INTRODUCTION
J'avais résolu, ainsi que fe l'ai écrit dans la prélace d'Agadir, (Téliminer de l'ouvrage toute une documentation dont /e pensais qu'elle ne devrmt paraître que plus lard. Je jugeais aussi que des Iragmenls d'une correspondance de M. de Kiderlen~ Waechter qui me furent communiqués ne pouvaient être immédiatement livrés au public. La même réserve n'a pas été observée par tous ; certains journaux ont publié partie des lettres de M. de Kiderlen, d'autres pièces encore telles que les papiers que j'ai appelés les... memoranda verts. Je serais donc en droit de verser à mon tour dans la discussion historique la masse des documents qui sont dans mes archives. Poussant cependant jusqu'au scrupule le souci de la mesure et de la correction, je me départirai le moins possible de la règle que je me suis imposée. Je ne publierai pour le moment aucun des documents qui ont trait aux négociations officieuses de l'accord de 1009 ou à son application. Je ne produirai pas Us révélations qui
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me furent |aties au su/cl de VaHaire de la N'Goko- Sangha. Je ne retiendrai pas la plupart des « roses » (le terme sera expliqué] qui sont en ma possession. Des lettres de notre ambassadeur à Berlin ou de son entourage, ['écarterai ce qui n'a pas trait à la guestion marocaine. J'agirai de même pour les quelques lettres de M. de Kiderlen dont fai la copie : /'en retrancherai les confidences intimes du moment où elles ne seront pas emmêlées parmi les phrases essentielles.
La correspondance du Secrétaire d'Etal perdra ainsi quelque peu de sa saveur. Ceux qui en liront les fragments que je donne apercevront cependant combien le mélange de sentimentalité et de considérations politiques la rend curieuse ; ils jugeront sans nul doute que la correspondante du ministre allemand, la baronne de Y... — une Ftusse — est à la fois l'amie, VEgérie de M. de Kiderlen et un agent, un intermédiaire olficieux. Aussi ne peut-on faire entière confiance aux exposés poîiUques contenus dans tes lettres ; ils sont, en effet, visihlemeiU destinés à être communiqués en Russie. A ces /im, Vhomma d'Etat allemand exagère ses inlenïion* pacifiques. S'il est à coup sûr désireux, sincèrement désireux d'éviter la grande guerre, il n'tn tient pas moins en réserve des profets belUqueux. On les voit percer de ci et de là, notamment quand il avoue, en octobre 1911 seulement, alors que les
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craintet de conflit sont presque complètement dissipées, que l'enijoi d'un bateau à Agadir cachait un piège dont il s'est, iusque là, soigneusement abstenu de parler.
Ces lettres de M. de Kiderlen, de nouvelles lettres de M. Cambon, d'autres du colonel Pelle, des télégrammes déchiUrés leront pénétrer le public dans les cculisses d'une grande négocialion, en même temps qu'ils lui dévoileront la mentalité de certains des personnages figurant au débat. Chacun v rra , à quel point la paix du monde fut mise en péril en 19U, combien il s'en fallut de peu que la guerre ne surgît des discussions d'Agadir et des incidents qui en résultèrent.
Pour situer les pièces en pleine clarté, pour que le lecteur puisse les suivre en se reportant à l'ouvrage, te les présenterai dans l'ordre chronologique observé pour la rédaction du volume. Je les ferai, ■bien entendu, précéder ou suivre de notes explicatives indispensables pour leur intelligence et qui les relieront au livre qu'elles (ustifient.
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LES COULISSES d'uNE NÉGOCIATION
Trataotions officieuses en i90S.
Dès 1905, en des conversations officieuses, les représentants de l'Allemagne font entrevoir que l'Empire eût pu se désintéresser du Maroc si on lui avait offert, en temps utile, des compensations dans l'Afrique équatoriale. On avait laissé passer l'heure où il eût, peut-être, été possible de traiter à lori bon compte. M. Rouvier recherche cependant les moyens d'arriver à une entente ou tout au moins de la préparer, mais l'Allemagne, fortifiée par le succès diplomatique qu'elle a remporté en parvenant à internationaliser la question du Maroc, ne s'y prête pas. Simplement, ses agents laissent entendre que les dirigeants de l'Empire considèrent la question du Maroc comme une << affaire » et que c'est du côté du Congo, en Orient et en Extrême-Orient, qu'ils rechercheront, à l'occasion.
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les dédommagements auxquels ils prétendent.
Deux pièces à l'appui :
1» Lettre de M. VaUier-PoUel m Président du Conseil [M. Caillaux) :
Paris, le 31 décembre 1911.
Monsieur le Président du Conseil,
Je considère comme étant de mon devoir de venir me mettre à votre disposition pour vous donner des renseignements détaillés sur les faits suivants :
En décembre 1905, j'ai été chargé par le ministère des Affaires étrangères d'engager offleieusemeot des pourparlers avec le baron de Kuhlmann, premier t>ecr6taire de la Légation d'Allemagne ft Tanger, qui se trouvait de passage à Paris. Ces pourparlers avaient pour but de savoir si l'Allemagne serait disposée b envisager une entente avec la France, entente qui précéderait la réunion de la Conférence d'Algésiras et en arrêterait le programme.
Après notre première conversation, le baron de Kuhlmann décida de se rendre à Berlin pour en entretenir le prince de Bulow. Au retour de son voyage, il me fit la déclaration suivante :
t La question -du Maroc n'était, pour l'Allemagne, qu'une t affaire > et ce serait sur le terrain ( affaire > qu'elle la traiterait avec la France, comme celle-ci l'avait traitée avec l'Angleterre, c'est-à-dire en recevant une compensation.
f Cette compensation devait se trouver dans une recti* flcation de frontière au Cameroun et dans des conven-
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lions à étudier sur des affaires communes en Orient et en ExtrAme-Orieot i.
A ce moment, j'ai cédé ma plac« à M. de Chérizey, second secrétaire de notre légation à Tanger, pour qu'il continue avec le baron de Kuhlmann les pourparlers que J'avais engagés et dont j'ai ignoré les résultats.
Je vous prie, Monsieur le Président du Conseil, d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués,
A. Vaffibr.
2' Explications de M. de Chérizey répondant à une demande de renseignements :
ia n'ai pas fait de confidences A H. Vaffier-Pollet. Ce que m'a dit M. de KublmanD, à Tanger, en janvier 1905, peut Sf> résumer ainsi :
f On eût pu éviter notre mécontentement en nous assu* rant la liberté économique au Maroc et en nous offrant des compensations au Congo. Maintenant, il est trop tard.»
Au mois de décembre 1905, à Paris, un peu avant Algésiras, M. de Kuhlmann, revenant sur le même sujet, m'a encore dit f qu'un important groupe allemand estimait qu'il fallait en finir, moyennant des compensations au Congo. >
Cetto conversation avec M. de Kublmann a él^ autorisée par M. Rouvier.
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LU COUUUEt d'une NtCOCl&TION
1911, avant Agadir.
Quelques pièces, qui seront encore éclairées par des lettres de M. de Kiderlen que l'on rencontrera plus loin, montreront que la politique qui a abouti au trailé du 4 novembre 1911 est directemeot issue de l'expédition de Fez et des conversations de Kissingen qui en ont été la conséquence. Dès que les dirigeants de l'Allemagne apergoivent cotre dessein d'étendre, contraints par les événements, notre occupation militaire au Maroc, ils parlent d'un port à attribuer à l'Empire sur l'Âl^ lantique ou plus exactement d'une part à faire à l'Allemagne au Maroc. Sans doute, comme on le verra ultérieurement dans la correspondance de M. de Kiderlen, le Secrétaire d'Etat reconnaît vite les difficultés et les inconvénients d'un partage de l'Empire chérifien avec la France. Dès le mois de mai
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IQU, au moment de notre entrée dans la capitale du Maroc, il soumet à l'Empereur un projet qui consiste à nous laisser les mains libres dans le nord de l'Afrique, à la condition que les intérêts économiques de l'Allemagne y soient sauvegardés, à la condition surtout que nous abandonnions à l'Empire germanique Vinlégralilé de notre colonie du Congo. Mais, pour réaliser ces vues, M. de Kîderlen rencontre l'opposition des pangermanistes qui ne peuvent se faire à l'idée de renoncer au Maroc. Cette opposition prendra une violence singulière quand il apparaîtra que l'Allemagne doit se contenter de quelques lambeaux de marécages au Congo. C'est sans doute parce qu'il pressent ces obstacles que M. de Kiderlen hésite, atermoie. Visiblement il ne veut pas abattre ses cartes, il cherche à susciter des propositions de la France. M. Cambon, qui ignore les idées et les plans de son contradicteur, qui ne sait que le désir d'une grande partie du peuple allemand d'obtenir une part du Maroc, tâte le terrain prudemment et habilement. Il veut, comme il a été dit dans le corps de l'ouvrage, résoudre la question du Maroc à notre avantage en donnant des compensations limitées à l'Allemagne. I) voudrait, en même temps, parvenir à un arrangement général entre les deux grandes nations, arrangement dont il défmit la nature et précise la portée au cours de ses conversations avec M. de Belhmann-Hollweg et M.
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d« Kiderlen. L'entretien de Kissingen entre l'ain* bassadeur de France et ie Secrétaire d'Etal a une telle importance, il domine à tel poiot toutes les négociations ultérieures que nous reproduirons intégralement la longue dépêche de M. Cambon qui en rend compte.
Dans la première pièce que nous publions (lettre du 9 avril 1911 de M. Cambon à M. Cruppi) l'ambassadeur, qui a fait pressentir au gouvernement allemand l'expédition de Fez ou plutôt une expédition sur Rabat, avertit son ministre des difficultés graves auxquelles nous nous exposons si nous étendons notre action militaire au Maroc. Il prêche la prudence et il est d'autant plus fondé à le faire qu'il constate dans le post-scriptum de sa lettre que l'affaire des chemins de fer, c'est-à-dire la mise en application de l'accord de 1909, " ne va pas trop bien », ce qui signifie, quand on transpose de la langue diplomatique dans le langage courant, qu'elle est en train d'échouer.
Ci-dessous la pièce en question :
Ambassade ds FraociB k Barlin.
