LES COULISSES DU
Eh I j'y suis I M. de Kïderlen voyage en douce, mais... irrégulière compagnie. L'expérience de la vie m'a appris qu'en pareil cas rien n'était plus désagréable que de se voir reconnu et salué officiellement. J'ai donc l'idée d'inviter par télégramme le préfet de la Haute-Savoie à aller souhaiter le bienvenue en mon nom au Secrétaire d'Etat de l'Empire. M. Richard, aujourd'hui Conseiller d'Etat, alors préfet à Annecy, se transporte sur le champ à Chamonix. M. de Kiderlen le reçoit, le charge de me remercier et... reprend instantanément le train pour Genève. A la gare où le préfet vient encore le saluer, il est photographié ainsi que sa compagne de route.
J'ai gardé quelques-unes de ces photographies. Je puis donc faire apercevoir la physionomie du rude contradicteur de la France.
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Les dernières diffioultês.
L'accord du 4 Novembre.
Les idées et les plans de M. de Kiderlen.
Politique Générale.
La période qui s'étend entre le 20 août et le i novembre 1911 est remplie par la négociation du trailJ que le Conseil des Ministres discute article par article, ligne par ligne, presque mot par mot. M. Cambon me tient au courant du travail de préparation qui s'accomplit à Berlin. Il m'écrit des lettres privées fort nombreuses (1), dont j'ai déjà
(1) Le 6 Ecplembre, M. Cambon m'écrivait : ■ Je prendrai la liberté de voua écrire louvent parce qu'en réalité c'est cou4 et cou$ seul qui conduirez cette grande araire A bien. >
Répondant plus tan) A certainea peraoones qui firent mine de
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donné des extraits, dont je retiendrai ce qui est de nature à éclairer divers « à cdté ». Surtout je citerai deux lettres de M. de Kiderlen, dont je ferai le point de départ de certains commentaires. Décrivant la mentalité du Secrétaire d'Etat, elles montrent quels périls a couru, pendant plus de quatre mois, la paix du monde.
Celle-ci était en grand danger dans la deuxième quinzaine d'août. On se rappelle ce que M. de Kiderlen écrivait à sa correspondante le 12 aoûl : il prévoyait l'échec des négociations, la guerre comme conséquence. » Cela prendra encore du temps », disait-il. Il pensait peut-être qu'un délai était nécessaire pour permettre ù l'Allemagne de compléter certains préparatifs. En fait, à l'époque (fin août), le pont de bois qui devait remplacer le pont de pierre à Maestricht et permettre à l'armée allemande de passer non seulement par la Belgique mais par
t'élonner de celt« correspondance, .M. Cambon écrivait 1« 18 mars 191? à M. Poincarë, Président du Conseil : ( l'ai éii surpri). je ['QL-oue, de aoir dUeuter le» droiii d'un Président du Conseil décrire et de recevoir des lettres privées sur des Questions qui touckent ù la politique générale. C'est la première {oit que ic cois mettre en doute l'aulorilé du chef du Goucernemenl jur son Gouaernement et je trouée là la persistance d'idée» qui pioDÎennenl du temps où chaque adminitlratîon releoait directement du Chel de l'Etat, mats qui sont ta négation du régime parlementaire el du gouoernement des Cabinets >. ~ On ne saurait mieux dire !
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M. de KIderlen-Waachtar
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le Limbourg hollandais, fut apporté k Aix-la-Chapelle tout chargé sur des camions automobiles. Presqu'en même temps, le Secrétaire d'Etat interrogeait ou faisait inter'roger les grands hommes d'afïaires allemands sur leurs possibilités de concours financier en cas de guerre.
Recrudescence d'intentions belliqueuses qui provenait évidemment de ce que le gouvernement impérial, déjà en conflit avec les pangermanistes, puisqu'il renonçait au Maroc, apercevait que la cession de tout le Congo qu'il avait convoité, même de la majeure partie du Congo dont il se serait contenté, était en train de lui échapper I II lui fallait se borner à recevoir des « rogatons >< et il avait peine à s'y résigner. A la fin du mois d'août, M. Cambon inclinait à croire qu'il ne pourrait s'y résoudre. L'ambassadeur ne manifestait pas seulement ces appréhensions en France, dans le cabinet du Ministre des Affaires Etrangères ou du Président du Conseil ; il les exprimait, ce semble, à Berlin. Un 11 rose » du 3 septembre 1911 est ainsi libellé :
Ambassadeur d'Espagne, Paris.
