‹ Agadir; ma politique extérieure (volume 3)Chapitre 2 sur 5 · PARIS ALBIN MICHEL, EDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS ALBIN MICHEL, EDITEUR

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s de traduction et reproduction lervés pour tous pays ght bu Albin Michel 1019

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PREFACE

Dès le mois de février 1912, quelques semaines après ayoir quitté la Présidence du Conseil, j'entrepris un livre où j'exposais comment était née, comment avait évolué, comment s'était finalement résolue la question du Maroc. L'ouvrage, terminé dans le courant de 1913, est massif, chargé de documents dont certains sont confidentiels. Quand je le rédigeai, j'entendais qu'il ne parût qu'après ma mort, ou tout au moins lorsque se serait écoulé un nombre d'années suffisant pour que la publication des pièces encartées dans le volume ne comportât pas de sérieux inconvénients. «Tétais résolu à subir en silence les injures, les basses calomnies, dont je jugeais qu'elles sont balayées quelque jour pjar le grand vent du large, dont je pensais au surplus qu'elles n'ont pas été épargnées aux meilleurs serviteurs du pays qui firent face à l'outrage, la tête haute et îa bouche close,

PRÉFACE

ntentions se modifièrent en 1914, quand

la grande guerre que j'avais réussi à préis ans plus tôt. Il me parut que, dès lors, omplet de la lutte diplomatique entre la

l'Allemagne, à laquelle donna lieu la posu Maroc, pouvait être publié sans incont qu'il m'était permis, non pas sans doute toutes les pièces que je détiens à raison des que j'ai exercées, toute la corresppndance

:i ! re«src h m l'n^idenl du Conseil des Miiai> d'en donner une partie, d'en extraire la :. Je résumai donc et je condensai en quelt ou trois cents pages le lourd volume que ti. J'en éliminai certaines lettres, certains ,s qui verront- le jour plus tard. Plus tard aîlra une correspondance de M. de Kiderhler, aujourd'hui en la possession du gout français, qui m'a été communiquée, que s le droit de publier encore, dont je relienîment qu'elle est, quoiqu'en puissent dire 'ont recherchée, pour ma politique et pour m, la plus éclatante des justifications.

:\ue les événements me rendissent ma li-

n'eussent cependant pas fléchi la réserve :i d'une dignité, peut-être un peu hautaine, ait, si je n'avais vu que, pour la santé de

PRÉFACE m

mon pays, et ■ — je puis le dire — de la pensée humaine, il convenait de couper court à des légendes, ou odieuses, ou stupides, que la passion avait (ait éclore, surtout de situer en pleine clarté la politique que j'avais suivie. Ceux qui liront les * pages qui viennent apercevront que, en 1911, deux préocupations dominèrent mon esprit : maintenir la paix du monde, écarter ainsi de la France un conflit qui, à l'époque impliquait pour nous le plus redoutable des périls — résoudre la question marocaine compliquée, troublée par une longue chaîne d'événements, que je n'apprécie pas pour le moment, antérieurs à mon arrivée au pouvoir.

La connaissance que je crois posséder des faits économiques m'a appris combien sont fragiles les sociétés modernes, où le nationalisme agricole et industriel créé à l'abri des barrières de douane se complète d'un internationalisme économique rendu de jour en jour plus indispensable par la complexité, la variété de la production et des échanges. Il m'apparaissait que ce n'était que sous l'empire d'une inexorable nécessité qu'il fallait rompre ou laisser rompre la trame des ententes, des combinaisons d'intérêts, déjà établies par dessus les fron-

IV PRÉFACE

tièrçs ou qui se dessinaient, entre producteurs, — • grands industriels, grands commerçants, financiers ~* et aussi entre salariés. Pour parler plus largement, il me semblait que le développement de la civilisation avait deux facteurs principaux, qu'il existait au début du vingtième siècle deux forces d'évolution et de transformation : le monde des grandes affaires, le prolétariat organisé ; que ces deux forces ne pouvaient vivre, se développer, réaliser avec les tempéraments utiles les constructions et aussi les destructions nécessaires, se rejoindre et s'accorder finalement pour le plus grand bien de l'humanité que dans le champ des accords internationaux.

J'appréhendais que la guerre brisât cette armature des sociétés contemporaines qui conditionne leur progrès, qu'elle mît un terme ou qu'elle n'ajour. nât les grandes espérances qu'on était en droit de nourrir et qu'il fallût de longues années pour restaurer. . . si tant est qu'on y parvînt. ^

Je savais, certes, les griefs de peuple à peuple qui existaient en Europe ; je savais l'œuvre de liberté et de justice qu'il y avait à accomplir pour réparer les odieuses violences internationales commises depuis cent cinquante ans, mais, j'étais persuadé que c'était seulement dans la paix, par la croissance de la démocratie imprégnée de pénétra-

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tion d'intérêts, que ces problèmes douloureux pouvaient et devaient être résolus. Avec Jaurès, dont sur ce point je partageais l'opinion, je pensais que de la guerre européenne pouvait jaillir soit la Révolution avec ses immenses et redoutables inconnus, soit Selon les propres expressions de ce grand esprit, « pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étoufflante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes... »

Politique réaliste, j'étais, d'autre part, convaincu qu'il fallait une France forte pour le service de l'Idée et qu'à ces fins mon pays et le bloc latin qu'il doit unir et cimenter, devaient être étayés par la puissance africaine. J'entendais que se constituât un « imperium » français s'étendant depuis la grande Syrte, comme parlaient les anciens, jusqu'aux rivages où, d'après les croyances antiques, sombra la mystérieuse Atlantide. Pour incorporer, malgré les rivalités, les jalousies, le Maroc que je tenais pour une part de notre chair, pour maintenir en même temps, la paix du monde, il fallait ne pas reculer devant les décisions de hardiesse. — Sans hardiesse, à certaines heures de l'histoire, on passe

PRÉFACE

occasions... — J'ai pris, à mon risque, 3S que je jugeai utiles. Je n'ai même pas oyer ce que les petits cerveaux que des ;nt appellent l'imprudence. Que m'imitais sûr de servir mon pays et l'Idée, it d'ailleurs aurais-je hésité puisque je nais, en 1911, aux enseignements qui lé légués par mes grands prédécesseurs, continuais leur politique, la politique de on européenne, de la paix flère et digne ntreprise coloniale ? Politique humaine, înçaise en même temps ! seule politique îx yeux de ceux qui sont attentifs à la sinotre pays à faible population, à faible oche des grandes races qui cherchent à Pour le Succès de cette politique, pour royais et pour ce que je crois encore de la France, je me suis, selon l'exprcssa plus tard un Ministre, « laissé étvanes deux portes d'une Commission sénai.ux mêmes fins, j'ai gardé le silence.

i de ma réserve patriotique pour répanes mains la calomnie, pour créer l'at- |ui a permis aux plus abjectes accusare. -J'écris ces lignes à la prison de la je suis détenu depuis plus de seize

PRÉFACE VU

mois... je pense à Lally-Tollendal, à Dupleix, je songe aussi à Jules Ferry, à Jaurès. Mon pays ! mon pays I faudra-t-il donc que tu punisses toujours ceux qui t'ont le mieux aimé et servi, ceux auxquels par la suite tu élèves des statues ? Faudra-t-il donc aussi que tu portes les histrions du patriotisme sur des pavois qui croulent plus tard Qu'importe ! J'ai l'orgueil de la tâche accomplie et, tout en m'efforçant au courage qui cherche dans les plus douloureuses épreuves une leçon et un renouvellement, je me remémore un mot du Brutus de Shakespeare, une phrase de Gambetta : « Vos menaces ne me terrifient point, dit Brutus. Je suis tellement armé d'honnêteté qu'elles passent auprès de moi comme un vain souffle que je ne remarque même pas. » — « Je ne regrette rien, écrivait le grand tribun quelques mois avant de disparaître... Le jour de la justice viendra tôt ou tard. S'il ne se lève qu'après ma mort, je n'en aurai nulle rancune ; j'ai confiance dans l'histoire ; quand c'est d'elle seule qu'on attend le jugement suprême, les diffamations, les calomnies passent sans vous offenser. »

Mai 1919.

La Politique Extérieure

de la Troisième République.

L'Empire Colonial.

Je voudrais entrer immédiatement dans le vif de mon sujet. J'aperçois cependant que je courrais le risque de n'être pas toujours bien compris si je n'écrivais certains prolégomènes, si je ne tentais d'esquisser les directions générales que donnèrent à la politique extérieure de la France entre 1877 et 1911 les hommes d'Etat qui, à des intervalles divers, gouvernèrent le pays et dont la pensée se réfléchit sur la plupart de ceux qui, en leur absence, occupèrent le pouvoir.

La prudence, la mesure, le' sentiment des dif-

ières que rencontre le développeance placée entre la plus grande naet une des plus grandes nations mionde, inspirèrent la politique des icains, des Gambetta, des Jules Ferîvier, des Waldeck-Housseau. II?

illi avec trop de soin les leçons de 1 ne pas savoir combien a coûté cher la politique de chauvinisme, d'avenjalomanie entreprise par le pouvoir leur préoccupation dominante lut emenl garder la France. A ces fins, en 1888 le courant boulangiste, quel- )lus tard le courant nationaliste que aire Dreyfus, en 1905 un renouveau ne imprudemment attisé. Gotistain- ; à un danger dont ils savaient qu'il maçant pour notre pays, ils n'en enmoins que « la grande humiliée de l'expression de l'un d'eux reprît sa monde. Convaincus, comme le projui, par son action, son cœur, son ormules exerça la plus profonde emk les grandes réparations sortent du y a ici-bas « une justice immanente in jour et à son heure », persuadés,

pour tout dire en un langage moins oratoire, que les peuples qui, en conservant, en développant, en affinant leur civilisation font preuve d'une culture, d'une humanité supérieures à celles de leurs rivaux, emportent tôt ou tard l'avantage, ils se trouvaient assurés que la libre démocratie au progrès ininterrompu qu'ils travaillaient à asseoir constituerait un foyer d'attraction tel que, tôt ou tard, les justes réparations lui adviendraient. Même pour en hâter l'événement, ils ne voulaient accepter pour la France aucun vasselage d'aucune sorte ; ils ne recherchaient les alliances, les ententes, qu'autant qu'elles n'impliquaient pas de subordination pour leur pays ; ils ne les entendaient d'ailleurs qu'à des fins de conciliation européenne, pour préparer et assurer dans un avenir qu'ils espéraient rapproché le règne du droit.

Granae politique, toute pétrie de l'esprit de la Révolution, que beaucoup ont, crue défigurée par la politique d'expansion coloniale poursuivie aux mêmes heures par les mêmes horçimes d'Etat !

Ceux-là qui ont eu la critique si prompte n'ont pas démêlé la complexité des choses et des âmes humaines ; ils n'ont pas davantage compris que les politiques les plus idéalistes doivent avoir des supports de réalités. Aisé de dire que la France de la

on des Droits, que la France de la Répu- ; laïcité doit rassembler son effort, vivre lême et d'elle-même pour faire rayonner nonde son génie de démocratie. Raisonommaire qui néglige les forces de réacde résistance si importantes dans notre ont le levier fut toujours la politique bel- Indispensable, sous peine d'être débordé, r dans quelque mesure, en se gardant des i aliment au goût d'aventures, au besoin sment et d'entreprises qui est une des caques du tempérament français. Et encore à qu'une des moindres raisons d'agir au urent les hommes d'Etat de la Troisième ue. A leurs contradicteurs, aux conservaiérés, aux membres de la vieille droite busés et moroses, appréhendaient que la coloniale nous conduisît à des compilai Europe qu'ils entrevoyaient redoutac hommes de l'extrême-gauche, presque tiles aux entreprises lointaines, les uns raisons de doctrine, certains parce qu'ils it sans trop s'en douter avec le nationairce qu'ils entendaient voir entreprendre 51 possible la guerre de revanche, parce ntreprises coloniales impliquant une dis-

persion d'efforts, une déperdition de forces militaires, obligeant d'autre part à une politique de détente et d'accords en Europe leur paraissaient inconciliables avec le but qu'ils voulaient poursuivre, Jules Ferry qui personnifie et qui exprima la politique d'expansion au-delà des mers, répondait en remarquant exactement que, pas plus que les êtres qui sont en santé, les nations qui veulent vivre ne peuvent se confiner dans l'immobilité. Il montrait que la France, par cela même qu'elle avait été vaincue en 1870, devait distribuer des preuves de sa vitalité. Il observait avec infiniment de raison que des mondes nouveaux naissaient, que la mystérieuse Afrique s'éveillait à la vie, que les peuples d'Extrême-Orient sortaient de leur long sommeil, que, si la France restait à l'écart de cet immense mouvement, elle laisserait à d'autres l'empire du monde.

Guidés par l'instinct au moins autant que par la raison, ayant la prescience. des temps à venir, les hommes d'Etat de l'époque entrevoyaient sans doute aussi que le nationalisme économique qui commençait à se déchaîner dans le monde obligerait les grandes nations à constituer de vastes marchés où elles pourraient trouver des débouchés pour leurs produits: Ils apercevaient à fcoup sûr

qu'ils ne pouvaient poursuivre leur idéal politique en Europe qu'en s'appuyant sur une France puissante et que l'accélération d'un grave phénomène démographique les contraignait aux entreprises coloniales qui devenaient ainsi la clef de voûte de leur politique.

Puérilité que d'imaginer qu'on remédiera à la décroissance de la natalité en France par des allocations aux familles nombreuses ou par des impôts sur les célibataires ! Ceux qui regardent le grave problème en face, avec le souci non des mots mais de l'action, observent à la fois que la situation, à mesure qu'elle s'aggrave, devient de plus en plus inquiétante pour l'avenir de notre pays, de notre race, de notre civilisation et qu'il n'est que deux méthodes pour se prémunir contre le péril : pratiquer une politique d'immigration et de naturalisation qui créera des citoyens ou agréger à la patrie des sujets nouveaux. En écartant la première de ces solutions qui n'est pas sans inconvénients, en adoptant la seconde, les hommes d'Etat que nous avons dits reprenaient la politique de la Rome antique pauvre en citoyens romains, riche par le nombre de ses sujets, suppléant à l'absence des soldats latins par les légions gauloises, ibériques ou numides. L'expansion coloniale de-

venait lé complément, le contrefort pour mieux dire, de leur politique générale ; elle donnait à la France la puissance matérielle, le poids nécessaire pour les affirmations de droit eh Europe*

Grande politique avons-nous dit I Politique difficile puisqu'à longue échéance, puisqu'impliquant le calme, la prudence* surtout la patience I Rares sont ceux qui ont asses d'espace dans la pensée pour metiurér l'avenir, même quand on laur soulève un coin du voile ! Rares, surtout dans notre pays, ceux qui ont assez d'esprit de discipline et de confiance dans les hommes au pouvoir pour braver les clameurs de la rue, les périls, marne imaginaires, en considération de lointaine résultats! L'opinion publique, troublée par les véhémentes attaques du nationalisme de droite et de gauche contre la politique coloniale, appréhendant tantôt des dangers en Europe que lés peureui étalaient avec complaisance, tantôt de prétendues abdications de la France dont se targuaient les « Chauvins ètourneâux » soutint mollement les hommes d'Etat qui parvinrent cependant à réaliser mais à travers combien de difficultés, eu prix de quelles luttes, de qUeU Sacrifices personnels I II s'en fallut de quelques voix dans un scrutin que la Chambre n'ordonnât l'évacuation du Tonkin. Avant qu'on

lût définitivement du pouvoir Jules Ferry qu'il avait donné l'Indo-Chîne a la France, vait une première fois congédié pour le punir ir acquis la Tunisie où il avait été conduit, laient ses détracteurs, par l'unique souci d'af- • financières ; quelques mois plus tard, on rsait le ministère Gambetta dont on savait la : intention de ne pas renoncer à nos droits Egypte ; six mois après, sous l'influence du de l'extrême-gauche qui demandait qu'on srvat la liberté de la France », la Chambre se lit a la pauvre intervention armée sur les du canal de Suez sollicitée parie gouvernede M. de Freycinet. L'échec que subit ce à la politique des grands républicains fut de conséquences pour l'avenir. La France e de l'est de la Méditerranée se trouvait revers l'Ouest. La question du Maroc est direcit issue de l'abandon de l'Egypte, ais, pour la résoudre, les hommes qui gourent rencontrèrent de bien autres difficultés elles qu'avaient connues leurs prédécesseurs, ntérieur même opposition, atténuée sans , ouatée par les enseignements du passé, asigoureuse cependant pour que nous ayons perdre le Maroc comme on nous avait jadis

fait perdre l'Egypte. A l'extérieur, tout est changé. L'Allemagne, qui avait vu avec indifférence, sinon avec faveur, se développer la politique des Gambetta «t des Ferry, se prend à songer que, en dédaignant l'expansion coloniale, peut-être Bismarck s'était trompé, peut-être Ferry était-il le grand homme d'Etat. Or voici que la France s'achemine vers un vaste pays remarquable par sa richesse, par la densité de sa population, par la qualité de ses habitants. L'Empire germanique hésite; il voudrait une part de cette contrée qui, ta dernière, va subir l'emprise européenne ; il redoute surtout l'accroissement considérable de forces en Europe dont va bénéficier la République si elle est maltresse de ses desseins et de son action dans l'Empire cbérifien. El alors s'engage la lutte dont nous allons essayer de suivre les péripéties.

Le Marée Los Premières Négociations

La Crise de 1905 La Conférence d'Algésiras

Quand il fallut comprendre en France à la suite des pénibles incidents de Fachoda (octobre 189S) que nos fautes successives avaient rendu définitive l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre, on se prit à regarder du côté du Maroc dont, absorbée depuis de longues années par d'autres soucis, l'opinion publique paraissait-avoir oublié jusqu'à l'existence. Nous devions y rencontrer la Grande- Bretagne fortement installée sur une terre dont, quelque cinquante ans plus tôt, elle entendait nous interdire l'accès. Dans son Histoire de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin raconte comment, au lendemain delà victoire d'Isly, Lord

Aberdeen, alors ministre des Affaires Etrangères du Royaume-Uni disait à notre chargé d'affaires : « Je ne voudrais pas créer de difficultés à M. Guisot, mais, de vous à moi, soyez sûr que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain par la France serait forcément un casus belli ». Ces paroles, prononcées au lendemain de la crise de 1840 *ati lendemain du jour où, en nous empêchant d'assurer la pleine indépendance de l'Egypte, l'Angleterre porta un premier et rude coup à notre influence auprès des Khédives définissent les objectifs que la diplomatie britannique, admirable par la continuité dans les vues, par la suite dans les desseins, poursuivait en Méditerranée. Elle entendait limiter nos possessions africaines à l'Algérie dont elle avait subi jadis la prise de possession. Sans doute elle dut faire des concessions, supporter l'occupation de la Tunisie, mais ce ne fut pas sans un violent dépit qui éclate dans la correspondance de Lord Granville à l'époque ministre des Affaires Etrangères (1) ; elle devait se montrer bien plus hostile encore à l'extension de notre domaine à l'ouest du continent noir,

(1) Lire " The Life of the second Earl Granville" par Lord Fitz Maurice. — Volume II p. 285 et suivantes.

vers l'Atlantique, tout près du détroit de G tar. La sagesse, la prudence la plus élémei nous commandaient donc de ne rien engager de nous être mis d'accord avec nos puissant:

sins.

Pouvait-on recueillir leur adhésion sans sentir des sacrifices importants? Peut-être y un moment où cela fut possible. A la fin de l'Angleterre s'engageait, en effet, dans la g du ÏVansvaal dont les débuts furent marqué les échecs que l'on sait. Si, à ce momei France, qui pouvait se souvenir à bon dre blessant ultimatum que Lord Salisbury lui infligé un an plus tôt, avait notifié à sa v> d'Outre-Manche qu'elle entendait avoir les i libres au Maroc, la Grande-Bretagne eût doute acquiescé. Il est plus que probable qut lemagne n'eût pas élevé d'objections. Mais M cassé, qui était alors ministre des Affaires I gères dans le cabinet Waldeck-Rousseau de faisais partie, ne saisit pas l'occasion. Il étail doute fort attentif à la question du Maroc, nr avait l'idée de la régler en dehors de la Gr Bretagne, de négliger l'Angleterre sous le pn qu'elle n'était pas une puissance méditerrané comme il devait négliger plus tard l'AHem

Suivant cette conception très personnelle, il commença par se rapprocher de l'Italie. Dès 1901, il se met d'accord avec elle en lui reconnaissant les mains libres en Tripolitaine. Il entame ensuite la conversation avec l'Espagne. Il lui offre, en 1903, de partager le Maroc et tont de suite il consent à lui céder la plus large part de l'Empire chérifien y compris Taza, y compris Fez t Heureusement pour nous cette tractation n'aboutit pas. Le gouvernement du roi catholique, plus prudent et plus sage en cette circonstance que le ministre des Affaires Etrangères de la République, aperçut les graves dangers que comportait une entente au sujet du Maroc entre la France et l'Espagne isolées do l'Angleterre et... du reste du mande. Sans décliner les ouvertures qui lui étaient faites, il hésita, discuta, gagna du temps.

Comprenant qu'il ne pourrait donner suite à ses projets, M. Delcassé^ change ses batteries. Il renonce à régler la question du Maroc en un tête à tête avec l'Espagne, il abandonne la politique qu'il a suivie jusque-là et qui, quoi que ses amis puissent en dire, fut quelque temps orientée contre l'Angleterre, il se décide enfin à causer avec la Grande-Bretagne. Mais l'heure est passée où l'agrément de la grande puissance pouvait être

obtenu sans sacrifices de notre part. Il nous faut accorder des compensations dont il était fatal qu'elles constitueraient contre nous un redoutable précédent- En mars 1904, un traité est signé entre la France et l'Angleterre.

On sait que les lignes essentielles de cet accord qui mettait fin a une série de difficultés entre la Grande-Bretagne et la France étaient l'abandon par la France de ses droits en Egypte et, en échange, l'engagement par l'Angleterre de ne pas mettre d'obstacle à notre action au Maroc. L'opinion publique accepta avec joie le traité ; mais ce fut moins à raison des stipulations précises qu'il contenait que parce qu'il impliquait le règlement de toutes les questions litigieuses- entre les deux grandes nations occidentales. De l'un et de l'autre côté de la Manche on salua avec enthousiasme le rapprochement des deux peuples. Certains cependant remarquèrent les points faibles de l'accord. M. de Freycinel dans son livre : La Question d'Egypte, achevé en décembre 1804 écrit (1) : « L'Angleterre nous abandonne des droits éventuels au Maroc en , échange des droits certains que nous possédions en Egypte. Ramené à ces termes le contrat ne semblerait pas très avantageux et l'on s'explique cer-

(1) La Question d'Egypte, pages 430 et 431,

taines réserves qu'il a rencontrées dans le Parlement français. Il nous ouvre cependant des perspectives qui, pour la puissance africaine que nous sommes, ne sont pas négligeables... » et, au sujet de ces « perspectives » M. de Freycinet s'exprimait ainsi : « Que vaut la faculté qui nous est reconnue au Maroc? Tout dépend de l'usage que nous saurons en faire et des dispositions que nous rencontrerons chez les autres puissances... V Angleterre n f a stipulé que pour son propre compte, elle ne peut rien nous garantir ». Vers la même époque, M. Millet ambassadeur de France remarquait en des articles plus tard rassemblés dans son livre Politique Extérieure (1898-1905) que nous n'étions pas encore au Maroc tandis que la Grande- Bretagne était en Egypte, que « nous échangions des droits certains contre des espérances, des espèces contre de la fumée » ; il observait encore que la préparation diplomatique des accords était insuffisante, qu'on ne s'était pas assuré de l'assentiment de l'Allemagne et il prophétisait que cette omission serait la cause de graves difficultés. Il voyait d'autant plus juste que M. Delcassé se préparait à reprendre contre l'Allemagne la thèse qu'il avait voulu soutenir contre l'Angleterre, qu'il entendait laisser de côté l'Empire Germanique

comme il avait songé à laisser de côté la Grande- Bretagne.

