SOUS LÀ DOMINATION BYZANTINE
Nous avons parlé, en deux mots, dans notre Histoire de l'Afrique sous la domination byzantine (p. 93), des guerres que Jean Troglita eut à soutenir contre les tribus indigènes. Nous ne pouvions, dans les étroites limites qui nous étaient assignées, raconter ces guerres avec étendue. Nous avons cru utile de rejeter ici, en appendice, le curieux récit que Saint-Martin a inséré dans son édition de l' Histoire du Bas-Empire par Lebeau (*). On ne lira pas sans intérêt Us curieux détails que notre célèbre érudit a empruntés à la Johannide de Flavius Cresconius Corippus(**). Au reste, les pages qui vont suivre forment le complément de tout ce que nous avons dit , dans ce volume , sur les guerres de l'Afrique, depuis les temps les plus anciens jusqu'à l'invasion des Arabes.
RECIT DES GUERRES DE JEAN TRO- GLITA EN AFRIQUE, PAR M. DE SAINT-MARTIN.
Jean, qui venait réparer les malheurs de l'Afrique, au moment où elle semblait encore une fois vouloir se soustraire à la domination romaine, connaissait bien le pays où il devait commander. Il y avait conduit un corps de cavalerie lors de l'expédition deBélisaire ; et , depuis, il s'y était distingué sous les ordres de Germain.
Justinien avait pu reconnaître que le
(*) T. IX, p. 92-119. Didot, 1828.
(**) Le poème de Corippus, comme nous l'avons déjà dit, a été découvert et publié à Milan, en 1820, par Mazzucchelli.
partage du commandement et la division des chefs étaient les seules causes des troubles et des malheurs qui tourmentaient l'Afrique depuis la destruction de la monarchie vandale ; aussi donna-t-il £ Jean une autorité sans partage. Ce général était employé depuis plusieurs années sur les iront ières orientales de l'empire. Lorsqu'il apprit la décision de son souverain, sa valeur était occupée sous les murs de Nisibe, où il contenait les efforts de Merméroès, le plus habile des généraux du roi de Perse , qu'il avait défait devant Théodosiopolis et devant Dara, dans la Mésopotamie. Jean obéit sans tarder aux ordres qui l'appelaient à Constantinople, ou une flotte et des soldats l'attendaient. Justinien , qui le regardait comme le seul homme capable de délivrer l'Afrique, se hâta de lui donner ses dernières instructions, en lui prescrivant surtout de dompter les Languantans, les rebelles de la Tripolitaine. Il mit bientôt h la voile , et il fut en peu de temps hors de l'Hellespont; il traversa la mer figée sans s'arrêter, et bientôt il toucha aux côtes de la Sicile, où, comme Bélisaire, seize ans avant lui , il prit terre auprès de Caucane. Après une assez courte relâche, il se dirigea, malgré les tempêtes, vers la côte d'Afrique, et il y jeta l'ancre à Caput Fada, au lieu où Bélisaire était débarqué lorsqu'il vint détruire la puissance des Vandales.
Trois jours après , il entra dans Carthage. Sans perdre de temps , il y appelle toutes les troupes dispersées dans l'Afrique romaine; il les joint aux soldats qui formaient la garnison dans
7e Livraison. (Hist. de l'Afrique.)
L'UNIVERS
cette ville importante , et à ceux qu'il avait amenés des frontières de Perse; et aussitôt il se dirige vers la Byzacène, pour y combattre Antalas, le prince des barbares qui y habitaient, et pour dissoudre la ligue des tribus maures qui venaient le secourir. L'armée de Jean prit position dans un lieu nommé les Camps Antoniens, dont la situation est inconnue. Des députés y furent envoyés par Antalas. Maccus , le chef de l'ambassade, habile dans la langue latine, chercha à dissuader Jean de continuer la guerre , en lui faisant un tableau exagéré de la puissance des Africains, et en rappelant les victoires qu'ils avaient remportées sur Salomon, et les exploits de la tribu des Ilasguas , qui avait autrefois triomphé de Maximien. Le général romain , sans s'effrayer de ces menaces , congédia froidement les ambassadeurs, et donna l'ordre de se préparer au combat. Antalas, l'instigateur de cette guerre, était impatient de venger la mort de son frère Guarizila. Pendant dix ans Odèle allié de l'empire, il avait fait la guerre aux Vandales, et il n'avait cessé de rendre des services aux lieutenants de Justinien. Leur perfidie en fit un implacable ennemi des Romains, et il souleva contre eux toutes les tribus de l'Afrique. Ses messagers avaient appelé aux armes une multitude de peuf)lades barbares cantonnées dans les ieux les plus sauvages et les plus éloignés. Parmi elles, on distinguait les Ilasguas , célèbres par leur férocité et leur caractère belliqueux. La religion chrétienne n'avait point encore pénétré parmi eux, leur chef Ierna, renommé par sa cruauté, et qui se prétendait issu de Jupiter Ammon , était en même temps leur roi et le pontife de leur grand dieu Gurzil, le même que Jupiter Ammon. Je ne rapporterai pas ici toutes les dénominations barbares des peuples que la vengeance d'Antalas soulevait contre les Romains -, il me suffira de dire que toutes les nations indigènes de la Byzacène , de la Tripolitaine, et des parties de la Libye qui s'étendent dans les déserts au midi de la Cyrénaïque, réunissaient
alors leurs efforts pour triompher du lieutenant de Justinien, et peut-être pour chasser les Romains de l'Afrique.
L'armée d'Antalas s'était grossie, dans sa marche, par les renforts que lui fournirent les peuples errants dans les déserts de Zerquilis et d'Arzugis , et par les montagnards du mont Aurasius, qui étaient d'habiles cavaliers.
Antalas eut bientôt inondé de ses soldats toutes les plaines de la Byzacène, où il marquait partout son passage par le ravage et l'incendie. Genséric , Vandale au service des Romains , et Amantius, avaient été envoyés par Jean pour observer les mouvements de l'ennemi ; sur leur rapport, le général romain n'osa affronter en rase campagne leur innombrable cavalerie; il résolut de les attendre dans une position avantageuse, où il se fortifia. Les Africains se répandirent alors dans toutes les plaines environnantes, et se préparèrent à venir assaillir les Romains jusque dans leurs retranchements ; tandis que Jean s'efforçait, par ses discours, de faire passer "dans le cœur de ses soldats la confiance et l'espérance qui étaient daqs le sien, en leur rappelant leurs victoires passées, et la grande puissance du prince qu'ils servaient. Les deux armées ne tardèrent pas à en venir aux mains. Jean donna le commandement de son aile droite à Gentius, qui avait le titre de maître de la milice. Il plaça sous ses ordres Putzintulus, Grégoire, Martyrius, Genséric, Martianus et Sénator.
Il leur joignit Coutzinas, prince des Massyliens, l'ami du malheureux Salomon , et qui était resté attaché à l'empire ; c'était un prince doué des plus rares qualités, et distingué par sa gravité toute romaine. L'aile gauche était conduite par Jean, surnommé Senior , que secondaient Fronimuth , Marcentius, Libératus, et d'autres chefs romains ou barbares; parmi ces derniers, on distinguait le Maure Ifisdaïas, et son fils Bitipten. Le général en chef s'était placé au centre, que commandait Rhécinarius , guerrier aussi brave que prudent, qui avait été antérieurement envoyé comme am-