Berlin dit : t Je viens de causer longuement avec Cambon que j'ai trouvé assez pessimiste, craignant que les compensations territoriales qu'il pourra offrir ne satisfassent pas Kiderlen. *
Alkucima».
Je fus un peu alarmé de ce télégramme ; je Qe doutai pas un instant que les propos altribués k M. Cambon n'eussent été rapportés au Secrétaire d'Elal qui pouvait penser que l'état d'esprit de l'ambassadeur de France lui fournissait un sérieux point d'appui. Il fallait faire tomber ces illusions, indiquer à notre représentant que nous étions allés à l'extrême limite de nos concessions, qu'il devait parler haut et ferme, qu'il était assuré d'être soutenu. A ces fins, dès que j'eus commuûicaLioû du document que je viens de citer, j'écrivis à M. Cambon la lettre dont j'ai donné par ailleurs de longs extraits. Cette lettre comporte un posl-scriptum ainsi libellé ; « Vous recevrez incessamment la visite de M. Dorizon qui vient à Berlin dans le but que vous savez. » M. Dorizon, directeur de la Société Générale, était invité par moi, en accord avec M. Cambon qui l'avait nommément désigné, à aller s'enquérir de la situation du marché de Berlin. C'est au moment de ce voyage ou peu après, qu'éclata, en ;Mlemagne, la crise de Bourse et de banque qui eut raison des idées agressives nourries durant le mois d'août.
Cependant, même après cet événement, même après que le gouvernement impérial se fût rendu compte qu'il n'était pas préparé financièrement et que, selon les très justes expressions de M. Cambon,
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K quand il parlait de guerre, il en déclarait une à laquelle il ne s'attendait pas », tous dangers de conflit ne disparurent pas. Ecrivant au Ministre de lu Guerre le 8 septembre, notre attaché militaire signale que « les Allemands et le gouveniement lui-même ne semblent pas se rendre compte du tout de l'état de l'opinion en France, qu'ils iraient à la guerre sans s'en douter ». Le 16 septembre, M. Cambon m'écrit :
Je ne désespère pas que nous puissions nous arranger ici, mais, si un accord devient impossible, il est indispensable que ta responsabilité de la rupture incombe i l'Allemagne, sans conteste possible, car, autrement, même l'appui de l'Angleterre nous ferait défaut.
Le 20 septembre, les préoccupations de M. Cambon ne sont pas moins grandes et elles sont motivées par d'autres attitudes que celle de la Wilhelmslrasse :
Vous m'avez cité l'autre jour, m'écrit-il, un mot de M. Thiers. Laissez-moi vous en citer un autre qu'il m'a dit à moi-même, car il aimait à s'entourer de jeunes gens et il m'a (ait quelquefois l'honneur de me donner des leçons : f II ne faut jtamais, m'a-t-il dit, vouloir trop réussir. > C'est, en eflet, ce qui nous est arrivé en 1870. La diplomatie impériale avait emporté un magnifique succès : une presse imbécile, menée par Emile de Girar-
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iià'Z AGADIR
din a chaude l'opinion : on a exigé que le roi Guillaume s'humiliflt personnellement. C'était vouloir trop réussir. Certes, je ne compare pas l'heure présente à cette heure tragique, mais nous n'en sommet pui >i foin toal de mime et i'eipère qu'au Quai d'Orsag on suiura plutôt le» traditions de M. de Tallegrand qui ditait f paa de xile i que celles de M. de Gramant.
Le même jour le colonel Pelle, écrivant à soq Ministre, se demande si certains « en cherchant une humiliation de l'Allemagne, qu'il serait puéril de demander, ne poussent pas à la guerre avec inconscience. »
Il s'exprime plus clairement dans sa lettre du 2 octobre :
il paraît, dit-il, qu'au cabinet de M. de Selvet, on juge que j<> n'ai t pas assez de confiance dans l'armée française 1 et que cela rejaillit autour de moi. Vous savez, Monsieur le Ministre, que, depuis que je suis en état d'exprimer des jugements sur l'armée allemande, j'ai toujourii essayé de réagir contre l'opinion exagérée qu'on s'en fait en France. Je serais beureux d'avoir contribué pour une petite part au revirement d'idées qui semble se feire aujourd'hui. Je suis convaincu qu'à égalité de forces nous pourrions entamer la lutte avec conBance. 11 n'en est pas moins incontestable que, si les négociationa marocaines étaient rompues par notre faute — et ce serait manifestement le cas — , nous nous trouverions, au point de vue diplomatique vis-è-vis de nos wiliés, au point de
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vue militaire en (ace de l'Allflinagita et de l'Espagne, dans une situslion parfaitement défavorable. Pour faire une bonne guerre, il ne faut pas commencer par faire de la s diplomatie.
