être persécutés.
Le roi , au témoignage de Victor de Vita,' appela auprès de lui un interprète, parce que les évêques s'exprimaient en latin, en grec ou en punique. Ce fait semble prouver qu'en Gaule et en Espagne, les Vandales s'étaient peu mêlés avec les anciennes populations de l'empire, et qu'ils n'avaient point cessé , jusqu'à la conquête de l'Afrique, de se servir exclusivement de la langue qu'ils parlaient d;ins la Germanie. Quand ils se furent établis dans la Zeugitane et à Carthage, et qu'ils se trouvèrent avec les Romains , par la force des circonstances, en un perpétuel contact, ils furent forcés d'apprendre l'idiome des vaincus. Le latin, et cela était nécessaire, devint pour les Vandales, si nous pouvons nous servir de ce mot, la langue officielle, la langue du gouvernement et de l'administration.
C'était en latin que l'on rédigeait et les lettres et les actes qui émanaient x de la chancellerie des rois vandales (*). Puis, après la mort de Genséric, dans les temps de paix , plusieurs , parmi les conquérants germains, étudièrent, non plus seulement par nécessité, mais pour charmer leurs loisirs, et peut-être par amour de l'art , les œuvres littéraires de la Grèce et de Rome. Il nous suffira de rappeler ici le nom de Thrasamund. Les derniers rois vandales ,
(*) "Voy. Papencordt; p. 296,297, 298 et suiv. — Marcus; p. 198.
nous le savons , se plaisaient aussi à entretenir auprès d'eux des Romains beaux esprits et poètes. C'étaient des versificateurs qui, comme Fortunat dans les Gaules , célébraient en latin les mariages, les naissances, tous les événements heureux, enfin, qui se rattachaient à la vie de celui qui leur donnait place dans ses banquets et leur faisait de riches présents.
Cependant, nous le croyons, en subissant ainsi l'influence de la civilisation romaine , les barbares ne renoncèrent point à leur langue nationale.
Il y avait plus d'un demi -siècle que Genséric et ses compagnons avaient touché le sol de l'Afrique , lorsqu'un évêque vandale répondit à des éveques romains qui l'interrogeaient : « Je ne puis discuter avec vous \je ne sais pas le latin. » Les prêtres vandales, qui étaient ariens, se servaient de la bible d'Ulphilas; et c'était probablement dans l'idiome de leur ancienne patrie qu'ils enseignaient et officiaient dans les églises (*). On pourrait même supposer que les conquérants essayèrent parfois d'assouplir cet idiome,' et de le rendre propre à recevoir des formes littéraires ; et nous admettrions volontiers la conjecture de M. Marcus (p. 410), qui croit que Gélimer, dans sa retraite sur le Pappua, chantait l'histoire de ses malheurs dans la langue de ses aïeux de la Germanie (**).
MŒURS DES VANDALES. — Les
mœurs des Vandales, à l'époque de leur émigration , étaient celles de tous les peuples qui ne sont point sortis de l'état barbare. Cependant, en songeant à la profonde impression de terreur et de haine que les Vandales ont laissée après eux dans les pays qu'ils ont traversés , aux idées de dévastation et de ravages que leur nom réveille encore après tant de siècles, on est porté à croire que, par leurs excès et leur cruauté, ils ont surpassé lesGoths, les Suèves, les Burgondes, les Franks, et même les Huns, qui , comme eux
(*) Papencordt; p. 293.
(**) Voy. encore, sur la langue des Vandales : Marcus; p. 4" et suiv. — Papencordt; p. 287, 289 et suiv.
et dans le même temps, ont envahi l'empire romain. Leur établissement en Afrique , et un long contact avec les populations vaincues, changèrent leurs habitudes et adoucirent leurs mœurs. Il se fit, sous ce rapport, chez les Vandales, une vive et rapide réaction. Ils cédèrent si facilement aux attraits de la civilisation romaine, que déjà, sous le règne de Hunéric, comme le témoignent les historiens que nous avons cités, ils étaient complètement énervés. Ils ne ressemblaient plus que par l'extérieur à leurs ancêtres de la Germanie. Ils portaient encore, comme eux , le vêtement qui distinguait les barbares, et de longs cheveux; mais, en cela même, ils étaient loin de l'ancienne simplicité (*). Les peaux à peine préparées ,
(*) Les Romains suivant Victor de Vita, (II, 3 et 4), qui étaient admis comme con-
et les tissus grossiers qui couvraient, à leur entrée sur les terres de l'empire , les guerriers germains , avaient fait place à de riches fourrures et aux étoffes entremêlées d'or et de soie.
La corruption des mœurs jusqu'à Gélimer devint plus grande de jour en jour. Il suffît de renvoyer ici , sans le reproduire encore une fois, au passage où Procope, en parlant du luxe effréné, de la vie voluptueuse et de la dégradation morale des conquérants de l'Afrique, a constaté la plus efficace, peut-être, de toutes les causes qui ont amené la chute de la domination vandale.
vives ou officiers dans le palais des rois vandales, étaient obligés de se vêtir à la manière des conquérants. Voyez, sur les mœurs et les vêtements des Vandales : Marcus ; p. 407 et les notes du liv. IV de son histoire , p. 89.