BerliD, la 9 athI 1911, HoDsieur te Ministre,
Je TOUS envoie le compte rendu des conversations que j'ai eues cette semaine avec M. de Kiderlen et les lettres que noua avons échangées. Je 8«rai« assez satUfift da la
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conclusion de cette négociation si elle n'&ppsrsjssait pas manitestement aux yeux du Secrétaire d'Etat comme l'occasion de rouvrir la question du Maroc, en mettast en doute la valeur de l'acte d'Algésiraa.
Sur ce point, il est assuré de trouver dans les mauvaises humeurs de l'Espagne une complicité dangereuse et il voudrait en finir avec l'indépendance du Maroc (i nous abandonnons à VAUemagne un port sur VAllantique. Il nous donnera à cette condition tout ce que nous voudrons, mais c'est jnstement cette condition si dangereuse pour nous dont l'Angleterre ne veut à aucun prix. L'ambition éveillée du Gouvernement allemand est donc de nature ii ouvrir de nouveau une ère de grandes difficultés.
Il est bien clair que le Gouvernement allemand n'a encore rien demandé : ofilciellement il se pose toujours en défenseur de l'acte d'AlgésiraB, mais les propos que m'a tenus M. de Kiderlen, la conoertationi qu'il a avec l'ambatsadeur d'Espagne et la campagne qui commence dans la presse allemande sont des indices suffisants de la direction de sa pensée.
Il me paraît que ceci nous avertit et que nous devons nous montrer scrupuleux sur tout ce qui pourrait amener la revision de l'acte d'Algésiras. Le renouvellement des pouvoirs de police conférés à la France et h l'Espagne qui expire 6 la fin de cette année constitue une occasion trop facile à saisir et dans laquelle l'Espagne pourra être un instrument
C'est pour cett« raison qu'ainsi que je vous l'écris dans ma dépécbe officielle, je ne crois pas qu'à moins de nécessité, il faille profiter de l'adbésion donnée sous une forme réservée par l'Allemagne à nos projets sur Rabat, je crois au contraire qu'il faut agir vite et énugiquement contre les Zaers.
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Je saisis cette occasion pour vous «dresser mes vives télicitations sur le discours que vous avez prononcé au Sénat. Il a étonné ici. La presse est restée muette pen> dant 24 heures ; aujourd'hui elle y applaudit, inaia elle a le sentiment que la netteté de votre langage ^ui contraste avec l'eau bénite de cour trop souvent employée dans les discours officiels sur les afFaires étrangères, révèle le dessein d'une politique très prudente, maia très ferme. C'est la première fois, depuis bien longtemps, que l'on parle ainsi de nos rapports avec l'Allemagne et il y a eu à la Wilhelmstrasse, j'en suis assuré, un peu de surprise.
Agréez, etc...
Cahbon.
P. S. — L'affaire des chemins de fer ne va pas trop bien et !d. de Kiderlen en veine d'ambition a prononcé le mot d'exploitation.
Nous sommes à Fez ; la situation se complique. Le 12 juin, M. Cambon écrit à M. Cruppi :
Berlin, 12 juin 1911.
Monsieur le Ministre,
Les vacances de la Pentecdte, qui aTaient tenu tout le monde éloigné de Berlin, se sont terminées vendredi dernier par des courses qui. ont eu lieu au GrDnewald et auxquelles l'empereur assistait. Il n.Qus avait fait inviter k nous rendre dans sa tribune et il s'est montré fort aimable : cependant, j'ai noté qu'il avait entretenu très longtemps mon collègue d'Espagne et montré pour lui une attention particulière.
Le kronprinz m'a particulièrement parlé du Maroc et
il l'a fait en jeune homm« qui n'est pa> «ccoubimé à parter de politique ; il m*a demandé des nouvelles de DOS troupes et il b'est inquiété de ce que nous allions faire à Fez. Comme je lui répondais que nous nous disposions à en partir, il a paru fort étonné «t comme j'Insistais, il a ajouté :
f Vous me le dites, mais je n'en crois rien, car vous avez là une superbe occasion que vous allez saisir et vom n^avez, en définitive, qu'à nous y faire notre part. >
J'ai naturellement continué k affirmer notre désir d'exécuter intégralement nos promesses. Le langage que m'a tenu le prince héritier n'indique rien en ce qui concerne Jes résolutions du Gouvernement allemand, car ce jfune homme semble tenu très en dehors de la politique impériale et il y a toujours eu dans la famille d<=s Hohenzollem une séparation absolue entre !e chef et son héritier ; le kronprinz, dans l'intimité, critique souvent son père et celui-ci, par contre, laisse à son (lis peu de liberté : c'est ainsi qu'il ne lui s jamais permis d'aller voir Paris incognito, ce qui est le plus grand désir de ce jeune homme.
Quoi qu'il en soit, les paroles que m'a adressées le princ« 1 éritier sont significatives en ce qu'elles reSètent l'opiaion des milieux de ta Cour et des milieux militaires et quand on se rappelle l'aveu échappé, il y a quelques semaines, Ir M. de Kiderlen au sujet de Mogador, on voit bien que T'dée d'un marché pour nous laisser la liberté d'agir hante les cervelles allemandes.
Je suis convaincu que nous serons obligés eflectÎTement d'acheter notre liberté, mais l'important est que le prix dont nous devrons la payer ne soU ni Mogador ni une portion quelconque du Maroc, car, dans ce cas, il vaudrait mieux laisser les choses en l'état et maintenir le pays çjaa^ I9 désordre o*"» il est
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Le courrier qui vous porte cette lettre voue apportera en même temps le compte-rendu des coaversatioos que j'ai eues avec le Chancelier de l'Empire : /'ai estayi de répondre aux vues qae vous m'aviez exprimées lors de mon dernier passage à Paris. Il ne m'a pas paru que je puisse aller plus loin. C'est maintenant au Chancelier A nous répondre, à nous dire ce qu'il veut, mais la conversation est accrochée et très certainement il en parlera avec l'Empereur.
Le télégramme qui m'a porté confirmation de vos promesses sur l'évacuation de Fez est arrivé fort à propos, car il était la démonstration de l'absolue loyauté que nous apportons dans toute l'affaire marocaine, et, comme je vous l'ai dit moi-même, nous serons, dans cette adaire, d'autant plus forts que nous serons pins loyaux ; avec un homme du caractère de M. de Bethmann-Hollweg, l'exécution sincère de nos promesses est de nature à le mettre tout à (ait de notre côté. Il a été manifestement surpris de la déclaration que je lui apportais de voire part et je auis persuadé qu'il en est d'autres ici qui ne seront pas seulement surpris, mais dégus.
Je lui ai parlé de l'Espagne, vous verrez dans quels termes et dans quelle mesure et j'espère que vous m'ap* prouverez de m'étre montré animé de sentimer.ts amicaux et presque indulgents pour l'Espagne. Il était utile de ne pas prononcer un mot qui pût être rapporté ù mon collègue, M. Polo di Barnabe et, à mon idée, de réduire au minimum l'impression que nous pouvons rpSRentir des incartades de Don-Quichotte. Si les AUemaivds i.ou^ supposaient l'état d'esprit qui anime les articles de notre presse et particulièrement du Temps, ils trouveraient évidemment l'occasion tentante d'intervenir, d'épouser nos récriminations au sujet de la violation manifeste de l'acte d'Algésiras commise par le cabinet de Madrid et
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de poser Is question du rajeunissement de cet acte en s'appuyant sur notre propre maniÈre de voir. Si, au contraire, ils jugeaient préférable de s'attacher pour longtemps l'Espagne, ils pourraient, au moyen d'arguments sophistiques qui ne manquent jamais aux Chancelleries, appuyer la réclamation de celle-ci contre nous et, de ce cûté-là, rouvrir l'affaire marocaine.
J'ai donc cherché, en traitant ce point de l'initiative prise ces jours-ci par l'Espagne, & associer autant que possible le Chancelier aux vues pleines de sang-froid et d'une indulgence un peu dédaigneuse, quoique attentive, que je lui exposais comme étant celles qui peignent notre étal d'esprit.
Il n'en est pas moins vrai qu'il serait bon que notre presse — et je parle de celle à laquelle on attribue au dehors une autorité diplomatique — voulût bien ne pas jouer le râle de pion brutal qu'elle semble avoir assumé depuis quelque temps. Tout est dans la manière et tout peut se dire sans cet étalage de violence dans la raison qui rend la raison odieuse. Il ne faut même pas abuser de son bon droit ; car la politique et les rapports entra les nations dépendent de contingences qui échappent à la lettre des traités, et tout l'art est de tenir compte de l'impondérabls.
Comme me l'a indiqué le Chancelier, j'irai voir M. de Kiderlen et j'irai vous voir à Paris après que j'aurai causé avec lui ; évidemment il entre un peu d'habileté dans la prolongation de son séjour à Kissingen, mais on commence à s'en apercevoir.
Croyez moi, etc.
Jules Caubon.
L'entretien de Kissingen est annoncé à la fin d«
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cette lettre. Voici le récit, emprunté au Livre Jaune, qu'en fait l'ambassadeur :
M. Jules Cambon, ambassadeur de la République
française à Berlin, à M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères.
Berlin, le 22 juin 1911.
Je me suis rendu avant-hier i Kissingen. J'y ai trouvé M. de Kiderlen et ai eu le jour même et le lendemain deux entrevues avec lui.
Le premier jour, je i'ai trouvé extrêmement réservé. Je lui ai parlé de mon entrevue du dimanche 11 juin avec M. de Bethmann-Hollweg, 1) en avait connaissance, ainsi que de la déclaration de Votre Excellence sur la portée de nos opérations militaires au Maroc ; f Le Chancelier ayant manifesté le désir que je m'entretinsse avec vous, lui ai-je dit, nous avons quelques questions à traiter ensemble comme celle des chemins de fer marocains ; j'eapëre aussi recueillir quelques indications au sujet des rédexions d'ordre généra) sur les rapports de l'Allemagne et de la France que nous avons échangées avec le Chancelier. 1 Le Secrétaire d'Etal laissa tomber la conversation.