Cependant, les choses s'apaisent : la question marocaine est résolue. Le 12 octobre, M. de Kiderlen écrit à la baronne de Y... une longue lettre où il expose, à son point de vue, les résultats des négociations, où il dévoile en même temps toute sa pensée.
Ce jeudi, 12 octobre 1911.
Maintenant je tficheral de vous expliquer pourquoi nous traiterons le Congo avec le Maroc. Quand les négociations ont commencé, nous avons d'abord traité des principei : main libre politiquement parlant pour la France au Maroc, garantie pour nos intérêts commerciaux dans ce pays et compensation pour nous sur le territoire colonial de la France. Après avoir arrêté ces principes, nous avons fixé en grande ligne l'accord sur le Maroc et puis nous avons cherché l'endroit des compensations, après entente que c'était au Congo (ils nous avaient oflert un tas d'Ilots sans valeur, etc.), nous avons arrêté aussi en grandes lignes à peu près l'étendue de la < compensation >■ Ceci fait, nous sommes retournés à notre traité marocain proprement dît et nous venons de le terminer ; on ne pouvait utilement ne traiter qu'une chose à la fois. Maintenant nous retournons au Congo. Il faut beaucoup de naïveté et la haine fanatique du... contre nous pour croire que nous avons été assez bétes de laisser entrer
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«D TÎguaur le traité sur l« Maroc avant que l'«it«it« m fût faite sur le Congo I Comme j'ai dit l'autre jour à un monsieur : je sais que nous autres, gens du gouvernement, sommes toujours plus bél«s que vous autres députés, mais nous ne sommes pourtant pias si bêtes que cela. Il va sans dire qu'il est bien nettement convenu que le traité du Maroc est absolument nul en tant que l'autre traité sur te Congo ne se fait pas. Aussi nous n'avons pas f signé > mais seulement t paraphé ». On y met les mots t ne varietur i, c'est-à-dire nous mettons notre nom sous cette pièce qu'il n'y sera plus rien changé (varié). Cela veut dire : cela n'entre pas encore en vigueur, mais si cela entre en vigueur après la conclusion de l'autre, nous nous promettons de ne plus rien y changer, de ne plus recommencer les débats. Si vous voulez vous pouvez
expliquer cela à votre sale Quant à P..., que je n'aime
pourtant pias, vous pouvez lui expliquer que nous n'avons reculé en rien. Mous n'avons pas envoyé le bateau au Maroc pour en occuper une partie — il a un peu plus de deux cents hommes 6 bord- C'était un acte piutftt symbolique. Les Français s'étalaient de plus en plus au Maroc BOUS le prétexte de protéger leurs sujets en danger et en feignant d'avoir pour cela un mandat européen 1
Quand nous essayions de c causer > ils répondaient évasivement — promettant pour plus tard. Alors nous avons envoyé notre bateau à Agadir, rien que pour y protéger nos sujets, comme nous l'avons déclaré le premier jour et ceux qui veulent se renseigner n'ont qu'à lire la Norddeuliche et la circulaire adressée aux puissances. En même temps, nous avons voulu démontrer par cet acte que nous ne reconnaissions aux Français aucun mandat pour la protection générale des Européens au Maroc, que nous revendiquions le même droit que la France d'y protéger nos sujets et nos intérêts et que si la France aspi-
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rait il un droit général de protection au Maroc, elle devait d'abord s'arranger avec nous. Elle a compris et notre accord qui va s'établir en est sorti. Quant i l'Angleterre, elle u beaucoup crié et a demandé de participer aux négo-' ciations. Nous l'avons décliné et vous voyez le résultat : malgré le bruit et les menaces de leur presse et de leurs ministres, nous avons eu gain de cause et nous sommes restés en tète k tfite avec les Français et nous arriverons, quoique lentement, à cet arrangement que l'Angleterre a voulu empêcher. Maintenant «Ile le nie, qu'elle a voulu