LÉGENDE DE LA CONVERSION DU
PHILOSOPHE ÉVAGRE PAR SYNESTOS.
— Un livre de la vie des Pères, qui paraît avoir été composé à Rome dans le septième siècle, et qui porte le titre de Pré spirituel, contient une légende relative à la conversion opérée par Synésios, d'un philosophe païen nommé Évagre, son ancien compagnon d'études, qui résista longtemps opiniâtrement à ses instructions et à ses instances, mais qui se rendit enfin et se laissa baptiser : il remit à Synésios une somme d'or pour être distribuée aux pauvres, en échange d'une promesse écrite de l'évêque, que Dieu lui tiendrait compte de cette charité dans l'autre vie. A sa mort, Évagre recommanda à ses enfants de l'enterrer avec cet écrit dans les mains, ce qui fut exécuté. Trois jours après, il apparut en songe à Synésios , l'invitant à venir reprendre dans son tombeau ce même écrit revêtu de sa quittance, attendu que. la promesse qu'il contenait se trouvait remplie; on alla rechercher dans le sépulcre l'écrit de Synésios; et l'on y trouva , fraîchement tracée de la main d'Évagre, la quittance annoncée. L'auteur de ce récit en avait recueilli les éléments à Alexandrie, de la bouche de Léonce d'Apamée , qui avait fait un long séjour à Cyrène, dont il fut depuis évêque, et où il avait vu de ses yeux la pièce même dont nous venons de parler, soigneusement conservée dans le trésor de la cathédrale.
Nous avons déjà rapporté ailleurs les démêlés de Synésios avec le gouverneur Andronic, et l'excommunication dont il le frappa. Le noble évêque occupait encore, en 417 , le siège de Ptolemaïs; mais, à partir de cette date , l'histoire ne nous fournit plus à son égard aucune trace.
Lutte de l'Église d'Alexandrie contre le nesiorianisme.
HÉRÉSIE DE PSESTORIUS. — L'.l-
nimosité qui avait autrefois divisé Théophile et saint Jean Chrysostome se reproduisit entre leurs successeurs, saint Cyrille, patriarche d'A-
AFRIQUE ANCIENNE
lexandrie, et Nestorius, patriarche de Constantinople. En expliquant le dogme de l'incarnation divine, Nestorius avait poussé trop loin la distinction des deux natures de Jésus-Christ , à ce point qu'il refusait à la Vierge le titre sacramentel de mère de Dieu ; ses écrits s'étaient répandus jusque dans les couvents d'Egypte, et saint Cyrille écrivit à son tour pour les réfuter, en en référant en même temps à Rome , au pape saint Célestin, qui écrivit de son côté , et envoya ses lettres à saint Cyrille pour les faire parvenir à Nestorius, à qui elles furent portées par quatre évêques du diocèse d'Egypte, entre autres Daniel de Darnis. Les partisans de Nestorius, André de Samosate et Théodoret de Cyros, répondirent aux mémoires de saint Cyrille; ce fut Evoptios, frère et successeur de Synésios à l'évêché de Ptolémaïs, qui envoya plus tard de Constantinople à son métropolitain la critique incisive de Théodoret. L'empereur Théodose le jeune, sollicité de convoquer un concile général pour mettre fin à ces discussions , désigna Éphèse pour lieu de réunion, et chargea Candidianus, comte des domestiques , c'est-à-dire capitaine de ses gardes , de pourvoir à la sûreté du concile.