Cependant il traite avec l'Espagne. Il lui abandonne une large part du Maroc, non seulement le Rif, c'est-à-dire la contrée entre l'Atlas et la Méditerranée qui, composant un pays distinct peut, sans grands inconvénients, être détaché de l'Empire chérifîen, mais encore toute une partie du Gharb, un triangle ayant pour sommet Tanger, pour côtés l'Atlas et l'Atlantique, pour base une ligne idéale passant au sud de Larache et d'El- Ksar. Ces concessions, dont certains ont pensé qu'elles étaient excessives, étaient commandées, moins par les clauses secrètes de l'accord francoanglais que par les tractations entre la France et l'Espagne qui avaient précédé les conclusions de l'agrément de 1904. Si, en effet, la Grande-Bretagne, fidèle à sa politique traditionnelle, soucieuse de réserver la liberté des mers, avait pris soin de spécifier que la France ne pouvait occuper les côtes du Maroc aux abords du détroit de Gibraltar, elle ne nous avait nullement imposé l'obligation de concessions territoriales étendues. Mais nous étions gênés par les offres précédemment faites ; il nous fallut subir les conséquences de la politique tentée contre l'Angleterre.

sacrifices consenti* par la France tant à ne qu'à la Grande-Bretagne étaient importais le plus considérable était — «fila va de l'abandon que nous consentions des prinj nom desquels nous avions lutté pendant gués années. Sans cesse, au cours du cle, nous avions revendiqué pour l'Egypte ; de s'administrer librement: Nous avions a pleine indépendante au temps de Méhé- . Plus tard, nous avions obtenu que l'autoui fût concédée par la Porte. Depuis 1883, avions cessé de réclamer l'évacuation des

anglaises au nom des droite du peuple n. Et voici que nous troquions cet idéal une liberté de conquête. Nous pouvions, oute, arguer de l'impossibilité où nous l'exercer une action utile en Egypte sans er un conflit entre la France et l'Angleterre été un crime contre la civilisation. Mais, à franc, le seul argument qui valut était dés besoins dé notre etpaniisn, de la fléces-

s'imposait à nous d'étendre notre domaine t. Et la possession de la complète façade de mpire de l'Afrique du Nord était d'un tel jur nous que l'on pouvait considérer que i la payions pas trop cher en renonçant au

patrimoine de traditions glorieuses qui faisait de nous les champions du droit dans l'est de la Méditerranée.

Mais, du moins, fallait-il pour justifier cette politique réaliste que nous fussions à même d'exercer au Maroc la liberté d'action que nous acquérions à tant de frais. *

On sait ce qu'il advint.

On sait que ie ministre des Affaires Etrangères de la République ayant tenu l'Allemagne en dehors de la question du Maroc, l'orage s'amoncela à Berlin. On y jugea, d'après'ce qu'a plus tard écrit le prince de Biilow, à ce moment chancelier de l'Empire, que le traité résultant de l'entente francoanglaise « constituait une pointe dirigée contre l'Allemagne, que les deux puissances, en disposant souverainement d'un vaste et important domaine colonial sans même en informer l'Empire allemand, portaient un coup sensible à son prestige dans le monde », La pensée des dirigeants de l'Empire apparaît plus complètement encore dans ces quelques phrases extraites du même livre de M. de Bulow : « La politique de la France au Maroc était une tentative non dissimulée de tenir l'Allemagne à l'écart dans une grande question internationale, tentative, qui avait en même temps pour

modifier dans un sens favorable à la ■ relations entre les grandes nations eu- . Un précédent aurait été créé qu'on »s manqué de renouveler. Nous ne pouy consentir. La question marocaine deir nous une question nationale. Les dile notre politique étaient tracées. Le 905, S. M. l'Empereur débarquait sur til à Tanger, et il se déclarait en termes nir l'indépendance du Maroc... »

raté de l'Allemagne de voir internationaestion du Maroc exprimée en termes sinït pressants à la suite de la manifestaraie de Guillaume II déterminait en e crise redoutable.

politiques, deux thèses en présence !

serons aux amis de M. Delcassé, aux 1. Rouvier, alors président du Conseil, xposer l'une et l'autre. Nous sommes asapporter fidèlement la substance d'argunles fois entendus.

vrai, disaient les premiers, M. Delcassé usé avec l'Allemagne, mais avait-il à le Ulemagne est-elle une' puissance médite? A-t-elle, comme l'Italie, l'Espagne, Is vitaux en Méditerranée? Pourquoi,

s'agissant du Maroc, le représentant de la France devait-il s'entendre avec l'Allemagne plutôt qu'avec l 'Autriche-Hongrie ou les Etats-Unis ? Au vrai, le grief germanique, le prétendu oubli des droits de l'Empire d'Allemagne au Maroc, n'est pas sérieux. L'Allemagne veut seulement nous tfiter. Si noua faiblissons, elle multipliera ses exigences parce que le but qu'elle poursuit est un but de politique générale : elle entend nous détacher de l'Angleterre, Si au contraire nous tenons ferme, si nous refusons d'admettre que la question du* Maroc soit internationalisée, l'Allemagne nous témoignera de la mauvaise humeur, elle pourra faire preuve de dispositions agressives, elle n'ira pas jusqu'au bout des intentions qu'elle fait pressentir, elle craindra de se trouver en face des deux grandes nations de l'Occident. »

« Politique de forfanterie, répondaient les amis de Rouvier I Politique qui nous conduit à la pire des aventures ! Qu'est cet enfantillage diplomatique qui consiste à déterminer des cloisons étanches d'intérêts? Au surplus, la Turquie et la Grèce ne sont-elles pas des puissances méditerranéennes? Les consulte-t-on sur le sort du Maroc ? Puérilités que toutes ces distinctions ! Si vous êtes Napoléon, ne causez avec personne, agissez comme bon vous

semblera. Sinon, faites comme vos grands prédécesseurs : avant d'entreprendre une aussi vaste opération que l'absorbtion d'un empirç qui peut être pour d'autres un sujet de convoitises d'autant plus naturel qu'ils n'ont pas d'empire colonial, causez, entendez-vous. Faites ce que Jules Ferry, patriote autant que qui que ce soit, a jadis considéré comme son devoir de chef de gouvernement et de ministre des Affaires Etrangères. Surtout ne vous laissez pas aller à conter à tout venant que vous isolez, que vous encerclez l'All&nagne. On ne dit pas ces choses là, jamais, et on ne les tente pas quand votre alliée vient d'être vaincue sur les champs de bataille d'Extrême-Orient, quand ni votre armée, ni votre marine, ni votre opinion publique ne sont prêtes à affronter le plus grave des conflits. »

Ceux-là même qui seraient tentés de donner raison à M. Delcassé ne peuvent disconvenir que la dernière partie de l'argumentation des amis de M. Rouvier était irréfutable et cela suffit. M. Déliassé, dont la politique s'effondrait au contact des réalités, se rétira. La France dut céder (1) dans des

(1) A l'époque, M. Clemenceau écrivait dans V Aurore (5 août tttë) .'-» <r Ouêllfc ëUtlè â l'a ftAlheûtetiaé àVentuftî où l'imitté- .voyanov de notre diplomatie noua a si lamentablement en$a~

condition? singulièrement pénibles pour notre amour-propre. Il fallut nous réégner, malgré les sacrifice** faits et qui demeuraient, à soumettre la question du Maroc à une conférence qui avait pour programme l'internationalisation de l'Empire chérifien.

A Algésiras où se réunirent" les représentants des puissances, on bâtit un long acte où l'on eut la prétention de régler le sort du Maroc comme s'il était, déjà un pays ouvert à la civilisation en le con sidérant presque comme l'Egypte ou l'Empire ottoman. Du moin3 celte... folie diplomn'iquc qui trahissait une ignorance complète des choses de l'Afrique, de la situation du Moghzen en particulier, qui exprimait en même temps une méconnais^ sauce singulière des difficultés de la France, ne touchait-elle à aucun de nos droils ; l'acte qui en élait issu reconnaissait même la spécialité de nos intérêts et ce n'est pas sans peine que M. Rouvier obtint ce résultat. Il lui fallut agir avec la vigueui d'esprit et la sûrelé de jugement dont il avait donn4

gês '. céder ou passer nuire, ou quox La queslion ne se pose même pas. Car wni-lfinÊf [(•(■enfuit fin* d'une m*** «<•"' ' wtmwne pour r . Maroc... i Noua nui- on* l'occasion de rappeler celle formule

e quand, Président du Conseil en 1887, il imier homme d'Etat qui marcha résolument ; boulangisroe.

qu'il en fût, l'acte d'Algésiras ne nous conj Maroc guère plus de droits qu'aux autres :es et nous avions consenti les abandons sait. Quelque temps avant que la conféréunlt, M. Millet écrivait : « Quelle sern'la jt imbroglio ? Fera-l-on du Maroc une es- Turquie comme semble le désirer la diplolemande? Fez sera-t-il un nouveau Consle où les rivalités des puissances seront ;s par l'inertie ou la sagacité musulmane?

is-nous à nos rivaux les clefs de notre emicain î Ou bien, pour reprendre notre li- [frirons-nous à l'Allemagne une tranche du :omme nous avons déjà promis te nord à îe ? Alors, il nous restera la ressource de filer entre les deux et de tendre vers l'Atlanec nos deux voisins pendus à nos flancs us empêcher d'avancer, trop heureux si, ent d'atteindre la mer, quelque puissance s ne vient pas mettre le holà. »

, comme nous, venons de le dire, la solution ionale qui prévalut après que M. Rouvier

eut vainement essayé de liquider la question en désintéressant l' Allemagne. A deux reprises différentes il demanda à la chancellerie impériale si Ton ne pourrait s'accorder. Au mois de novembre 1905, il alla jusqu'à offrir le port de Mogador et son hinterland. Les allemands qui, dans la réunion d'une conférence, recherchaient une satisfaction de principes, pour ne pas dire l'occasion de nous infliger une humiliation, déclinèrent ces propositions. Ils repoussèrent de même les ouvertures que, en décembre 1905, à la veille de la réunion d'Algésiras, M. Vaffier Pollet, ancien officier de marine, fut chargé de formuler en dés conversations officieuses qu'il reçut mission d'engager avec le baron de Kuhlmann, premier secrétaire de la légation d'Allemagne à Tanger? Il s'agissait alors de régler en commun le « programme de la conférence ».

Et cependant, un an plus tôt, avant le voyage à Tanger, exactement en janvier 1905, le même baron de Kuhlmann, parlant avec d'autant plus d'autorité qu'il était le cousin du chancelier de l'Empire, M. de Bulow, disait à Tanger à M. de Chérisey qui était deuxième secrétaire de notre légation : « On eût pu éviter notre mécontentement en nous assurant la liberté économique au Maroc et en nous

ations au Congo. Maintenant il

tfaroc était-il donc perdu pour tique des grands républicains ;chec semblable à celui qu'elle Ique 25 ans plus tôt quand on

De 1905 à 1909

L'Application de l'Acte d'Algésiras

L'Accord du 9 Février 1909

L'écrivain dont nous avons rapporté les paroles, M. Millet situait exactement la question quand il apercevait deux alternatives : ou le Marge deviendrait « une espèce de "Turquie », ou nous désintéresserions l'Allemagne. De ces deux solutions, de ces deux politiques, pour parler plus exactement, la première paraissait, en 1906, rencontrer la faveur de l'opinion publique ; elle était plus particulièrement préconisée par M. Jaurès et ses amis. Elle consistait, pour la traduire dans les faits, à nous garder de toutes initiatives extérieures à l'acte d'Algésiras, à laisser sommeiller nos droits et nos intérêts spéciaux, à consolider, à fortifier le pouvoir du Maghzen, à appeler les diverses puissances, notamment l'Allemagne, à collaborer avec nous dans cette œuvre. Petite politique, qui eût été soutenable si elle avait été

lure à garantir la paix, mais qui, à l'opposé qu'on pourrait croire, était fort dangereuse istoire enseigne quels sont les dénouements lires de telles collaborations — politique que, ■plus, les événements démontrèrent irréalisa- >mme il eût été aisé de le prévoir I Ceux qui endaient n'apercevaient pas combien était l'erreur que l'Europe avait commise à Algém considérant le Maroc comme un état orgailors qu'il n'était qu'une féodalité anarchique. comprenaient pas qu'il était impossible,- sans rir à la contrainte, d'amener le Maroc à la alîon, que toutes les tentatives de « pénétraiscifique » se briseraient contre les murs du sme et de l'ignorance derrière lesquels s'abriles tribus à demi-sauvages, en lulte les unes ! les autres, qui composaient ce que l'on appompeusement en Europe l'Empire maroqu'il fallait, pour tout dire en quelques mots, ohiber l'accès du Maroc aux marchandises e aux voyageurs ou le placer sous le contrôle France. Donc, c'était à la solution nationale était invinciblement amené non-seulement qu'elle était la suite logique de la politique ambelta et des Ferry, mais encore parce que, >ment où on avait ouvert la question du Ma-

roc, il fallait la résoudre et qu'il n'y avait pas d'autres moyens d'y parvenir.

Seulement les difficultés étaient considérables. Il ne s'agissait de rien moins que de regagner tout le terrain perdu en 1905, que de réparer les conséquences du grave échec diplomatique que nous avions subi. L'Allemagne était disposée, affirmait M. de Kuhlmann, en janvier 1905, à traiter à des conditions acceptables avant Algésiras. Mais la victoire qu'elle avait remportée en nous imposant la conférence internationale avait fortifié sa position ; nous ne pouvions plus soutenir la thèse, déjà bien difficile à défendre, de M. Delcassé, à savoir que l'Allemagne n'avait pas d'intérêts politiques au Maroc puisque nous avions reconnu leur existence, en accédant, sur la proposition même de la Chancellerie impériale, à un règlement international de la question (1) . Les prétentions de l'Empire germanique se trouvaient donc accrues, et accrues à ce point que ses dirigeants refusaient, comme nous l'avons vu, les propositions très larges, beaucoup trop larges, quon leur faisait en novembre 1905. Dès ce moment, l'opinion outre-Rhin commençait à récla-

(1) M. Delcassé a souvent formulé devant moi cette très juste observation.

une part importante du Maroc, et il était à dre que nous ne fussions finalement obligés ou isser sous ses fourches caudines ou d'en venir dus grave des solutions, ous ne pouvions échapper à ce double danger, ne pouvions déloger l'Allemagne de ses posi- , je ne dis pas sans compensations — il eût été il de l'imaginer et nul ne le pensait — mais ;nnant des compensations raisonnables qu'en nt preuve de patience, qu'en ayant le temps collaborateur.

ne heureuse fortune voulut que la France fût ernée entre 1906 et 1909 par un homme que ïassé et sa doctrine éloignaient des entreprises liales dont il fut l'adversaire implacable. Hosi la solution nationale, Clemenceau rechercha licalion pure et simple du règlement élaboré à îiras cl dont il n'apercevait pas les contradicirrémédiables. A l'abri de celte politique que ésident du Conseil pratiquait sincèrement puisimpliquant le minimum d'inilialive en matière nale, elle exprimait pour lui le moindre mal, la ce gagna trois années. Sans doute M. Clémcnne put se renfermer strictement dans l'a*te jésiras ; il se heurta à des impossibilités, id elles survinrent, il dut agir et il agit avec

MA POLITIOUE EXTÉRIEURE 31

décision et vigueur faisant successivement occuper Oudjda au lendemain du meurtre du docteur Mauchamp, Casablanca et la Chaouia quand advint l'assassinat des français employés à la construction du port de Casablanca, mais ce furent là solutions d'espèce qui n'altérèrent pas la physionomie de la politique suivie et qui cependant eurent l'avantage de faciliter l'accession d'un nouvel ordre de choses en montrant à l'Europe la frivolité de l'acle international édifié en 1906.

Entre temps, M. Pichon, ministre des Affaires Etrangères du cabinet Clemenceau, avait la sagesse de prévoir l'inévitable évolution et de préparer l'avènement d'une politique intermédiaire entre celle qui avait prévalu à Algésiras et celle qui avait été envisagée en 1904, à laquelle il fallait graduellement revenir en la dépouillant de la jactance qu'elle avait graduellement revêtue.

Dès 1907, M. Pichon avait encouragé des conversations entre un français habitant Tanger, M. Robert Raynaud, directeur de la Dépêche Marocaine, et des membres de la légation allemande auprès du Maghzen. Des informations recueillies par celte voie on avait conclu au Quai d'Orsay à la possibilité d'une entente entre les deux nations sur les bases suivantes : désintéressement politique

l'Allemagne au Maroc — abandon par la France 'industrie et à la finance allemandes de parts imrtanles dans les grandes entreprises économies. Au mois de novembre 1908, M. Pichon juge moment venu d'entamer une véritable négocian. L'heure lui parait favorable à raison de l'initive que vient de prendre le comte d'Aerenthal

annexant brusquement la Bosnie et l'Herzégole à l'Autriche- Hongrie. L'Allemagne est de ce t gênée, embarrassée, elle veut calmer la Russie

l'Angleterre, elle doit se garder de mécontenter France, elle cherche même à la satisfaire afin de ttirer dans son jeu. A ces fins, elle a réglé à notre antage l'incident des déserteurs de Casablanca. ■. ministre des Affaires Etrangères pense qu'elle ra disposée à traiter. Le raisonnement est juste, ïis l'action que médite M. Pichon implique un uble danger : il y a lieu de craindre que l'Atteigne ne veuille rien céder de positif ni de concret,

'elle ne distribue que des apparences et retienne i réalités — le second danger c'est qu'une traction avec l'Allemagne engagée et conduite à ce Dment et sur les bases projetées, risque de grament mécontenter la Russie et d'indisposer l'Aneterre. M. Pichon n'en met pas moins les fers au n. Des négociations officieuses sont engagées à

Paris entre M. André Tardieu, rédacteur au journal Le Temps, aujourd'hui député, et le baron de Lancken, premier secrétaire de l'ambassade d'Allemagne. On juge le terrain suffisamment déblayé au commencement de janvier 1909 ; on saisit notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, vers le 15 de ce mois ; il s'entend en quelques jours avec M. de Schoen, à l'époque ministre des Affaires Etrangères de l'Empire. Quand tout est terminé, quand il ne reste plus qu'à échanger les signatures, M. Pichon informe le Président du Conseil qui a été tenu en dehors d'une action politique qui ne s'accorde pas précisément avec sa doctrine générale, M. Clemenceau... qui se sait en position difficile, dont la situation parlementaire est minée par l'intrigue ne fait pas d'objections. L'instrument diplomatique est signé le 9 février 1909. En voici le texte :

« Le gouvernement de la République Française et le gouvernement Impérial Allemand, animés d'un égal désir de faciliter l'exécution de l'acte d'Algésiras, sont convenus de préciser la portée qu'ils attachent à ses clauses en vue d'éviter toute cause de malentendus entre eux à l'avenir.

« En conséquence,

« Le gouvernement de la République Française, entièrement attaché au maintien de l'intégrité et de

>endance de l'Empire chérifien, résolu à sati' 1er l'égalité économique et par suite à ne pas er les intérêts commerciaux et industriels al-

ds,

)t le gouvernement impérial Allemand, ne îivant que des intérêts économiques au Maïconnaissant d'autre part que les intérêts pos particuliers de la France y sont étroitement la consolidation de l'ordre et de la poix inlé-

et décidé a ne pas entraver ces intérêts, léclarenl qu'ils ne poursuivront et n'encouml aucune mesure de nature à créer en leur

ou en faveur d'une puissance quelconque un ge économique et qu'ils chercheront à asso- ■urs nationaux dans les affaires dont ceux~ci mt obtenir l'entreprise. »

iccord est complété par des lettres explica- \1. de Schoen écrit à M. Cambon :

.< Mon cher Ambassadeur,

'e m'empresse de vous accuser réception de ■e que vous m'avez adressée aujourd'hui et iquelle vous précisez, pour éviter tout malen-

lo portée de notre arrangement de ce jour

affaires marocaines.

« Je suis entièrement d'accord avec vous que le désintéressement politique de l'Allemagne ne porte pas atteinte aux situations déjà acquises par ses nationaux, mais implique la non-candidature de ses ressortissants aux fonctions de directeurs ou de conseillers techniques des services publics marocains avant ou susceptibles d'avoir un caractère politique ou d'instructeurs dans ces services.

• <( D'autre part, il est entendu que dans les affaires qui comportent une association d'intérêts allemands et. français il sera tenu compte, dans la mesure du possible, du fait que les intérêts français sont plus importants que les intérêts allemands.

« Veuillez agréer, etc. »

Le Parlement* la presse, l'opinion publique accueillirent avec satisfaction* surtout avec Un soulagement marqué, la nouvelle de l'entente. On y vit une garantie de paix, on crut que l'accord préviendrait îe retour de difficultés entre la France et l'Allemagne. On n'aperçut pas, on ne pouvait que difficilement apercevoir que l'acte de février 1909, heureux, comme je devais le dire plus tard à la tribune de la Chambre, parce qu'il nous dégageait dans quelque mesure du régime de l'internationalisation, surtout parce qu'il inaugurait une ère de tractations directes entre la France et la seule puissante qui

ait opposition à notre action au Maroc, était 'fisant, incomplet au point de vue politique, »ssible ou du moins très dangereux à mettre en "e au point de vue économique. Il marquait une ï ; il était une halte où l'on pouvait stationner que temps mais où il eût été périlleux de s'at-

)uand on lit le texte de l'accord de 1909, ce qui pe tout d'abord c'est le vague des formules, décision des engagements. Il est bien dit dans incidente que « le gouvernement impérial Alled ne poursuit que des intérêts économiques au oc, qu'il reconnaît que les intérêts politiques iculiers de la France y sont étroitement l'es à jnsolidation de l'ordre et de la paix intérieure u'il est décidé à ne pas entraver ces intérêts ». ; qu'est-ce à dire ? Que résulie-t-il de ces phraembarrassées ? L'Allemaqne nous reconnaîtpleine liberté d'aclion au Maroc? Impossible e soutenir puisque le gouvernement de la Relique Française se déclare, dans un autre paroïhe de l'accord, entièrement attaché au mainde l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire •ifien, puisque les deux gouvernement effir»

ment dans le préambule de la convention leur corn* mun désir de faciliter l'exécution de l'acte d'Algésiras. Que signifient donc ces déclarations confuses et contradictoires ? Tout ce qu'on en peut déduire c'est que l'Allemagne nous reconnaît l'influence, non l'action politique. C'est en ce sens que s'exprimera le 19 mars 1909 le prince de Bulow parlant au Reichtag : « Cette convention assure à la France spécialement intéressée au maintien de V ordre dans ce pays une influence légitime sans lui donner la possibilité de s'approprier le Maroc sous une forme quelconque. » Quelques années plus tard, le 17 février 1912, M. de Kiderlen dira devant la même assemblée : « Le traité ne donnait à la France\ru*un droit, ne lui conférait aucun mandat lui permettant d'agir au Maroc au nom de V Europe. » Interprétation allemande pensera-t-on ? Interprétation française aussi I Ecoutons M. Pichon l'auteur du traité. A la tribune du Sénat, le 19 juin 1909, il déclare : « Nos intérêts et nos droits dans ce pays sont aujourd'hui ce qu'ils étaient hier. » Et, en novembre 1909, devant la Chambre des Députés, il s'exprime ainsi : « Nous n'avons jamais songé, nous ne songeons pas à sortir des limites fixées par l'acte d'Algésiras. » Alors quoi ? Que recevontnous ? Les lettre explicatives qui n'ont vu le )#ur

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que longtemps après là signature de l'accord précisent quelque peu la portée de l'aVantage obtenu. « Le désintéressement politique de l'Allemagne, est-il écrit, tte porte pas atteinte au* situations déjà acquises par ses natioftàui, mais implique la noncandidature de ses ressortissants aux fonctions de directeurs où de conseillers techniques des services publics Marocains ayant oU susceptibles d'aVôir ilti caractère politique où d'instructeurs dans ces services. » L'Allemagne s'engage ainsi à frè pas opposer de candidats aux nôtres pdlir les postes de chefè de Service — on retiendra le terine — auprès du ftlaghzeh, si les services à la direction desquels il s'agit de pourvoir ont un caractère politique. Encore une fois c'est l'influence qu'on nous concède sans nous donner les moyens de l'exercer, puis- # qu'on nous refusé l'action politique.

Venons-en aux stipulations économiques. « Les deux gouvernements, est-il dit dans la convention, chercheront à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourroni obtenir l'entreprise. » Les letires explicative^ précisent que, dans les affaires qui comporteront une association des intérêts allemands et français, il sera tenu compte, dans là mesure du possible, de ce que les intérêts français au Maroc sont plus importants que les intérêts al*

lemands. Si la partie politique de l'accord est obscure, ici nous voyons plus clair. Il s'agit tout simplement d'organiser un condominium économique entre la France et l'Allemagne avec, autant que possible, prépondérance française. Condominium économique implique que les associés exploiteront en commun les grandes affaires. Comment les deu$ gouvernements pourront-ils y parvenir, observerat-on, puisque l'acte d'Algésifas qu'ils s'engagent à respecter dispose que les grandes entreprises seront mises en adjudication ? Ce n'est donc que dans le cas où soit des français, soit des allemands, l'emporteront dans les adjudications que les clauses économiques de l'accord pourront entier en application ? ïl y a, peut-on conclure, coordination d'efforts, association d'intérêts non pas condominium. Querelle de mots ! Objection forte, en théorie seulement ! Qui ne sait qu'il n'y a pas de textes, pas de règles, pas de cahiers des charges d'adjudication qui puissent empêcher le pouvoir ayant l'influence politique dans un pays de dériver vers ses nationaux l'exécution de presque toutes lés grandes entreprises et c'est sans douté à ces fins que l'Allemagne a reconnu à la France l'influence politique au Maroc. Au surplus, nous allons voir le gouvernement impérial prendre toutes lés précautions

pour assurer le développement de la convention et dans ce but indiquer au gouvernement de la République les « moyens pratiques » de solidement asseoir le monopole franco-allemand qu'il rêve d'instituer.