l'empêcher, parce qu'elle ne l'a pas pa. Voilà la vérité que vous pouvez écrire & votre ami et coquin de P... (1). Mais je préfère que vous ne lui écrivez pas du tout 111 Pour vous^ pas pour P..., j'ajoute que j'aiiais encore un petit destein éventuel avec l'envoi du bateau. Je ne l'ai dit à personne, surtout ni à la fourrure ni à la petite bite. Je me suit dit ceci : si nous n'arriverons pas à une entente avec la France, que les Anglais voulaient évidemment empêcher, il y a grande vraisemblance d'une guerre avec ces deux puissances. Mais on aurait pu nous mettre dans la nécestili de la déclarer, ce qui est toujours mauvais. Mais si nous avons ce bâtiment à Agadir et que nous débarquions au moment que j'aurais reconnu la guerre inévitable, le premier acte de nos adversaires aurait iti d'envoyer des bâtiments de guerre à Agadir. Alors nous aurions été les attaqués. Ce qui est un grand avantage. D'abord devant le monde, puis vis-à-vis de nos alliés avec lesquels nous- n'avons qu'une alliance défensive et puis aussi devant notre peuple qui, au moment
(1) Ce € coquin de P... i eu Irèi probablement le Russe qui ■ rt d'iotennédiaire ealn la baronne de Y... et les cercles officiel s de Saint-Pétersbourg.
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que noaê auriont ili attaqué», se liotraît comme an teal homme, les soeialistet y inclat. Il y a beaucoup do conservateurs chez nous qui sont d'avis qu'une guerre serait aussi utile pour la politique intérieure. Je suis d'avis contraire, et c'est pour cela que je suis contre la guerre qui, militairement parlant, nous donnerait de bonnes chances. Dans une guerre moderne, il faut faire appel ji toutes les forces du peuple. Alors, après une guerre victorieuse, tous ces ouvriers, etc. qui y auraient participé et versé leur sang, comme les hautes classes, diraient avec raison : pourquoi veut-on, à nous qui avons combattu pour la patrie comme vous, refuser les mêmes droits politiques. Un homme qui se bat à vingt ans est aussi digne d'être électeur. Les guerres de 66 et de 70 nous ont démocratisés, nous ont donné le Reichstag et le suffrage universel, il en serait autant d'une guerre nouvelle. C'est cela que je crains. Et je trouve que nous avons déjà assez de démocratie. Mais on ne peut pas dire cela ft haute voix, on serait lapidé. La supériorité et les privilèges de la chevalerie et des anciennes hautes classes étaient justement basés sur le fait que c'étaient elles qui faisaient seules le métier des armes, qui défendaient la patrie et qui avaient pour cela droit à l'estime des autres classes et à une situation exceptionnelle. Le service militaire obligatoire était la mesure la plus démocratique qu'an puisse s'imaginer (je sais qu'en cela je suis un peu hérétique) mais cette institution a enlevé la base taux privilèges des nobles... C'est ma conviction absolue et pour cela je ne veux pas une nouvelle guerre, malgré nos bonnes chances. Et ce qui est vrai pour nous le sera aussi pour vous I et voyei : jusqu'ici on accusait les gouvernants de provoquer la guerre. Nous qui avons uu gouvernement fort, indépendant de l'opinion publique, nous avons su éviter la guerre et j'en suis fier, maigri toatei
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U» aitaqaei de mon propre pags. Et en Italie, 1« gouTernement faible a été entraîné dans une guerre qa'it ne voulait pas par un courant factice de l'opinion publique qui se tournerait vite contre ce même gouvernement si il avait dans cette soi-disant guerre [des castrats contre les eunuques, comme dit Jules) le moindre revers 1 C'est là la leçon que j'ai tirée de cette guerre turco-italienne. Ai-je raison ? Ce sont plutôt les gouverne rnents faibles que les gouvernements forts qui font les guerres. Voir Napoléon ni.
La lettre suivante du S3 octobre n'est pas moins intéressante.
Ce lundi 23 octobre 1911.