Concile d'Éphèse qui condamne Nestorius. — Nestorius et Cyrille se rendirent chacun de leur côté à Éphèse , où le patriarche d'Alexandrie amenait cinquante de ses suffragants, parmi lesquels nous devons signaler Evoptios de Ptolémaïs, Zenon de Teuchira , Zénobios de Barkè, Publius d'Olhia, Samuel de Dysthis, et Daniel de Darnis. Avant d'attendre l'arrivée du patriarche d'Antioche avec son clergé, et malgré les protestations tant de Nestorius que du comte Candidianus, le véhément Cyrille voulut commencer les opérations, et ayant fait sommer inutilement Nestorius de comparaître , on procéda à une enquête : Daniel de Darnis déclara qu'il avait, avec ses collègues, remis publiquement à Nestorius, un dimanche, dans sa cathédrale, les lettres de saint Cyrille et
de saint Célestin. «Il nous dit, »
ajouta Daniel , « de revenir le lendemain le trouver en particulier; mais quand nous y allâmes, il nous ferma les portes et ne daigna pas nous répondre, a La destitution de Nestorius fut prononcée séance tenante, le 22 juin 431. Mais le comte Candidianus fit publier dès le lendemain un édit de protestation contre tout ce qui s'était fait, avec ordre d'attendre, pour ouvrir le concile, l'arrivée des évêques du patriarchat d'Antioche. Ceux-ci étant entrés à Ephèse cinq jours après, se réunirent de leur côté avec Nestorius et les autres évêques qui avaient déféré aux avertissements du comte Candidianus, et ils prononcèrent à leur tour la déposition de Cyrille d'Alexandrie et de Memnon d'Éphèse. Chaque parti prétendit être le véritable concile, et écrivit en conséquence à la cour de Constantinople; saint Cyrille y envoya même Daniel de Darnis avec deux autres évêques pour y soutenir sa cause. L'empereur, admettant les dépositions prononcées de part et d'autre comme valables, envoya le comte Jean arrêter Nestorius , Cyrille et Memnon , et tenter la réconciliation de leurs adhérents; et Jean n'ayant pu y réussir, Théodose ordonna que chaque parti lui envoyât ses députés pour exposer les prétentions respectives sur lesquelles il avait à statuer: Evoptios de Ptolémaïs fut l'un des huit orateurs désignés en conséquence de cet ordre par le parti de saint Cyrille.
Théodoret de Cyros, l'un des huit envoyés du parti contraire, manda bientôt aux siens que leurs adversaires avaient gagné à prix d'argent l'entourage de l'empereur, et qu'il ne fallait point espérer gain de cause. En effet, le concile fut dissous , Cyrille renvoyé à Alexandrie, Memnon maintenu à Éphèse, et Nestorius exilé et remplacé.
Pacification de l'Église en Orient. — Le schisme fut loin de cesser; Jean d'Antioche, dans un synode tenu à Tarse au mois de novembre 431, refusa de reconnaître le successeur de Nestorius et anathématisa de nouveau
Saint Cyrille avec les évêgues députés par lui vers l'empereur, et parmi lesquels était Evoptios de Ptolémaïs ; et retourné à Antioche, Jean y tint encore un synode où furent conûrmées ces résolutions; de leur côté, ceux qui se proclamaient exclusivement catholiques, profitant de la faveur impériale , désignaient de nouveaux évêques à la place des Nestoriens qu'ils chassaient de leurs sièges. Théodose sentit le besoin d'arrêter ces désordres; il s'entremit de la paix entre les deux patriarches d'Alexandrie et d'Antioche , et leur réconciliation fut enfin obtenue après un an entier de négociations. Nestorius fut relégué en 436 dans la grande oasis.
Il semble que des ordinations irrégulières s'étaient faites dans les provinces libyennes, puisque nous avons une lettre de saint Cyrille provoquée par les plaintes des abbés de la Thébaïde à ce sujet, et adressée aux évêques de la Libye et de la Pentapole,pour leur enjoindre de s'informer exactement de la vie des ordinands, s'ils étaient mariés on non et depuis quand, s'ils avaient été chassés par quelque évêque, ou de quelque monastère, afin de n'ordonner que des personnes libres et sans reproche.
Établissement de V hérésie cC Eutychès.
L'hérésie d'Eutychès , triomphante a Éphèse, est condamnée par le concile de calcedoine. — D'une opposition outrée au nestorianisme était née l'erreur de l'archimandrite Eutychès, qui ne faisait point une distinction suffisante des deux natures de Jésus-Christ; elle fut incidemment déférée en 448 à un concile assemblé à Constantinople, et anathématisée; Eutychès en appela à un nouveau concile , qui, fut en conséquence convoqué à Éphèse au mois d'août 449 , et présidé par Dioscore, successeur de saint Cyrille au patriarchat d'Alexandrie; il avait près de lui plusieurs de ses suffragants, entre lesquels nous devons nommer ici Zosime
de Sozysa, Rufus de Cyrène et Théodore deBarkè, pour la Pentapole; Lucius de Zygris et Philocalos de Zagylis pour la Libye inférieure : Eutychès y fut absous, et ses accusateurs condamnés. Les procès-verbaux du concile témoignent d'une grande régularité de procédure, mais les historiens ecclésiastiques rapportent, surtout de la part de Dioscore , des scènes de violence et des voies de fait à peine croyables, qui ont valu aux actes de cette assemblée d'être flétris , par les catholiques, du nom de brigandage d'Ëphèse,
Un nouveau concile général fut demandé; l'empereur Marcien, successeur de Théodose le jeune, le réunit en octobre 451 à Calcédoine; il s'y trouva trois cent soixante évéques, parmi lesquels nous remarquons , à la suite du patriarche Dioscore d'Alexandrie, Théophile d'Érythron. La sentence prononcée à Éphèse fut annulée, et Dioscore anathematisé avec Eutychès; on voulut ensuite faire violence aux treize suffragants de Dioscore présents au concile, pour souscrire la nouvelle profession de foi; mais sur leur déclaration opiniâtre qu'ils ne pouvaient canoniquement rien faire de leur chef et sans autorisation de leur patriarche , on les ajourna jusqu'à ce qu'un successeur eût été nommé à Dioscore. Cependant le concile de Calcédoine ne fut pas reçu paisiblement en Orient, et il fallut'plusieurs édits impériaux pour en ordonner l'exécution ; il y eut schisme dans le patriarchat d'Alexandrie, les uns persistant à tenir pour Dioscore, les autres lui ayant donné pour successeur l'archiprêtre Protérius.
