‹ Afrique. Tableau generalChapitre 221 sur 232 · ENTHOUSIASME DES CHRÉTIENS, L'APOLOGÉTIQUE DE TERTULLIEN · texte numérisé non relu

ENTHOUSIASME DES CHRÉTIENS, L'APOLOGÉTIQUE DE TERTULLIEN

La mort de Spérat etdeses compagnons et toutes les rigueurs de la persécution n'avaientdoncpointabattuleschrétiens.

Loin de là, elles avaient excité parmi eux un redoublement d'énergie et d'ardeur qui allait jusqu'à l'enthousiasme.

« Tel fut le progrès de cet enthousiasme que là , comme ailleurs , la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par la foule des victimes. Toute la province d'Afrique se remplit d'églises, d'évéchés. Le nombre, la richesse des chrétiens s'accroissaient dans les épo-

(i) Cette ville était située dans la Proconsulaire.

AFRIQUE CHRÉTIENNE

ques de tolérance. Le zèle et la foi s'exaltaient dans les jours de persécution, et cette alternative favorisait ainsi doublement l'essor du culte nouveau (1). >

La persécution suivit son cours.

Tous les chrétiens qui furent amenés devant les magistrats imitèrent l'exemple des Scillltains, leurs illustres devanciers; ils répondaient avec fermeté à leurs juges , demeuraient inébranlables dans leur conviction et marchaient au supplice tranquilles et résignés Cependant, à la vue du sang versé, il y eut des voix qui s'élevèrent pour demander compte aux bourreaux de leurs inutiles fureurs. « Que ferezvous, disait un chrétien d'Afrique, de ces milliers d'hommes, de femmes de tout âge, de tout rang, qui présentent leurs bras à vos chaînes? de combien de feux, de combien de glaives n'aurez-vous pas besoin? Décimerezvous Carthage? » Le plus éloquent interprète de l'Église persécutée fut alors un homme originaire de Carthage, Tertullien, qui, après une vie agitée, avait adopté les croyances du christianisme et était, entré , suivant d'anciens témoignages, dans les ordres sacrés. Il écrivit, pour la défense dé ses frères, un livre célèbre, YJpologêtique. Dans les pages véhémentes de ce plaidoyer il n'implore point humblement pour les chrétiens la pitié des bourreaux, « La vraie doctrine, dit-il, ne demande point de grâce, parce qu'elle n'est point étonnée de son sort. Elle sait qu'elle est nouvelle et étrangère en ce monde et que parmi des étrangers on trouve aisément des ennemis.

Son origine, sa demeure, son espérance, sa puissance, sa gloire, tout est dans le ciel. Pour le présent elle ne veut qu'une chose, c'est qu'on ne la condamne pas avant de la connaître. Les lois humaines seront-elles affaiblies si vous l'écoutez? » Il y a au contraire, dans les paroles deTertullien, cette audace et nous dirions presque cet orgueil que ressentent les partisans d'une doctrine qui fait chaque jour de nouveaux progrès et qui prévoient, pour

(I) M. Villemain; de Céloquence chrétienne dans le quatrième siècle; voy. Les Nouveaux Mélanges, p. 454.