Votre lettre politique m'intiresse. J'y répondrai une autre fois, ce soir je suis trop sur les dents. Je me suis couché hier à trois heures, je me suis levé à huit heures, je n'ai pas eu un quart d'heure de repos dans la journée et il est minuit passé. Seulement, je vous dirai une chose : pour les malentendus entre nous et la Russie, votre cher Ex-Mettemich (1) est responsable sur une grande échelle. Jules m'a raconté aujourd'hui qu'il était tellement menteur que même le gouvernement français avec lequel il veut pourtant se mettre bien, a dft se plaindre de lui A Saint-Pétersbourg !!l Cela ne prouve pas pour son inlellî-
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gencfl. La journéç encore était mauvaise. L« matin eat venu ( Toto i, le baron Berckeim, conseiller de l'ambassade de France, pour me porUr une lettre de H. Caillaux
6 Jules, très intime, que ce dernier mettait à ma disposition < très confidentiellement i avec prière de la faire lire au chancelier. Evidemment c'était bestallte Arbeit i), malgré le caractère ostensiblement intime de la lettre qui parlait même des petits dissentiments dans le ministère français. Je vous en enverrai copie ainsi que de ma réponse. Je l'ai faite sans demander l'avis de la petite béte qui était retenue au Reichstag. Caillaux nous demandait des concessions en des termes très émouvants et nous promettant opr^s monts et merveilles pour une f nouvelle ère politique entre la France et l'Allemagne i. Malgré les instances de mon ami Jules, qui est venu ce soir à
7 heures me voir et qui a essayé de toutes les flatteries en me prédisant que je serais c le plus grand homme d'Etat ï en arrivant à la réconciliation avec la France, j'ai refusé net, en pensant à l'histoire du renard, du corbeau et du fromage I Je ne suis pas encore si bête qu'on le croit, mâme pas autant que le croit mon ami et collègue le nachtwaechter de Hochingen. Le matin après Berckeim, j'ai eu la visite d'un baron autrichien, délégtié de l'archiduc François-Ferdinand, qui m'a retenu trois quarts d'heure, puis mon ami Buch est venu pour des affaires du Reichstag. Le leader des conservateurs veut me voir sur le terrain neutre de l'appartement de Buch, parce qu'il n'est pas bien avec la petite bâte et qu'ea venant chez moi il craint que les journaux l'apprenant pourraient dire qu'il avait plié devant le gouvernement Est-ce assez mesquin T Ce qui m'étonne le plus, c'est que
(IJ Du iravail commandé.
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tout le monde me dit qu'ils ont peur de moi et vous savez bien que je ne suis pas méchant ! N'est-ce pas, chérie, TOUS me donnerez ce certificat. Je ne sais vraiment pat d'où j'ai mérité cette renommée d'être méchant et dan* gereux. C'est aussi un sujet de dispute continuelle avec Jules ; mais très sérieusement parlant, je suis sûr que si je ne m'entendais pas si bien avec Jules que j'apprécie beaucoup [qu'il veut obtenir autant que possible pour la France, c'est son bon droit) et si il y avait eu d'autres intermédiaires que nous deux il j aurait eu guerre. C'est toujours un mérite de l'avoir évitée sans l'abaissement d'un de nos deux pays.
A celle letlre était jointe une copie que voici de la lettre écrite par moi le 21 octobre 1911 à l'ambassadeur de Franœ :
Paris, le 21 octobre 1911.
Mon cher Ambassadeur,
Excusez-moi de n'avoir pas répondu 6 vos nombreuses lettres, mais d'une part le temps me faisait défaut, d'autre part, je voyais tous les télégrammes de M. le ministre des Affaires Etrangères qui exprimaient exactement notre pensée commune.
Je tiens à vous dire Ji ce propos que l'accord est complet devant le Conseil des Ministres. 11 n'a jamais été sérieusement troublé, mais quelques tiraillements ont eu lieu auxquels j'ai mis un terme. Je ne vais pas trop loin en vous disant que tout le Conseil marche comme un régiment
Hier, à Vunanimiti, il a pensé, comme vous, qu'il fallait finir vite. Ne vous préoccupez donc pas de la lettre du t fonctionnaire > dont vous me parlez et que je croit savoir. Elle est nulle et non avenue. Le t fonctionnaire > s'est tout à fait repris.