Le lendemain mercredi, nous passâmes quelques heures ensemble. Cette fois, ce fut lui qui aborda la question marocaine, et la conversation prit tout de suite une allure vive. Il me parla de l'Espagne. Je me contentai de lui répondre que l'Espagne ayant pris une initiative qui paraissait peu conforme à l'acte d'Algésiras, le Gouvernement allemand ne pourrait, en cette occasion, observer une autre ligne de conduite que celle que nous aurions nous-mêmes en nous appuyant sur l'acte d'Algésiras. A ce
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point de vua, j'insistai sur le caractère de la deniière déclaratioD que Votre Excellence m'avait charg& de faire au Gouvernement impérial.
c Fort bien, me répondit mon interlocuteur, mais pourquoi vous en ferais-je compliment T Faut-il considérer comme un mérite qu'on tienne sa promesse î *
Je repris qu'assurément nous ne faisions qu'exécuter ce que nous avions dit, mats qu'on en avait douté et que nous pouvions le faire remarquer aujourd'hui, après que nous avions dépensé tant de millions et de vies humaines.
— Et qui vous a demandé de le faire ?
— Le Sultan, notre consul, le consul d'Angleterre, tous juges du péril.
— Vous ne parlez plus du consul d'Allemagne ? >
Je relevai cette remarque en lui rappelant que la mention du consul d'Allemagne avait été aussitôt démentie que lancée.
( Il n'importe, continua H. de Kiderlen, il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui vous avez laissé derrière vous, à Fez, une situation tout autre que celle que vous y avez trouvée : des forces, commandées par les Français, répandues sur tout le pays, et un Sultan à votre dévotion.
— Vous vous trompez, repris-je, sur le pouvoir du Sultan et même sur son caractère. Nous sommes obligés de mettre entre ses mains une force militaire et de la discipliner si nous ne voulons pas abandonner le pays à l'anarchie et y ruiner tout commerce... Quant à l'autorité du Sultan, souvenez-vous que c'est vous et moi qui avons collaboré pour la rédaction de l'Accord de 1909. Que consacre cet Accord ? L'égalité économique entre la France et l'Allemagne et l'influence politique reconnue à la France. Pourquoi contestez-vous aujourd'hui que nons exercions cette influence ?
— Je ne conteste pa$ voire influence, reprit U. de
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Kiderlen, mtiis qui dit ialluence ne dit pat protectorat et c'eif un oiritable protectorat que ooui tiet en train d'organiser. Cela n'est ni dans l'acte d^Algisiras, ni dans l'accord de 1909, pas plus que ce que vous taites à l'Est et ft l'Ouest du Maroc, dans la Chaoula et sur la Moulouya.
— li est difficile, répondis-je à M. de Kiderlen, quand il s'agit d'une autorité barbare, de déterminer jusqu'où peut aller l'influence. Vous devez en convenir, mais je ne saurais vous laisser mettre en doute ni notre ferme propos de nous tenir sur le terrain que vous nous avez reconnu, ni le caractère de l'occupation de la Ch&oula qui résulte de nos accords antérieurs avec le Sultan ; c'était justement pour éviter ces malentendus qui pourraient, dans l'avenir, être une source de conflits ou tout au moins de difflcultés graves entre nos deux pays, que nous nous étions entretenus avec M. de Bethmann-Hollweg de la possibilité d'étudier un accord de nature ili les éviter, i
Et je demandai & M. de Kiderlen s'il y avait réHécbi. Je le trouvai de nouveau silencieux et réservé. Je repris ce que j'avais dit h M. de Bethmann sur la façon dont l'état de crise qui existait il y a quelques années entre l'Angleterre et la France s'était dénoué. Je marquai qu'il n'en pouvait pas être de marne entre l'Allemagne et la France puisqu'il était un douloureux souvenir qui nous séparait, mais que, néanmoins, cette défiance hargneuse qui divise l'opinion et la presse des deux pays et qui rend leurs rapports si difficiles pouvait être atténuée si on apportait un peu de bonne volonté et de largeur d'e'sprit à chercher un accord.
M. de Kiderlen me dit :
■ Eh bien, je partage votre sentiment, mais si nous restreignons notre conversation au Maroc, nous n'abojtirons pas ; il est inutile de replâtrer ce qui a été fait au
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sujet du Maroc et qui semble se lézarder aujourd'hui.
— Vous «tes d'autant plus dans le vrai, lui répondis-je, que, vous vous en souvenez, vous m'avez autrefois parlé du Maroc. Or, autant vaut-il dire tout de suite que, si vous souhaitez d'avoir quelque part du Maroc, il vaut mieux ne pas commencer la conversation : l'opiniou de la France ne l'accepterait pas sur ce terrain et, d'ailleurs, dans l'intérêt de nos bons rapports, il vaut mieux que nous ne multipliions pas les voisinages ; il n'y a pas de pires querelles que les querelles de murs mitoyens ; on peut chercher ailleurs.
— Oui, on le peut, reprit M. de Kiderlen, mais il faut nous dire ce que vous voulez.
— Je ne saurais le faire, car ces idées sont nouvelles, lui répondis-je ; mais je les soumettrai à mon Gouvernement, puisque je vais à Paris, et vous, de votre côté, réfléchissez à ce que vous voulez. »
La conversation tourna, mais lorsqu'une heure après nous nous séparâmes, M. de Kiderlen eut soin de me dire : t Rapportez-nous quelque chose de Paris ! »
— J'y tâcherai, lui dis-je en le quittant. Si nous ne réussissons pas aujourd'hui, il ne faudra pas nous brouiller pour cela, mais attendre que le temps rende le succès possible, t
Je persiste à penser que nous devons, surtout si nous parvenons à une entente avec l'Allemagne, rester fidèles à l'esprit qui a inspiré nos accords espagnols de 1904. Une politique de suspicion envers l'Espagne serait dangereuse.
/( ne faut se dissimuler aucune des difficultés extérieures et intérieures que la conversation que j'ai commencée comporte. Elle sera présentie en France par des gens mal intentionnés comme an acte de faiblesse et non
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comme un acte de priooyance. D'autre part, il importe qu'on n'y voie pas l'aveu d'embarras que nous rencontrerions au Maroc. Nos engagements remplis, il appartiendra à tous les signataires de l'acte d'Algésiras de demander à tous l'exécution de cet Acte.
Quoi qu'il en soit, j'ai cherché à traduire auprès de M. de Kiderlen, comme je Vaoais fait auprès du Chance' lier, les intentions que m'aoait esquissées Voire Excellence et sur lesquelles elle m'avait invité à pressentir la Chancellerie impériale. J'ai donné à ces entretiens un caractère très personnel pour laisser au Gouvernement de la République toute sa liberté. Il importe cependant aujourd'hui de poursuivre, car il ne nous est plus permis de paraître nous retirer, et de déterminer avec précision les éléments qui pourront servir de base aux conversations ultérieures.
Jules Caubon.
Quelques phrases pour résumer ce qui résulte des documents d'une importance singulière que nous venons de produire. Il est indiscutable que les conversations de juin 1911, poursuivies par M. Cambon en pleine conformité de vues avec M.
Cruppi, ministre des Affaires Etrangères, à l'époque, dans le cabinet présidé par M. Monis, ont engagé toute la politique qui a abouti au traité du 4 novembre 1911. Les bases de la grande négociation ont été jetées avant mon arrivée au pouvoir. Pas de doute sur ce point ! Les lettres ou les dépêches de M. Cambon' contiennent des phrases décisives. Une entre autres : « J'ai cherché à traduire auprès
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de M. de Kiderlen, comme je l'avais fait auprès du Chancelier, les intentions que m'avait esquissées Votre Excellence et sur lesquelles elle m'avait invité à pressentir la chancellerie impériale... » Ces intentions, qui concordent avec les vues de l'ambassadeur ou, pour parler plus exactement, qui sont les vues mêmes de M. Cambon inculquées à son ministre, se condensent en deux formules : régler la question du Maroc au moyen de compensations à attribuer à l'Allemagne — *< on peut chercher ailleurs n — ; parvenir, s'il est possible, à un arrangement général entre les deux nations, la question de l'Alsace-Lorraine élanl exclue.
Quand je prendrai le pouvoir, j'accepterai la conception d'homme d'Etat de M. Cambon, qui répond à ma mentalité. Mon rôle sera d'appuyer l'ambassadeur de toutes mes forces, sans jamais aller audelà de sa pensée, en me tenant parfois en deçà. Parce que je couvrirai mon subordonné, parce que je le défendrai contre la vaniteuse médiocrité de bureaucrates ou de présomptueu", parce que ses plans ahoutironl en partie grâce à l'appui qu'il trouvera chez le Président du Conseil, je deviendrai le point de mire de toutes les attaques. On ameutera des hommes politiques soucieux de supplanter un rival, on ameutera surtout cette presse dont parle M. Cambon, dont il se plaint à tout instant dans sa correspondance, cette presse qui me repro-
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chera de ne pas jouer à sa sxiîte ïe rôle de « pion brutal i>, dont l'ambassadeur, en des phrases si déliées, indique les dangers. Notre représentant en Allemagne prophétise quand il conclut sa dépêche sur l'entretien de Kissingen en écrivant que « la conversation qu'il a commencée sera présentée en France par les gens mal intentionnés comme un acte de faiblesse et non comme un acte de prévoyance. i> De même que les conversations de juin 1911 contiennent tout le traité du 4 novembre, cette phrase résume toute la campagne qui suivra l'accord, qui aboutira à la chute de mon cabinet et à bien d'autres choses encore...
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Le Coup d'Agadir.
Le début des négociations.
Tâtonnements et incertitudes.