Mais, dès lors, les autres nations se trouvent frustrées puisque Fassociatiôn de la France et de l'Allemagne les évince économiquement du Maroc. Aussi l'Angleterre, justement vigilante comme toujours pour la défense de ses intérêts, fait-elle entendre, à côté des félicitations officielles enregistrées au Livre jaune (Affaires du Maroc. V. 1908-1910), des protestations que recueille notre ambassadeur à Londres et qui traduisent discrètement ce que le roi Edouard VII de passage à Berlin lors de la signature de l'accord a vivement exprimé : « C'est fait contre moi », a-t-ii dit. Quant à la Russie, dont on chercherait vainement les félicitations au Livre jaune, elle a d'autres raisons d'être médiocrement satisfaite. Deux ans et demi plus tard, à la fin de juillet 1911, son ambassadeur à Paris, M. Iswolski les fera valoir avec véhémence dans mon cabinet. Elle est portée à croire que nous ne l'avons pas suffisamment soutenue dans l'affaire de la Bosnie et de l'Herzégovine, et elle établit une relation de cause à effet entre notre attitude en l'occurence

qu'elle trouvo trop modérée et la convention que, au même moment, nous avons signée.

En résumé, le double danger que je signalais plus haut n'a pas été évité : nous avons déçu nos alliés — nous n'avons obtenu de l'Allemagne que les apparences de la liberté d'action au Maroc. En échange de ces apparences, le gouvernement in> périal a eu l'habilité de se faire concéder des réalités : une lourde hypothèque économique sur l'empire chérifien. Affaire fâcheuse pensera-t-on ? Non, car nous obtenons un avantage indirect mais considérable : nous amenons l'Allemagne a sortir de la position où elle s'est renfermée jusque là et oa elle est singulièrement forte. En signant la convention de 1909, elle cesse de se présenter en défenseur des droits de l'Europe ; elle proclame que le Maroc n'est pour elle qu'un objet de négoce, une affaire. Des perspectives d'avenir s'ouvrent devant nous ; nous pourrons résoudre à notre avantage et pacifiquement la question du Maroc à la condition que, l'heure venue, nous sachions vouloir et que nous nous résignions à racheter l'hypothèque politique consentie en 1905 à l'Allemagne et que n'a pas éteinte l'acte de 1909 ; surtout l'hypothèque économique dont les auteurs de la convention nouvelle ont largement doté l'empire germanique.

— É-fcfc j ù- - i -— I

La mise en , œuvre de I Accord

du 9 Février 1909

Les Affaires Congolaises

Tout naturellement M- Pichon s'efforce sous le ministère Clemenceau et sous les deux ministères de M. Briand dont il fait successivement partie, de mettre en application la convention dont il est l'auteur. Il s'y applique avec beaucoup de méthode et de persévérance.

Dans l'ordre politique, il s'inspire de l'esprit de . l'accord en ne songeant pas à étendre l'action militaire de ta France au Maroc, en s'efforçant tout au contraire de la restreindre. Après de longues négociations, il signe avec le sultan du Maroc un arrangement qui porte la date du 4 mars 1910, et qui rè- . gle les conditions d'évacuation par nos troupes de la Chaouia, de Casablanca, même d'Oudjda, môme des postes de la frontière algéro-marocaines dont cependant l'occupation est jugée indispensable par

le général Lyauley commandant nos troupes à Oràn en un rapport du 7 décembre 1908. C'est la formule du traité franco-allemand : plus d'action militaire, rien que le développement de notre influence auprès du Maghzen réorganisé, reconstitué, fortifié. Programme idéologique ! Le Maghzen ne peut être ni organisé, ni reconstitué, ni fortifié par la persuasion. Les concessions qu'on lui fait, les promesses d'évacuation qu'on lui distribue et qui, fort heureusement, n'ont pas été tenues, sont considérées par lui comme autant de signes de faiblesse. En échange, le sultan n'accorde péniblement qu'une satisfaction précise : il consent à congédier les instructeurs turcs qu'il a enrôlés pour former ses troupes et à leur substituer des instructeurs français. Mais, à quoi conduit cet avantage? Simplement à organiser auprès de la cour chérifienne une apparence d'armée qui, par la présence de nos compatriotes, suscitera des explosions de colère et de fanatisme et nous obligera finalement à l'expédition de Fez. Et voilà tout ! Rien de décisif n'est fait pour civiliser le Maroc, et rien ne peut être fait à l'ombre de l'accord de 1909 puisqu'il nous réduit à solliciter l'influence politique et que — nous ne nous lasserons pas de le répéter — dans ces Contrées à demi-barbares, l'influence politique

n'existe que par l'action militaire ; elle est inséparable de la force.

Tandis que nous ne tirons rien des illusoires concessions politiques que l'Allemagne a consenties, nous nous engageons sur le terrain économique dans d'inextricables tractations. Quelques jours après la signature de l'accord, le gouvernement allemand, arguant d'une convention verbale intervenue entre notre ambassadeur et la chancellerie impériale (1), demande qu'un agent français soit envoyé à Berlin « pour un échange de vues sur les diverses questions économiques qui sont sur le tapis du Maroc (sic) ». Cette proposition vainement combattue par M. Paul Cambon, notre ambassadeur à Londres qui crie « casse-cou », qui dit « qu'on nous achemine vers une sorte de condominium économique au Maroc », est acceptée par le ministre des Affaires Etrangères engagé par l'accord signé, par les lettres explicatives, par les promesses verbales qu'il a faites, ou laissé faire. Il désigne donc un agent, bien choisi d'ailleurs, M. Guiot, délégué des porteurs de la dette marocaine, qui se

(1) Tous les renseignements qui sont contenus ci-dessous sont indiqués et développés dans des pièces ou dans des notes du ministère des Affaires Etrangères.

rend h Berlin et entre en rapports, le 24 mars 1900, avec le chef du service du Maroc à la chancellerie impériale, M. de Erckert, et avec le conseiller de légation M. de Langwerth. Les entretiens se prolongent jusqu'au 1 er avril. Ils sont résumés dans un procès-verbal officieux, ensuite développés dans un aide-mémoire long et détaillé que le gouvernement impérial f$it remettre le 9 juin au ministre des Affaires Etrangères en demandant au gouvernement de la République de donner l'assurance que les conclusions auxquelles sont parvenus les négociateurs réalisent bien l'identité de vues des deux gouvernements et qu'elles permettent d'adresser aux deux légations des instructions conformes.

A quoi a-t-on abouti ? Que propose-t-on ?

On s'est accordé tout d'abord sur certaines solutions financières au sujet desquelles il y aurait beaucoup à dire mais qui sont d'importance secondaire et que nous ne nous attarderons pas à examiner ici. La partie essentielle de l'aide-mémoire a trait è Ja question des grandes entreprises et nous allons voir le gouvernement allemand découvrir ses prétentions. Il ne nous propose rien moins que de faire du Maroc une chasse réservée pour la France et l'Allemagne.

Il prend acte tout d'abord de la phrase contenue

dans Taccord du 9 février : « Le* deux gouvernements chercheront & ^asopier leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourront obtenir Ventre* prise », et il ajoute : « Le gouvernement français aura la libre faculté d'associer à une entreprise au Maroc, outre les Allemands, aussi des Anglais et des Espagnols, mais cette association sera à la charge de la quote-part française ». L'Allemagne prétend ainsi se tailler la part du lion. Mais cela ne suffît pas. L'essentiel est de s'pssurer que le» grandes affaires marocaines adviepdrout exclusivement à des français ou à des allemands. Or l'acte d'Algésirps dispose dans ses articles 106 et 107, que les grands travaux, les grandes entreprises seront mises en adjudication. Règle singnlièrement gênante ! N'y a-t-il pas un moyen de la tourner ? Eh ! le voici 1 « Les deux gouvernements, propose la chancellerie impériale, chercheront une solution pratique (sic) pour réserver autant que possible les grands travaux à des entrepreneurs expérimentés, tout en écartant une concurrence nuisible et stérile ». Et on continue en suggérant des interprétations élastiques des textes qui permettraient de substituer le régime du contrat de gré-à-gré à celui de l'adjudication. « Ainsi, conclut raide-mémoire, on trouverait des moyens propres à permettre à certains groupe-

ments allemands et français qui, du reste, ont dèià \ait des études préalables et ont^èpensè de l'argent A rrt ef$et de soumissionner les grandes entreprises la certitude de les obtenir ». Je crois bien, n'est plus simple. Du moment où on supprime il. le système de l'adjudication, il est loisible puissance qui détient l'influence politique audu Maghzen de faire attribuer les grandes enises à qui bon lui semble. Mais, peut-on des onserver la moindre illusion sur ce que recher- 'Allemagne? Dans la forme la plus précise — t le reconnaître — son gouvernement propose sssociation générale et exclusive des intérêts ais et des intérêts allemands. « Il admet, le l'écrit M. Tardieu dans son livre : Le Mysf Agadir, que des tiers puissent ramasser les es du festin ; encore laisse-t-il à la France le 3e les leur abandonner. Mais, seules, la France Jlemagne doivent prendre place à table ». Et ime auteur remarque : « Ce que le gouvernefrançais n'avait peut-être pas prévu en signant ïrd du 9 février prend corps en plein relief ». ;ais, s'il ne l'avait pas prévu, le gouvernement République va protester, déclarer à la chanrïe qu'il y a erreur, que l'accord de 1909 n'a a portée qu'on entend lui attribuer de l'autre

côté du Rhin, if sie refusera tout au moins à « interpréter » comme on le lui propose l'acte d'Algésiras. Rien de tel I M. Pichon, qui a reçu le 9 juip 1909 les propositions du gouvernement allemand et qui y répond le 14 octobre seulement (dans l'intervalle au ministère Clemenceau a succédé le ministère Briand), accède à la substance des suggestions allemandes. Sans doute il fait quelques réserves, dont certaines sont importantes, mais sur le point essentiel, sur les moyens de tourner la règle de l'adjudication « le gouvernement français se déclare aussi favorable que le gouvernement allemand à l'interprétation de l'acte d'Algésiras qui a été exposée ». Délibérément nous nous engageons sur le terrain du privilège et du monopole.

Comment s'y laisse-t-on entraîner? Comment n'aperçoit-on pas en présence de quelles grave? alternatives on va se trouver ? Ou bien on parviendra à réaliser, on arrivera à s'entendre toujours et constamment avec nos rivaux quelque formidable que soit leur appétit et alors on partage économe quement le Maroc avec l'Allemagne et chacun entend que partage économique équivaut à partage politique. Ou bien, ce qui est plus vraisemblable, on aura beau signer tous les accords, notifier tous les aide-mémoire possibles et imaginables, on au-

ra beau constater l'identité de vues des deux gouvernements, quand on arrivera au faire et au prendre, on se heurtera à des impossibilités, politiques ou pratiques, oh reculera, et c'est en perspective un conflit dont on ne saurait mesurer la gravité ni, prévoir l'issue.

, Ces objections dédsivës ne se présentèrent sans doute pas â l'esprit des gouvernants de l'époque qui, tout heureux de se croire d'accord ou à peu près d'accord en pHncipe avec nos adversaires, s'efforcèrent d'appliquer. A ces fins, un organisme financier est indispensable. En février 1910 fut créé, $ou$ le patronage officiel deè deux gouvernements de France et d'Allemagne, uh syndicat d'affaires où Français et Allemands avaient tes parts importantes, <jui devait être administré par un conseil de douze membres dottt six français, quatre allemands, un anglais, Uh espagnol. Aussitôt fondée la Société hiarocaine dès Travaux publics se met à l'œuvre ; ses dirigeants étudient de nombreux projets : construction de tramways à Tanger, concessions cTeau, installations de phares sur le littoral marocain, organisation du réseau ferré.

Mais, dès que sort le premier projet : l'installation des phares sur le littoral marocain, surgit un obstacle qu'il eût été aisé de prévoir : l'Angleterre

ii i— — mmÊta

déclare que la participation de ses nation; la société marocaine des Travaux publics faible. Elle s'oppose donc a ce que le passe un contrat de gré à gré avec le sy réclame la mise en adjudication en invoqu d'Algésiras.

Force est de battre en retraite et, c< appréhende de semblables échecs dans d'à pour des raisons analogues, on ensevelit sèment les demandes de la Société maroct les cartons hermétiquement ternies du Qi say. On ne pouvait cependant maintenir ment en sommeil le syndicat qu'on avait ( Et puis, la force même des choses posait problème des chemins de fer. On hésit doute à l'aborder parce que, comme l'a r M. TardieUj « plus qu'aucune autre, la que chemins de fer mettait à l'épreuve l'accon allemand et que, si cet accord sur ce nou rain était aussi infécond que sur les autre son glas qu'il faudrait sonner ». On dut c en venir à cette extrémité I

Depuis longtemps, l'autorité militaire i la construction de deux chemins de fer sables au maintien de la sécurité : le cheir de Casablanca à Settat dans la Chaouia, 1

de fer de Marnia à la Moulouya sur !*■ confins alo-marocains. Le gouvernement ml enfin connt de demander au Parlement, dans le courant l'année 1010, les crédits indispensables à cet ef- Aucune opposition de la part de la Commission Budget de la Chambre qui précisaseulement elle entend voir construire les voies ferrées par 3énie militaire 1 M. Pichon parait accéder au ir exprimé dans son cabinet par une délégation a grande commission de la Chambre.

Mais le gouvernement allemand s'inquiète. Il rge le baron de Schccn, devenu ambassadeur à •is, de demander des explications au ministre Affaires Etrangères. Dans des entretiens qui lieu en janvier et en février 1911, l'ambassair déclare ne faire aucune objection à la consction des deux voies Casabianca-Settat et Mar- -Oudjda » qui doivent être créées sur un terri- ■e d'occupation militaire » ; il estime, en revan- !, que, pour la construction de la voie ferrée hidjda à Taourit, il faut un accord spécial ; jl ise entendre que l'agrément sera possible si on ecours à la Société marocaine de Travaux pu- ;s {Livre jaune. Affaires du Maroc VI, 1910-1912, )éche n° 56). Avec un empressement qui parait peu inattendu, M. Pichon entre dans ces vues ■;

MA POLITIQUE EXTÉIUEUBE 53

il semble même aller au-delà de ce qu'on lui demande- puisqu'il offre de faire rétrocéder par le génie militaire à la Société marocaine les lignes à construire en territoire d'occupation alors que les Allemands n'exigent rien de tel. Le ministre des Affaires Etrangères demande en revanche que, pour les prolongements éventuels de la ligne de Marnia à Oudjda, c'est-à-dire pour la grande voie ferrée qui doit aller de l'Algérie à Fez par Taza, la chancellerie impériale s'engage à écarter la concurrence que les entreprises allemandes pourraient faire a la Société marocaine des Travaux publics. En résumé M. Pichon veut donner au Syndicat, qu'il a créé d'un commun accord avec le gouvernement allemand, une complèle mainmise sur le réseau de chemins de fer à établir au Maroc. Ses intentions semblent cadrer avec les désirs du gouvernement allemand ; on parait donc sur le point d'aboutir lorsque tout à coup le ministre des Affaires Etrangères d'Allemagne, alors M. de Kiderlen, découvre ses batteries en parlant de l'exploitation des voies ferrées et en réclamant que, dans le recrutement du personnel, on réserve aux Allemands une part proportionnelle à leur participation dans le capital. Les visées de la chancellerie impériale apparaissent ialoïs en pleine lumière. L'Allemagne rie veut pas

54 ÂGÀDtft

simplement ojrtejiir pçur ses industriels des bénéfices dans la construction des chemins de fer, elle entend avoir une part dans l'exploitation des voies ferrées. C'est le condominium économique complet qu'elle revendique et les conséquences politiques qui résulteront de cette association ne sont que trop claires. Nous exposerons quelques pages plus loin les graves dangers, que chacun pressent, de la solution à laquelle l'Allemagne veut nous contraindre. Le gouvernement de la République juge qu'il ne peut si^vre \% chancellerie impériale. Et c'est la faillite de l'accord dç 1909, et alors surgissent les graves incidente %m Vq* sait. M. ficha» ne participe $i $ assiste à ceUe déroute ; le &*coné cabinet Briand e§t çn effet démissionnaire à la fin de février 1911. Il s'e$t retiré du pouvoir, bi#u qu'il n'ait pas été mi& en minorité, en partie pour des raisons intérieures, surtout parce qu'il est mal engagé dans la politique extérieure, notamment sur la question des concessions congolaises qui se relie si étroitement aux affaires marocaines qu'il nous faut l'exposer avec quelque détail.

âiâti

(i La Ngoko-$angha

Curieuse affaire que celle des concessions congolaises ou, peur parier plus exactement de la Ngoko-Sangha (1) ! Affaires à dessous multiples dont je ne pourrai que faire entrevoir certains f Affaire qui tttmMa pendant quelque temps la politique française, qui détermina de graves incidents, qui se réfléchit de la façon la plus fâcheuse sur la question marocaine et qui n'eût d'autre cause que des appétits d'argent f Pour l'exposer iûéme très sommairement; il me faut dire d'abord quel était le régime économique et administratif de notre colonie de l'Afrique Equatoriale et plus particulièrement ce qu'était ta concession de la Ngoko-Sangha.

Bu 1898, M. Ouillain, ministre des Colonies, frappé par Vétat 4e prospérité apparente du Congo belge, eut l'idée de plagier 1$ roi Léopold, de con-

n' ii li' i T

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(^ Ljte* a^r celle questfop le remèrcfuftbto ouvrage cfe M. Viol* lette, dépulé : La Ngoko-Sargha.

sque totalité du sol du Congo français s sociétés de colonisation. Il jugeait que nies, substituées à l'Etat, prenant à leur dépenses que le budget de la métropole s la difficulté de supporter, mettraient en valeur l'immense domaine qui leur et qu'ainsi, sans frais pour le Trésor, lit graduellement l'œuvre de colonisaaistre pensait sans doute aussi que, rélonopole des produits du sol et de leur i compagnies françaises devenues couîs de la presque totalité des terres, il Congo les commerçants de toutes natioimment les maisons anglaises fortement ur la côte qui échangeaient les cotonautres produits demandés par les indire l'ivoire et le caoutchouc. Le souci nier de lourdes dépenses au budget, la on plus discutable d'organiser un proe confinant à la prohibition qui s'accor- ,'ec les dispositions de l'acte de Berlin [ue, dans le bassin du Congo; aucune e traitement ne pourrait être faite entre idises selon leur origine, telles furent les îrminanles de l'action ministérielle.

:s années s'étaient à peine écoulées que

l'attention du Parlement était appelée sur les abus des concessions congolaises, sur l'exploitation des indigènes par les compagnies, sur l'absence de toute mise en valeur sérieuse des domaines concédés. A la suite d'un long débat qui eut lieu en 1906 à la Chambre des Députés, le ministre des Colonies dut prendre l'engagement de ne plus accorder à l'avenir une seule grande concession.

Une des sociétés qui pouvait légitimement encourir la critique était la compagnie de la Ngoko- Sangha qui, pourvue d'un superbe domaine en bordure du Cameroun allemand, ne tentait même pas de l'organiser. Elle avait été fondée par un aimable homme, M. Mestayer, qui, après avoir rapidement dissipé une grosse fortune patrimoniale, avait eu l'heureuse chance de recueillir, grâce à de très hautes relations, une concession au Congo dont je ne jurerais pas qu'il connût les degrés de longitude et de latitude. Ayant mis sur pied, avec le concours de capitalistes belges ou d'industriels du nord de la France la société nécessaire, M. Mestayer qui en devenait très naturellement l'administrateur délélégué aperçut vite qu'en travaillant obscurément à asseoir et ensuite à administrer sérieusement l'affaire qu'il entreprenait, il récolterait une rémunération modeste contre une très grosse peine. Sa men-

omme du monde oisif, son passé 6e periigue, le conduisaient à comprend!* les dîme autre façon, a les entendra comme on i dans le milieu où il fréquentait et où l'on ) que « faire Une affaire » c'est à l'aide des iaux et sans travail gagner aisément de ommes. A quoi bon s'abaisser au vulgaire la vente des cotonnades ou de la plantation ichoucs ? Il y a quelque chose de bien plus nt fa faire c la chasse a l'indemnité, La som administre n'a mis qu'une emprise 8cl'immense territoire concédé, elle ne le as réellement, elle n'est pas en mesure de ux indigente les marchandises dont ils ont les commerçants allemands qui sont tout approvisionnent les naturels et reçoivent, go, du caoutchouc et de l'ivoire que ceuxpas, en théorie, le droit de leur vendre ous les produits du sol sont censés appaiv i société investie d'un monopole. Vite on au ministre ; il y a eu invasion du terrila compagnie par des Allemands t L'Etat i protéger les Français comme il le devait, i a droit A une indemnité. Si cellewei est :omme cela doit être i raison du texte contrat intervenu entre l'Etat et la compa-

gnie, on menace de procès retentissants. Si le Ministre résiste toujours, on fait agir ses relations au Parlement, dans fa Pn&se surtout ; on intercède auprès des uns, on promet aux autres. Si l'on ne réussit pas encore, on s'entend aVec ces Allemands dont on a tant à se plaindre pour combiner un vaste arrangement diplomatique qui, sous couleur d'aplanir des difficultés, de résoudre des litiges, n'a en réalité d'autre objet que de faire advenif la fameuse indemnité dont une partie seulement doit entrer dans la caisse de la compagnie. Voilà, en un bref raccourci, toute la substance de l'affaire de la Ngo- Ico-Sangha !

Dès 1904, quelques années seulement après sa formation, la compagnie de là Ngoko-Sahgha commence « protester contre « l'invasion allemande ! » Elle demande une indemnité. On la lui refuse, mais le gouvernement a la faiblesse de lui accorder le 30 mars 1Ô05 une extension de sa concession primitive. Nfise en goût par ce succès relatif, la compagnie reprend quelques mois plus lard ses réclamations. Cette fois c'est de l'argent qu'il lui faut. Elle se heurte à la droiture vigilante de M. Milliês- Lacroix, ministre des Colonies dans le cabinet Clemenceau, qui ne se laisse pas Intimider et qui éconduit M. Meslayer quand celui-ci le menace « de

deux cents parlementaires et de toute la presse qu'il a derrière lui », affirme-t-il. La compagnie se retourne alori vers le Parlement. Elle saisit d'une pétition la Commission des Affaires extérieures de la Chambre qui n'a rien à voir en la matière. Quelques-uns de ses membres obtiennent cependapt de l'indifférence de leurs collègues mal informés, le vote d'une motion invitant le gouvernement à accorder à la Ngoko-Sangha une indemnité évaluée à 2.500.000 francs. Le Président de la Commission des Affaires extérieures saisit le 25 décembre 1908 les miiûstres des Affaires Etrangères, des Colonies et des Finances de l'avis de la Commission par une lettre dont, au commencement de janvier 1909, le ministre des Affaires Etrangères donne connaissance au Conseil des Ministres. M. Milliés-Lacroix fait connaître son opposition irréductible, il expose que ni en droit, ni en fait, il n'est dû un centime à la Compagnie. A la suite d'une nouvelle lettre du Président de la Commission des Affaires- extérieures, M. Pichon revient à la charge devant le Conseil des Ministres un mois plus tard, en février 1909. L'opposition du ministre des Colonies n'est pas moins énergique. Nul ne le contredit. « Au surplus, conclut-il, je rédige un mémoire complet sur la question. J'en ferai adresser un exemplaire à chacun de mes col-

lègues. Je serai tout prêt à recueillir et à discuter les observations auxquelles sa lecture pourra donner lieu ». Personne désormais ne parle plus de la question. Chacun la croit réglée. Elle devait renaître quelques mois plus tard à l'aide du détour ingénieux que j'ai fait pressentir.

La Ngoko-Sangha avait intenté des procès devant les tribunaux allemands aux sociétés germaniques du Sud-Cameroun auxquelles elle reprochait les incursions sur son territoire faites par des traitants à leurs gages. Elle n'avait pas grande confiance dans l'issue de ces instances, mais celles-ci constituaient pour elle un moyen de pression sur le ministère des Affaires Etrangères. Ses représentants exposaient périodiquement au Quai d'Orsay les inconvénients qu'il y avait à soumettre aux tribunaux allemands un débat qui amènerait les juridictions d'Outre-Rhin à envisager la validité des concessions congolaises, à rechercher si elles n'étaient pas en contradiction avec l'acte de Berlin et cette argumentation ne laissait pas d'impressionner les bureaux du ministère et d'incliner très naturellement le ministre vers des voies de conciliation. Sachant cet état d'esprit, les dirigeants de la compagnie s'orientèrent en 1909 vers une solution nouvelle, vers la constitution d'un consortium composé

Ngoko-Sangha et de la société allemande du imeroun dont l'action s'exerçait sur les tergermaniques contigus des possessions fran- Le président de la Sud-Cameroun, M. Semraonnage considérable, avocat fort connu îourg, membre du Reichtag, vice-président î Assemblée entra dans ces vues. L'idée du ium, autrement dit de la fusion de l'affaire se et de l'affaire allemande, fut lancée par îrlin en janvier 1909 ; elle fit si bien son chee, au mois de mai de la même année, M. de n, conseiller de l'ambassade d'Allema- Paris, venait en entretenir M. Pichon et 5 juin, le ministre des Affaires Etrangères . à son collègue des Colonies pour lui de-

* l'accueil qu'il réserverait à celle proposiurprise de M. Milttès-LacrbiX qui ne comrien a cette nouvelle et très extraordinaire s et qui répond en demandant ce que cela . Pas de réponse de M. Pichon avant que iès-Lacroix n'ait quitté le ministère des Cojù il est remplacé dans le courant de juillet

TrouiUol, ministre dans lé premier cabinet , Le 20 novembre, le ministre des Affaires ères reprend la question et, dans un certain

• de lettres publiées au rapport que M. Viol-

lette au n«ffl de la Commission du Budget, rédiges. plus tard sur la question, il sollicite l'avis de son collègue des Colonies sur le projet de consortium en faisant connaître que la compagnie la Ngoko- Sangha consultée veut bien faire la grâce d'y adhérer mais qu'elle subordonne l'assentiment qu'elle se laisse arracher a l'attribution de l'indemnité réclamée depuis longtemps. M. Trouillot, rompant avec la doctrine de son prédécesseur, impressionné sans doute — il est juste de l'ajouter — par les intérêts supérieurs qu'on invoque sans las préciser, consent.