Hais, par contre, tout le Conseil et moi en tAt« pensons qu'il est essentiel que l'Allemagne nous fasse des concessions sur ce qu'elle réclame dans le Nord et turtout qu'elle mette dans le plateau de la balance qui contiendra ses apports quelque chose de sérieux. Or, il n'est pas sérieux de nous ofTrir seulement quelques misérables rectifications au Togo et un rogaton du t bec de canard i. Je ne puis présenter cela à la Chambre, d'autant moins que tous les hommes politiques sérieux, notamment MM. Briand, Poincaré, Ribot, ont très Tivement insisté auprès de moi sur la nécessité de maintenir aux tractations leur caractère d'échange.
Je TOUS demande donc, pertonneltemenf, mon cher Ambassadeur, d'agir avec toute l'énergie possible auprès de M. de K... dans le sens que j'indique. Nous ne demandons que cela. Nous acceptons tout le surplus des propositions allemandes, mais nous le demandons avec passion, non pas seulement pour la satisfaction d'avoir des kilomètres carrés, mais pour faire en sort« que le traité si bien négocié par vous soit accepté avec faveur par l'opinion française et détermine une ère nouvelle dans les relations entre les deux pays. Je ne crois pas trop m'avancer en vous disant que cette ère nouvelle surviendra, si on veut bien tenir compte de mes observations et que ce sera là le gros succès qu'aura remporté M. de Kiderlen.
Avec toutes mes félicitations, agréez, mon cher Ambassadeur, les nouvelles assurances de mes plus distingués sentiments.
Cin.LÀUX.
Singulier incident que celui de cette lettre dont je n'avais pas gardé copie et dont je possède aujourd'hui un exemplaire grâce au Secrétaire d'Etat allemand et aux étranges effusions de sa corres-
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pondance 1 J'ai indiqué (page 231) dans quelles conditions je l'avais rédigée : lorsque le Conseil des ministres eut accepté les propositions transactionnelles auxquelles s'étaient arrêtés M. Cambon et M. de Kiderlen, je voulus faire un dernier effort pour obtenir, en échange des terres abandonnées par nous au Congo, la totalité du Cameroun allemand connu sous le nom de « Bec de Canard ».
J'écrivis personnellement à l'ambassadeur une lettre qui n'était nullement faite pour être communiquée. Ce n'était pas du tout du travail commandé (beslellte arbeil), comme le pensait M. de Kiderlen. M. Cambon a pris sur lui de faire lire et même de laisser entre les mains du Secrétaire d'Etat celte missive qui lui était personnellement adressée. II a bien fait s'il l'a jugé utile aux négociations et, quoique 'e puisse penser, je me garderais de formuler une critique ; mais j'ai le droit de retenir que, si j'avais assumé une telle initiative, elle me serait reprochée, à moi, comme un acte de trahison.
Je passe !
Certains, que la passion de parti égare, ont voulu voir l'exposé de vastes desseins dans celte lettre privée à M. Cambon où, désirant le mieux pour mon pays, j'essayais de donner les arguments de nature à déterminer le Secrétaire d'Etat à une concession profitable pour la France. Il s'en faut de peu qu'on ne m'ait dit que je songeais à imprimer
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une nouvelle direction à notre politique extérieure, alors que — je ne me lasserai pas de le répéter — je voulais simplement que le traité qu'on était sur le point de signer aboutît à une détente entre la France et l'Allemagne. L'ambassadeur de France ne s'y est pas trompé. Il se serait gardé de communiquer, sans avoir aucune instruction à cet effet, une lettre qu'il eût considérée comme impliquant à un degré quelconque une modification dans notre politique extérieure. Il ne m'aurait pas davantage envoyé l'accusé de réception, très simple en même temps que très flatteur pour moi, dont je vais donner le texte.
Berlin, 23 octobre 1911.
Monsieur le Président,
J'ai reçu la dernière lettre que tous m'avez tait parvenir. Permettez-moi de vous en remercier et de vous dire que je ferai tout le possible pour répondre à vos vues.
Je saisis cette occasion pour vous adresser mes compliments è l'occasion de votre mariage dont je viens de lire l'annonce dans les journaux. J'espère, d l'un de mes voyages à Paris, avoir l'honneur d'être présenté & Madame Caillaux, et je serais heureux que ce voyage pût être prochain, car ce serait la preuve que la négociation à laquelle vous avez présidé et qui fera tant d'honneur à votre prévoyance d'homme d'Etat est heureusement terminée.