L'envoi d'un bateau à Agadir fut-il un acte de gouvernement délibéré et réfléchi ou un geste d'impulsivité du Kaiser? La question a été posée au cours de l'ouvrage sans qu'il fût possible d'y donner une réponse. J'aurais sans doute pu indiquer qu'un ancien grand vizir de Turquie qui gouverna durant de longues années, qui était l'ami de M. de Kiderlen, Férid-pacha, m'apprit en 1912, au cours d'un voyage où nous nous rencontrâmes, que le Secrétaire d'Etat lui avait déclaré, en août 1911, que c'était l'empereur seul qui avait voulu le geste. Mais je n'ai pas fait état de cette confidence parce que, si j'étais persuadé que Ferid-pacha m'avait exactement rapporté le langage de M. de Kiderlen
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qu'il n'avait nu! intérêt à imaginer, je n'étais pas également convaincu de l'entière sincérité de son interlocuteur. Ma méfiance était fondée. La correspondance du Secrétaire d'Etat en loumil la preuve. Sans doute, dans une lettre du mois d'août dont on ne peut exactement préciser la date (voir page 338), M. de Kiderlen écrit, en parlant de son souverain : u C'est lui qui a tout lait, n Mais cette allégation qui s'accorde avec les propos tenus vere la même époque à Férid-Pacha ne se concilie pas avec une autre lettre du 12 octobre (page 334) M. de Kiderlen y explique, en effet, « qu'ilavait un pelil dessein éventuel avec l'envoi du bateau », qu'il a soigneusement celé son projet à tout le monde, surtout à l'Empereur et au Chancelier. Il nous tendait un piège dont il indique le détail. Une personne au moins, soit dit en parenthèse, éventa la ruse du Secrétaire d'Etat et empêcha la France de tomber dans le panneau où certains fonctionnaires du Quai d'Orsay donnaient tête baissée. Quoi qu'il en soit, aucun doute n'est permis, M. d« Kiderlen a une large part de responsabilité dans l'acte de provocation.
Le coup d'Agadir fait, ta faute que l'on espérait probablement n'ayant pas été commise par nous, les dirigeants de l'Empire d'Allemagne attendent. La période qui s'écoule entre le 1" et le 20 juillet est faite de tâtonnements et d'incertitudes que tra-
;,Googlc
LES COULISSES o'vtiE NÉGOCIATION 273
duisent curieusement les lettres que nous allons publier et commeater.
La première émane de M. de Kiderlen. Elle est du 9 juillet. L'Empereur y est désigné, comme dans toute la correspondance, sous le nom de " la fourrure », M. de Bethmann-Holweg est qualifié <i la petite bête ». Le Secrétaire d'Etat écrit :
A partir de onze heures, j'ai eu des gens qui venaient me questionner, entre autres, à trois heures, Pansa (1)> qui n'est pas sorti très bien satisfait parce que je ne lui ai rien dit, malgré ses questions indiscrètes. A six heures, est venu Jules Cambon ; je suis assez satisfait de l'entretien. Pendant les longs silences qui se produisaient dans notre conversation, j'ai pensé à vous, à ma mascotte, si vous me permettez cette expression triviale. J'ai fait un petit mémoire. Je n'ai pas eu le temps de l'écrire moi-mime, car je suis un peu haitali, mais vous en aurez tout de même ce matin la copie, et je vous réserverai la primeur avant la fourrure et la petite bête. J'espère que TOUS verrez de cette copie que j'ai fait la dictée en pensant à en y mettant une note personnelle et en citant
des petits faits extérieurs qu'on n'a pas l'habitude de mettre dans les exposés officiels — mais j'ai pensé que cela V0U5 amuserait.
Et comme je n'ai pas eu le temps de faire deux rédac< tions, la fourrure et la petite bëte profiteront de la rédaction faite en votre intention.
(1) L'ambassadeur d'Ilalle.
Comme on le voit M. de Kiderien va envoyer à sa correspondante le récit de son entrelien avec M. Cambon fait pour l'Empereur. Ce récit sera tout à fait complet, tout à fait exact... n'est-il pas vrai ? Il aura élé, dans tous les cas, rédigé quelques heures après que la conversation aura pris fin.
Seconde lettre du 10 juillet :
Je vous envoie ci-après une notice sur mon entretien avec 3. Cambon et copie de la dépêche que j'ai dictée Vautre jour à Oiten-Sacken. Regardez bien si les sceaux sont intacts, quoique je crois qu'en Suisse on n'ouvre les lettres pas plus que chez nous où c'est défendu par la loi. J'espère que cela vous amusera un peu. Cet aprèsmidi, je travaillerai avec notre ministre des Colonies, qui vient de rentrer de congé juste à propos. Vous comprenez comme je suis assiégé de monde qui veut avoir des nouvelles. Mais je les renvoie tous bredouille. Pansa est même venu déjà hier pour tirer quelque chose de moi, mais toutes ses tentatives n'ont abouti à rien. Aussi le fils de la fourrure s'était suspendu à tous les fils téléphoniques qui conduisent dans ma oilla et au ministère mais je me suis fait renier avec obstination (1).
(1) Ainsi, on était infiniment curieux à Berlin de savoir le caractère et le réaullat de la première entrevue entre le Secrétaire d'Etal et l'ambassadeur de France. Le i fils de la fourrue 1, alias te Kronprinz, qui avait réclamé une part du Maroc, qui, h traité du 4 novembre conclu, se déchnlnera en applaudissements bruyants du haut d'une tribune du Reichstag à l'adresse des orateurs pan germanistes qui attaqueront l'accord, t se suspend â tous les fils lélépboniques i. Espérait-il déjà U guerre frslcbe et joyeuse T
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276 ACAOIR
Suivent deux copies d« pièces, dont la première est celle de la dépêche que M. de Kiderten a dictée au chargé d'afiaires de la Russie. Ainsi le Secrétaire d'Etat rédigeait, d'un commun accord avec le représentant de nos alliés, un tédégramme d'une importance singulière où le débat entre la France et l'Allemagne était exposé. Nous verrons au surplus dans de nombreuses lettres de M. de Kiderten qu'il ne met pas en doute qu'en cas de coniîit l'Empire germanique n'aura nullement à craindre l'intervention de la Russie. Il veut avoir, écrira-t-il, et il a en fait les meilleurs rapports avec l'Empire des tzars. Sans doute, comme nous l'avons remarqué dans l'Introduction, sa correspondante y contribue-t-elle.
Copie de la dépêche du chargé d'aiïaires de Russie à son gouvernement :
Je (Oslen-Sacken) me suis acqujtté auprès de M. de Kiderten des ordres reçus par votre télégramme du 22 - courant.
Je dresse avec M. de Kiderlen la réponse suivante :
Il va sans dire que les engagements que l'Allemagne a pris sont valables pour elle en tant qu'ils seront respectés par tes autres Puissances. Quant à l'engagement de 1909, intervenu exclusivement entre la France et l'Allemagne, il n'a de valeur, d'après son texte, que tant que sera respecté l'acte d'Algésiras.
L'Allemagne appuie principalement sur le fait que la France pour la protection de ses sujets est allée à Casa-
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LES COULISSES d'une négociatio\ 277
blanca et y est restée en administrant toute la province comme un territoire français et qu'elle est allée à Fez en al'éguant la nécessité de la protection des sujets français. On ne saurait donc refuser à l'Allemagne le même droit de protéger ses sujets. M. de Kiderlen m'a fait observer que jusqu'ici l'Allemagne n'avait pas occupé un pouce de territoire marocain.
L'Allemagne s'est montrée prête, en évitant toute récrimination, de s'entendre avec la France qui étendait journellement son influence absolue sur le Maroc. Sur des propositions françaises l'Allemagne est entrée en négociations avec elle. Un texte d'arrangement fixé entre l'ambassadeur de France et le Coaoernement allemand a été amendé par le Gouvernement français. Ces amendements ont également été accepté! par l'Allemagne. Parit n'a plus répondu (1). Ceci s'est passé au moment où la France préparait son expédition à Fez. Ce procédé français, ne pouvait pas encourager le Gouvernement allemand â continuer les pourparlers. Mais il est prêt tous les jfurs à les reprendre et il a surtout le désir d'éviter la question si l'acte d'Algésiras a été ou non lésé, tes dernièrei nouvelles de la presse française ont produit une très mauvaise impression en Allemagne, ou que celleci est menacée de la part de la France de l'ingérence en ta faveur de ses alliés. Dans cet état de choses le Goaoernemenl allemand voit le seul danger, car l'opinion publique en Allemagne ne saurait supporter une retraite de son Gouvernement devant une pression venant de l'étranger. Le Gouvernement allemand fera tout son pot-
(1) L'arransemeDt auquel fait allusioD M. de Kiderlen eit évidemment le projet d'accord sur les chemins de ter au Maroc. Le Secrétaire d'Etal travestit d'ailleurs complètement les faits.
aibU pour ioiler un tel développement de la qnetUon et il espère que les Gouoernements amis de la France uoadront agir sur la France pour l'empicher dans les conversations qu'elle semble disposée à engager avec VAllemagne de la menacer constamment de l'appui de ses alliés.
Pour la première partie de votre réponse faite à Pourtatès, te Secrétaire d'Etat m'a répondu que la démarche à Agadir a été motivée par le droit et le devoir que toute Puissance a de venir au secours de ses sujets, droit qui n'a pas été restreint par l'acte d'Algésiras et, dès que la situation ne sera plus menaçante pour les intérêts de ses sujets, l'Allemague se retirera, autant que la France l'a promis pour les endroits qu'elle a occupés dans Viniirét de ia protection de ses propres sujets.
Comme conclusion, le Secrétaire d'Etat m'a confirmé confidentiellement une nouvelle fois que tout son but était d'éviter d'arriver avec la France à des récriminations mutuelles sur ce qui s'était passé, mais de rechercher en commun une solution respectant les droits des autres et garantissant une solution de nature k éviter à l'avenir tout froissement et propos de la question marocaine.
Nous en venoDS maiatenant à une pièce d'un intérêt capital : le compte rendu fait par M. de Kiderlen de sa conversation avec M. Cambon :
Berlin, le 9 juillet 1911,
Note.
Monsieur Cambon, rentré ici directement de Paris
hier soir, est venu me voir cet après-midi à six heures.