SCHTSME SANGLANT DANS LE PA- TRIARCHAT D'ALEXANDRIE. — DioS-
core mourut en 454 à Gangres en Paphlagonie, où il avait été relégué; mais les eutychiens, maintenus dans le devoir tant que vécut l'empereur Marcien, profitèrent de son décès pour se relever en Egypte , et promurent au patriarchat le moine Timothée Élure (AUoupoç, chat), qui fut violemment intronisé le 29 mars 457,
AFRIQUE ANCIENNE
par le meurtre de Protérius , dont le cadavre fut traîné dans les rues d'Alexandrie. Quatorze évêques de son diocèse, entre lesquels on voit figurer Maxime de Zagylis , fuyant les persécutions du patriarche intrus, se sauvèrent à Constantinople, où ils remirent à l'empereur une supplique afin d'obtenir l'expulsion de Timothée Élure et la liberté d'élire régulièrement un successeur à Protérius. Un synode assemblé aussitôt dans la ville impériale déclara nulle la nomination de Timothée, et un grand nombre de synodes provinciaux tenus sur Tordre de l'empereur firent la même déclaration. Pendant que cette affaire se poursuivait, le patriarche Gennadios de Constantinople ayant tenu un concile contre la simonie , les évêques égyptiens présents sur les lieux y assistèrent, et nous devons nommer parmi eux Pierre de Dysthis dans la Pentapole, Apollon cï'Antiphra et Maxime de Zagylis en Marmarique.
Timothée Salofaciole fut élu patriarche d'Alexandrie par les catholiques, et Timothée Élure relégué dans la Chersonèse; mais il revint à Alexandrie en 475, à la faveur de l'usurpation du tyran Basilisque, et força son compétiteur à se retirer à Canope.
Quand Zenon eut recouvré l'empire, en 477, il voulut expulser de nouveau le patriarche intrus ; mais celui-ci s'empoisonna. Ses adhérents lui donnèrent alors pour successeur l'archidiacre'Pierre Monge(Moyy6ç, bègue), qui fut sacré pendant la nuit par un seul évêque; Zenon ordonna l'expulsion de Pierre et le rétablissement de Salofaciole; mais le premier se cacha dans Alexandrie, et le second étant mort en 482, on lui donna pour successeur Jean Talaïa, que sa liaison avec le rebelle Illus, maître des offices, lit repousser par l'empereur.
Hénotique de Zenon. — Zenon donna alors son approbation à l'intronisation de Pierre Monge , et envoya au préfet et au duc d'Egypte des ordres à ce sujet, en même temps qu'un édit d'union, bien connu sous le nom d'Hénotique (évamxov, unitif),
adressé aux évêques et aux fidèles d'Alexandrie, de l'Egypte, de la Libye et de la Pentapole , et portant en substance que pour obtenir l'unité de l'Église, si vivement désirée par les gens de bien , il convenait de se rallier exclusivement au symbole de Nicée, complété à Constantinople, et suivi
f>ar les Pères du concile d'Éphèse, avec es douze articles publiés par saint Cyrille contre Nestorius; anathématisant toute profession contraire qui ait pu ou qui pourrait se produire, jadis ou aujourd'hui , à Calcédoine ou ailleurs. Pierre reçut l' Hénotique, le fit recevoir par les catholiques, et écrivit à ce sujet des épîtres synodales tant au pape Simplicius qu'au patriarche de Constantinople; mais l'évêque Jean de Zagylis et les archimandrites des monastères de la basse Egypte s'insurgèrent ouvertement, et envahissant séditieusement sa cathédrale, le forcèrent à anathématiser le concile de Calcédoine et les lettres du pape Léon contre Eutychès. Le corps de Timothée Salofaciole fut déterré et jeté à la voirie. Depuis lors le siège d'Alexandrie fut occupé par une suite de patriarches eutychiens, qui généralement recevaient l'Hénotique de Zenon et rejetaient en même temps le concile de Calcédoine; et l'on ne peut guère douter que les évêques de leur obédience ne suivissent aussi les mêmes doctrines.
