OU
HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES
DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, INDUSTRIE, COUTUMES, etc.
L'AFRIQUE CïiRÉTIEIVIVE,
Pak M. JEAN YANOSRI,
^CRltatf Dr 1,'rNIVF.RSITll, PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE STAN1SL\S , etc.
AVANT- PROPOS ; PREMIERS SUCCES DU CHRISTIANISME EN AFRIQUE ; ETA- BLISSEMENT DESÉVÈCHÉS; PREMIERS conciles; AGRIPPINUS ET OPTAT, ÉVÉQUES DE CARTHAGE. — Et) nulle
contrée de l'ancien monde le christianisme n'a été plus florissant qu'en Afrique. Sur la vaste étendue de côtes que baigne la Méditerranée, depuis les limites les plus orientales de la régence de Tripoli jusqu'à Tanger, s'élevaient jadis dans les villes, à la place occu-
f')ée aujourd'hui parles mosquées, et à même où Ton ne rencontre plus que le désert, d'innombrables églises. Sur cette terre où , pendant mille ans et plus, Mahomet a régné sans partage, on ne trouvait, du quatrième siècle au sixième , que des chrétiens.
L'islamisme, il est vrai, a changé l'aspect de l'Afrique. Il a fait disparaître de la Tripolitaine, de la Byzacene , de la province carthaginoise, de la Numidie et des trois Mauritaniesjusqu'au dernier vestige de la civilisation romaine et du christianisme. Cependant il n'a pu effacer tous les souvenirs qui se rattachent à l'ancien état social et religieux de ces contrées. L'Église d'Afrique avait légué avant l'invasion arabe, à l'Asie et à l'Europe, des documents sans nombre
AFR. CTÏRFT.
qui attestaient l'héroïsme de ses martyrs, la multitude de ses membres, la violence de ses schismes, et la science de ses docteurs.
C'est l'histoire de cette illustre Église que nous voulons raconter. Pour arriver à notre but il suffira donc de consulter tous les titres, anciens et vénérables, qu'elle nous a transmis; de mettre en œuvre, en un mot, les matériaux qu'ellemême, au temps de sa puissance et de sa grandeur, avait pris soin de rassembler (l).
(I) Nous avons donc beaucoup emprunté aux anciennes légendes, aux canons des conciles et aux livres des Pères. Toutefois , nous devons dire que souvent aussi nous avons eu recours aux ouvrages modernes et que nous y avons pris ( comme le témoignent nos citations ) des opinions , des vues et de savantes explications. Parmi ces ouvrages , it en est un dont nous parlerons ici en quelques mots.
L' Afrique chrétienne de Morcelli ( Stephnni Antonii Morcelli^ e S. J.t prœpnsiti ecclesiœ clarensis, Africa Christiana, in 1res partes tributn. Brixiœ, 1816; in-4°) est Uiï chef-d'œuvre d'érudition. L'auteur dans ses trois volumes n'a omis aucun des faits qui se rapportent à l'histoire du christianisme en Afrique. Mais d'un autre côté, il n'y a pas une idée générale dans cette prodigieuse compilation. Morcelli semble se délier de sa raison. En général, it s'abstient d'apprécier et de juger les hommes et les événements. 11 laisse à d'autres le soin de tirer la conclusion des faits qu'il a si soigneusement enregistrés. Si Morcelli a voulu prou-
L'UNIVERS
A quelle époque et par quels missionnaires le christianisme fut-il introduit en Afrique? On l'ignore. Sans doute, dès la fin du premier siècle, quelques disciples des apôtres vinrent d'Asie ou d'Europe, sur des vaisseaux marchands, pour apporter l'Evangile dans les populeuses et riches cités du littoral africain. Carthage dut être le point de départ de la prédication. Il est vraisemblable que ce fut aussi dans la capitale de l'Afrique que fut élevé le premier siège épiscopal. La doctrine nouvelle se répandit avec rapidité dans l'intérieur des terres. Là , comme ailleurs, elle gagna, ainsi que l'attestent d'anciens documents, les actes des martyrs par exemple, des hommes de toutes les classes, depuis les esclaves jusqu'à ceux qui occupaient le premier rang dans la société romaine.
Saint Cyprien nous apprend que dès la fin du second siècle il y avait dans la Proconsulaire et dans la JNumidie un grand nombre d'évéchés (1). Agrippinns, le premier évêque connu de Carthage, convoqua à cette époque un concile où il lit statuer que les hérétiques qui voudraient rentrer dans le sein de l'Église, seraient soumis à un second baptême. L'opinion qui fut émise dans ce concile, et qu'approuva plus tard saint Cyprien, a été condamnée par l'Église.
Optât, après la mort d'Agrippinus , occupa le siège épiscopal de Carthage.
PROPAGATION DES IDEES CHRÉ- TIENNES; LA PERSÉCUTION EN AFRI- QUE; LES MARTYRS SCILL1TAINS. —
Les idées chrétiennes se répandirent avec rapidité dans toute l'Afrique. La doctrine nouvelle obtint dans cette province un tel succès que bientôt le gouvernement impérial en conçut de vives alarmes. Septime Sévère ordonna au proconsul Vigellius Saturnin de faire d'activés recherches et de punir par le dernier supplice ceux qui refu-
ver, non qu'il savait penser, mais seulement qu'il savait lire et compiler, il a complètement réussi. Il a montré dans son travail ( et c'est là sans doute la seule louange qu'il ait recherchée) une palience admirable. En résumé, pour les dates et l'exactitude des faits, Morcelli est un guide très-sùr que nous n'avons jamais abandonné.
(I) Cypriani epist. 71 ad Quint. — V. aussi Morcelli ( AJrica christiana )\i.ït p. 30.
seraient de jurer par le génie des empereurs et de sacrifier aux dieux.
Bientôt douze chrétiens de la ville de Scilla (1) furent saisis et amenés à Carthage, devant le tribunal jroconsulaire. Saturnin leur promit le pardon des empereurs s'ils voulaient renoncer aux croyances qu'ils avaient embrassées. Mais tous d'une voix unanime s'écrièrent : Nous sommes chrétiens et nous voulons rester chrétiens. Spérat était le plus ardent des accusés; il stimulait le courage des autres par sa fermeté et la véhémence de ses réponses. Enfin le proconsul cessa de promettre et menaça. Les chrétiens restèrent inébranlables. Alors Saturnin prononça contre Spérat, Narzal , Cittin, Veturius , Félix , Acyllin , Letantius, et cinq femmes, Januaria, Generosa, Vestina, Donata et Secunda , une sentence de condamnation. Ces premiers martyrs de l'Église d'Afrique se rendirent au lieu du supplice sans proférer une plainte et sans rien perdre de leur résolution. Ils eurent la tête tranchée. Cette sanglante exécution, loin de ralentir le zèle des chrétiens, ne lit cjue l'enflammer.
Le nom des douze victimes était répété, dans leurs réunions secrètes, avec vénération ; plusieurs, parmi les païens, se laissèrent gagner aux doctrines qui inspiraient tant de dévouement et d'héroïsme, et ceux-là mêmes qui ne renoncèrent point aux croyances et à la pratique de l'ancienne religion ne purent s'empêcher d'admirer les martyrs si fameux dans l'Église sous le nom de martyrs scillitains.