II est arrivé avec une vraie mine de croque-mort, et ne
répondit h ma question sur l'état de sa santé que par un
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LES COULISSES d'uNI NEGOCIATION 279
léger grognement. Après qu'il se fut assi^ et eut aussi refusé une cigarette, commenga un assez long silence. M. Cambon le rompit par ces mots : < Eh bien ? > — Moi : f Vous avez du neuf ?» — Lui : t Vous avez quelque chose à me dire ,»-» — Moi ; « Non, mon cher ambassadeur, i — Lui : « ISoi non plus- i
Cette conversation tut de nouveau interrompue par un assez long silence. Finalement, M. Cambon se décida à commencer en disant combien, venant après notre conversation de Kissingen, l'afTaire d'Agadir l'avait surpris ; qu'il ne voulait pas me dire combien cet incident lui avait été personneliement désagréable ; qu'il n'était pas ici M. Ëambon, mais VAmbassadeur de France. jJe dis à M. Cambon que je ne comprenais pas comment on pouvait s'étonner que nous eussions pris nous-mêmes en main la protection de nos intérêts menacés. M. Cambon exprima par son jeu de physionomie et ses gestes, auxquels il n'y avait pas à se méprendre, son doute à l'égard de nos intérêts comme du danger dont ils seraient menacés. Je dis à M. Cambon que j'étais à sa disposition pour discuter, mais que je tenais des < pourparlers êur l'avenir » pour plus utiles que des c ricriminaiions sur le passé, t
M. Cambon saisit la balle av bond, et me demanda si j'étais prêt à reprendre le fil de notre entretien de Kissingen. M. Cambon résuma cet entretien en des termes d'après lesquels (1) je lui aurais dit que nous étions prêts à nous entendre au sujet du Maroc, si nous recevions des compensations sur an autre terrain. Il développa
(1) Ou : en lui donnant ce sent que (resQmierte dieae Unterredung dahin daBS).
alors, comme il l'a déjà fait maintes foit, quels énormes avanteges Tindustrie allemande et le commerce allemand pourraient retirer, en Orient aussi en particulier, d'une attitude de bonne volonté de la part de la France. Il me parla de l'accord qui avait eu lieu, il y a dix ans, entre l'Angleterre et la France, et qui avait conduit & la ( détente >, c'est ainsi qu'il lui plut dans ce moment d'appeler la fameuse f Entente cordiale i. Je me contentai de répondre sèchement qu'en Orient nou» avions ce aae noui disiriont. M. Cambon me parla alon d'enirepritei en commun, de chemins de fer en Turquie, et quand je remarquai que ceci ne constituait pas une coa- ;essiûn mais des affaires en commun (1), i7 alla jusqu'à nous proposer une participation plus forte à la Dette Publique (2). II me dépeignit alors en termes colorés quels énormes avantages l'appui de la France apporterait partout à l'industrie allemande et au commerce allemand. Mais il fallait qu'il me dise une chose, à savoir que l'opinion publique française ne supporterait aucune sorte de prise de possession de l'Allemagne au Maroc. Je répondis b M. Cambon que jusqu'ici rien de notre part ne dénotait une prise de possession au Maroc, que la France au
(1) Cerne inschaflliche, (souligné dans le texl«).
(!) Ces EuggestionB de M. Cambon se relient A un entretien que j'avais eu le 5 juillet 1911 avec un financier allemand, M. , von Gwinner, qui Était venu me demander certaina avantages tels que la cotation t la Bourse de Paris des actiona du cbemin d« ter de Bagdad. J'avais tout refuBé pour garder en main ce que je croyaie être une monnaie d'Échange. Notre ambassadeur, informé par moi, tfila le terrain dans son premier entretien, comme je devait le t&ler plus lard, ignorant la réponse de M. de Kidcrlen â M. Cambon, au cours des informations officieuses que j'ai recueillies. 11 me fut opposé la même Qn de Ir que celle que, le 9 juillet, rencontra l'ambassadeur.
LES COCLtSSES d'une NÉGOCIATION 2S1
contraire s'y établisBait lenlement, mais mAlhodiquement, que je ne voulais pas disputer là-dessus avec lui. J'en vins alors à parler de nos pourparlers antérieurs au sujet de constructions de chemins de fer, etc... que le Gouvernement français avait laissé tomber. M. Cambon développa longuement les raisons intérieures qui avaient conduit à ce résultat, mais m'accorda cependant que ce qui devait compter pour nous, ce n'étaient pas les raisons mais uniquement le résultat. Après quelques propos échangés, j£ dis k M. Cambon que je voulais lui exprimer tout franchement mon opinion privée en lui faisant connaître (1) qu'à mon sens, des accords au sujet du Maroc, qui auraient pour marque de se rattacher aux arrangements de 1909, n'écarteraient jamais les frottements avec nous dans ce domaine, que je voûtais (2) supposer le cas — à titre de pure hypothèse, vu que je n'y étais pas autorisé — où nous donnerions à la France ."■arfe blanche au Maroc, mais où nous demanderions à la France en échange, non des compensations morales, mais des compensations matérielles sur le terrain colonial- M. Cambon m'interrompit très vivement jiar ces mots : I On d parlé du cOti du Congo s. Je lui dis que je ne considérais pas cela comme exclu, mais que nous devrions émettre alors des prétentions considérables, que peut-être la chose pourrait être facilitée par nous aux Français, si l'on procédait par un i échange de territoire t, mais dans -lequel nous devrions avoir t la pari du lion t. M. Cambon prit un vif intérêt à cette idée et voulut en sa-
(1) Ou : laquelle tendait d ceci que (ich wolUe ihm meine privale Ansicht ganz often dahin aussprechen, daas).
(2) Le • einmal » qui est ici dans le texte n'a aucune valeur précise.
VfZ AGASin
Toir davantaffe. Je lui dis que j'étais pea renseigné sur les questions coloniales, mais que si j'étais bien renseigné, une rectification de trontières du côté du Togo (1) était peut-être possible ; qu'en tout cas je ne pouvais rien préciser avant que le Secrétaire d'Etat des Colonies qui se trouvait en congé fût de retour. Cela fut visiblement désagréable b M. Cambon. II me demanda si je n'avais donc pas eu auparavant l'occasion de parler avec M. de Lindequist ; je lui dis que j'avais tant d'autres choses en tête, que je n'avais d'ailleurs pas pu savoir que par la marcbe des Français sur Fez la chose se déclancherait si vite. M. Carobon fut visiblement soulagé par la pensée que nous pouvons renoncer à des exigences territoriales au Maroc. O'ai dit à M. Cambon que nous aurions du mal  défendre devant notre opinion publique une telle renonciation ; que la possibilité ne nous en serait donnée que par d'importantes concessions de la France ailleurs ; que pour défendre une telle concession vis-à-vis de l'opinion publique, la France aussi aurait besoin d'un Gouvernement bien fort. Par de fongs développements, M. Cambon chercha â me démontrer que If. Caillaux était l'homme qu'il fallait (2). J'ai alors donné à entendre ii H. Cambon que nous devons naturellement laisser aux Français le soin, si nous nous retirions du Maroc avec les garanties voulues pour notre commerce, de s'expliquer avec les autres puissances. Que par exemple l'Angleterre semblait en ces derniers temps émettre de nouveau des prétentions à elle. M. Cambon me répondit du ton d'un homme très sûr de son affaire (3) :
(1) Ou : ou Togo («m Togo).
(2) Der Mann dazu.
(S) Ou : d'un homme tris sûr de uainere (sehr siegesgewiu).
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LES COULISSES d'une NÉGOCIATION 283
« UAnglettrre ne nous fera aucune di(liculli ; quant à VEspagne, nous respecterons nos engagements envers elle ; si nous aoions quelques différends auea elle, c'est que nous voulions la surveiller pour qu'elle ne dépasse pas les limites de nos engagements réciproques t.
M. Cambon dont l'humeur s'était visiblement améliorée, demanda finalement ce qu'il pouvait bien y avoir à faire à présent H). Je lui dis qu'il devait se procurer l'autorisation officielle de négocier sur la base indiquée et alors de venir me retrouver.
M. Cambon, qui peu à peu s'était beaucoup déboutonné, me dit encore que M. de Selves (2) désirait que tes ^ négociations fussent conduites ici et à Paris. Il m'accorda que M. de Seloes n'émettrait guère une telle prélention s'il était sorti de la carrière diplomatique. Mais it DlA demanda d'observer autant que faire se peut l'apparence que nous négociions ici en même temps qu'à Paris : t Vous comprenez qu'un minisire ne oeut pas avoir l'air d'être le subordonné de son ambassadeur >.
Nous nous séparâmes très amicalement, après que j'eus encore prié M. Cambon d'agir aussi sur sa presse, de manière qu'elle évite de nous menacer constamment de ses deux amies l'Angleterre et la Russie, qu'une grande Puissance comme l'Allemagne ne pouvait supporter cela, et que cela n'était propre qu'à (3) conduire à une solution désagréable.
Signé : KiiKBLBN.
(1) Ou : Ce qui pouvait bien advenir à présent (was nun eîgenlliicb werdcn solle).
(2) Ou : me dit que M. de Selves aussi (sagte mir auch Herr de Selves wûnsche).
(3) Ou : que cela seul était de natura à (uad sei alleln geei-
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En regard de ce rapport du Secrétaire d'Etal sur la conversation du juillet, nous placerons le compte rendu qu'en donne M. Cambon en une de-, pèche officielle qui figure au Livre Jaune (N* 441) et aussi le résumé qu'il en fait pour le chef du Gouvernement dans une lettre du 10 juillet :
Dépêche 441.
Berlin, le 9 juillet 1911.
J'ai vu ce soir M. de Kiderlen. J'ai eu soin de ne prendre l'initiative d'aucune proposition. Le Gouvernement allemand accepterait de renoncer à toute prétention territoriale au Maroc et de chercher avec le Gouvernement français des satisfactions coloniales au Congo. M. de Kiderlen m'ayant exprimé le désir que la négociation se poursuivit à Berlin, je lui ai répondu que Votre Excellence avait déjà fait connaître à M. de Schoen que cett« négociation devait avoir lieu parallèlement à Paria et 6 Berlin.
M. de Kiderlen estime qu'il est impossible d'introduire un tiers dans notre conversation sans y donner accès à toutes les Puissances signataires de l'acte d'Algésiras. Conformément aux instructions de Votre E^dcellence, je lui ai répondu que nous ne ferions rien de contraire à nos accords avec l'Espagne et avec l'Angleterre ; j'ai ajouté que, si des malentendus s'étaient produits avec l'Espagne sur leur application, ces accords subsistaient néanmoins dans leur principe. J'ai terminé en disant que nous tiendrions nos alliés, nos amis et nos associés au courant de nos négociations, mais que, par contre, la préparation d'une entente entre l'Allemagne et la France,
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LES COULISSES D UNE NÉGOCIATION -«5
BU moyen de tractations qui n'intéressent qu'elles, pouvait rester entre nous.