Le tour est joué t La compagnie tient son indemnité I

Quelques ïhola plus tard, en mai 1910, à la suite d'une procédure dans le détail de laquelle nous n'entrerons pas et qui n'avait d'autre objet que de masquer d'une apparence de régularité la moins régulière des opérations, l'Etat se reconnaît débiteur vis-à-vis de la société d'une somme de S. 393. 000 Ir. Dès que la compagnie est en possession d'un titre de créance signé du gouverneur de la colonie de l'Afrique Equftloflale à la charge de laquelle est mis le paiement de la prétendue dette, elle s'empresse de U faire escompter. Elle touche enfin la célèbre Indemnité et l'on peut paver une commis'

considérable à M. Meslayér. Cette commission iit-on, employée à couvrir dé prétendus dé- 5 et à rémunérer des concours.

ntre temps, tandis que la compagnie poursui- :es fructueuses opérations, que devenait le conam ? II évoluait. Au début, lorsque M. Semler >rd et M. de Lancken ouvrirent la question, il ïsait d'un consortium véritable, c'est-à-dire de ilution d'une société franco-allemande emprunson domaine au territoire allemand aussi bien 1 territoire français et, toute question d'indemdont l'allocation était inadmissible étant mise rt, cette combinaison pouvait être examinée, : même retenue. Si elle présentait de très graaconvénients, surtout parce que la société allele beaucoup plus puissante et mieux outillée a société française aurait imposé ses volontés l'association et indirectement incorporé au eroun allemand une part du Congo français, commencer, ensuite la totalité, elle offrait aussi ivantages. Mais l'idée fut abandonnée ou pluansformée. DaDS quelles conditions ? Il est imible de le dire à l'aide des seuls documents of- 3, toutes les négociations ayant eu lieu à Berlin Paris entre hommes d'affaires, en dehors des

Ambassades (1). On peut toutefois supposer que la raison qui conduisit à renoncer à la conception primitive, si tant est qu'elle fut jamais sérieusement envisagée, c'est que l'Allemagne avait, depuis quelques années, supprimé au Cameroun le régime' des grandes concessions territoriales qu'elle avait d'abord adopté, si bien qu'il n'y avait pas de parité entre la Sud-Cameroun, simple société commerciale n'ayant pas de tenure territoriale, et la Ngoko- Sangha.

Que faire dès lors ? Il semble bien que le projet ne tenait plus. On ne s'embarrassa pas pour si peu. On résolut de proposer la constitution d'une compagnie franco-allemande, dotée de tout ou partie du territoire de la Ngoko-Sangha, étendant son action uniquement en terre française, décorée ce-

ci) J'ai écrit en présence de M. Jules Cambon, ambassadeur a Berlin, sous sa dictée pour ainsi dire, la note suivante rédigée dans le courant de Décembre 1911 : « L'affaire du consortium a été engagée et conduite à Berlin par M. Rois, correspondant du journal Le Temps, et de la Ngoko-Sangha et par M. Mestayer. Ces Messieurs persécutèrent (sic) l'ambassadeur en le priant avec instance d'intervenir à Paris pour représenter que l'affaire était très importante. M. Cambon répondit constamment qu'il n'écrirait sur ce sujet que lorsque le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, alors M. de Schoên, l'en aurait entretenu. Des mois se passèrent sans que M. de Schoên en dit un mot. Ce nefat qu'en juin 1910 qu'il en parla de façon embarrasse^ »

dirais « monstrueuse » si je ne retenais le terçrie qui vient sous ma plume -r- eût cependant abouti si le gouvernement n'eût rencontré devant lui la Commission du Budget.

Bien qu'on eût fait tous les efforts pour que la question ne fût pas portée devant le Parlement, elle apparut à la grande commission de la Chambre au cours de l'examen des budgets locaux des colonies et elle y suscita une très vive émotion. Le gouvernement entendu apporta à la Commission des explications qui parurent tout à fait insuffisantes. Pas un matait « il fout peitieuiièreifteat rtttikir ce point -r^ il se pnttanéit que ï'afteir* de te Ngeke- i ":

Sangba étçit une conséquence 4e Paccord de 19Q§. Immédiatement eût surgi uije terrible réponse. « Si l'accord de 19Û9 V n'eût-on pas manqué de dire, n'est pas limité, comme l'indique son texte, aux questions marocaines, si la collaboration franco-ailemande est obligatoire ailleurs qu'au Maroc, ai vous admettez eela et si vous le reconnaissez, nos voisins pourront demain, en vertu des principes que vous aurez posés vous-même, réclamer des participations dans les entreprises françaises de mines et de hauts-iournaux en Lorraine ou en Normandie ». Sentant combien était formidable l'opposition qui s'éTevait à la Commission du Budget et qui

se propageait dans les couloirs de la Chambre, le gouvernement jeta du lest. Il mit des difficultés au paiement de l'indemnité attribuée à la compagnie. Il déclara ne pas approuver les statuts élaborés par les hommes d'affaires pour la nouvelle société franco-allemande. Surtout il prit l'engagement de ne pas réaliser le consortium sans qu'une décision parlementaire intervint et il s'engagea à déposer un projet sur lequel les Chambres pourraient statuer en pleine liberté.

Mais cette demi-retraite ne faisait le compte ni des gens de la Ngoko-Sangha qui remplissaient l'air de leurs lamentations ni surtout de leurs associé? allemands qui pressèrent et firent presser le gouvernement de la République. Il faut que leurs instances aient été exprimées avec une vigueur toute particulière ppur que M. Pichon ait écrit le 15 décembre 1910 à l'ambassadeur d'Allemagne la lettre suivante : « Votre compatriote M. Semler quitte Paris aujourd'hui après s'être assuré des bonnes dispositions du gouvernement français en ce qui concerne le projet franco-allemand pour V exploitation d'une région située au Congo français sur les frontières du Cameroun. » Suivent divers détails relatif» & l'organisation du prétendu consortium et au* statuts de la société à fonder. La lettre

conclut ainsi : « Le gouvernement français approuve, en principe, ces dispositions, mais il estime que la constitution du consortium ne peut se réaliser qu'après le règlement de la question au point de vue parlementaire. » Ainsi était délivré à l'Allemagne un titre dont nous la verrons se prévaloir dans l'avenir ; ainsi était pris un engagement que le gouvernement de l'époque se savait dans l'impossibilité de tenir. Il n'eût pu, en effet, affronter la discussion parlementaire que si le consortium avait été maintenu tel qu'il était censé se présenter primitivement ou tout au moins à la condition que la société franco-allemande que l'on voulait fonder en territoire français eût eu pour pendant une société germano-française en territoire allemand. Le gouvernement connaissait si bien cette situation, que, en janvier et février 1911, il négocie à nouveau avec l'Allemagne pour obtenir la compensation nécessaire dans le Gameroun allemand. Mais il entame ces pourparlers dans des conditions singulièrement désavantageuses puisque, par sa lettre du 15 décembre 1910, il a donné une adhésion sans réserves au projet de société franco-allemande. Au surplus, il lui est bien difficile d'aboutir dans cette voie à raison de l'antinomie déjà signalée entre la législation française et la législation allemande. Cette con-

tradiction apparaît dans une note du ministère des Afïaifés Etrangères en daté du 15 février 1911 que, parlant un peu plus tard au Sénat, M. Pichon à invoquée pour sa justification et qui tout au contraire Contredit sa thèse. ftails la note en question, on prêté à M. dé Lancken les propos suivants : « Le gouvèrhêmént impérial serait tout à fait disposé â favoriser là côfastitutioh d'une société germanofrançaise, fondée avec des capitaux français et des apports allemands, souà te régime de la loi ailettiandé, pour l'exploitation sur le territoire du Cameroun des produits de cette colonie. » Comme la loi allemande proscrit les grandes concessions territoriales, comme ÎV1. de Lancken se garde bien de parler d'aiitre chose que de l'exploitation des produite de la colohie, qu'il n'y est pas question dii sol, il ïi'est qùé trop évident que l'Allemagne est simplement disposée à favoriser la constitution d'une société commerciale, dépourvue de tout monopole territorial, faisant la traite des marchandises comme tout particulier peut le faire, ne pouvant à aucun titré figurer cofaime pèndaùt de la société fràncô-allemàride. S'il en eût été autrement, s'il y avait eu même une vague espérance d'aboutir, pourquoi n'a-t-on pas déposé avant la fin de février 1Ô11 le projet de Consortium dont it était qu<es*

tion dans la lettre du 15 décembre 1910? Le ministère se retira cependant sans avoir mis les Chambres à même de se prononcer, sur les mirifiques projets où l'avaient engagé M. Mestayer et ses amis de ta presse.

De la Ngoko-Sangha à Agadir

L'Entrevue de Klttlngen

L'Expédition de Fez

La première question de politique extérieure qui fut soumise aux délibérations du cabinet Monis succédant au cabinet Briand, fut l'affaire de la Ngoko-Sangha. M. Cruppi, ministre des Affaires Etrangères, en saisit le Conseil des Ministres dans une de ses premières réunions dès le commencement de mars 191 1 . Tous les ministres qui connaissaient la question, aussi bien M. Berteaux, ministre de la Guerre, qui présidait quelques jours plus tôt la Commission du Budget, que M. Messimy, ministre des Colonies ou que moi-même qui venais dç reprendre le portefeuille des Finances, furent unanimes à juger sévèrement l'opération projetée. Elle fut écartée, en principe, mais, à Tune des séances suivantes, M. Cruppi et M. Messimy informèrent leurs collègues que les services du ministère

des Affaires Etrangères, ou, pour parler plus exactement, M. Conti, sous-directeur des Affaires politiques, attachaient une grande importance à sa réalisation. M. Çonti avait dit dans les bureaux du ministère dts Colonies que le souci de nos bonnes relations avec l'Allemagne contraignait les nouveaux ministres à suivre sur ce point, quoiqu'il pût leur en coûter, la politique du cabinet précédent. En présence de ce singulier avertissement, il fut décidé qu'on surseoirait à toutes décisions fermes jusqu'à ce qu'eût été consultée la seule personnalité qualifiée pour prononcer sur nos rapports avec l'Allemagne. Quelques jours plus tard, M. Julos Cambon ét^it dans le cabinet du Président du Conseil où il conférait avec un certaip nombre de ministres : MM. Cruppi, Çaillaux, Berteaux, Delca6Sé, ministre de la Marine, sur la délicate question des chemins de fer marocains. Il fut parlé de la Ngoko- Sangha. Tout de suite, sans l'ombre d'une hésitalion, l'ambassadeur dit : « Je crois que l'affaire n'a pas grande importance. Il y a sans doute des intérêts particuliers engagés mais ce ne sont que des intérêts particuliers. Au reste, M. de Kiderlen, le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, m'a récemment parlé de la question. Il l'a fait d'un ton détaché me disant en substance : « Eh bien ! Je

ctoîs que l'arrangement projeté ne marche pi le regretterai parce qu'il serait bon que nos t naux et les vôtres prissent l'habitude de trav ensemble. » Je lui ai répondu : « Je suis tout de votre avis. Mais, que voulez-vous. Il y s chose qu'on ne peut pas comprendre en Fra c'est que nous soyons seuls à donner de la et que vous n'en apportiez pas ». « Oui, j'en l'objection, reprit M. de Kiderlen. » Le langaj l'ambassadeur répondait à ce que nous pensi les propos de M. de Kiderlen qu'il rapporta phrase évasive du secrétaire d'Etat quand l'ai sadeur lui avait parlé de la compensation n saire prouvaient clairement que l'Allemagne n sageait même pas la formation en territoire ge nique du pendant indispensable à nos yeux société franco-allemande. Nous voulûmes ç< dant savoir de M. Cambon si l'on était engagi à-vis de l'Allemagne et dans quelle mesure, de suite il nous arrêta disant ce qu'il a mainte répété depuis : « J'ai été tenu complètement cart. La négociation a été poursuivie en deho moi par des hommes d'affaires, par des agen ficieux. » Dès lors, plus d'hésitalioq sur le pi prendre. Le Conseil des Ministres décide à 1 nimité que le gouvernement déclarera à la C

quand, à propos du budget des Colonies, la on de la Ngoko-Sangha sera soulevée, qu'il nd pas donner suite au projet de prétendu rtium.

lelques jours après le débat qui fut fort animé il s'en fallut de peu que la Chambre, à la suite véhément et fort beau discours de M. Piou : la Ngoko-Sangha, ne déclarât nulles, au s de tout droit, les grandes concessions congés, M. Cruppi recevait la visite de M. de in. « Je comprends très bien, lui dit l'ambasr d'Allemagne, que vous n'ayez pas pu soûle projet de consortium. Vous n'auriez pas eu s voix {sic). Nous n'insisterions pas davantage agissant que d'intérêts particuliers si nous >ns en main une lettre de M. Pichon. » Et s Schoën de montrer la lettre du 15 décem- 910, que M. Cruppi ne connaissait pas, que des Cambon ignorait « Nous ne voulons pas désobliger, continua l'ambassadeur, et nous rons pas état de cette lettre comme ce serait dant notre droit. Ce que nous retenons c'est e compensation nous est due, qu'elle nous est saire pour éviter les plaintes de nos nalio- , de M. Semler et de son groupe, lésés par * de l'affaire. » Le ministre des Affaires Ëtran-

gères ne manqua pas de faire part de cet entretien qui l'avait fort préoccupé à quelques-uns de ses collègues notamment à M. Messimy et à moi. Nous aperçûmes tous avec lui combien il convenait d'éviter les motifs de mécontentement légitime de la part de l'Allemagne au moment où était engagée l'expédition de. Fez, au moment où les négociations relatives aux chemins de fer marocains prenaient mauvaise tournure. Mais que faire ?

On se le demandait au gouvernement lorsque, dans les derniers jours du mois d'avril, je reçus dans mon cabinet de ministre des Finances la visite de M. de Lancken. Le conseiller de l'ambassade d'Allemagne venait m'entretenir de difficultés douanières sérieuses résultant de l'application de notre nouveau tarif. Quand fut épuisée la conversation sur ce sujet, M. de Lancken se répandit en récriminations sur notre politique marocaine, sur la marche de nos troupes sur Fez, etc. ;il en vint à parler de la Ngoko-Sangha, me tint à peu près le langage que son chef avait tenu à M. Cruppi et ajouta : « Voyons, Monsieur le ministre, est-ce que cela signifie que vous ne voulez rien faire avec nous, que les Français ne veulent travailler nulle part avec les Allemands ? » Comme je répondais en protestant et en observant que, de ce que nous

n'acceptions pas des affaires franco-allemande* inacceptables, on ne pouvait conclure que nous entendions refuser toute affaire commune, M. de Lancken reprit : « Est-ce que vous ne consentiriez pas à étudier un chemin de fer commun entre notre colonie du Cameroun et votre colonie du Congo? 11 pourrait y avoir là une occasion de faire travailler ensemble Français et Allemands et de dédommager nos nationaux de l'échec de la Ngoko-Sangha.» Je répliquai que je n'avais, en ce qui me concerne, aucune objection à formuler à première vue contre une étude de ce genre mais que, si la question devait nécessairement être soumise au ministre des Finances, elle relevait en premier lieu du ministre des Affaires Etrangères, que la seule chose que je pouvais faire était de lui en parler. Je promis de l'en entretenir ineeesament.

Le 3 mai, avant lf Conseil des Ministres, je parlai à M. Cruppi, en présence de M. Messimy et de M. Steeg, ministre de l'Instruction publique. Il me répondit en me priant très instamment de suivre personnellement l'affaire. Il ne s'agissait, bien entendu, pour moi que d'éclaircir la question, de rechercher quel était ce projet de chemin de fer dont je n'avais jamais entendu parler, d'examiner si c'était une affaire industrielle et financière accepta*

ble. Un seul rpoyen d'être éclairé sans engager le gouvernement : eharger un homme d'affaires compétent de se renseigner et de me renseigner. Après conversation avec mon collègue des Colonies^ I nous parut que l'homme le plus qualifié pour débrouiller la question était M. Fondère. Ancien compagnon de Brazza, ancien fonctionnaire du ministère des Colonies, M. Fondère était et est encore l'âme des grandes affaires congolaises. Je ne le connaissais pas pour ainsi dire (je l'avais reçu pour la première fois le 28 mars 1911 dans mon cabinet), mais je le savais un homme d'affaires dans le sens élevé du mol, d'une honorabilité parfaite et d'une droiture indiscutée. Je le fis venir, je le priai d'entrer en rapport *vec M. Semler et son groupe et de me fixer sur le projf t en cause. M. Fondère part pour Berlin, et le 17 mai *e présente de nouveau k mon cabinet en m'apportent un projet de contrat. Il veut me l'exposer. Je ne lui en donne pas le temps. « -r- Je vous en prie, cher Monsieur, lui dis-je ; j'ai fait mon devoir et rempli mon rôle de ministre des Finances en chargeant un homme d'affaires de votre qualité d'examiner une question industrielle et financière. Je sortirais de mes attributions en m'en gageant plus avant. Allez voir le ministre des Colonies et au besoin le ministre des Affaires Etran-

gères pour leur soumettre un projet qui leur appartient en premier lieu. Je ne veux l'examiner que quand j'en aurai été régulièrement saisi par mes roi ligues. »

Test ce qui arriva avant la On du mois, après M. Messimy eut reçu la visite de M. Semler t de Hambourg pour obtenir une réponse ferme unédiate qu'il réclama en des termes singulièent pressants. Je fus tout étonné quand j'eus îain le projet de contrat. M. de Lancken m'avait é d'étudier un chemin de fer commun entre le go et te Cameroun ; j'attendais un de ces coni d'étude dont le type est courant dans le monde affaires, d'après lequel français et allemands ieraient associés pour examiner un projet de ferrée comportant un tracé qui pût répondre intérêts communs. Les deux gouvernements lient restés libres, comme il est de règle en ;it cas, de donner ou non suite au projet formé les associés qui, en tout hypothèse, auraient dédommagés de leurs peines. Au lieu de cela proposait-on ? Un contrat de concession immée d'une ligne partant de Boucra, traversent le leroun allemand, entrant dans le Congo fr.inen coupant la Sangha et aboutissant à VOaghi à peu près à mi-distance entre Benga et te

confluent du fleuve Congo et de l'Oubanghi. Aux termes du projet de contrat, la France et l'Allemagne se seraient engagées à accorder la garantie d'intérêts à l'entreprise projetée, chacune des deux puissances prenant à sa charge les frais de la garantie sur la portion de ligne qui traversait son territoire.

Mon impression première fut que ce n'était pas sérieux. J'étais et je suis habitué à ne voir un gouvernement s'engager sur un projet de voie ferrée que quand celui-ci a été longuement et minutieusement étudié, quand des ingénieurs dont le travail est revu par des commissions techniques en ont déterminé le tracé, évalué le coût. Et Ton nous demandait de donner notre adhésion à la construction d'un chemin de fer dont c'est tout au plus si nous connaissions les directions générales, au sujet duquel nous n'avions consulté ni nos fonctionnaires coloniaux ni nos ingénieurs. On nous demandait plus encore : on exigeait que nous prissions l'engagement de faire voter par les Chambres une loi concédant à cette entreprise une garantie d'intérêts dont nous ne pouvions mesurer quel chiffre elle atteindrait. Et si, une fois notre agrément donné, surgissait un obstacle politique, économique ou matériel, si par exemple les représentants autorisés

l'Afrique Equatôriale française s'Opposaient à la slruction du chemin de fer parce qu'il bouleserait tout Un plan d'aménagement de réseau, encore si l'on s'apercevait après coup qUe la ivëtle voie ferrée devait modifier l'équilibre éco- 'tique de ta colonie ou môme Fi l'on constatait

des difficultés techniques s'opposaient à son cution, qu'elle impliquait une dépense ejtcest) quelle serait notre situation ? Nous serions âgé» vis-à-vis d'une grande puissance et dans possibilité de tenir parole. Le bob sens éléments nous interdisait de courir ce risque.

Au surplus, pourquoi était-on si pressé d'obteune adhésion de principe ? Pourquoi voulait-on s lier sans nous laisser le temps d'étudier de t comme il convenait, comme la raison l'indiitj une aussi sérieuse entreprise ? Pourquoi s bousculait-on ainsi ? Les Allemands n'avaientpas un intérêt puissant à nous arracher noire lentement ? Il suffisait de regarder la carte pour

fixé. Visiblement, on Voulait dériver sur le iéroun allemand tout le trafic dé la région qui snd entré la Sangha et l'Oubanghi et mettre ;i Une partie de nos possessions dans la dépence économique de In colonie allemande. Sans te on ptmvnit soutenir que la chose était inévi-

table, que le débouché normal de cette portion de notre colonie par suite de sa configuration géographique était un des parts du Cameroun allemand et qu'en consentant la construction du chemin de fer proposé nous ne faisions que réaliser immédiatement ce qui tôt ou tard adviendrait. Raisonnemeni fort dangereux, que dé se prêter â Une conces* sion immédiate soiis le prétexte que dans l'avenir on sera contraint de la subir. Ëfciste-t-il dés certitudes ëû la iftatièrè ? Sait-on ce qui peut advenir ? Et quand même il y aurait toutes chances, comme c'était le cas dané l'espèce, £our que nous fût imposée par la forcé des choses une organisation économique au bénéfice de nos rivaux, était-ce une raison pour y bëhévoleiiient accéder? Que nous offrait l'ÀIièxftagne en échange du très grahd avantagé qu'elle recherchait? Rien. En faisant jouer des intérêts particuliers, en mettant en mouvement des hommes d'affaires, nos voisins avaient tenté d'absorber économiquement une partie du Congo. Ils essayaient ftiaintenant, àous le même prétexte d'intérêts particuliers à servir, d'exercer une emprise économique sur une autre région de la même colonie. Que si, entrant dans leurs vues, hous avions voulu faire ensuite état des avantages obtenus par eux pour obtenir dès solutions favorables

au Maroc» ils nous auraient sans nul doute répondu que les arrangements intervenus en Afrique Equatoriale ne pouvaient compter, que c'étaient contrats d'affaires qui n'avaient nul rapport avec les questions politiques.

J'exposai ces idées, que je résume ici, à mes collègues MM. Cruppi et Messimy réunis dans mon cabinet le 6 juin pour envisager la suite à donner à la question posée. Ils partagèrent mon point de vue, et le lendemain, 7 juin, l'affaire fut expliquée avec tous les détails qu'elle comportait au Conseil des Ministres qui accepta à l'unanimité ce que M, Messimy, en plein accord avec les ministres des Affaires Etrangères et des Finances, proposa. Il fut décidé que le projet qui nous était présenté ne pouvait être retenu mais que le gouvernement était tout disposé à examiner avec beaucoup de bienveillance un contrat d'étude dans le véritable sens du mot si on lui en soumettait un. M. de Schoôn, auquel M. Cruppi reçut mandat d'exposer notre manière de voir, déclina l'ouverture qui lui était faite déclarant qu'un contrat d'études ne l'intéressait pas.

Rien de plus simple, on le voit, que cette affaire du chemin de fer Congo-Cameroun autour de laquelle certains ont mené quelque bruit. Rien de

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plus correct que la façon dont elle a été conduite par le gouvernement français. Dire-t-on qu'il eût mieux valu ne pas l'engager puisque on a abouti à une fin de non-recevoir ? La réponse est aisée. Pourquoi aurions-nous refusé d'examiner l'affaire qui, dans les termes où elle nous fut présentée, était fort acceptable, paraissait offrir un moyen de conciliation ? Que n'eût-on pas manqué de dire plus tard si nous avions repoussé, sans l'avoir même envisagée, une offre de rapprochement ? On aurait prétendu, non sans raison, que nous avions irrité l'Allemagne de la façon la plus malencontreuse. A l'opposé, certains hommes politiques ont regretté que le gouvernement de M. Monis eût écarté l'idée de construction de voie ferrée dont il nvait été saisi. Ceux-là n'ont sans doute pas aperçu ce que j'ai brièvement développé, ce que je résumerai en quelques mots : ce projet n'avait d'autre objet que de placer dans la sphère d'action économique de l'Allemagne une vaste région qu'elle eût en fait acquise politiquement et cela sans bourse délier. Les événements auraient ensuite suivi le même cours — ce serait se payer de singulières illusions que d'imaginer qu'une concession faite sur le terrain des intérêts particuliers eût résolu la question marocaine — et, quand il nous eût fallu négocier pour

avoir notre liberté d'action au Maroc, on nous eût dit : « Nous ne vous parlons pas du Congo. Nous y avons ce qui nous intéresse. Vos hommes d'affaires et les nôtres se sont arrangés ! » Tout le jeu de l'Allemagne dans l'affaire congolaise était en effet d'obtenir gratuitement, sous le masque d'intérêts particuliers, une participation économique analogue à celle qu'elle avait acquise au Maroc par l'accord de 1Ô09 en nous cédant des apparences de pouvoir. La proie pour l'ombre ! Tout obtenir sans rien donner !