leurs idées , un prochain triomphe. V Apo/ogétu/ue disculpe, il est vrai, les chrétiens; elle montre la fausseté des accusations portées contre eux ; elle réduit à néant les calomnies que les partisans habiles du polythéisme répandaient à dessein parmi le peuple; mais le but de Fauteur est moins de prouver l'innocence des chrétiens que d'instruire ceux auxquels il s'adresse; en un mot, Y apologétique est moins une justification qu'une prédication. C'est aussi, contre l'ancienne religion, une violente satire. En expliquant le christianisme Tertullien l'oppose nécessairement au polythéisme, qu'il attaque avec une logique pressante et en s'aidant plus d'une fois dans la discussion de mordantes et amères railleries. Çà et là on rencontre, dans son œuvré, à côté de l'exagération et de l'emphase africaines, des traits d'une haute éloquence. A ceux qui s'étonnaient des réclamations des chrétiens et qui disaient : 13e quoi vous plaignez-vous, puisque vous voulez souffrir? il répond : « Nous aimons les souffrances comme on aime la guerre; on ne s'y engage pas volontiers à cause des alarmes et des périls; mais on y combat de toutes ses forces et on se réjouit de la victoire. Notre combat consiste à être traînés devant les tribunaux pour y défendre la vérité aux dépens de notre vie. Vous avez beau nous montrer, comme chose infamante, les pieux auxquels vous nous attachez , le sarment sur lequel vous nous brûlez. Ce sont là nos robes de fêtes, nos chars de triomphe, les éclatants témoignages de notre victoire. Nous sommes , dites-vous , des furieux et des fous à cause de ce mépris de la mort qui a pourtant rendu à jamais illustres Scévola, Régulus, Empédocle, Anaxarque et tant d'autres; eh quoi ! faut-il donc souffrir toutes sortes de maux pour la patrie, pour l'empire, pour l'amitié, et rien pour Dieu? » Ailleurs on trouve le passage tant de fois cité: « Puisque, comme nous l'avons dit, il nous est ordonné d'aimer nos ennemis, qui pourrions-nous haïr? De même, s'il nous est défendu de nous venger de ceux qui nous offensent pour ne pas leur ressembler, qui pourrions-nous offenser?

L'UNIVERS

Vous-mêmes, je vous en fais juges, combien de fois vous êtes- vous déchaînés contre les chrétiens, autant pour satisfaire à vos préventions que pour obéir à vos lois! Combien de fois, sans même attendre vos ordres , la populace, de son seul mouvement, ne nous a-t-elle pas poursuivis , les pierres ou les torches à la main! Dans les fureurs des bacchanales , on n'épargne pas même les chrétiens morts , déligurés , demiconsumés; on les arrache, pour disperser leurs restes, de l'asile de la mort, du repos des sépulcres. Cependant nous a-t-on jamais vus chercher à nous venger , nous que l'on pousse avec tant d'acharnement, nous que l'on n'épargne pas même dans la mort? Pourtant, il nous suffirait d'une seule nuit et de quelques torches, s'il nous était permis de repousser le mal par le mal , pour tirer des maux dont on nous accable, une terrible vengeance.

Mais loin de nous l'idée qu'on puisse venger une société divine par le feu humain, ou que cette société puisse s'affliger des épreuves qui la font connaître! Que si , au lieu d'agir sourdement , nous en venions à des représailles ouvertes, manquerions-nous de forces et de troupes? Les Maures, les Marcomans, les Parthes même, quelque nation que ce soit renfermée dans ses frontières, est-elle plus nombreuse que nous , c'est-à-dire qu'une nation qui n'a d'autres limites que l'univers ? Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout ce qui est à vous, vos villes, vos places fortifiées, vos colonies, vos bourgades, vos assemblées, vos camps, vos tribus, vos décuries , le palais , le sénat , le forum ; nous ne vous laissons que vos temples! » Ce livre, si plein de raison, de chaleur et d'éloquence , dut avoir un immense retentissement. Il gagna, on peut le croire, bien des âmes à la nouvelle religion et, d'autre part, il raffermit ceux que la persécution avait ébranlés. Plus d'un chrétien, sans doute, en lisant l'œuvre de Tertullien, dut répéter, dans un élan d'irrésistible enthousiasme, quelques-uns des mots qui terminent Y Apologétique : « Courage, magistrats! puisque le peuple vous trouve meilleurs quand vous lui

immolez des chrétiens, condamnez* nous, tourmentez-nous , déchirez-nous écrasez nous! Notre sang est une semeuse féconde. Nous multiplions quand vous nous moissonnez. »

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