Jules Cahbon.
Lettre au Président du Conseil.
(Confidentielle.) Ambassade de France à Berlin
Berlin, le 10 juillet 1911, Monsieur le Président,
Je vous fais porter cette lettre par Berckheim qui se rend à Paris et je tiens Jt vous remercier de l'accueil que TOUS avez bien voulu m'y faire et de l'appui que voua m'g avez donné.
J'ai envoyé à M. de Selves un rapport officiel sur ma conversation avec M. de Kiderlen. Je vous serais reconnaissant d'en prendre connaissance. Je crois que nous pouvons nous féliciter de la tournure que semblent prendre les choses ; avec un peu de bonne volonté et de largeur d'esprit nous sortirons d'embarras et nous ferons sortir les Allemands du Maroc, mais il importe d'apporter à celte lâche plus de doiglé qu'on n'a coutume d'en montrer dam les bureaux à Paris. 11 importe aussi que le langage de notre presse ne compromette pas la négociation commencée, en en annonçant à l'avance les résultats.
M. de Kiderlen est un homme qui aime fi conduire lui-même les affaires et qui entend les conduire à bien ; il s'exaspère facilement quand elles traînent et j'ai souvent fait connaître à Paris combien nos hésitations lui semblaient incompréhensibles. Il m'a parlé de vous- Il souhaitait que le Gouvernement français eût enfin à sa
Ute un homme de résolution et de Tolonté, et votxs personnalité lui semble permettre enfin qu'on négocie avas BOUS — ce que depuis trop longtemps on ne pouvait plus faire.
C'est cette pensée qui lui inspirait le désir de voir H. De1ca!sé aux Afiaires Etrangères. Il n'en est pas besoin grâce à TOUS. Au cours de la conTersation d'hier, je lui ai lu la lettre que je vous avais communiquée i Paris sur les propos tenus à notre attaché naval à Kiel par l'Empereur. Cette lecture l'a un peu démonté et a hâté son empressement ji conclure favorablement la conversation- Celle-ci avait commencé si aigrement qu'il m'a paru nécessaire de frapper ce coup.
M. dt Kiderlen est soucieax de ménager les suseeptibititét de M. de Selves, mais il m'a demandé li U, de Schoen pourrait aller vous voir. Je lui ai répondu qu'il le pourrait quand il le voudrait mais qu'il serait peutêtre mieux d'attendre que vous le fassiez appeler, /e crois donc que vous feriez bien de le faire venir au moment que vout jugerez opportun. Au fond, c'est H. de Kiderlen qui conduira la négociation au point de vue allemand, mais (7 Bit bon qu'il tente qu'au point de vue français vous y avez la main.
Agréez, etc... *
Jules Cihbon.
Il est infiniment intéressant et curieux de rapprocher ces diverses pièces qui relatent de façon toute différente un même entretien. Relevjiis d'abord quelques discordances de détail : l'ar.ibassadeur indique que M. de Kiderlen lui a parir de moi et lui a fait mon éloge. D'après îe Secrétaire d'Etat
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LIS COULISSES d'uNS NéGOCIATtON 287
c'est M. Cambon qui a bien voulu me représenter comme l'homme de la situation. Le ministre allemand explique d'autre part que M. Cambon veut ménager les susceptibilités de M. de Selves tout en l'écartant doucement de la négociation. Dans la lettre qu'il m'adresse l'ambassadeur attribue ces intentions et ce langage à M. de Kiderlen.
Mais ce qui est beaucoup plus important c'e^t que, d'après M. Cambon, le Secrétaire d'Etat aurait manifesté le désir que je cause avec l'ambassadeur d'Allemagne en France. M. Cambon aurait répondu de façon réservée, mais, s'adressant à moi, l'ambassadeur m'écrit : « Je crois que vous feriez bien de te faire venir (M. de Schoen) au moment que vous jugerez opportun ». Il ajoute : « C'est M. de Kiderlen qui conduira la négociation au point de vue allemand, mais il est bon qu'il sente qu'au point de vue français, vous y avez la main ». L'ambassadeur me demande ainsi, en des termes qui ne prêtent à aucune équivoque, d'avoir à Paris, avec l'ambassadeur d'Allemagne, des entretiens parallèles à ceux de Berlin. J'ai jugé que je ne pouvais répondre complètement à cet appel ; je n'ai pas voulu voir M. de Schoen ; je me suis borné à recueillir d«s informations qui me furent offertes et à faire sonder accidentellement l'ambassade d'Allemagne. J'aurais cependant été d'autant plus engagé à conlérer, à trailer avec l'ambassadeur allemand que,
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d'après sa lettre, M. Cambon était d'accord avec le Secrétaire d'Etat pour me demander d'intervenir à leurs côtés et, en fait, d'arbitrer les difficultés.
Sans doute cette entente se sera établie dans une partie de la conversation que M. de Kiderlen aura jugé à propos de passer sous silence, car on ne trouve nulle trace de cet échange de vues dans le mémoire qu'il a rédigé.
Il est plus intéressant encore de noter que, d'après M. de Kiderlen, ce serait M. Cambon qui, le premier, aurait suggéré des compensations au ' Congo. Notre représentant affirme au contraire ' dans sa dépêche <> qu'il n'a pris l'initiative d'aucune proposition n. Je suis tout disposé à faire confiance au récit de M. Cambon d'autant que j'ai déjà eu et que j'aurai encore l'occasion de relever quelques défauts d'exactitude, accidentels sans nul doute, dans les allégations du Secrétaire d'Etat. Mais de ce désaccord sur un point essentiel entre deux comptes rendus d'une même conversation ne doit-on pas déduire que c'est avec une réserve infinie qu'il faut accepter les dépêches diplomatiques relatant des propos échangés ? D'une façon générale on ne peut faire confiance au récit unilatéral d'un entretien. L'esprit de l'homme est ainsi fait qu'il rapporte moins ce qu'on lui a dit que ce qu'il voulait qu'on lui dise, que, même de très bonne foi, il place dans la bouche de son interlocuteur des réflexions qu'il a
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formulées, qu'il a par contre tendance à omettra les phrases qui sont sorties de ses lèvres et qui ont dépassé sa pensée. Son partenaire prend au contraire grand soin de les retenir. Il les enchâsse à l'occasion...
Après ce premier contact, M. de Kiderlen et M. Cambon resteront éloignés l'un de l'autre pendant assez longtemps. Notre ambassadeur, je l'ai dit, a des instructions insuffisantes, M. de Kiderlen n'en continue pas moins à écrire les lettres fort intéressantes qui suivent :
Ce 14 juillet.
J'attendais ce matin, après être rentré de ma visite au Thiergarten, le fils de la fourrure pour le thé, lorsqu'au même moment qu'on me l'annonce, on me donne votre chère lettre de mercredi. Vous comprenez que j'étais sur du charbon ardent avec votre lettre dans ma poche. Mais pendant qu'il prenait son thé je me suis fait donner un dossier ofllciel et en feuilletant dedans, tout en prenant mon thé, j'ai du moins pu effleurer votre lettre. Mais ce n'est qu'après son départ que j'ai pu la lire con amore. Vous comprenez mon supplice. Et il restait une heure entière. Mait du moins il a, je crois, un peu compris ma politique et que cela ne valait rien de bravader et de provoquer tout le monde en voulant ta part du Maroc, que les t compensation» t valaient beaucoup mieux. Je pense faire un mémoire là-dessus un de ces jours et vous en aurez copie. Les mémoires que j« vous ai envoyés, vous pouvez les garder, seulement tenez-les bien sous clef. Ce matin j'ai reçu la visite d'un
marinier. Voiià encore un nouveau souci. Notre flotte et la flotte anglaise qui manœuvrent toutes les deux dans les eaux de la Norvège se sont donné rendez-vous pour une visite amicale à Molde (un fjord norvégien} pour le 29 juillet. Ceci est bien, je n'ai rien & contredire, liais le 29 est malheureusement le dernier jour du séjour de la fourrure en Norvège, Et alors la fourrure veut naturellement assister. Avec son tempérament, en vue de deux grandes flottes il perdra tout équilibre, dépassera les bornes et fera Dieu sait quelles bétiseç. j Aucun conseil ne l'en empêchera. Je tûcherai maintenant de faire retarder un peu l'arrivée des Anglais pour que la fourrure ne puisse du moins pas les faire passer en revue. Ce sera assez difficile et assez délicat, mais il y a de trop gros intérêts en jeu pour que je ne fasse du moins une tentative. J'ai prié pour cela sir Edward Goscb n de venir me voir cet après-midi. Nous allons voir ce que j'en tirerai.
Mon pétrole roumain a l'air de vouloir s'arranger, mais les conférences durent toujours, je n'y assista que par ci par là pour leur donner une semonce. Après le marin j'ai eu ce matin un général pangermaniste. Il m'a apporté une brochure que les pan germaniste s voulaient faire répandre en 100.000 exemplaires et dans laquelle ils réclamaient pour l'Allemagne la plus grande parti* du Maroc. Voue voyez d'ici comme ce brave général est bien tombé chez moi. A 5 heures vient le chef de r association des propriétaires (pas rédacteurs) de journaux. Je lui expliquerai également — vaguement — tous mes plans, pour que les journaux sur lesquels il a de l'inHuence ne s'engagent pas dans une fausse route. // y aura sans cela assez de bruit dans les journaux et je terai assez conspué quand on saura qae je veux renoncer aa Maroc. Mais qa'esi-ce que cela me fait f je suit con-
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oainca que c'est ta seule politique raisonnable et mtme la seule possible.
La Woche s'est procuré mon portrait de Kissingen. Je vcus l'envoie pour Ludmilla Nicolajevna — il est toujours meilleur que celui du Matin. Je vous envoie aussi Cambon ; il est très ressemblant.