Agréez, etc.. julbs Cabbon.
Mais je veux élargir le débat ; je veux revenir sur
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la politique que j'envisageais entre la France et i'AUemagne. Politique d'alliance ? Non pas, à aucun degré. Personne d'ailleurs n'a prétendu sérieusement que j'aie songé à l'entreprendre. Politique de rapprochement franco-allemand ? Que signifie la formule ? Si l'on entend renfermer dans ces quatre mois l'abandon par la France de sa revendication nationale, la renonciation à l'Alsace-Lorraine, la ratification du traité de Francfort, je réponds que je défie qu'on trouve un acte de moi, une ligne de ma main qui justifie une conception politique que je n'ai jamais eue, que j'aurais tenue pour une abdication de mon pays. Ce que j'avais en vue, c'était la politique de conciliation européenne que mes prédécesseurs avaient pratiquée, la politique qui n'excluait pas, tout au contraire, des rapprochements avec l'Allemagne sur des sujets déterminés ■ et limités, en un mol, la politique de nature à déterminer des relations supportables entre les deux pays, au bénéfice de l'un et de l'autre, au profit de la paix du monde.
Grande politique dont j'ai dit à la tribune de la Chambre que les événements l'avaient bousculée mais qui, eu 1911, était celle de tous les hommes à esprit mesuré, conscients de l'immense péril que courait l'Europe, résolus à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour écarter le formidable orage qu'ils apercevaient à l'horizon.
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J'ai, à bien des reprises, insisté sur les conversations qu'eut, avant mon arrivée au pouvoir, M. Cambon à Berlin et à Kissingen, qui portèrent sur le rapprochement franco-allemand (si tant est que le terme s'applique), que l'ambassadeur entrevoyait comme moi. M. de Selves exprimait les mêmes sentiments dans une dépêche du 2 août 1911 (Livre jaune, N' 484). Il indiquait à notre ambassadeur à Berlin le langage qu'il avait tenu à M. de Schoen ; il lui avait dit que, '< si l'on arrivait à un accord qui fût également honorable pour la dignité de l'un et de l'autre pays, la crise actuelle ouvrirait dans leurs relations une ère de calme en mettant un terme à l'état de tension qui pesait sur tous les deux depuis plusieurs années ». Il ajoutait que « ses désira étaient pour cette solution ". Même pensée que celle incluse dans ma lettre du 21 octobre : la forme seule diffère.
Est-ce qu'en reprenant la politique des Jules Ferry, des Waldeck-Rousseau, nous nous éloignions de nos alliés, de nos amis, ou est-ce que nous risquions de les éloigner de noiis ? II suffit de lire quelques lettres de M. de Kiderlen pour se rendre compte que la Russie avait avec l'Allemagne des relations d'une intimité particulière. Elle nous aurait bien plutôt poussés à un rapprochement avec nos adversaires qu'elle ne nous en eût écartés. Quant à l'Angleterre, il est infiniment intéressant
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de noter que l'accord du 4 novembre 1911 détermina chez ses hommes politiques, — je ne parle pas du Foreign Office — , une orientation de tout point analogue à celle que j'avais en vue pour mon pays. Lord Loreburn qui, en 1911, était Minisire de la Justice (Lord Chandelier) écrit, dans son livre récemment paru sous le titre " How the war came » (Comment la guerre est venue), que, aussitôt que l'affaire du Maroc eut été réglée, le gouverheraenl dont il faisait partie jugea qu'il pouvait et qu'il devait essayer de s'accorder avec l'Allemagne cornme ii l'avait fait auparavant avec la France et la Russie et, dès la fin de 1911, des négociations en vue d'une entente sur les affaires d'Afrique commencèrent. H Elles progressèrent favorablement, écrit Lord Loreburn (l), et avant que la guerre n'éclatât, on était parvenu à un accord. » Il ajoute : " Chose étrange à constater aujourd'hui, les gouvernements anglais et allemand étaient arrivés à être en excellents termes dans l'été de 19U ». La politique que j'envisageais fut donc recueillie et poursuivie en Angleterre. Elle était déjà entreprise en Russie dans des conditions sur lesquelles il y aurait eu probablement des réserves à faire. Maïs cela est secondaire. Avec du tact et de la vigilance, nous aurions sans nul doute déterminé de la part
(1) Pag«( dj «t 93 d« I How tbe war eunê >
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de nos alliés les mises au point utiles. L'Europe se serait acheminée, si l'on avait imprimé à la politique française les direclions que j'esquissais wi 1911, vers une politique de rapprochement entra les grandes puissances, France, Angleterre, Allemagne et Russie tout au moins, qui eût probablement empêché les peuples des Balkans de troubler la paix générale.