Cependant la discussion se poursuivait entre le gouvernement de la République et le gouvernement impérial sur la question des chemins de fer marocains dans des conditions que nous avons sommairement résumées et qu'il convient maintenant d'exposer avec plus de détail.

On se souvient qu'à la fin de février 1911 M. Pichon attiré par l'Allemagne dans une conversation sur les chemins de fer marocains avait proposé un accord général dont l'objet était de confier à la Société marocaine des Travaux publics l'entreprise de tout le réseau ferré dans l'Empire çhérifien. Le gouvernement impérial accepte en principe sous di-

verses conditions dont la principale, celle à laquelle il tient le plus (voir dépêche 75 du Livre (aune, Maroc, 1910-1912 (1), est que la première grande li de chemin de fer à construire sera celle de Tau à Fez. M. Pichon ne fait pas d'objections, bien ce soit là une concession sérieuse : le trafic ci mercial suivra, en effet, la première voie ferrée sera ouverte, passera par Tanger, au détriment l'Algérie. L'entente est cependant sur le point s'établir et M. Cambon transmet le 2 mars un \ jet d'agrément qui parvient, non pas à M. Pic démissionnaire, mais à M. Cruppi. Très sagen le nouveau ministre des Affaires Etrangères mande des précisions et des explications. Il î quiète surtout de savoir si nous serons lil d'exploiter les chemins de fer comme il nous i viendra (Dépêche 90 du 9 mars). L'ambassadeur répond (Dépêche 97) que, jusqu'à présent, il pas été question de l'exploitation, mais, qu'à avis, il n'y a pas de doute. « L'exploitation, di ne constitue pas un débouché pour l'industrie s mande mais la mise en action d'un service publi Fort exact en théorie ! Mais, comme nous allon

(1) Tontes tes dépêches qui seront citées plut loin appar nent au Livra Jaune.

voir, les Allemands entendaient participer à la mise nn action des services publics au Maroc. Quand, en , au commencement d'avril, M. Cambon qui de retour à Berlin après avoir passé quelque >s à Paris apporte un projet d'accord sur les nins de 1er marocains en exacte conformité avec ce qui avait été précédemment spécifié, c'est le Kiderlen lui-même qui soulève la question de iloitalion. « II semble tenir beaucoup, télégral'ambassadeur (Dépêche 105 du 9 avril), à ce dans le recrutement du personnel, on réserve Allemands une part proportionnelle à leur paration dans le capital. » Le 12 avril, le secrétaire at exprime la même ambition, 'rétention nouvelle de la part des Allemands ? jence ajoutée soudain à leurs demandes? ont :ertains. Il est possible, que la chancellerie ait ché à profiter de la situation que créait l'expem de Fez et qu'elle ait découvert son jeu un peu tôt qu'elle ne l'eût fait en d'autres circonstan- Mais il n'est pas douteux que les Allemands enaient participer à l'exploitation des chemins er marocains aussi bien qu'à celle des autres éprises et, quand on raisonne avec calme, sans ion, force est de reconnaître que leur point de était soulenable. « Nous sommes tombés d'ae-

cord, pouvaient-ils nous dire, pour associer économiquement nos efforts au Maroc. De quel droit voulez-vous nous éliminer de l'exploitation des voies ferrées dont nous avons, au seul point de vue économique, un intérêt particulier à contrôler la gestion ? Parce que, dites-vous, il s'agit d'un service public. Mais où donc a-l-il été écrit que nous ne participerions en rien à la mise en action des services publics? Les lettres explicatives de l'accord de 1000, en nous imposant l'obligation de ne soutenir aucune candidature de nos nationaux pour les seuls postes de Directeur ou de chef de service auprès du Maghzen, impliquent « à contrario » que les Allemands ne seront pas exclus des emplois secondaires. Si vous ne vouliez pas admettre la présence d'agents allemands dans le service des voies ferrées, il fallait le spécifier lors de la conclusion de l'agrément ou, tout au moins, lorsque nous avons négocié dans le détail et que d'un commun accord nous avons fondé la société marocaine des Travaux publics. Or non seulement vous n'avez pas fait valoir cette prétention, mais, ni au cours des pourparlers ni dans les statuts de la société, aucune distinction n'a été établie entre la construction et l'exploitation des entreprises qu'il s'agisse de voies ferrées, de ports, de phares ou de tram*

ways. Il a ainsi été implicitement entendu que Français et Allemands s'associeraient aussi bien pour exploiter que pour construire. »

Le gouvernement français de 1909 à 1911 avaitil admis la thèse allemande, accepté sans le dire tout haut, même à son ambassadeur, l'idée de partager l'exploitation des grandes entreprises quelles quelles fussent ? Avait-il négligé la question, péché par légèreté? Nous ne saurions dire laquelle de ces deux hypothèses vaut. Ce que nous savons c'est que le ministre des Affaires Etrangères du cabinet Monis, M. Cruppi, refuse, en toute raison à notre sens, de souscrire aux prétentions germaniques et, ne pouvant faire céder les Allemands sur l'exploitation des voies ferrées, il propose, le 17 avril, de réserver le règlement général de la question des chemins de fer et de s'entendre simplement sur la construction des voies ferrées de Casablanca à Settat et d'Oudjda à Taourit. Ces ouvertures sont transmises par M. Cambon à la chancellerie qui répond évasivemint. L'opinion du gouvernement allemand est faite ; il s'aperçoit qu'il ne pourra obtenir au Maroc les avantages auxquels il croit avoir droit en vertu de l'accord de 1909.« L'échec de la négociation des chemins de fer m'a ouvert les

yeux», dira plus tard M. de Kiderlen à M. Cambon. L'Allemagne interrompt la conversation.

Elle refuse presque au même moment « d'examiner un projet » d'emprunt marocain qui lui est soumis et dont il est cependant urgent, le Maghzen étant démuni de toutes ressources, d'assurer la réalisation : « Le gouvernement allemand est d'avis, rapporte M. Cambon, le 28 mars, que cette combinaison qui grèverait les finances marocaines d'une nouvelle charge considérable ne saurait être disjointe de la question actuellement pendante des chemins de fer à construire au Maroc, question à laquelle elle se trouve lié? par la partie même de ses dispositions qui concerne les travaux publics... »

L'Allemagne nous encercle ! Que faire cependant ? Passer outre ? C'est le conflit. Laisser sommeiller le projet d'emprunt comme la question des chemins de fer ? C'est à quoi on se décide mais on entasse ainsi les difficultés dont on ne saura bientôt comment sortir.

L'expédition de Fez complique et aggrave encore la situation. Pouvait-elle être évitée comme on l'a souvent prétendu ? L'agitation qui se produisit en 1911 dans l'Empire chérifien se serait-elle dissoute sans dommage pour nos nationaux comme

cela était antérieurement arrivé ? Ceux qui tiennent pour l'affirmative remarquent qu'en ce pays la révolte des tribus était à l'état endémique mais s'apaisait avec autant de soudaineté qu'elle naissait ; ils en concluent que le soulèvement se fût résolu, en 1911 comme précédemment, sans intervention extérieure. Sans doute il est possible que les événements eussent pris cette tournure, mais cela n'est pas vraisemblable. Ceux qui raisonnent en établissement des comparaisons d'année en année oublient ou omettent de dire que la situation se trouvait entièrement modifiée en 1911 par la présence des instructeurs français dans l'armée chérifienne. Le fanatisme des indigènes en était attisé ; le caractère de la révolte était transformé ; c'était la guerre sainte, la guerre contre les chrétiens oppresseurs du Sultan qui commençait. Quels développements n'eût-elle pas pris si le gouvernement de la République avait laissé faire ? Et quelles responsabilités singulières aurait assumé la France au regard du monde civilisé, si, après avoir recherché le contrôle de la pauvre force armée du Sultan, après avoir ainsi déchaîné les troubles, elle n'était pas intervenue pour en arrêter les effets. Sa responsabilité eût été d'autant plus engagée qu'on n'avait fait les choses qu'à demi, qu'on avait envoyé au

Maroc assez d'instructeurs pour susciter une explosion de mécontentement, pas assez pour organiser des troupes, qu'on n'avait pas dirigé en temps utile sur l'empire chérifien le supplément d'instructeurs réclamés avec instance par le Maghzen comme par nos officiers dès le mois de novembre 1910. Qu'eussions-nous donc répondu aux justes accusations c!ont nous aurions été l'objet si nos hésitations successives et notre inaction finale avaient abouti au massacre ds Européens ?

Ces considérations pesèrent assez sur l'esprit des ministres des Affaires Etrangères et de la Guerre pour les décider à préparer diplomatiquement et militairement l'expédition de Fez au commencement d'avril et à l'engager le 17 du même mois. Les ministres convoqués en conseil de cabinet le 23 avril seulement, ne purent que sanctionner le fait accompli ; ils durent approuver les dispositions déjà prises, notamment la formation, décidée le 17 avril (Dépêches 184 et 185), d'une colonne volante pour porter des approvisionnements et des secours aux troupes chôrifiennes. Quand certains d'entre eux interrogèrent sur l'attitude de l'Allemagne, on les rassura en leur indiquant que le chancelier de l'Empire, M. dp Bethman-Hollweg avait répondu le 19 avril à la communication de M. Cam-

bon relative à la marche sur Fez : « Je ne vous dis pas non, parce que je ne veux pas prendre de responsabilité pour vos compatriotes, mais je ne vous encourage pas. » La phrase n'était pas inquiétante et les ministres ne furent pas à môme de la relier à d'autres paroles plus troublantes prononcées par le Chancelier, surtout par le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères.

Voici, en réalité, ce qui s'était passé.

Les représentants de l'Allemagne avaient commencé par accueillir « avec un peu de souci » les premières indications qui leur furent données au commencement d'avril sur l'éventualité d'une expédition à Fez (Dépêche 154, 5 avril). Le 6 avril, M. de Kiderlen vient voir notre ambassadeur et lui déclare nettement qu'il ne peut accéder aux vues du gouvernement français. M. Cambon l'amène avec beaucoup de peine à abandonner cette position excessive (Dépêche 166, 9 avril), mais, au fur et à mesure qu'il y parvient, il aperçoit les idées et les projets des dirigeants de l'Empire qui apparaissent dans les dépêches officielles de l'ambassadeur complétées par des lettres particulières. « Quand vous serez à Fez, vous n'en sortirez plus », dit M. de Kiderlen le 8 avril. Il avait déjà dit la veille : <( Quand a-t-on vu finir une occupation de ce genre ?

Est-ce en Egypte ? » Au surplus, cette éventualité n'effraie pas outre mesure le secrétaire d'Etat qui déclare au cours de ces entretiens, non sans logique d'ailleurs, que « l'acte d'Algésiras repose sur une idée fausse, sur l'idée que le Maroc est un Etat organisé. Si la souveraineté du Sultan vient à dispa' raltre, dit-il en complétant sa pensée, l'Allemagne vous laissera libre de faire ce que vous voudrez au Maroc pourvu qu'on lui fasse sa part. » Voilà l'idée maîtresse du gouvernement impérial I Elle apparaît à la même date (Dépêche 162) dans la presse allemande qui révèle nettement les prétentions germaniques : un port sur l'Atlantique et un certain hinterland pour l'Allemagne. Elle est indiquée avec encore plus de clarté dans une lettre particulière adressée le 9 avril par M. Canabon à son ministre et dont M. Cruppi a bien voulu me remettre une copie : « M. de Kiderlen, écrit l'ambassadeur, voudrait bien en finir avec l'indépendance du Maroc si nous abandonnions à l'Allemagne un port sur l'Atlantique. » Et il ajoute : « L'ambition éveillée du gouvernement allemand est de nature à ouvrir de nouveau une ère de graves difficultés. » Donc pas d'illusions à nourrir 1 L'Allemagne va reprendre « ab ovo » la question du Maroc, le chancelier nous en avertit d'ailleurs le 19 avril quand, après

n'avoir ni encouragé, ni dissuadé l'expédition projetée, il dit : « Si vous allez à Fez, vous n'en sortirez pas, et, dans ce cas, c'est la question qui se posera toute entière » (Dépêche 200). Nous sommes déjà sur la route de la capitale du Maroc quand notre ambassadeur recueille et transmet ce grave avertissement ! €

Dès lors commence Fère des difficultés prédites par M. Cambon. Notre ministre des Affaires Etrangères veut reprendre avec l'Allemagne les conversations interrompues sur les questions économiques. Il ne trouve pas à qui parler. L'ambassadeur d'Allemagne à Paris n'a pas d'instructions. A Berlin, le secrétaire d'Etat est absent. Partout le silence ! Il fait annoncer à la Wilhemstrasse notre intention de quitter Fez, où l'expédition française est parvenue le 21 mai, le plus tôt possible. On accueille cette communication avec une politesse réservée mais on se garde d'engager le moindre entrelien. Cependant les Espagnols occupent deux points importants dans le nord du Maroc : les villes de LaraGhe et d'El-Ksar. Des incidents surgissent entre nos agents et les officiers Espagnols. L'initiative de l'Espagne survenant au moment où Berlin se lait, inquiète le ministre des Affaires Etrangères. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Que médite-t-on

de l'autre côté du Rhin ? M. Cruppi veut en avoir le cœur net. Il fait venir au commencement de juin M. Jules Cambon à Paris ; il a de longs entretiens avec lui. L'ambassadeur repart pour Berlin avec la mission de savoir, suivant les propres expressions dont M. Cruppi s'est maintes fois servi, « ce que les dirigeants de l'Empire ont dans le ventre ».

J'imagine que le mandat de notre représentant était un peu plus étendu et je crois bien que seront de mon avis tous ceux qui liront les dépêches ou les lettres que je vais citer ou simplement le résumé que j'en vais donner.

Le 11 juin, notre représentant aborde le chancelier, (Dépêche 366). Il vient, dit-il, lui faire part des vues de M. Cruppi et, après avoir parlé négociations douanières, chemins de fer marocains, il en arrive à l'expédition de Fez, et annonce notre prochain dépari de la capitale du Maroc. Le chancelier se réserve. Il finit cependant par avouer qu'il ne cesse d'être très préoccupé du Maroc. « Une partie de l'opinion, dit-il, reste très éveillée sur cette question-là ; qu'on le veuille ou non, l'influence de la France ira en grandissant au Maroc ; aujourd'hui vous évacuez Fez, dans un an vous pouvez être obligés d'y retourner. On s'inquiétera en Allemagne ; on dira qu'on ne fait pas leur part

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aux intérêts allemands, et /e uoîs dans ecffe gaestion-là une possibilité de di\licultés extrêmement graves entre nous qui m'inquiètent pour l'avenir.» « Cela est possible, répond M. Cambon, mais personne ne peut empêcher les fruits de mûrir, ni le Maroc de tomber un jour sous notre influence. » Et il continue en proposant une conversation générale entre la France et V Allemagne sur les questions qui divisent les deux pays, une seule, la plus grave, étant exceptée. « Nous pourrions, dit-il textuellement, examiner les questions qui nous intéressent les uns les autres, et chercher à donner à l'opinion allemande les satisfactions qui lui permettraient de voir sans inquiétude le développement de l'influence politique française au Maroc. » — « J'y réfléchirai, répond en substance le Chancelier, mais allez causer avec M. de Kiderlen qui prend les eaux à Kissingen. » Une conversation de la plus haute importance est ainsi amorcée. M. Cambon en informe M. Cruppi par une lettre particulière qui porte la date du 13 juin et où l'on peut lire les lignes suivantes : « Le courrier qui vous porte cette lettre vous apportera en même temps le compte-rendu des conversations que j'ai eues avec le chancelier de l'Empire. J'ai essayé de répondre aux vues que vous m'aviez exprimées lor$ de mon dernier pas-

UA POLITIQUE EXTERIEUBE

sage à Paris. Il ne m'a pas paru que je pusse plus loin. C'est maintenant au chancelier à noi pondre et à nous dire ce qu'il veut, mais la co sation est accrochée... » Elle est si bien accrc qu'elle se poursuit et se précise dix jours plus à Kissingen où l'ambassadeur de France esl réjoindre le secrétaire d'Etat aux Affaires Etn res (Dépêche 399, 22 juin).

Après les récriminations, les ripostes, V tuelle escrime diplomatique, M. Cambon en à parler avec son interlocuteur de ce dont il a entretenu M. de Bethmann-Hollweg, de la po; lité d'étudier un accord général entre la Frai: l'Allemagne. M. de Kiderlen se montre silen et réservé. Pressé par l'ambassadeur^ il finit p départir de son silence et alors s'engage un t gue qu'il faut complètement reproduire :

— « Je partage votre opinion, dit M. de K len, mais, si nous restreignons notre convers au Maroc, nous n'aboutirons pas ; il est hmti replâtrer ce qui a déjà été fait au sujet du IV et qui semble se lézarder aujourd'hui. »

— « Vous êtes d'autant plus dans le vrai, ré 'M. Cambon, que, vous vous en- . souvenez, m'avez autrefois parlé du Maroc. Or, autant f.

oui de suite que, si vous souhaitez d'avoir ue port au Maroc, il vaut mieux ne pas comir la conversation : l'opinion en France ne pterait pas sur ce terrain et, d'ailleurs, dans ■et de nos bons rapports, il vaut mieux que ne multiplions pas les voisinages ; il n'y a pas res querelles que les querelles de murs mi- S : on peut chercher ailleurs. »

« Oui, on le peut, répond M. de Kiderlen, il nous faut dire ce que vous voulez. »

« Je ne saurais le faire, car ces idées sont :lles, reprend l'ambassadeur, mais je les souai à mon gouvernement puisque je vais à l'a - ; vous, de votre côté, réfléchissez à ce que vous z. »

1 conversation tourne, mais lorsqu'une heure le ministre et le diplomate se séparent, î Kiderlen a soin de dire : « Rapportez-nous ue chose de Paris. •>

)n peut chercher ailleurs », « Rapportez-nous ue chose de Paris », tels sont les points sail-

d'une conversation dont on ne saurait trop nent marquer la gravité ! « Il importe au- 'hui de poursuivre car il ne nous est plus pere paraître nous retirer », écrit M. Cambon en

tIA POLITIQUE EXTÉRIEURE 101

transmettant à Paris le récit de sou entretien. La dépêche parvient à M. Cruppi la veille du jour où le ministère Moois est mis en minorité devant la Chambre des Députés.

la domination des puissances d'argent et des puissances de presse. Quelques graves que fussent ces discussions, elles troublaient le Parlement et l'opinion bien moins que les agitations dont, depuis quelques mois, le pays donnait le spectacle déconcertant ! Succédant à la grève des Postes, la grève des employés et ouvriers de chemins de fer avait éclaté en novembre 1910. Elle avait été réprimée par M. Briand avec autorité et avec vigueur, mais elle avait laissé des traces d'autant plus profondes que les agents congédiés par les compagnies réclamaient leur réintégration et que leurs revendications étaient soutenues avec passion par le parti socialiste Cependant l'agitation qui avait pour point de départ les grèves dans les services publics se propageait et s'étendait dans le pays. Des troubles graves, des révoltes à main armée se produisaient en Champagne et ailleurs pour des raisons d'ordre économique. On se rebellait ici parce qu'on obtenait pas des dégrèvements d'impôts sollicités, ailleurs parce que le siège d'une perception était transféré. RétpMir l'ordre et le calme était la tâche essentielle qui s'imposait au gouvernement nouveau. La situation intérieure était donc ma préoccupation dominante quand je fus appelé à former le cabinet qui devait succéder au ministère de mon ami

M. Monis. Je soupçonnais sans doute que la position extérieure était sérieuse, mais j'étais loin de me douter de sa gravité. Comment eût-il pu en être autrement? J'ignorais tout des réserves formelles faites par la Chancellerie allemande lors de l'expédition de Fez,j'ignorais les conversations de Kissengen. Je sentais plus que je ne le savais qu'il y avait en Europe un certain état de tension ; j'étais troublé par l'entreprise espagnole ; notre marche sur Fez m'avait causé et me causait encore quelques inquiétudes. Mais je pensais qu'une politique prudente et sage aurait aisément raison de ces difficultés. Comme je jugeais que M. Cruppi, don! j'appréciais les éminentes qualités de juriste me serait particulièrement utile au ministère de la Justice où dans l'état de trouble qui sévissait en France, il me fallait le concours d'un homme de sa valeur, j'offris le portefeuille des Affaires Etrangères à la personnalité la plus qualifiée pour le tenir, à M. Léon Bourgeois, N'ayant pu obtenir son acceptation, je m'adressai à M. Poincaré ; je me heurtai à un second refus. Si M. Bourgeois alléguait avec raison son état de santé, M. Poincaré se retranchait derrière une situation de famille. En vain insistai-je. en vain M. Bourgeois fit-il une démarche pressante auprès du futur Président de la République, en

vain lui fis-je parler par des amis personnels. Il >ossihle de le faire revenir sur sa déterminnlui choisir? A qui confier la direction de noitique extérieure? Je pensai un instant à e moi-même le portefeuille des Affaires ;ères, mais le pouvais-je alors que, en polinlérieure, les questions les plus graves se il? J'en revins donc à une combinaison qui adis retenu l'attention de M. Clemenceau, it longuement envisagée Al. Monts quelques uparavanl. Je songeai à M. de Seives, sénaréfet de la Seine, dont je veux dire simpleu'il me paraissait, à moi comme à beaucoup, les qualités de ta,ct, de finesse, l'habileté, ience générale utiles. M. Clemenceau que je ;ai m'engagea fort à donner suite à cette in- . Le ministère fut donc constitué avec M. de aux Affaires Etrangères. De mes antres col- .eurs, parmi lesquels se trouvait M. Delcassé on sait les noms, je ne dirai rien sinon qu'ils it me prêter tous le concours le plus résolu, intelligent et le plus dévoué, samedi 1" juillet 1911, vers les deux heures, Selves, qui m'avait fait annoncer sa venue, •cnl-iit à mon cabinet et m'indiquait que le même l'ambassadeur d'Allemagne, d'ordre

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(l)f Lé lecteur remarquera sans nul doute qu'en 1914 l'ultimatum de rAutriç{rç:$png!ie $ la, Serbje fu( lancé quelques sema,ir nés après qu'un nouveau gouvernejnent s'était formé en, France, au m6ment où lé Président de la Repùofique et le Président di Conseil, ministre des Affaires fJtran^ères se trouvaient au lofo.

es qui arrivaient au pouvoir seraient surpris, entés, qu'ils commettraient une imprudence, raient un prétexte... Toutes ces pensées se itèrent à mon esprit tandis que le ministre des es Etrangères me rendait compte de la réqu'il avait faite à l'Ambassadeur, que je ju- >rudente... très prudente. II me parut que de >rUdence il passait & la témérité quand, interpar moi sur ce qu'il y avait lieu de faire, géra l'envoi d'un navire français soit à Agaïit de préférence à Mogador après que nous serions au préalable concertés avec l'Angle* Je lui répondis que nous ne pouvions envil'idée et la soumettre au Conseil des Minisu'après en avoir conféré avec le ministre de rine M. Delcassé qui devait en préparer l'exét le cas échéant, à qui, au surplus, sa connaisdes affaires extérieures et en particulier de stion marocaine donnait une autorité parti enen la matière. M. Delcassé immédiatement Ité s'éleva avec beaucoup de force contre l'idée de Selves. Il représenta, en des phrases qui ■estées dans ma mémoire, qu'envoyer un bail Mogador était un geste de faiblesse — on ssait ne pas oser aller à Agadir — que le di- 5iiv Agadir c'était préparer le conflit. Il ajouta

que, par l'initiative qu'elle avait prise, l'Alhmagne nous invitait à une conversation, que, si elle s'y dérobait, si elle faisait des propositions inacceptables, alors, mais alors seulement, nous pourrions songer aux ripostes nécessaires. Le ministre de la Marine exprimait ce que je pensais, il apercevait, comme moi le piège que nous tendait l'Allemagne. Il ne fut pas contredit d'ailleurs par son collègue des Affaires Etrangères. La question semblait ré? glée.

Il fallait maintenant situer notre position vis-àvis de l'Allemagne. Comment le faire heureusement ? Une seule méthode : nous garder de toute initiative — nous borner à demander à la Chancellerie quel était le but et la portée du geste qu'elle venait d'ordonner — indiquer que nous étions disposés à discuter, à causer, à nous entendre — mais marquer fortement qu'il était des concessions que nous ne ferions pas, des abandons auxquels nous ne consentirions en aucun cas. Ce travail préliminaire d'une particulière importance m'incomba per. dant les quelques jours durant lesquels je fis l'intérim du ministère des Affaires Etrangères, M. de Selves étant parti le 2 juillet pour la Hollande où il accompagnait le Président de la République.