■ Ce lundi, 17 juillet 1911,
En rentrant ce matin de ma promenade, j'ai reçu votre chère lettre de samedi. Merci- A peine j'avais lu la lettre qu'on m'a annoncé que le chef de l'Amirauté me demandait un rendez-vous dans le courant de la matinée parce qu'il avait reçu des nouvelles importantes du croiseur c Berlin i d'Agadir. J'ai eu une frousse parcs que ma première idée était que nos braves gens làbas avaient fait des bêtises. Dieu merci ce n'était pas encore arrivé, mais ils étaient bien en train de commettre des bêtises. Par un curieux hasard, le commandant du Berlin a du sang français dans les veines et par cela aussi le tempérament français. Voilà qu'il nient de télégraphier à notre Amirauté que le prestige de l'Allemagne exigeait un rûle plus actif du Berlin, que tous les Allemands de Mogador et d'Agadir lui disaient cela. Vous comprenez que je lui ai fait envoyer une dépêche qui le fera se tenir coi et qui lui répétait strictement qu'il ne devait mettre aucun soldat ou matelot à terre que dans le cas que la vie d'un Allemand serait directement et immédiatement en danger. Il ne manquerait que cela que ces gens nous créeraient encore des incidents. Personne ne croirait que cela s'est fait contre notre volonté et contre nos ordres. Mais vous voyez comme il faut faire attention à tout... (I)
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.... Je Bais que vous n'aimez pas les cartes, ni celles sur lesquelles j'écris, ni les cartes géographiques. Je vous en oi pourtant dessiné une pour mieux comprendre ce (]ue je vous expliquerai.
Voici mes idées ; nous pouvons faire trois choses : l" demander aux Français de remettre tout à l'ilat où tes choses étaient au moment de la conclusion du traité d'Algésiras. Je ne crois pas que c'est possible et aussi les Français t'y opposeraient de toute force. Car Us devraient alors se retirer aussi de Casablanca et de la Chaoula environnante qu'ils occupent sans aucun droit. Mais même si nous pouvions l'obtenir cela ne nous servirait à rien.
D'abord, ce ne serait pourtant plus la même chose puisque, rien que par le souvenir de leur occupation, les Français auraient un grand ascendant dans le pays et ils retrouveraient sans cesse des prétextes pour de nouvelles expéditions. Nous nous retrouverions tout simplement où nous avons commencé il y a quelques années. Les froissements entre nous et les Français recommenceraient de plus belle et je ne veux pour cela pas de cette solution.
S* Nous pourrions nous partager le Maroc entre nous, la France et l'Espagne. Je vous ai marqué les trois parties au crayon rouge. C'est ce que demandent nos pangermanistes. Que terions-nous de cela ? D'abord, la lutte
commandent du Berlin « qui avait le tempérament français > eût ssni nul doute fait naître l'incident qu'il désirait, en dehors de M. de Kiderlen, même contre lui ! Il eût couru d'autant moini de rirques que le Secrétaire d'Etat a contre lui, comme ses lettre* le prouvent, le Kronprini, les pangennanistei, qu'A tout instant il risque d'être débordé.
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avec la France recommencerait plus forte. Et puis comment tenir cette colonie si lointaine 7 Les Français sont tout près du Maroc et peuvent y envoyer très vite des troupes soit de la France soit de l'Algérie avoisinante.
Pour le moment les tribus du Sud sont très bien avec nous mais simplement parce qu'elles voient en nous le contre-poids contre les Français. Cela changerait du moment où nous arriverions en maîtres et voudrions occuper leur terrain. Par dessus le marché les tribus du Sud, des Berbes sont beaucoup plus guerrières que celles du Nord, des Arabes, auxquelles jusqu'ici les Français ont eii à faire. Et commeht envoyer là-bas des troupes ? Puis les Français pourraient facilement ameuter tes tribus sur notre territoire. Et même si ils ne le faisaient pas, à chaque émeute qui éclaterait chez nous, on accuserait les Français de l'avoir fait et les Français en teraient autant vis-à-vis de nous pour les émeutes de leur cAté. Cela donnerait nécessairement lieu à une querelle sans fin entre nous et les Français. C'est à éviter.
3° Je veux que les Français nous promettent la liberté de notre commerce au Maroc et pour cela nous leur donnons, sur le terrain politique, carte blanche sur tout le territoire marocain. En revanche ils devraient nous céder leur part du Congo. Il n'y aurait plus alors de rivalités. Pour If moment ils ne veulent nous donner qu'une maigre partie du Congo. Se vous ai dessiné sur la carte le Congo français ; il est entre notre colonie du Cameroun et le Congo belge. Je vous ai dessiné en rouge la ligne qu'ils veulent nous donner. Nous le demandons tout entier.
/Vos pnngermanistes se récrient sur la pos^ibiliH de céder le Maroc. Ils prétendent qu'on pourrait y envoyer tout le surplus de notre population comme colonisateurs.
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Hais alors il faudrait ttier les iadigënes qui y sont déjà. Puis ils disent que les Français pourraient recruter au Maroc une armée de 400.000 hommes qu'ils jetteraient sur notre frontière. C'est pour rire. D'autre part, la fourrure rage que je n'ai pas encore fini avec Camboa puisqu'elle aoait déjà sanclionni mon programme au commencement du mois de mai! Elle oublie que pour arriver à un accord il faut deux, et le Gouvernement français a une peur bleue de ses Chambres et de sou opinion publique.
Vous voyez bien, chérie, qu'il me faut de la force et de la patience que je tire de votre amour. Pour que vous soyez la personne la mieux informée de ce monde sur mes intentions, je dois vous dire que je dois donner dans une certaine mesure raison à Cambon si il me dit : c tous nous demandez un territoire qui est de fait français, que nous avons arrosé de notre travail et de nos capitaux et vous nous donnez en revanche une chose (le Maroc) qui ne vous appartient pas. > Eh bien, pour enlever cette difficulté, je serais prêt à céder aux Français notre petite colonie du Togo (voir sur la carte) à cAté du Dahomey français- Alors ils pourraient dire à leur opinion publique qu'eux aussi ont gagné du territoire. Je froncis si important d'ttuoir tout le Congo que je ferait ce tacrifice (I). Mais alors nos coloniaux se récrieront. Partout des difficultés. J'espire que je n'ai pas été trop long ; vous n'avez pas besoin de lire tout d'uue fois. Si vous voulez encore d'autres renseignements écrivez-moi ce
(1) C'est contre loule notre eolonie du Congo que M. de Kidcrlcn consent â cËder te Togo Bllemand. Le sacrifice est disproportionné. En fait nous sommes parvenus à n'abandonner que des parceUes peu importaûles du Congo.
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que vous voulez savoir. Mais je vois que je dois me rendre au Ministère : j'ai écrit après le déjeuner.
Ce dimanche après-midi (18 juillet 11). (1) Merci de ce bon et charmant mot que vous croyez en moi et mon patriotisme, même quand Us journaux diront du mal de moi. J'ai fait lancer très discrètement dans la Kœlnische Zeitang un petit article sur l'idée et la possibilité de renoncer à toute influence politique au Maroc en faveur de la France contre des f compensations * autre part. Alors les vrais journaux pangermanistes ont déjà commencé à se récrier et, à les entendre, on pourrait vraiment croire que tout l'avenir de l'Allemagne est au Maroc ! Cela m'est bien égal et bien plus indiFIérent aussi après votre chère parole. En nous fixant au Maroc, noâ querelles avec la France s'éterniseraient et nous aurions l'Anglelerre sur le dos par-dessus le marché. Je vous écrirai là-dessus encore plus longuement. Pour aujourd'hui, je ne vous dirai que ce que j'ai dit à un pangermaniste qui m'a répété l'autre jour leur éternelle phrase : f Nous n'avons à craindre personne. » Je lui ai répondu : t Le courage est une belle chose, mais le courage ne se manifeste pas par l'habitude de chercher querelle à tout le monde, // faut bien pondérer let vrait intérêts de son pays ; ceux-là, il faut les défendre à tout prix et, si c'est nécessaire, par la force. Mais aoant d'aller jusque là, il faut réfléchir trois fois et bien faire tout son possible pour sauvegarder les intérêts de son pays sans être obligé d'aller jusqu'à cette extrémité. C'est là la tâche et le devoir du vrai homme d'Etat, i
CD 11 y a lii une erreur de date. La lettre eat *oit du mardi 18 juillet, soit du dimaocbe 16.
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Je termine parce que j'attends maintenant notre attaché naval de Londres pour caurer arec lui sur la rencontn entre les rioties allemande et anglai^.e. S'il se doutait et encore fi la fourrure ^^e doutait que j'ai dit hier & Gc^chen d'arranger sous main le voyage des Anglais de façon Jt ce que la fuurruie ne pui-:e piuâ y assister !! Go'Cben a très \ivement senti mon idée ; et il sera discret. Si la fourrure rapprenait, je serais pendu. Mais j'ai couru ce ri'que après mûre réflexion. Car j'y vois un réel darger pour notre politique. Dans son exubérance, il dirait et ferait de- choses qui rendraient les Anglais méfiants parce que — ne connaissant pas son étourderic — ils croiraient qu'il veut les compromettre aux yeux de leurs ami''. Et les autres puissances se méfieraient aussi des intentions noires que poursuivrait l'Allemagne avec cette rencontre. El, pour les cidmer, les Anglais leur jeraient de nouveau des déclarations d'amilté et de fidilili à nos dépens. Et avec tout cela nous n'aurions, en réalité, aucun but politique, rien que l'amusement de la fourrure. Ai-je bien fait de risquer ma peau ? Si vous m'approuvez, je suis content.