Mais je ne veux pas m'engager plus loin. Je reviens à 1911. Le danger d'une conflagration partant de Tancien empire ottoman était clairement apergu par M. de Kiderlen qui avait aussi — ses lettres le prouvent — une méfiance de l'Autriche dont les événements ont établi qu'elle était justifiée. Le Secrétaire d'Etal est à n'en pas douter, sincèrement désireux de la paix générale. Dans sa correspondance intime, qui, malgré les réserves que j'ai formulées à son sujet, révèle l'homme profond, il le déclare dans les termes les plus formels et il développe une grande conception de conservateur intelligent : M. de Kiderlen est un féodal ; il redoute le développement de la démocratie en Allemagne ; il craint que le conflit mondial ne le précipite. Pour des raisons sinon opposées du moins très différentes, ma mentalité générale s'accorde avec la sienne. Je suis persuadé, moi, que, dans la paix, le développement ininterrompu de la démocratie dont j'attends la solution des grands problèmes- iatorna-
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LES COULISSES D UNE NÉGOCIATION <W7
Uonaux est certain, tandis que de la guerre sortiront probablement la Révolution et la réaction, c'est-àdire le trouble, la confusion, le désordre dans les formules comme dans les esprits, la rupture des équilibres nécessaires.
Tout en ne voulant pas la guerre, M. de Kiderleo fut cependant 6 plusieurs reprises sur le point de l'entreprendre. Il l'avait presque préméditée, il l'avait tout au moins préparée par l'envoi d'un bateau à Agadir. Contradiction qui relève en partie de l'opposition entre l'intelligence et le tempérament — Kiderlen a l'intelligence d'un homme dElat et le tempérament d'un junker bismarckien ! — contradiction qui s'explique surtout par la poussée des forces politiques qui viennent presser sur le Secrétaire d'Etat ! Il est battu en brèche par les pangermanistes, en butte à l'hostilité latente de certains cercles de la Cour. Quand on lit à travers les lignes de sa correspondance, on voit qu'il est des moments où il va céder, où il se sent débordé. Il n'aurait pu résister au déchaînement des passions belliqueuses s'il n'avait été secondé. Il l'avoue dans sa lettre du 23 octobre où l'on rencontre cette phrase décisive : « Si il y avait eu d'autres intermédiaires que M. Gambon et moi, il y aurait eu guerre... ». J'ai le droit de dire à mon tour que, si l'ambassadeur de France n'avait pas trouvé l'appui dont il m'a si souvent remercié, si je n'avais
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fait obstacle, rudement parfois, à certains agissemeols el à certaines manœuvres de tout point semblables à celles auxquelles se heurtait M. de Kiderlen, <i H y aurait eu guerre ». « C'est loujours un mérite, écrit le Secrétaire d'Elat, de l'avoir évitée sans abaissement d'un de nos deux pays. » Je souscris pleinement à cette formule humaine qui servirait de conclusion à ces quelques pages si je ne Voulais les clora par une comparaison dont un des termes apparaît dans les lettres de M. Cambon et dont je désirerais que l'esprit de ceux qui me liront fût empreint. L'ambassadeur fait de fréquentes allusions aux événements de 1870, au râle néfaste du duc de Gramont et du Quai d'Orsay, à la faiblesse d'Emile Ollivier. Son collaborateur le plus intime remarque que, si, en 1870, on avait évité le conflit, si on avait gagné quelques années, la situation de l'Europe aurait été modifiée. La guerre en 1873 ou en 1874 eût probablement consacré la victoire de nos armes. En évoquant le passé, il advient qu'on prophétise. Je ne développerai pas le parallèle entre les événements de 1870 et ceux de la période 1911-1914. Il s'impose à l'esprit. Soucieux d'une opinion fabriquée, en quête d'une popularité facile, le Ministère Emile Ollivier céda. Le gouvernement de 1911 résista, à son dommage, mais au plus grand bénéfice du pays.
Neuilly, 23 janvier 1919. J. Caillaux.