Mais, au moment de l'entreprendre, j^prouvaj

une vive surprise. Le mardi 4 juillet, M. Bapst, directeur des Affaires politiques m'apporta un télégramme de M. Baul Cambon, qui à été omis au : jaune, formulant des réserves sur les iustrucque le ministre des Affaires Etrangères lui . adressées et par lesquelles il le priait de de- 1er au gouvernement de la Grande-Bretagne ie serait pas disposé à envoyer un navire de re dans le sud du Maroc. « Quoi I dis-je à lapst, le ministre des Affaires Etrangères a ;rit à notre ambassadeur une démarche aussi 3 alors que le contraire avait été décidé entre : moi en présence de M. Delcassé 1 Est-ce vous, u'eur le directeur, qui avez donné un tel con- — « Nullement, me répondit M. Bapst. Je suis avis diamétra\emenl 'apposé. » — « Bien t arez-moi le télégramme nécessaire. » J'indile sens du télégramme a rédiger et, par surde précautions, pour être sur d'exprimer exacnt les opinions formulées et acceptées deux i auparavant, je priai M. Bapst de soumettre ste à M. Delcassé avant signature. Ce lut fait lidialement. Vers midi, j'adressai à notre amideur un télégramme qui figure au Livre jaune le n* 427, et où je le priai d'éviter de, préjuger, -vis du gouvernement anglais, tout envoi de

notre part de bâtiment de guerre soit à Agadir, soit k Mogador. Ma dépêche arriva après qu*avait été tenu à Londres un conseil de Cabinet où fut écartée, si môme elle fut examinée — ce qui, d'après les renseignements que j'ai eu depuis, eèt fort douteux — l'idée de l'envoi d'un navire de guerre dans les eaux jnarpeaines. Sagement l'Angleterre se gardait et nous gardait d'une faute dont pour te moment i* ne mesurerai pas q\telle$ eussent été les conséquences.

Mais je retiendrai ce qu'avait d'inquiétant l'attitude du ministre des Affaires Etrangères, et on comprendra les résolutions qu'elle m'imposa. Si M. de Selves n'était pas d'accord avec moi et avec M. Delcassé, s'il jugeait qu'il fallait riposter au geste allemand par un geste analogue, il devait le dire. J'aurais réuni le Conseil des Ministres qui eût prononcé. Au cas où les choses se fussent présentées autrement, au cas où j'eusse partagé son sentiment, je n'aurais pas admis qu'une démarche quelconque engageant l'envoi d'un navire de guerre à Agadir ou dans les parages fût faite sans l'assentiment du Cabinet tout entier. Règle élémentaire de gouvernement! Bien ptys, question de loyauté et d'honnêteté ! Et sans que ses collègues aient été consultés, môme pressentis, contre l'opinion de son

chef, le Président du Conseil, malgré l'avis de son Directeur des Affaires politiques, le ministre des Affaires Etrangères engageait des pourparlers qui pouvaient conduire à la plus grave des aventures. J'aurais été en droit de porter la question devant le Conseil des Ministres, et Ton devine quelle sanction serait intervenue, mais pouvais-je opérer ainsi un remaniement ministériel ? Pouvais-je courir le risque d'affaiblir mon pays, dont de trop fréquentes crises n'étaient pas de nature à rehausser le prestige, par le spectacle de dissenssions intestines survenant au sein d'un Cabinet quelques jours après sa formation sur une question de politique extérieure ? L'autorité que mon gouvernement devait conserver intacte pour suivre la négociation où il allait être engagé n'aurait-elle pas été affaiblie ? Je pris le parti de laisser tomber, l'affaire et je m'arrêtai d'autant plus volontiers à cette solution que j'étais et que je reste convaincu que M. de Selves avait agi de bonne foi, qu'il n'avait pas mesuré l'acte qu'il avait commis, que, en cette circonstance comme dans toutes celles où nous nous opposâmes, son principal, presque son seul tort fut de subir, sans s'en rendre compte peut-être, les directions d'un entourage dont on verra qu'il entendait diriger & lui seul lçs destinées de Ja France. Mais, si je

pouvais, si je devais même ne pas in'altacher à un premier écart, j'avais un devoir à remplir : celui de surveiller de très près l'action du ministre des Affaires Etrangères, d'être constamment prêt à intervenir, à me substituer à lui et de le faire l'heure venue avec toute la décision et la vigueur possibles.

Je clos l'incident sur lequel je ne me suis étendu que pour montrer les difficultés que je rencontrai dès le début de mon gouvernement, auxquelles devaient succéder bien d'autres semblables, et j'en reviens aux directions préliminaires qu'il me fallut donner à notre politique. Elles sont contenues dans des dépêches que, ministre des Affaires Etrangères par intérim en même temps que Président du Conseil, j'expédiai les 4 et 5 juillet. A nos ambassadeurs j'écris : « Le gouvernement allemand nous ayant invités à entrer en conversation avec lui au sujet des affaire^ du Maroc, il y a lieu pour nous de lui demander tout d'abord qu'il veuille bien s'expliquer sur le but de cette conversation. Selon la réponse qu'il \era el après elle, il sera temps de décider ce que nous aurons à faire. M. Jules Cambon va partir pour Berlin avec des instructions lui prescrivant de demander au gouvernement allemand quel est le but et la portée de la démonstration d'Agadir. » A M. Jules Cambon j'écris le 4 juillet

114 ÀGÀDlft

que, si r Allemagne, après s'être expliquée sur l'initiative qu'elle a prise, manifeste le désir de s'entretenir avec nous des difficultés qui divisent les deux pays sur divers points du globe, nous ne pouvons admettre aucun tiers dans ces entretiens, mais que nous nous réservons d'instruire selon nos fconvenances nos amis et nos alliés de la marché des négociations. Le 5 juillet me parvient un long télégramme de Londres. En suite du conseil de Cabinet qui s'était tenu le mardi 4 juillet, Sir Edward Grey , ministre des Affaires Etrangères, avait fait à notre ambassadeur la déclaration suivante que je transcris textuellement : « Le gouvernement britannique considère comme nécessaire une discussion diplomatique au sujet du Maroc entre là France, l'Allemagne, l'Espagne et l'Angleterre et non pas seulement entre les trois premières puissances. Mais, avant que soit ouverte cette discussion entre tes quatre puissances, il est nécessaire que le gouvernement britannique soit fixé sur lfe solution que le gouvernement français considérerait comme la plus pratique, la plus raisonnable et la plus conforme aux intérêts français. La solution en question pourrait* par exemple, être le retour au statu quo anlt grâce au retrait des Allemands d'Agadir, à cetui des Eepftgoote d'EMtear et de Larache et

MA POUTIOOE EXTÉRIEURE lift

à cfelm dèë Ff&ttçais rfé Fer àfhSî que U Vïntérïtrir. Là dite solution pourrait d'autre part résider daûs un ttbùvel arrâttgemeot qui 'consoliderait la pdàition de là France au Màrbc avec l'&'ssehliïnènt de l'AUtemagne moyêMani que quètftàb compérïsatimi ftâsëM ûïràrtêoïïïtëès ti cette j&aïéitôhb'e. Dans Ce d»hiier cas; le gdÛvfertlëtilènt Ahgfyis devra étudier ^uéffeg ÉÔfttfitfoîl* il poûrrûil réclamer ÏÏe Èoh im m vue de là éàrWltié dé* înlérêiè m la Grùhde-Brèldgne. >> Ainsi, la grande puissance amie hoUs présente deux âliériiativeâ : l'abandon de notre situation particulière Su Maroc, l'évacuation de Fëi et de nos postés à l'iMé- HëUr — oU Bien l'octroi dé compensations a l'Allemagne. Impossible de songer fi la première solution ! Cb serait l'humiliante déroute ! De la second^ beaucoup &i§êfit qu'elle est inévitable ; beUsrlà remarquent qUë nous allons être d'autant riioins libres de nous y soustraire que Voici la puissante amife dont le concours en bas de tension grave ou dé cb&ffit noUs est indispensable, qui, là première, pi-bhtontë lé mot « compensations ». Mais encore faut-il hdus réserver complêttffl^ïrt sur ce sujet; encdrte faut-il prfcéiser qb'U teèt ett tWiâ cas dés tôtopéttsattoûé auxquelles hoUs itè potiVbds bobsentir, Mftrift fâut-il écarts* té ^u'fl pedl f «Voir éè dan-

gereux dans la dernière phrase du com-jiuniqué britannique, dans ces réclamations éventuelles et mystérieuses de la Grande-Bretagne que ses hommes d'Etat nous font entrevoir. Je télégraphie à Londres le 5 juillet (Dépêche n° 430) : « Le gouvernement examinera, selon le désir de Sir Edward Grey et dès le retour de Monsieur le Président de la République, la solution que nous proposerons à l'Angleterre en lui demandant de la soutenir avec nous dans les pourparlers auxquels l'Allemagne nous convie. Dès aujourd'hui, je crois nécessaire de marquer au gouvernement anglais V impossibilité de compensations au Maroc — notre ligne de conduite vis-à-vis de V Allemagne reste la même : puisque c'est V Allemagne qui nous invite à causer du Maroc, elle doit nous exposer ses désirs. M. Jules Cambon est chargé de lui demander de s'expliquer. »

Nous nous refusons donc 'à rien offrir à l'Allemagne. M. Jules Cambon « ne rapporte rien de Paris » contrairement à l'invitation qui lui fut adressée à Kissingen. La Chancellerie impériale sera forcée d'étaler son jeu. Après avoir tergiversé quelque temps, essayé de renverser les rôles, de nous conduire à des offres, M. de Kiderlen se décide le 16 juillet à abattre des cartes qu'il a sans doute en main depuis longtemps. La dépêche N° 455 relate ses

exigences. Pour nous reconnaître les mains i ibres au Maroc il lui faut toute notre colonie du Congo entre la mer et la rivière Sangha. En échange, il nous offre seulement le nord du Cameroun allemand ot la colonie du Togo. A no^c ambassadeur qui se récrie, qui déclare excessives de telles prétentions, le ministre répond en s'étendant su)* les espérances que l'opinion allemande fonde sur le Maroc, sur la déception qu'elle va éprouver, en ajoutant qu'une partie de f opinion germanique envisage la guerre comme le moyen de soustraire le Maroc à la France. « Vous avez, acheté, dit-il, à l'Espagne, à l'Angleterre, même à l'Italie, votre liberté au Maroc ; quant à nous, vous nous avez laissés de côté. Vous auriez dû négocier avec nous avant d'aller à Fez. » Une fois de plus, M. tle Kiderlen évoque le grief germanique : l'oubli des droits prétendus de l'Allemagne. Peu importent ces récriminations ou les comparaisons que fait le secrétaire d'Etat, en des conversations privées avec l'ambassadeur, entre le peu d'importance des cessions qu'il réclame et la qualité des abandons que nous avons consentis à l'Angleterre en lui sacrifiant nos droits en Egypte. Une question plus haute, plus large se pose : Pouvons-nous accepter de payer à l'Allemagne notre pleine liberté d'action,au Ma-

roc en lui cédant des droits analogues à ceux que nous avons abandonnés à l'Angleterre, si toutefois nous en trouvons à échanger, ou, à leur défaut, en lui remettant une portion tout au moins des territoires qu'elle revendique ?

Le gouvernement que je préside n'est pas engagé, il paraît maître de son choix et de ses desseins. L est-il en fait? Sa liberté de décision n'estelle pas contrariée par les poup&rlero qui ont été entainés ayant qu'il ne soit formé? N'estai! pas surtout le prisonnier de la situation qui a été créée au Maroc ?

En admettant qu'il puisse briser ses chaînes, rompre les liens de continuité que les faits ont forgés, quelle autre solution peut-il envisager qui serve les intérêts de la France ?

Aucun de ceux qui liront avec attention les conversations de Kissengen ou le résumé quo j'eu ai donné ne contestera que l'ambassadeur de France autorisé par son ministre n'eût, en conférant avec les dirigeants de l'Allemagne, jeté les bases d'une

grande négociation diplomatique An «tafkottiir coçwne au secrétaire d'Etat* il a proposé de régler toi» les différends qui divisent la France et V Allemagne

r Allemagne. Elle n'avait réservé son opposition que parce que nous avions promis d'évacuer la capitale de l'Empire chérifien aussitôt que l'ordre y aurait été rétabli. Qui soutiendra qu'il nous fût possible de tenir nos engagements sans courir le risque d'un soulèvement général dans l'Afrique du Nord? La France reculant sur l'ordre de l'Allemagne voilà comment nos sujets auraient interprété l'évacuation de la capitale du Maroc. Donc, nécessité absolue de nous entendre avec l'Empire germanique sur ce point si nous ne voulons pas rester exposés à la plus grave des mises en demeure. Il fallait également régler la situation financière du Maroc : le Maghzen était obéré, accablé sous le poids des dettes. Un emprunt était indispensable pour dégager et pourvoir à l'entretien pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'eussent été créées des ressources permanentes, des services publics et particulièrement de la force armée. En suite de l'accord de 1909 et des pourparlers qui l'avaient accompagné, M. Pichon avait, dans le cours de cette même année, cru devoir consulter l'Allemagne et requérir son agrément pour l'émission d'un emprunt qui fut placé en 1910. Un an plus tard, le gouvernement de M. Monis était obligé, en vertu du précédent créé, de recourir à la m#ne

procédure. Mais cette fois l'Allemagne s'opposait, comme nous l'avons montré, au nouvel emprunt en déclarant que la question financière était liée à la question des chemins de fer et qu'elle ne voulait pas traiter l'une sans l'autre. Négociation indispensable encore une fois, d'autant que le Maghzen étai» à bout de ressources ! '

Enfin la question des grands travaux, particulièrement celle des chemins de fer, n'était pas moins pressante. Il fallait sur ce sujet encore, sur ce sujet surtout, nous entendre avec l'Allemagne qui était forte du texte de 1909, qui arguait en toute légitimité de l'hypothèque économique qui lui avait été reconnue.

En un mot, aucune possibilité non seulement d'exercer une action civilisatrice au Maroc, mais même de nous y maintenir — car nous ne faisons qu'y camper — si nous ne réglons pas notre situation vis-à-vis de la seule puissance qui nous fait opposition et avec laquelle nous sommes spécialemont engagés. Evidence, me répondra-t-on sans doute ! Mais certains ajouteront que ce n'est pas la question, que la question est de savoir s'il ne suffisait pas de mettre en œuvre les dispositions du traité passé en 1909 entre la France et l'Allemagne

122 AGJUDOt

pour nous dégager de l'imbroglio où nous no\» trouvions et que j'ai faiblement représenté.

J'en arrive ainsi au point vif de la discussion que j'institue ; je veux exposer les arguments que les partisans de l'accord de 1900» j'entends parler de ceux qui imaginent que l'instrument diplomatique intervenu à l'époque réglait définitivement le question marocaine, ont souvent fait valoir, sinon à la tribune des assemblées parlementaires, tout au moins dans des conversations particulières. La grave erreur, ont-ils dit, qui fut commise en 1011 a été de se détacher de l'accord de 1909, de refuser à l'Allemagne les satisfactions d'ordre économique qu'elle réclamait et auxquelles elle avait droit. Le Maroc devait tomber en nos mains à la double condition que nous fussions patients et prudents et que nous ne nous dérobions pas aux engagements que nous avions pris. Encore pouvions-nous, si nous étions contraints, réaliser politiquement au-delà des termes de l'accord. L'Allemagne s'y attendait ; elle n'eût pas formulé de trop vives objections si nous lui avions fait sa part en lui donnant les satisfactions économiques auxquelles elle prétendait. Mais repousser l'affaire de la Ngoko-Sangha, ensuite celle du chemin de fer Congo-Cameroun» décliner les demandes allemandes dans la question des cbe-

mins dé fer marocains et procéder au même moment à l'occupation d une partie de l'Empire chérifien, c'était sinon vouloir du moins provoquer le conflit. Nos rivaux d'outre-Rhin devaient penser que la France ne tenait pas ses engagements puisqu'elle s'attribuait des avantages politiques supérieurs à ceux que lui reconnaissait le pacte conclu et qu'elle refusait en même temps les concessions économiques que le même acte diplomatique lui imposait l'obligation de consentir. Pour tout dire en quelques mots, le geste d'Agadir n'aurait pas eu lieu si le ministère Monis s'était adapté à la politique du précédent cabinet. Même après Agadir, le ministère Caillaux eût évité la cession territoriale qu'il a dû consentir s'il était revenu aux termes de l'accord de 1009, s'il avait largement traité avec l'Allemagne sur le terrain économique. L'Allemagne eût-elle, à ce moment, refusé d'appliquer l'accord comme cela est possible ? Le gouvernement de la République devait en appeler à l'Europe, demander la réunion d'une conférence internationale, réclamer devant le Tribunal des Nations l'observation du traité passé.

Telle est l'argumentatioii. Je me suis efforcé de ne rien lui enlever de sa force ni de sa valeur.

Je pourrais remarquer que, lorsque j'ai pris la

responsabilité du pouvoir à la fin de juin 1911, je ne pouvais effacer les événements des mois de mars, avril et mai de la même année, que l'expédition de Fez avait eu lieu et qu'elle avait été engagée dans les conditions que j'ai dites. Je serais encore en droit d'observer qu'à Kissingen M. de Kiderlen avait nettement marqué son sentiment au sujet de l'accord de 1909 quand il avait dit qu'il était impossible de restreindre la conversation entre les deux puissances au Maroc cai^ « on ne pouvait replâtrer ce qui semblait se lézarder », que, d'autre part, l'Allemagne ne voulait pas entendre parler de conférence internationale et qu'on n'aperçoit pas comment on l'aurait contrainte à s'y rendre, que, y fûton parvenu, il est certain que de cette réunion ne serait pas issu un acte reconnaissant la validité de l'occupation par la France d'Qudjda, de la Chaouia, surtout de Fez, et accordant en revanche à l'Allemagne des avantages économiques contradictoires avec les intérêts des autres puissances européennes. Mais je discuterai plus largement. J'admets que le coup d'Agadir eût été prévenu si nous avions fait à l'Allemagne la part qu'elle nous demandait. J'admets que, même après Agadir mon gouvernement aurait pu régler la question du Maroc, par une procédure ou par une autre, en abandonnant à l'Em-

pire germanique ce qu'il recherchait. Je pousse le raisonnement jusqu'à rinvraisemhlable : je suppose que l'Allemagne aurait reconnu à la France le droit de contrôle politique au Maroc, le protectorat, quelque absurde que cela soit, en échange des positions économiques qu'elle demandait au Congo, en échange surtout des satisfactions de même ordre auxquelles elle prétendait avoir droit au Maroc, et je déclare que mon pays aurait passé un marché désastreux, presque honteux ; je déclare encore que de ce marché auraient découlé les conséquences les plus graves.

S'agissait-il donc d'accorder à nos voisins de vulgaires participations dans les affaires? S'agissait-il, en d'autres termes de permettre à leurs industriels ou à leurs financiers de gagner de l'argent par des fournitures, par des émissions de papier ? A cela il eût été simple de consentir. Mais, — on Ta vu — l'ambition germanique était tout autre. Au Congo, par la Ngoko-Sangha, les Allemands prétendaient exploiter une part de la colonie, ils auraient travaillé à étendre graduellement leurs opérations dans toute l'Afrique Equatoriale française. Au Maroc, forts du texte de l'accord de 1909, des lettres explicatives, surtout des pourparlers qui avaient suivi, ils entendaient avoir une part dans

l'exploitation des grandes entreprises. Ambition logique d'ailleurs comme je l'ai fait pressentir I « Si nous n'avons pas d'agents allemands dans le personnel des chemins de fer marocains, disait M. de Kiderlen discutant avec M. Cambon, nos marchandises seront préjudiciées dans l'application des tarifs. » Elargissons le raisonnement en le dépouillant de ce qu'il a d'excessif. Sans agents placés au cœur des grandes entreprises, surveillant leurs développements, examinant les contrats de fournitures, les participations germaniques s'en allaient en fumée. Donc, nos rivaux veulent avoir des agents dans tous les services publics* ceux des ports ou de la navigation comme ceux des chemins de fer, et leur appétit est vaste. Quand, en septembre 1011, au cours des négociations auxquelles donna lieu l'accord du 4 novembre, ils parleront chemins de fer marocains, ils laisseront apercevoir ce à quoi ils aspiraient : ils ne pensaient à rien moins qu'à avoir la majorité dans le personnel d'exploitation des voies ferrées d'un immense secteur qui bordait l'Atlantique et sur lequel ils avaient jeté leur dévolu. Ailleurs ils se seraient contentés d'une minorité. En laissant de côté ces excès, chacun voit que les Allemands voulaient partager économiquement le Maroc avec nous comme l'accord de 1909 leur en don-

MA POLITIQUE EXTÉWEUBE 127

naît le droit, et, à ces fins, il leur fallait détenir une large portion de l'action politique et administrative. Sans doute, ils nous laissaient la gloire de conquérir, d'occuper /le Maroc, la charge de subvenir aux lourdes dépenses qui en étaient la conséquence, mais ils se réservaient des profits pécuniaires sans contré-partie et, pour que l'échéance leur en fût assurée, ils plaçaient dans toutes les administrations ayant un caractère industriel et cornmercial des agents ou, pour mieux dire, des contrôleurs germaniques. J'ai entendu parler de certaines conventions proposées par l'Allemagne à l'Angleterre pour l'exploitation économique des colonies portugaises qui rappellent à s'y méprendre les projets patiemment échafaudés par nos rivaux en suite de l'accord de 1909. Je ne sais s'il se serait trouvé un gouvernement français pour consentir à ces réalisations. Pas moi ! Non pas que je fusse hostile aux associations entre français et étrangers dans de simples affaires industrielles et commerciales ! Non pas que j'eusse la hantise du produit étranger ! Nul plus que moi peut-être n'est éloigné du nationalisme économique. Nul, en tous cas, n'est plus convaincu que moi que la loi de la division du travail qui existe entre les individus doit s'étendre aux nations, que les pays gagnent à

échanger leurs produits. Mais admettre que, au Maroc, qui devait un jour ou l'autre faire corps avec notre Algérie et notre Tunisie, fussent introduits dans les services publics comme celui des chemins de fer des fonctionnaires allemands, c'était à mes yeux la plus humiliante des abdications.

J'exprimai ma pensée à cet égard quand, offrant le portefeuille des Affaires Etrangères à M. Léon Bourgeois, et lui exposant ce que je savais de la question des chemins de fer marocains, je lui dis : « Je ne tolérerai pas un chef de gare allemand au Maroc. » Imaginons que quelqu'un en mon lieu et place — non moi — l'eût toléré, qu'au lieu de séparer nettement l'entreprise coloniale française et l'entreprise coloniale allemande comme je l'ai fait, il eût admis qu'elles fussent emmêlées au Maroc et au Congo, que serait-il advenu en 1914 ? Quelle eût été notre situation en Afrique pendant la grande guerre ? Que n'aurions-nous pas eu à redouter dans l'Empire chérifien des agissements d'agents germaniques que nous aurions nous-mêmes introduits, investis nous-mêmes de qualités officielles ?

Mais il ne nous aurait pas fallu attendre trois années pour mesurer les conséquences de notre faute. Un condominium politico-économique avec

l'Allemagne conduisait sûrement et très rapidement à la guerre entre les deux pays. « Où donc, disait M. de Kiderlen à M. Cambon, parlant de la marche sur Fez, a-t-on vu finir des occupations temporaires du genre de celle que vous méditez? Est-ce en Egypte ?» A mon tour je dirai : « Où donc a-t-on vu des condominium entre puissances ne pas aboutir à des ruptures souvent tragiques? Est-ce au Schleswig-Holstein ? Est-ce en Egypte ? » La France et l'Angleterre avaient organisé un condominium en Egypte. Très vite la brouille éclata entre partenaires, elle prit de telles proportions qu'il s'en fallut de peu qu'une guerre n'en résultât. On dut trancher en 1904 le nœud gordien, séparer le champ d'action de l'Angleterre de celui de la France pour rétablir l'harmonie entre les deux grandes puissances de l'Occident. Imaginer que, entre l'Allemagne et la France politiquement hostiles, aurait pu réussir une combinaison qui sépara violemment pendant de longues années l'Angleterre et la France politiquement amies, c'eût été cultiver la plus dangereuse des chimères ! Le réveil eût été prompt. Il ne se serait pas écoulé quelques mois, sans qu'eussent surgi des incidents soit au cours des négociations à laquelle chaque affaire aurait donné lieu, soit dans l'Empire çhérifien entre les Français et les Al*

lemands qui eussent conduit à la guen*, à une guerre engagée à propos du Maroc dans des conditions et surtout à une époque désastreuses pour nous, comme j'aurai l'occasion de la montrer.

Cependant il faut liquider la situation. Il faut régler la question. Que faire puisqu'on ne peut pas appliquer l'accord de 1809 ?