Concile général de Constantinople.— L'empereur Justinien eut à son tour la prétention d'opérer la réunion des diverses églises de la chrétienté aumoyend'uneconfessiondefoiqui satisfît à toutes les exigences légitimes, et il rendit à ce sujet en 546 un édit, où est formulée l'acceptation des quatre conciles généraux de Nicée, de Constantinople, d'Éphèse et de Calcédoine, tout en rejetant certains écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyros, et d'Ibas d'Édesse, désignés en commun sous le titre vulgaire des trois chapitres, et que le concile de Calcédoine avait admis; espérant ainsi lever le plus grand obstacle à la réception du dernier concile
L'UNIVERS
par les Eutychiens. Mais il éprouva des résistances auxquelles il ne s'était pas attendu, et après les plus déplorables scandales, la décision de la question fut enfin déférée à un nouveau concile écuménique : cent cinquante et un évêques rassemblés à Constantinople par ordre de l'empereur, au mois de mai 553, condamnèrent les trois chapitres.
Avec le patriarche Apollinaire d'Alexandrie souscrivirent George de Ptolémaïs dans la Pentapole, Émilien, évêque d'Antipyrgos dans la Libye inférieure , et jusqu'à Théodore, évêque d'Augila dans le désert.
Mais le schisme de l'église d'Alexandrie était consommé; les Eutychiens ou monophysites, qu'on appela désormais Jacobites à cause de Jacques d'Édesse leur chef le plus actif, ou cophtes à raison de leur nationalité spécialement égyptienne, restèrent séparés des catholiques, dont la masse se composait des habitants grecs de l'Egypte et des deux Libyes, et qui reçurent plus tard, soit des Juifs, soit des Arabes, la dénomination de melkites ou royaux , parce qu'ils suivaient la religion de la cour de Constantinople.
DERNIERS EVEQUES LIBYENS ; CONQUÊTE MUSULMANE. — Le pa-
triarchat de saint Euîoge d'Alexandrie, intronisé par les catholiques sur ce siège en 580 , et qui y mourut en C07, a un droit particulier à notre attention, en ce que ce prélat, distingué par ses écrits contre les divers hérétiques de son diocèse, et par l'amitié du pape saint Grégoire le Grand, avait pour syncelle ou coadjuteur Théodore, évêque de Darnis en Marmarique, dont le surnom de Skriboon n'est peut-être qu'une transcription grecque du titre de scribe ou secrétaire, et dénoterait de sa part un concours actif aux écrits polémiques de son métropolitain. Lui-même monta, après Euloge, sur le siège patriarcbal et l'occupa deux ans, jusqu'à ce qu'il périt en 609, de la main de ses ennemis , à l'époque où l'Afrique et l'Orient s'insurgeaient contre Phocas pour donner la couronne impériale à Héraclius. Dans le même temps sié-
geait aussi à Cyrène l'évêque Léontius, qui avait naguère raconté à Jean Moschus, l'auteur du Pré spirituel, la légende de la conversion du philosophe Évagre par Synésios dePtolémaîs.
Au moment de l'invasion de l'Egypte par les Musulmans, les Jacobites obtinrent la protection du vainqueur, et furent même mis en possession des églises des melkites, suspects aux conquérants comme liés de croyance avec l'empereur, leur ennemi politique; aussi le patriarche melkite Pierre, ne trouvant plus la place tenable, se retira à Constantinople , et Alexandrie n'eut pendant longtemps que des patriarches jacobites. Quant à la Libye et à la Pentapole, il ne reste aucune trace de la dernière agonie du culte chrétien dans les églises qu'il y avait fondées: il ne s'est trouvé aucune voix pour déplorer assez haut , au milieu du naufrage, la disparition des évêques, des prêtres, des fidèles que le débordement musulman engloutissait.
« Etiàm periêre ruinae. »
Tableau des évêchés des deu,x Libyes.
A cette esquisse imparfaite des vicissitudes du christianisme dans l'ancienne Cyrénaïque , il nous reste à joindre, comme un complément nécessaire, le tableau succinct des évêchés qui y étaient compris, et la liste des prélats dont l'histoire a enregistré les noms.