Nouvelle lettre du mercredi soir 19 juillet ;
En rentrant de Hohentronw j'ai eu la grande joie de recevoir votre chère lettre — continuation de lundi. Je sentais le besoin d'y répondre de suite mais, enfin, j'ai supprimé ce p'.ai-ir pour le devoir ; j'ai travaillé un peu dans ce qui s'était aggloméré pendant mon absence. C'est însenEé ce que cela tait une seiile journée à partir de dix heures du matin jusqu'A sept heures du soir. Puis, j'ai écrit un long mémoire pour la petite bête. J'ai vu aujourd'hui qu'il n'avait pas le courage de répondre
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à la FouiTure comme je le crois nécessaire ; je lui ai adressé en forme de lettre un mémoire qu'il peut envoyer tel quel à la fourrure comme te;on. Il peut donner à mon mémoire le commentaire qu'il veut, cela m'est égal ; qu'il y melte toutes les bassesses dont il e=t capable, cela m'est égal, pourvu qu'il envoie mon mémoire à la fourrure. Je vous en enverrai une copie avec prièrcde la brûler ou de bien l'enfermer. Pour que vous puissiez bien la comprendre il faut que je vous dise que la fourrure a envoyé une dépêche à la petite bêle dans laquelle elle dit qu'elle avait donné en mai déjà son consentement à mon programme, qu'alors j'aurais dû de suite demander aux Français le Congo, que j'avais fait perdre un temps précieux et que ma manière de conduire les négociations était n eine Diplomatie die zu hocb und 2U feiu fur mein Gehirn ist il) s (j'avais envie de mettre en marge : f richtig » (exact).
Puis dans une dépêche, moi, j'avais dit que pour obtenir des Français ce que nous voulons : f wOrden wir noch sehr krâftig auftreten mossen (1). v Sur cette phrase innocente, la fourrure s'est excitée parce qu'elle craignait d'être dérangée dans son dolce fnrnienle de son voyage en Norvège- Alors, elle 'B plaignait que, à Noèl, je l'avais déjà interrompu dans f son seul moment de repos ! t Avec cela, elle revenait de six semaines de séjour à Corfou où elle ne faisait rien, de quelques jours de fête à Wiesbaden, à Londres et au Rhin, elle s'amusait à Kiel aux régates et était en train de partir pour la Norvège. Et mon rapport n'a duré que 20 minutes et celui
(1) Une diplomatie trop haute cl irop fine pour mon cerveau.
(2) Nous devrions encore entrer en scène très ènergique-
du ministre de l'Agriculture, pour une autre affaire, très importante, 15 minutes I Puis elle disait que si cett* phrase devait signifier quelque chose, c'était que j'avaia menacé la France, que je n'y avais aucun droit et qu'on devait attendre son retour.
Relisez ceci quand vous aurez reçu mon mémoire, alors vous le comprendrez bien. Si M. Beau (1) oout a dit que nous demandions entre autres h cote de not papiers à Paris, il n'est pas dans le vrai. C'est les Français qui nous ont offert cela et d'autres petites choses comme t compensations ». Vous comprenez que je leur ai ri au nez. Mais, maintenant, ils font semblant que ce fut nous qui leur ont demandé cela.
...Aujourd'hui, du reste, sont enfin arrivées les dernières propositions de la Russie pour notre traité sur la Perse. Ces petites gens à la Neratow ont fait traîner l'affaire.
J'en suis très heureux que cette question sera enfin menée à bonne issue. Sasonou) était plus inttlligent. Il nous a offert, dans te temps, de renoncer à sa résistance contre le chemin de fer de Bagdad et a obtenu, pour cela, quelques concessions. Maintenant, les Français nous ont offert la mime chose, mais depuis la chose avait changé ; nous construisons le chemin de fer tout seuls et l'opposition française n'est plus un objet de compensations.
Il est tout à fait laux que, soit à Berlin soit à Paris, nous ayons jamais offert l'admission des valeurs allemandes à la cote de noire Bourse. Il est
(1) Il est aisé de deviner que M. Beau désigne M. de Scbcen, ambaBsadeur dAUemagne à Paris,
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LÉS COULISSES d'une NÉGOCIATION 2S9
également faux que nos rivaux aient sollicité d« tels avantages. M. de Kiderlen se trompe donc ; il est sans doute trompé par l'ambassade d'Allemagne à Paris qui trompe également la baronne de Y... dont on voit, de plus en plus, se dessiner le rôle d'intermédiaire officieux. Ce qu'il est intéressant de retenir dans cet incident, c'est qu'il dévoile les premières tentatives des représentants allemands à Paris pour agir sur les négociations, pour les orienter à leur façon. On aperçoit poindre une politique qui va se développer quelque temps, qui s'entrecroisera avec celle du Secrétaire d'Etat, qui est sans doute encouragée en sous-main — par la plus haute personnalité de l'Empire.
Homme d'Etal d'une haute intelligence mais quelque peu dépourvu de finesse, M. de Kiderlen ne voit pas...
La grande crise :
du 20 juillet au 20 août 1911.
Cependant les pourparlers n'avancent pas à Berlin. M. Cambon, jugeant que les propositions que le Quai d'Orsay l'a autorisé à faire ne fournissent pas une base de discussion utile, n'entame pas sérieusement la négociation. Par ailleurs, l'Angleterre, par la voix de M. Lloyd George, alors Chancelier de l'Echiquier, adresse le 21 juillet un avertissement très net à l'Allemagne. La situation est ainsi fort tendue au moment où je reçois de M. Cambon une lettre datée du 24 juillet, qui me parvient le 25, et qui contient le très grave passage suivant déjà reproduit dans le livre (page 160) mais qu'il me faut commenter ici :
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Je crois, écrit l'ambassadeur, que les couversationB avec M. de Kiderleo dureroot longtemps : je voudrais que, si aous avoua à faire des concessions, nous en abordions l'idée dans un esprit large. Aux colonies, on voudrait offrir des rogatons, et il s'agit en réalité de taaoir si nous allons saisir l'occasion de constituer notre empire du Nord de l'Afrique de l'Océan à la Tripolitaine ou y renoncer pour toujours.
Oui, sans doute, le ministère des Colonies n'offre que des cessions de territoires trop mesurées étant donné le grand but à réaliser, des cessions qu'on peut en effet qualifier de « rogatons u ; mais, par contre, il se déclare prêt à consentir à l'AUemagne des avantages économiques démesurés que je trouve pour ma part très dangereux d'accorder. Je serais presque content que M. Cambon n'ait pas soumis l'ensemble de ces propositions que je m'emploie à faire rectifier et modifier, si je ne considérais que l'absence de conversations à Berlin constitue un grave péril. Je juge que, étant donné les événements, étant donné les manifestations officielles, étant donné l'excitation des esprits que traduisent la presse allemande, la presse française, la presse anglaise, s'il n'y a pas contact diplomatique, nous sommes à la merci d'un incident. Il serait presque certainement advenu, comme on le verra, si je n'avais rattaché à Paris le fil des négociations rompu à Berlin.
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LEB COULISSES d'uNE NÉGOCUTION 303
Je ne répéterai pas les détails fournis par ailleurs sur les informations recueillies par l'intermédiaire de M. Pondère, je ne montrerai pas à nouveau qu'elles n'ont été qu'un épisode dans ta période de préparation des négociations utiles, mais je publierai ce que j'ai appelé les " memoranda verts » qui ne sont autre chose que les traductions de deux télégrammes adressés les 26 et 27 juillet 1911 par l'ambassade d'Allemagne à la Wilhelmstrasse, qui donnent le point de vue allemand sur les conversalions Pondère. Ces télégrammes furent déchiiïrés par le service c^yp^^graphique du ministère des Affaires Etrangères et écrits, selon l'usage, sur papier vert.
Afîaires Etrangères. — Berlin (d" 210).
Paris, 26 juillet 1911, 15 h.
Pondère qui a eu hier et aujourd'hui de longues conversations avec Caillaux dit que celui-ci a qualifié de tout à tait impossible la cession de toute la cdte du Congo. L'opinion publique l'interpréterait comme un abaissement de la France et, pour lui, ce serait un suicide politique- Caillaux prétend désespérer de la possibilité de s'entendre avec nous et il a ajouté qu'il commentait à
Dans la discussion entre Pondère et Caillaux relative aux compensations, le Président du Conseil s'est rejeté sur la résistance de l'Angleterre contre des cessions territoriales importantes qui nous seraient faites ; mais en même temps il a émis l'opinion que la Prance nous cé-
derait, même contre ia volonté des Anglais, le territoire
du Congo français à l'Est du Cameroun, avec la Sangha comme nouvelle frontière vers !e sud jusqu'au fleuve Congo. En outre Caillaux a émis l'opinion (de notre côté, cela va f.an? dire, il n'avait pas été parlé le moins du monde d'une telle possibilité) que la France pouvait par traité secret nous céder son droit de préemption sur le Congo belge. Quant au Togo, la France n'y songe pas, d'autant moins que le Secrétaire d'Etat à l'Office des Affaires Etrangères a déclaré à Cambon que notre Office des Colonies ne pouvait consentir à l'abandon de cette colonie.
Pour donner le plus possible à l'accord l'aspect d'un troc colonial complet en soi et non pas d'une concession arrachée par l'action de l'Allemagne à Agadir, Caillaux voudrait, à litre de contre-partie du côté allemand, recevoir l'extrémité la plus .septentrionale du Cameroun sur le Tchad, et quelque autre minime territoire du nord du Togo, ce qui 'erait uniquement pour la galerie. Ainsi, à un moment favorable ultérieur, on pourra peut-être, dans l'idée de Caillaux, échanger la côte du Congo français contre le Togo.
Il a été répondu à M. pondère qu'il ne pourrait être question d'entente sur une ba?e semblable. Pondère pense que peut-être finalement Caillaux s'accommodera d'un compromis du genre suivant : cession de la côte au Sud de la Guinée e-"pagnoîe avec le port plein d'avenir de Muni jusqu'au peu au nord de Libreville, dont la remise à l'Allemagne rencontrerait sans aucun doute la plus vive opposition de la part dé l'Angleterre. La frontière sud des territoires à nous céder devrait alors vers le sud-est atteindre !'Ogooué à peu près jusqu'à Franceville, puis ensuite elle longerait le cours de l'Atima.
LES COULISSES d'unt; négoch.tio\ 305
Fondère peut voir à tout moment Caillaux qui l'apprécie ccmme expert colonial. Il se tient à notre disposition.
En prétendant que la cession de toute la côte du Congo metirait dans une vive irritation l'opinion publique française, déjà visiblement excitée contre nous à plusieurs reprises par l'Angleterre, Caillaux est, à mon avis, sincère.