Demander une conférence internationale ? L'AI* lemagne avait déclaré qu'elle ne s'y rendrait pas. Par quels moyens l'aurait-on contrainte à y accéder ? Et, en admettant qu'on surmontât cet obstacle, que serait-il sorti d'une nouvelle réunion diplomatique ? Aucun de nos ambassadeurs ne nous le laissait ignorer. 11. Louis télégraphiait le 2 juillet de Pétrograd (Dépêche 422) que « le ministère des Affaires Etrangères Russe croyait qu'en saisissant de la question tes puissances, nous n'arriverions à aucun résultat pratique. » Dans leurs conversations, dans leurs lettres particulières, nos ambassadeurs à Londres et à Berlin étaient encore plus formels : ils prédisaient que la seule solution à laquelle se rallieraient les puissances serait l'internationalisation du Maroc. Un second acte d'Algésiras encore plus compliqué que le premier, ne ménageant guère nos droits, nous faisant perdre le prix de plusieurs années d'efforts, ruinant nos espérances et

aboutissant à que* : à renforcer la conception chimérique, inapplicable, qui avait prévalu en 1906. Tout à recommencer ! Le rocher de Sisyphe ! La situation entre la France et l'Allemagne détendue à peine un instant ! La querelle reprenant le lendemain!

Cependant, celui qui eût songé à échapper à des responsabilités, celui qui eût voulu assurer à son gouvernement une paisible existence eût recherché, malgré l'avis des ambassadeurs, la solution apaisant* d'une conférence internationale. Il en serait sorti des phrases sonores, des déclarations retentissantes... à l'abri desquelles un coup mortel eût été porté à la France, à la constitution de notre empire dans l'Afrique du Nord. Seulement tout le monde, sauf les clairvoyants, qui sont l'infime minorité, aurait déclaré que le gouvernement n'avait aucune responsabilité puisqu'il avait remis à un tribunal international le soin de juger un procès qu'il n'avait pas engagé.

Cette politique de façade, d'apparence et de verbiage, nocive pour la patrie, profitable pour les hommes qui gouvernent petitement en n'aspiraht qu'à vivre au jour le jour, je me fais un honneur de n'en avoir pas vouln.

J'ai été résolument à la politique de la vérité,

132 AGAMI

utile pour le pays, dommageable pour ceux qui l'entreprennent. Pas d'internationalisation ! Pas de condominium ! Pas de chefs de gare allemands au Maroc ! L'Empire chérifien doit être sous le contrôle de la France- avec Tunique réserve àe garanties économiques aux puissances. L'Allemagne a été pourvue d'une hypothèque économique en 1909, il faut ou la lui concéder, ce qui est impossible, ou la lui racheter moyennant la compensation dont parle l'Angleterre, dont il fut question à Kissingen. On ne peut, en effet, annuler le contrat passé par M. Pichon sous le ministère de M. Clemenceau et qui n'est que la conséquence des errements antérieurs, des événements de 1904 et 1905.

Désintéresser l'Empire germanique, comme fut désintéressée la Grande-Bretagne, par des concessions raisonnables c'est la vraie politique. Il ne faudra recourir à une autre que si l'Allemagne se montre trop exigeante.

La paix fière et digne avec le Maroc pour la France ! ou le conflit ! Voilà la double éventualité ! Pendant une période de près de deux mois à partir du jour où M. de Kiderlen dépliant la carte de l'Afrique Equatoriale étala les ambitions germaniques, pendant une période dont M. André Tardieu a pu écrire dans son livre Le Mystère d'Agadir

qu'elle avait été une période d'incertitudes, dont il serait plus juste de dire qu'elle fut de notre côté une période de tâtonnements et d'observations, la balance du destin oscilla entre ces deux alternatives.

Mon rôle, mes information!.

La cris» du mois d'août l9l I.

L'envoi d'une canonnière à Agadir lut-il un acte de gouvernement délibéré par la Chancellerie allemande ou une manifestation soudaine de l'irritable volonté impériale? J'ai entendu soutenir l'une et l'autre thèse. Les initiés seuls sont à même de fixer ce point d'histoire. Ce qui me paraît hors de doute, c'est que l'Allemagne avait de vastes projets auxquels elle entendait donner suite, c'est aussi qu'elle eût volontiers saisi une occasion de conflit. Nous lui aurions fourni un prétexte en envoyant un de nos vaisseaux à Agadir en face du Panther, M. Durkheim professeur à l'Université de Paris, observe justement qu'il n'est pas douteux, pour qui connaît la mentalité allemande, pour qui sait quelle

notion les disciples de Treitscke ont de l'Etat, de ses obligations, de son mandat, que « cette simple affirmation de notre droit eût été considérée par l'Allemagne comme un défi et que la guerre eût vraisemblablement éclaté. »

Nous évitâmes le piège et Ton en fût peut-être quelque peu déconcerté à Berlin. J'en trouve sinon une preuve du moins un indice dans le long délai qu'on apporta à formuler les demandes de compensations excessives présentées le 16 juillet seulement. Quand elles furent produites, on espérait sans doute que nous céderions. Mais on nous vit résister, mais l'Angleterre fît entendre par la voie autorisée de son chancelier de l'Echiquier, M. Lloyd George, que son appui diplomatique nous était acquis. L'irritation fut violente en Allemagne, la situation devint grave. Elle se détendit quelque peu à la fin de juillet et au commencement d'août quand il apparut à la Wilhemstrasse que la France voulait parvenir à une entente et qu'on pensa qu'on ^ui ferait subir les exigences germaniques légèrement réduites. Quelques jours plus tard on s'aperçut qu'on se trompait encore, et dès lors surgirent à nouveau les velléités belliqueuses. Pour les faire tomber il fallut que fussent présentées par la France des propositions nettes et fermes, il fallut aussi que

la Chancellerie se heurtât à de sérieuses difficultés inattendues pour elle.

Tout ce drame qui se déroula derrière le rideau diplomatique ne fut guère aperçu par l'opinion publique en France. Quelques-uns seulement le soupçonnèrent. Le chef du gouvernement, qui l'avait pressenti, en suivit ou en devina les péripéties et sans cesse pendant deux mois se posa dans son esprit la question de la paix ou de la guerre.

Sa mentalité générale l'attachait à la paix.

J'étais en effet, et je reste — je le déclare très haut — le partisan déterminé de la conciliation européenne, l'adversaire acharné de la politique d'aventures et de sang. Mais j'avais et j'ai trop le souci de l'honneur de mon pays pour que je pusse môme envisager le sacrifice d'une parcelle de ses intérêts vitaux I En deux mots j'étais prêt à faire pour maintenir la paix toutes les concessions compatibles avec la grandeur et l'honneur de la France... rien au-delà.

Impossible d'envisager la première proposition allemande I Impossible de céder notre colonie du Congo entre la mer et la Sangha I II n'eût subsisté de notre Afrique Equatoriale qu'un couloir de terres ou plutôt de marais enfermé entre la Sangha et l'Oubanghi, dont nous avons déjà parlé, dont

nous expliquerons l'origine, qui eût été dès lors sans valeur pour nous puisque enserré entre le Congo belge et les possessions allemandes anciennes et nouvelles. En fait, on nous demandait toutes nos possessions dans le centre de l'Afrique !

Même en échange de notre liberté d'action au Maroc, môme avec, dans le plateau de la balance, l'incorporation à notre domaine africain de la colonie allemande du Togo d'une très réelle valeur nous ne pouvions y consentir. Plutôt le conflit ! Mais, au cas où il surviendrait, serons-nous seuls ou bien aurons-nous à nos côtés nos alliés et nos amis ? C'est la première question qui se pose dans mon esprit.

Au nom de l'Empire britannique, M. Lloyd George a fait, le 21 juillet, une déclaration retentissante qui nous sera d'un grand secours dans la lutte diplomatique. Mais faut-il entendre que nos puissants voisins iront jusqu'au bout des intentions qu'ils font entrevoir? Sont-ils prêts à toutes les éventualités ? L'ambassadeur du Royaume-Uni, Sir Francis Bertie, avec lequel je cause, ne m'apporte pas d'assurances formelles. On dit bien qu'il verrait sans déplaisir un conflit éclater entré la France et l'Allemagne ; il est dans l'état d'esprit que Ton prête à certains grands fonctionnaires anglais du

Foreign Office. Inquiets du développement de l'Allemagne, ils envisagent avec complaisance la guerre européenne à laquelle ils entendent que l'Angleterre prendra part. Mais, si je sais, comme tous ceux qui ont étudié de près l*histoire,du peuple britannique, l'action considérable qu'exerce sur le gouvernement de ce grand pays le haut personnel administratif, je sais aussi qu'il ne compose pas à lui seul le gouvernement ; je sais encore que les hommes qui à ce moment représentent au pouvoir la majorité radicale de la Chambre des Communes sont dans des sentiments très différents. Sir Francis Bertie ne le cache guère. Ce qu'il me dit à ce sujet n'est pas fort rassurant. Il y a, autant qu'il me semble du flottement dans la mentalité des dirigeants de la Grande-Bretagne. Cependant, il me faut être fixé. Je prie donc à la fin de juillet, le ministre des Affaires Etrangères de poser nettement une question précise. M. de Selves télégraphie le 27 juillet (Dépêche 373) pour demander si, dans le cas où l'Allemagne viendrait à s'installer soit à Agadir même, soit dans d'autres parties de l'Empire chérifien (c'est l'incident nouveau que j'appréhende), l'Angleterre accepterait le fait accompli, lie 28 juillet, notre ambassadeur à Londres répond (Dépêche 475) que : « si les Allemands venaient à

MIU-

prendre possession d'Agadir, Sir Edward Grey se réserve de consulter ses collègues du Cabinet ». Réponse évasive qui ne laisse pas d'être préoccupante ! Par deux fois, au cours des négociations, au moment des tournants dangereux, j'aurai l'occasion de faire répéter une question analogue. Le 23 août il est répondu (Dépêche 517) que « dans l'hypothèse où les pourparlers seraient interrompus, Sir Edward Grey estime toujours que la première détermination à prendre serait de proposer aussitôt la réunion d'une conférence. » Le 5 septembre (Dépêche 533), le ministre des Affaires Etrangères de la Grande-Bretagne, après avoir déclaré que : « la reconnaissance du protectorat de la France sur le Maroc présentait pour nous une importance politique et économique considérable qui justifierait les concession territoriales au Congo », ajoute que, « si les négociations devaient être interrompues, la seule issue serait de proposer la réunion d'une conférence. On aviserait ensuite dans le cas où l'Allemagne refuserait d'y accéder. » Le gouvernement anglais appuie donc constamment la solution que, dès le premier jour, il a envisagée : l'octroi de compensations à l'Allemagne ; pour le surplus, il se réserve ; il se refuse à dire quelle sera son attitude si, pour une raison ou pour une autre,

l'accord ne peut s'établir entre la France et l'Allemagne. Sans doute, comme me le fait remarquer M. Paul Cambon notre ambassadeur à Londres, que j'interroge de vive voix, à plusieurs reprises, sur l'attitude éventuelle de la Grande-Bretagne, le gouvernement anglais dépend de l'opinion publique ; sans doute se prononcera-t-il dans le sens où elle s'orientera ; mais, est-il certain qu'en cas de conflit, si l'Allemagne manœuvre assez habilement pour nous obliger, en occupant le sud du Maroc, à prendre l'initiative de la rupture, l'opinion publique anglaise s'engagera à notre suite ? N'y a-t-il pas lieu de redouter qu'elle ne se laisse égarer comme cela lui est arrivé quarante ans plus tôt en 1870-1871 ? Un homme de gouvernement qui a le sentiment de ses responsabilités doit avoir présente à la mémoire l'histoire de ces années de deuil. Les assurances de l'incontestable bonne volonté du gouvernement britannique sans engagement précis ne lui donnent pas un apaisement suffisant, pas plus que ne peuvent le satisfaire les affirmations des jingoes dont il aperçoit trop que leur mentalité les incline à pousser au conflit.

Et la Russie ? Entre le 20 et le 31 juillet, le 25 je crois, l'ambassadeur de la puissance alliée se présentait à mon cabinet après m'avoir demandé

de le recevoir, et il avait avec moi un entretien d'une singulière importance. Les phases de la conversation, les termes dont se servit l'ambassadeur sont restés gravés dans la mémoire. Je vois la scène comme si elle avait eu lieu hier. Entrant tout de suite dans le vif du sujet. M. Iswolski m'exprima l'étonnement qu'il éprouvait à nous voir résister aux demandes de^ concessions territoriales formulées par l'Allemagne. « Le fait, dit-il, qye l'Allemagne renonce au Maroc est pour vous une victoire considérable. Vous aurez désormais dans l'Afrique du Nord le plus admirable empire qui se puisse imaginer. Et vous marchandez le pourboire que réclame l'Empire germanique ! En vérité, je ne vous comprends pas ! » Comme je le laissais parler, il insista sur cette idée que l'Allemagne s'abaissait à « la politique du pourboire » et que cela seul représentait pour nous un succès inappréciable - Quand il eut fini, je lui répondis « qu'il y avait pourboire et pourboire », que, si nous pouvions être conduits à décaisser un certain nombre d'écus, nous n'étions pas disposés à vider notre porte-monnaie. Je me levai, je pris une carte de l'Afrique, je la dépliai devant l'ambassadeur. Il la regarda distraitement et, après quelques incidentes sans grand intérêt, il reprit : « En tous cas, je dois vous le

dire, Monsieur le Président : la Russie ne pourrait s'engager dans une guerre pourle Congo. Nous vous soutiendrions peut-être — ce serait déjà difficile — s'il s'agissait du Maroc. Pour une question de pourboire plus ou moins important nous ne pouvons être à vos côtéfr. Nou9 en serions d'ailleurs d'autant plus empêchés que nous ne sommes pas en état de participer à une guerre européenne. Nous avons encore besoin de deux ans au moins pour réorganiser nos forces avant d'être en mesure d'affronter une telle lutte. » L'ambassadeur continua en exposant des considérations sur l'état intérieur de son pays... Il prit soin de préciser que la Russie n'entendait se dérober à aucun devoir que lui imposait le traité d'alliance, mais qu'il venait nous donner les mêmes conseils de prudence qui lui avaient été distribués par le gouvernement français en 1908-1909 alors qu'il était ministre des Affaires Etrangères lorsque fut réalisée par l'Autriche l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. Il eut des paroles arriéres sur ce sujet... Fort ému de l'entretien, je le rapportai immédiatement à mon sous-secrétaire d'Etat, M. Malvy et à la plupart de mes collaborateurs du gouvernement dont j'invoquerais le témoignage avec plusieurs autres si l'on contestait ma parole.

Quelques jours après, sur un télégramme de Paris que j'avais provoqué, M. Louis, notre ambassadeur à Pétersbourg, était reçu par l'Empereur. Le Tzar déclarait, comme son représentant à Paris, qu'il ferait, le cas échéant, honneur à sa signature, mais que la Russie n'était pas prête, qu'il nous fallait être prudents, essayer de nous arranger avec l'Allemagne. Je voulus être complètement informé. Je m'appliquai à recueillir des renseignements sur la force militaire de la Russie ; ils confirmèrent de tous points le langage de l'ambassadeur et du souverain. Quelques semaines plus tard, le général Dubail suivait les grandes manœuvres de nos alliés. Son rapport résumé dans une note de M. Messimy écrite de la main même du ministre de la Guerre, spécifie que le grand empire a besoin de deux ans au moins, de quatre ans au plus, pour que son armée soit complètement organisée. Quand je rencontre de telles assertions, j'ai l'habitude de m'arrêter au chiffre le plus élevé et d'y ajouter. J'en conclus que ce ne serait pas avant 1915 ou 1916 au plus tôt que les forces de la Russie seraient en état. Les faits qui sont survenus depuis ne m'ont pas, j'imagine, infligé un démenti.

Voit-on dès lors combien était difficile notre situation ? Nous étions exposés à nous trouver seuls

en face d'une attaque allemande, surtout si l'Empire germanique engageait insidieusement la par* tie, comme j'avais lieu de croire qu'il le projetait en débarquant à Agadir, en occupant le Sous et tout le sud du Maroc. Nous aurions été conduits ou à supporter l'installation allemande, ce qui était intolérable, ou à déclarer la guerre et, si, le cas échéant, nous n'aurions pas pris position d'agresseur puisque nous nous serions trouvés en présence d'une véritable provocation, nous en aurions eu la figure et cela pouvait suffire à dégager nos alliés de leurs obligations. Certes, j'avais confiance dans notre admirable démocratie dont je savais qu'elle est prête à tous les sacrifices, capable de tous les héroïsmes. Mais je savais aussi que plus d'un critique avait, depuis des années, répandu dans ce pays l'idée que toutes les entreprises coloniales recouvraient de$ affaires financières. Que n'avait-on pas dit jadis de la Tunisie, de l'Indo-Chine ? Que ne disait-on pas depuis des années du Maroc (1) ? L'opinion publique qui, à l'époque, voulait ardemment un règlement pacifique, qui ne se montera que

(1) « Personne en Franee, écrivait M. Clemenceau en 1905, ne voudrait envisager l'éventualité d'une guerre avec l'Allemagne pour le Maroc* »

à réviser mon jugement, à réassurer qu'il n'était pas erroné. De tout ce que j'ai entendu, de tous les témoignages que j'ai recueillis, il ressort que la majeure partie des territoires que l'Allemagne avait en vue étaient sans valeur réelle pour la colonisation européenne, que, en tous cas, mal partis pour les organiser, ayant un trop vaste empire colonial pour y appliquer sérieusement notre effort nous ne pouvions rien en faire avant de longues années, peut-être -avant des siècles.

Quelques indications ! Quelques chiffres !

La très vaste colonie de l'Afrique Equatoriale se divise en trois parties : le Gabon, comprenant les territoires acquis depuis longtemps par la France — le Moyen-Congo, qui s'étend entre le Congo belge d'un côté, le Cameroun allemand de l'autre — enfin i'Oubanghi-Tchad, qui compose la partie supérieure de la colonie. Le Gabon ne manque pas, à coup sûr, de valeur, mais il me suffty d'extraire quelques renseignements des rapports administratifs, notamment de celui que l'inspecteur général des Colonies Frézouls, revenant de l'Afrique Equatoriale, rédigeait en 1911 pour montrer le peu de parti que nous en avons tiré. Depuis soixante ans que nous l'occupons, le mouvement commercial s'est à peine accru ; aucun outillage

MA POLITIQUE EXTÉRIEURE 14f>

économique n'a été créé. « La Franco, écrit M. Frézouls, ayant à subvenir aux besoins de son vaste empire colonial dont la majeure partie est de fondation récente, s'est peu occupée du Gabon, colonie lointaine, relativement peu importante. Puis l'occupation de nos possessions du Congo, la marche en avant vers le cœur de l'Afrique ont absorbé toutes les disponibilités en hommes et en argent. » Dans le même rapport, quelques pages plus loin : « Le Gabon très fertile, très apte à devenir une riche et prospère colonie agricole, mais privé d'outillage, privé de main-d'œuvre immédiatement utilisable, n'existe encore qu'à l'état d'entité géographique où quelques commerçants et colons draînent les produits naturels les plus riches en les troquant contre les marchandises importées. » Je pourrais multiplier les citations, montrer qu'à l'heure actuelle le Gabon n'est pas encore conquis, qu'il est une colonie administrative où à côté de fonctionnaires, végètent quelques centaines de français colons ou commerçants (exactement 324 en 1911). Mais à quoi bon m'étendre davantage puisque, pour conserver à la France cette colonie qui peut avoir de l'avenir si l'on veut y travailler, nou$ avons lutté et nous avons réussi ?

En ce qui concerne le surplus de l'Afrique Equa-

toriale, je laisserai encore la parole à M, Frézouls : « En dehors de la partie méridionale du Moyen- Congo, riche en minerais de cuivre, région assez facilement accessible de la côte (si Ton construit une voie ferrée), tous les autres territoires n'ont qu'une valeur d'attente, Si la dépopulation déjà constatée se perpétue ou s'accroît, on peut à la rigueur appeler des travailleurs d'autres contrées pour exploiter les mines et assurer le fonctionnement des entreprises de navigation ou, éventuellement, des chemins de fer. On ne saurait songer à repeupler le pays pour se livrer à l'agriculture ou même à la cueillette du caoutchouc.

« Que si les prévisions un peu pessimistes inspirées par l'existence de la maladie du sommeil ne se réalisent pas, si la population indigène sç maintient aux chiffres actuels, si môme elle s'accroît dans des proportions ordinaires, peut-on émettre l'hypothèse que la construction d'un chemin de fer, la création de moyens de transports plus faciles et plus rapides vers l'intérieur suffiront pour accélérer dans de fortes proportions la colonisation officielle du pays ?

. « Certainement non. La France n'a pas assez de colons disponibles pour qu'ils viennent s'implanter en grand nombre dans des régions aussi lointaines*

aussi neuves, n'offrant aucun avantage exceptionnel aux bonnes volontés... »

Et, en conclusion, l'inspecteur général écrit : « Pour sa mise en valeur, l'Afrique Equatoriale française exigera beaucoup d'hommes et de capitaux.. Elle végétera jusqu'au moment où la métropole pourra lui fournir ces hommes et ces capitaux. Ce moment est encore bien lointain car la France a beaucoup à produire ailleurs dans ses autres colonies où ses efforts seront plus promptement couronnés de succès. »

Dans le même sens, plus fortement encore, se prononçaient des hommes comme le général Toutée qui avait conduit lçs opérations de délimitations entre le Congo et le Cameroun, comme M. Angoulvant et M. Van Voflenhoven qui, à des titres divers, avaient administrera colonie, comme M. Nogués et M. Fondère qui y avaient mis sur pied les seules affaires prospères. A entendre les uns et les autres, l'Afrique Equatoriale, en dehors du Gabon, et de la partie du Moyen-Congo qui y est attenante,'' apparaissait comme une vaste terre insalubre, coupée d'immenses marécages, ne renfermant guère d'autres richesses que le caoutchouc naturel donf l'avenir économique était rendu incertain par la. multiplicité des plantatioijs de caoutchouc entre-

prises sur de nombreux points du globe. Elle était habitée par des populations fort clairsemées, des nègres au dernier échelon de l'espèce humaine, que décimait, quand elle ne les faisait pas fuir, la terrible maladie du sommeil. Combien de blancs en ces pays ? J'ai compté, lorsque furent consenties à l'Allemagne les cessions que l'on sait, que, sur les territoires remis à nos voisins, vivaient en tout 40 colons ou commerçants encadrés par 150 fonctionnaires, officiers ou sous-officiers. Les notes officielles du ministère des Colonies d'où j'exirais cette statistique, apprennent en même temps que l'ensemble des importations et des exportations de ces régions ne dépassait pas dix millions par an, et qu'on ne pouvait fixer à un chiffre supérieur à 200.000 francs les dépenses qui avaient été engagées pour l'œuvre de colonisation.

Je n'avais pas besoin d'interroger ou de lire pour savoir encore que toutes les parties riches du Moyen-Congo et de rOubanghi-Chari-Tchad avaient été aliénées pour de longues années à des sociétés concessionnaires dont l'une, la compagnie de la Ngoko-Siingha avait en fait, suivant les propres expressions du ministère des Colonies, abandonné sa concession aux Allemands du Sud Cameroun-Geschlschaft, dont d'autres étaient) sous une

dénomination française, des sociétés principalement sinon uniquement hollandaises où belges telles que la société des Sultanats du Haut-Oubanghi, la société de l'Ouahmed-Nana, la compagnie de colonisation du Congo français.

En résumé, nous n'occupons que nominalement ces immenses territoires. Ils nous appartiennent sur la carte £lus que dans la réalité. Ce sont des possessions diplomatiques, et ce n'est pas seulement la fragilité de notre situation qui justifie le terme, c'est encore les conditions, ignorées du grand public, dans lesquelles nous avons acquis ces terres.

Combien savent que toute la partie de l'Afrique Equatoriale qui est comprise entre les fleuves Sangha et Oubanghi, qui nous relie au Tchad, appartint pendant quelques années ou fut censée appartenir à l'Allemagne ? Des traités passés entre l'Empire germanique, l'Angleterre et l'Etat libre du Congo reconnaissaient à nos rivaux la possession de tous les territoires entre l'Océan et le fleuve Oubanghi. Mais nous protestâmes; nous exhibâmes des titres acquis par nos explorateurs ; nous obtînmes la réunion d'une commission de délimitation à Berlin en 1895. L'Allemagne, qui était désireuse de ne pas nous fermer la route du Nil, ne fit pas de grandes difficultés pour renoncer à la bande de terre et

de marais entre la Sangha et l'Oubanghi. Ainsi nous fut ménagé le couloir par lequel passa l'expédition du colonel Marchand se rendant à Fachoda. Rétrocéder en totalité ou en partie ces terres à l'Allemagne qui les a considérées comme siennes jusqu'en 1895, livrer des possessions qui nous appartiennent sur les atlas géographiques depuis seize ans seulement, que nous n'avons pas colonisées, à peine occupées, n'est-ce pas un sacrifice moins pénible que celui que nous avons consenti en troquant nos droits historiques sur l'Egypte contre notre liberté d'action au Maroc ?

Mais tandis que j'examine toutes ces .graves questions, tandis que je prends parti, le temps s'écoule. A Berlin où il a été décidé que la discussion aurait lieu, l'escrime diplomatique est engagée entre M. de Kiderlen et notre ambassadeur M. Jules Cambon chargé de soutenir lès intérêts de la France.

Où en est-on ? A quoi abôutit-on ? Oue se pàssct-il? '

J'arrive ici à une partie de mon récit qu'il m'est pénible d'écrire. J'ai essayé quant à présent de ne relater que les grands faits, de ne m'attacher qu'aux

idées générales, aux discussions dé doctrine tel de principes. Je me suis efforcé d'écarter de mon exposé les questions de personnes, de taire les querelles, les rivalités qui divisent les hommes. Je voudrais continuer, ignorer des dessous qui n'ont pas grande importance, passer sous silenéë une série dé petites choses et de petits faits qui ne se sont pas réfléchis sur les événements. Mais on â créé des légendes, on a répandu des calomnies. Si je n'en faisais pas justice, on suspecterait là probité de mon récit. Me voici contraint de descendre malgré moi des Sommets où j'aurais voulu mé tenir. Me Voici obligé de m'éloigner un instant de l'histoire pour m'âbaisser à la chronique. J'ai du moins le droit d'en décliner la responsabilité. Elle incombe aux hommes politiques dont les unis ont attaqué en usant de documents apocryphes, dont les autres se sont tus alors qu'ils avaient le devoir de s'opposer à l'œuvre de calomnie.

J^e point de départ de totis les incidents qui rempliront les quelques pages qui vont suivre est l'antagonisme de politique et de personnes entre le cabinet du ministre des Affaires Etrangères et l'ambassadeur de France en Allemagne.

Le dépit de l'entourage de M. de Selves avait été très vif quand on avait choisi Berlin comme centre

des négociations. M. de Kiderlen l'avait demandé. Le gouvernement français n'avait pas élevé d'objections, et n'avait pas de raison d'en formuler, la personnalité de M. Jules Cambon inspirant pleine confiance. Mais les jeunes hommes qui entouraient M. de Seives avaient été fort marris pour des raisons .qu'il est aisé de deviner. Ils étaient d'autre part, en complet dissentiment de principes et d'idées avec l'ambassadeur à Berlin, un peu avec tous nos ambassadeurs auxquels ils se seraient volontiers substitués, et dont, en attendant ces jours heureux pour la France, ils relevaient sévèrement l'esprit de conciliation, la prétendue mollesse. En ce coin du Quai d'Orsay'} dont la psychologie se déroulera à mesure que se poursuivra mon récit, on avait du goût pour les solutions imprudentes ; les perspectives belliqueuses y rencontraient plus ' de faveur qu'au ministère de la Guerre ; on n'y avait pas cependant — est-il besoin de le dire ? — l'étoffe nécessaire pour faire prévaloir triomphalement une politique aussi grave.

En Allemagne, la France était représentée par un homme de haute valeur. Une remarquable intelligence, une incomparable habileté, une rare souplesse, un sens exact des situations et des hommes, un jugement très sûr telles sont quelques-unes seulement des qualités de M. Jules Cambon. Certains

hommes politiques lui reprochent d'être trop enclin aux concessions, de se laisser aller trop facilement à retenir les arguments adverses. J'r ! *""jours observé que, si M. Jules Carabon pré; avec force, comme ce peut être après tout se d'ambassadeur, les thèses qu'il combattait, s' naturellement enclin à se montrer très transi il savait parler haut et ferme quand il corn J'ai, d'autre part, eu maintes fois l'occasion ter que M. Camhon, quand on lui donnait < reelions plus prononcées qu'il ne l'eût désirt levait quelquefois, déclarait souvent qu'il ne rail réussir mais qu'il avait de si éminenles tés de négociateur, une telle force de dialei une si merveilleuse intuition du point faible d versaire que presque toujours il parvenait i prévaloir la solution qu'il avait combattue, à ] dition, bien entendu, que celle-ci n'exprimât q exigences raisonnables.

M. Cambon abordait la difficile négociât 1911 avec une idée très arrêtée : celle de réu défaut d'un arrangement définitif entre la 1 et l'Allemagne qu'il avait envisagé à Kissenge transaction raisonnable entre les deux pa; nous attribuerait le Maroc. Son esprit était en temps obsédé par une préoccupation qui le h

vées de l'ambassadeur. J'apprends sans doute par M. de Selves que le ministre a repoussé, avec imprudence d'ailleurs, la cession du Togoland offerte par l'Allemagne (Dépêches 463-470) sous le prétexte d'alléger la négociation. Il propose en même temps certaines cessions de droits et de territoires au Congo envisagées entre lui et le ministre des Colonies et en plus il suggère l'attribution à l'Empire germanique de quelques îles qui nous appartiennent dans l'Océan Indien et dans le Pacifique. Mais j'aperçois que tout cela est insuffisamment étudié ; assez vague d'ailleurs.

M. Cambon le remarque. Dans sa lettre du 24 juillet dont je citerai un passage particulièrement grave, il complète et précise une idée qu'il a déjà exprimée dans sa lettre confidentielle du 10 juillet où il s'est plaint du « défaut de doigté des bureaux des Affaires Etrangères ». Il écrit : « Je voudrais que, si nous avons à faire des concessions, nous en abordions l'idée dans un esprit large. Aux Colonies, on voudrait offrir des rogatons, et il s'agit en réalité de savoir si nous allons saisir l'occasion de constituer notre empire du nord de l'Afrique de l'Océan à la Tripolitaine ou y renoncer pour toujours. » La lettre m'alarme. Le défaut d'entente entre l'ambassadeur qui veut marcher bien vite et

aller bien loin et le Quai d'Orsay indécis et fluctuant s'accuse. J'ai l'impression qui me sera confirmée plus tard par des récits et par des dépêches officielles que l'ambassadeur, qui ne tient pas pour définitives les instructions du Quai d'Orsay, n'engage pas la conversation sur les bases indiquées (voir dépêches 467 et 476 des 24 et 28 juillet). Où Va-t-on dans ces conditions? La situation qui est déjà tendue entre la France et l'Allemagne s'aggravera rapidement si, en fait, l'on ne cause pas ù Berlin .

C'est à ce moment que j'eus l'occasion de recueillir, sans les avoir cherchées ni provoquées, des informations qui furent de quelque utilité On a parlé à ce sujet de négociations officieuses. Le terme ne s'applique en rien ; il ne peut s'entendre que d'une négociation indépendante de toute négociation officielle, telle que celles qui précédèrent ou suivirent l'accord de 1909 ou encore celles auxquelles donna lieu l'affaire de la Ngoko-Sangha. Comme on le verra, toutes les informations qui furent recueillies en 1911 furent communiquées à notre ambassadeur à Berlin et par suite firent corps avec la négociation officielle. On s'est cependant élevé contre ces informations ou ces conversations officieuses ; certains ont prétendu qu'en m'y prêtant j'avais

des cessions plus importantes que celles que nous avons finalement consenties, il y a, dans l'autre plateau de la balance, une grande partie du Togoland, j'imagine qu'on entend dire : la totalité. Mais je ne veux pas me prononcer, je n'ai qu'un souci : recueillir des informations. L'idée me vient alors de rechercher si nous ne pourrions alléger le poids des cessions qu'on nous demande en abandonnant à l'Allemagne certains avantages dans l'Empire ottoman. Au commencement de juillet j'ai reçu la visite d'un grand financier allemand qui est venu réclamer mon appui auprès de la finance française pour diverses questions relatives au chemin de fer de Bagdad. J'ai tout refusé afin de garder une monnaie d'échange. N'est-ce pas le moment de l'utiliser, de reprendre une idée qu'avait eue jadis Rouvier qui songea un instant à désintéresser en partie l'Allemagne du Maroc par des arrangements dans l'Empire ottoman ? Je demande à Fondère de s'enquérir des possibilités de tractations à ce sujet. « Rien à faire », me dit-il quelques heures plus tard. Je le regrette car j'ai la même conviction que M. Cambon a manifestée à Kissingen : je suis persuadé que l'opinion publique en France acceptera plus facilement une cession de territoires qui sera l'ap«<

point dans un règlement général de tous les litiges existant en Afrique ou en Asie entre les deux grandes puissances qu'elle n'acceptera un abandon de possessions consenti pour le règlement particulier d'une seule question. J'exprime cette idée à Foncière pour qu'il la rapporte, ce qu'il fait. Comme il me demande à nouveau ce que je pense des échanges envisagés par M. de Lancken, je me borne à répondre textuellement : « C'est très exagéré ! Nous ne pouvons négocier sur des bases pareilles ».

Telle est la substance de mes informations entre le 25 juillet et le 28 juillet. Je n'omets que des détails sans intérêt. Elles sont destinées en fait à notre ambassadeur auquel elles doivent être utiles. Fautil les lui communiquer directement ou par l'intermédiaire du ministère des Affaires Etrangères ? La question ne se pose même pas dans mon esprit, et on le comprendra après ce que j'ai dit du peu de confiance que m'inspirait, ainsi qu'à M. Cambon, moins le ministre que son cabinet. En m'adressant à notre ambassadeur par l'entremise du Quai d'Orsay, j'étais certain, non pas de faciliter mais de compliquer sa tâche. Je chargeai en conséquence un de mes chefs adjoints de cabinet d'aller trouver M. Cambon, et cette mission avait si peu le caractère d'une mission secrète que j'en informai

M. de Selves comme on le verra plus loin. Du rapport par lequel mon subordonné me rendit compte de sa mission j'extrais les phrases suivantes : « J'expose, dit-il, au cours de ma première visite à l'ambassade le 31 juillet au matin, le but de ma mission : apporter à M. Cambon le compte-rendu des informations fournies par M. de Lancken, le mettre au courant de ce qu'en pense le Président et notamment des réserves qu'il a formulées à leur sujet. » Le lendemain 1 er août M. Cambon a pris connaissance des papiers qui lui ont été remis. « Il attendra, dit-il à mon v chef de cabinet, — ne les considérant que comme de simples éléments d'information — que tout vienne' de M. de Kiderlen. H manœuvrera alors en conséquence. » Le 2 août, mon chef-adjoint d$ cabinet repart pour Paris : <( Avant mon départ, écrit-il, M. Cambon veut bien me dire que l'idée de ma mission a été fort heureuse car j'ai pu lui fournir, avant son entretien avec M. de Kiderlen, des informations précieuses. » On verra en effet que ces informations furent précieuses pour l'ambassadeur, mais, avant d'exposer les faits qui survinrent à l'époque dans la marche des négociations, je veux noter le double incident auquel donnèrent lieu les prétendus pourparlers officieux.

L'un eut lieu avec M. de Lancken, l'autre avec M. de Selves. M. de Lancken qui avait passé quelques jours à Berlin entre le 27 et le 31 juillet et qui avait été fort désabusé de ne pouvoir apporter à son gouvernement aucune réponse précise de moi veut, quand il est de retour à Paris, reprendre ses conversations avec M. Fondère. 11 désirerait obtenir un résultat. Mais j'ai su ce que je voulais, j'ai su d'une part que l'intransigeance de l'Allemagne commençait à mollir, d'autre part que des pourparlers ne pouvaient être utilement entamés sur les questions économiques dans l'Empire ottoman. Cela me suffit. Suivant mes conseils, M. Fondère se dérobe, quitte Paris. M. de Lancken îe poursuit, lui télégraphie de revenir au moment où je suis moi-mÊme absent, demande à me voir, ce que je. refuse, bien entendu. Il fyut couper court. Je le fais dès mon retour dans la capitale, que j'ai quittée le 5 août et où je rentre le 17, en priant M. Fondère de rappeler au baron de Lancken que « je m'étais toujours refusé à émettre une idée quelconque au sujet de telle ou telle compensation territoriale, que jamais je n'avais voulu et que jamais je ne consentirais à emmêler des négociations officieuses avec des négociations officielles, que c'était M. Cambon seul qui, muni des instruc-

; du gouvernement formulait les Objections ou impositions de la France. » M. Foncière répéta ; déclaration au baron de Lancken dans ■ès-midi du l(S août.

!t ce furent là toutes les soi-disant « négocia» j officieuses ».

-.e second incident survint dans le cabinet du stre des Affaires Etrangères. J'y étais le uillet au matin quand M. de Selves me comiqua deux... ntemoranda sur papier vert qui naient, disait-il, d'une ambassade et où l'on Iribuaît des propos en partie exacts, en partie acls. « C'est très exagéré tout cela, dis-je. s, êtes-vous sûr de l'authenticité de ces pai ? » ■ — « Non, pas tout à fait », fut. la réponse comme je souriais, le ministre reprit : « Oh ! y a qu'une chose importante dans ces mémo- !a, c'est la dernière phrase de l'un d'entre eux indique que vous ne voulez pas qu'on tienne ourant M. Cambon. » — « C'est absurde, rcje, je n'ai recueilli et je ne pouvais recueillir informations que pour l'ambassadeur auquel s fais porter par un de mes chefs de cabinet. » c fournissais ainsi à M. de Selves, sans sou- | sr lu faiblesse et l'anomalie de sa situation, asion d'une explication qu'il aurait dû être

(Taillant plus empressé à saisir qu'il savait les relations tendues de son entourage et dé l'ambassadeur. Mais sans doute ne se souciait-il pas que ces dissentiments, qu'il eût été de son devoir de prévenir, fussent exposés et discutés. Et puis, l'incident était alors — manifestement à ses yeux comme aux miens — sans aucune importance. Il n'insista pa& et ni à ce moment, ni durant les longs mois que dura la négociation, il n'engagea aucune conversation sur ce sujet. Bien plus, jamais il ne me demanda le moindre éclaircissement que j'aurais été le premier à lui fournir, que je lui aurais au besoin offert de développer en Conseil des Ministres si j'avais pu supposer qu'il y eût sur mon action, sur mon rôle, sur mes prérogatives, sur quelque matière que ce fût, l'pmbre d'un dissentiment entre mon collaborateur et moi. J'avais d'autant moins lieu de penser qu'il existait sur ce point ou sur tout autre un désaccord entre nous que, tous les jours ppur ainsi dire jusques et audelà de la signature du traité, nous nous entretînmes de la question du Maroc et que nos conversations se poursuivirent sur le ton le plus cordial, je dirai le plus amical. Jamais une récrimination, jamais une observation, jamais une question ! Les célèbres « verts » autour desquels on mènçr^ tant

de bruit plus tard, seront considérés comme des demi-faux, en tous cas comme des documents suspects et parfaitement insignifiants jusqu'au jour où l'on pensera qu'ils peuvent servir pour organiser une campagne d'insinuations et de calomnies qui doit entraîner ma chute. Alors on les promènera dans dee salles de rédaction, alors on les montrera à deé hommes politiques dont aucun ne m'informera, dont certains conseilleront, ont-ils "dit, une explication loyale en Conseil des Ministres, dont d'autres se réjouiront à la pensée que se prépare une de ces savoureuses crises ministérielles analogues à celles qui atteignirent jadis ceux qui ajoutèrent au patrimoine de la France. Naturellement le ministre qui est l'instrument de son entourage et le jouet d'hommes politiques se gardera de soumettre la question au Conseil des Ministres ; on sait trop bien autour de lui que s'écroulerait en quelques instants le château de cartes de racontars et de mensonges que l'on a péniblement édifié. On guettera donc l'occasion propice de faire un éclat dans l'ombre d'une commission où se sont donné rendez-vous les hommes dont la complicité tacite ou avouée est acquise. Quand, à la suite de cette sortie inattendue pour moi, j 'inviterai le ministre des Affaires Etrangères

à produire ses griefs devant tout le gouvernement, il se dérobera, il répondra par une lettre de démission. Certaines défections ne me permettront pas de reformer sur le champ mon ministère. D'autres appréhensions plus graves qui pèseront sur mon esprit ïae conduiront à la retraite et au silence. Les habituels démolisseurs des ministères dé politique mesurée auront obtenu le résultat qu'ils cherchaient. Peu importe 1 J'aurai, moi, accompli mon œuvré, et, avant d'en reprendre le récit, je ne laisserai pas échapper, j'imagine, une parole trop amère en disant que les auteurs directs de ces agissements aussi bien que les personnages consulaires qui s'y sont associés n'ont droit qu'au dédain de l'oubli. .

La conversation traînait à Berlin ou plutôt on y jouait au jeu des propos interrompus lorsque parvinrent à M. Cambon les renseignements que j'avais recueillis, lorsqu'en même temps lui fut envoyé pour l'informer et le conseiller un fonctionnaire des plus distingués du ministère des Colonies, M. Van Vollenhoven, lorsqu'enfin se produisit subitement un incident inattendu. Le 1 er août M. de Kiderlen formule à peu près les pro-

ions que M. de Lancken m'a fait soumettre.

Jambon n'en est. pas surpris ; il les attend, il se garde de donner une réponse quelcon- Ainsi qu'il l'a dit, il ne considère à juste litre ispiers que je lui ai fait tenir que comme de îles éléments d'information, il amène seulet le secrétaire d'Etat à exposer que ce que smagne désire avant tout c'est avoir un acerritorial au fleuve Congo « et que cette quesest le point essentiel de la transaction. » L'amadeur avise alors Paris et voici que tout à i lui parvient le 2 août un télégramme du mire des Affaires Etrangères, un peu ambigu doute mais d'où l'on doit déduire et d'où jambon déduit immédiatement que le Quai say consent l'accès territorial au fleuve Congo andé par le gouvernement impérial (voir défi 483). L'ambassadeur me fait part de cette ide nouvelle en une lettre du 2 août qui comce ainsi : « Je viens de recevoir deux télégramqui m'autorisent à consentir aux Allemands iccès territorial au fleuve Congo. Le nœud de lire, d'après ce que j'ai pu juger, était là : elle lonc nouée et j'avoue que, quelle que soit nuance des possessions du centre africain, elles t pas pour nous le caractère .vital que présente

la solution marocaine d'où dépend notre situation méditerranéenne. »

Je suis fort surpris en apprenant cette brusque évolution. Nous serons peut-être forcés d'accorder aux Allemands l'accès du fleuve Congo qu'ils demandent. Mais il ne faudra le consentir que lorsque nous serons assurés de ne pouvoir faire autrement. Dans tous les cas, il n'appartient pas an Quai d'Orsay de faire un tel sacrifice qui implique une coupure entre nos possessions du nord et du sud du Congo sans avoir pris l'agrément du Conseil des Ministres. Je fais venir M. de Selves qui proteste, qui affirme qu'on ne l'a pas compris, qui télégraphie en conséquence à M. Cambon (dépêche 486). L'ambassadeur réplique (dépêche 487) en montrant qu'il a donné à un télégramme obscur la seule interprétation qui le rende intelligible J'indique alors à M. de Selves qui en tient compte — je m'empresse de le reconnaître — dans sa dépêche 488 du 4 août que, d'une part, nous ne pouvons considérer les cessions de territoires un peu étendues qu'il paraît avoir envisagées que si l'Allemagne nous abandonne le Togo, surtout qu'aucunes instructions définitives ne peuvent être adressées à notre ambassadeur avant que le Conseil des Ministres en ait délibéré. Les choses me

comme aujourd'hui, ne doivent pas nous faire perdre notre sang-froid. Le ministre des Affaires Etrangères ne me paraît pas le conserver quand, dans la même lettre, il m'annonce son intention de convoquer, sans avoir qualité à cet e//ef, les chefs d'Etat-Major de la Guerre et de la Marine, et quand il ajoute « qu'une faute a été commise en n'envoyant pas un bateau à Agadir, qu'il faut éviter de la renouveler. » Qu'est-ce à dire ? Songet-on dans l'entourage du ministre à prendre une revanche? On n'a pas réussi au commencement de juillet à envoyer malgré moi un navire de guerre dans le sud du Maroc. Veut-on, en mon absence, créer un incident dont j'entrevois les graves conséquences? Je suis d'autant moins résolu à laisser faire, que, depuis un mois et demi, j'ai longuement examiné la situation, que j'ai mesuré quels périls un conflit comportait pour la France. Je donne donc les ordres nécessaires pour que la convocation, inadmissible à tous les points de vue, des chefs d'Etat-Major dans le cabinet du ministre des Affaires Etrangères qui veut excéder ses attributions, n'ait pas lieu et je me prépare à revenir à Paris.

J'y serais retourné dès le 14 août si ne m'était annoncée pour le 15 la visite de M. Van Vollenho-

ven, le chef de cabinet du ministre des Colonies dont j'ai dit la haute valeur, dont j'ajouterai que ia pondération de son esprit, la sûreté de son jugement m'inspirent la plus grande confiance. J'ai exposé qu'il fut envoyé à Berlin à la fin de juillet ; il en est revenu le 5 août apportant l'impression que la négociation prenait une tournure heureuse. J'entends un tout autre langage le 15 août :

« Quand je suis arrivé à Berlin, me dit M. Van Vollenhoven, dont je crois reproduire exactement les paroles, j'ai trouvé M. Cambon dans un étal de nervosité aisément explicable : depuis le début des négociations il n'avait que des instructions insuffisantes et, qui pis est, contradictoires. Les directions un peu plus nettes que je lui apportai, la collaboration que je lui donnai, les télégrammes inattendus du Quai d'Orsay relatifs à l'accès au Congo lui permirent d'éclaircir la situation, et, quand je quittai Berlin, nos affaires paraissaient en bonne voie. Mais, depuis, tout se gâte ; aux Colonies nous nous demandons ce que veut le Quai d'Orsay. Nous sommes désorientés par de continuelles tergiversations. J'ai mission de vous le dire ; j'ai mission de vous demander vos instructions ; j'ai surtout mission de vous exposer qu'il

est indispensable et urgent que vous preniez vousmême la direction des négociations. »

Le langage qui m'était tenu et qui s'accordait avec ce que venaient de dire ou de me faire dire certains de mes collaborateurs du gouvernement qui se montraient fort émus de l'attitude du Quai d'Orsay, des propos qu'on y tenait, eût suffi à emporter mes dernières hésitations. Il n'était que trop clair qu'autour du ministre des Affaires Etrangères les velléités belliqueuses alternaient avec les concessions excessives ; on était empêtré dans la mégalomanie et la versatilité ; on nous acheminait vers une de ces situations qui pe peuvent se dénouer que par une guerre ou par une capitulation. Si la situation générale de notre pays et de ses alliances déterminait le gouvernement, quand il serait informé, à s'écarter de la première solution, il nous faudrait supporter la seconde, subir une humiliation analogue à celle quç nous avions éprouvée en 1905, accepter peut-être une internationalisation du Maroc, peut-être un partage avec l'Allemagne. On s'apprêtait à nous faire perdre le Maroc comme jadis on nous fit perdre l'Egypte,

Le 17 août je rentre à Paris !

La Négociation. — Ses Débuts.

La Crise financière. — Le Maroc.

Le Congo.

«c C'est en présence du résultat nul de sept semaines d'efforts que le gouvernement français décida de prendre sous son contrôle immédiat et direct la suite des négociations », a écrit M. André Tardieu dans Le Mystère d'Agadir. La phrase a besoin d'être complétée. Sept semaines d'efforts n'avaient pas seulement abouti au néant, elles avaient déterminé une situation dont le gouvernement seul, par une action énergique, pouvait prévenir les dangers.

Après des conversations préliminaires avec presque tous les ministres, après avoir invité le ministre des Affaires Etrangères à préparer, en faisant litière de tous les pourparlers antérieurs, incertains et vacillants, un texte complet d'accord, je convoqua dans mon appartement particulier

le 22 août la plupart des membres r*,u gouvernement, M. Paul Cambon, M. Jules Cavjboo, M. Barrère ambassadeur en Italie pour délibérer sur les propositions du ministre des Affaires Etrangères. La réunion se prolongea pendant de longues heures. L'accord relatif au Maroc fut examiné, article par article, ligne par ligne, presque mot par mot. Les articles les plus vivement discutés furent ceux qui avaient trait à la suppression des capitulations et à l'abrogation du régime des protégés dans l'Empire cbériûen. Les ambassadeurs à Londres et à Berlin déclaraient que c'était trop exiger de l'Allemagne et des puissances co-signataires de l'acte d'Algésiras que de leur demander de consentir ic hic et nunc » à la disparition d'un état de choses qui existe encore dans tout l'Empire ottoman même dans l'Egypte soumise à la domination anglaise. M. Paul Cambon qui organisa la Tunisie au lendemain de l'occupation remarquait, avec force, que nous ne pouvions prétendre parcourir en un acte, signé avant même que notre protectorat ne fût institué au Maroc, tout le chemin que, en Tunisie, il nous fallut de longues années de négociations diplomatiques pour accomplir. II précisait que le traité du Bardo qui établit notre protectorat sur la Régence Beylicale spécifiait seule-

ment des droits généraux pour la France et que ce n'est que au fur el à mesure que notre domination s'affermit que nous obtînmes des différentes puissances l'abandon des capitulations et du régime des protégés. Quinze années s'écoulèrent avant que l'Italie y souscrivît. A ces arguments, le ministre des Affaires Etrangères répondait que la comparaison que l'on établissait ainsi n'était pas rigoureuse, que nous avions occupé Tunis au lendemain du Congrès de Berlin à la suite d'une semientente entre les grandes puissances mais sans faire de concessions précises, que, au contraire, pour acquérir le Maroc, il nous avait fallu consentir hier des abandons de droit, il nous faudrait aujourd'hui céder des territoires, que nous avions donc le droit et le devoir d'exiger dans l'Empire chérifien la complète liberté d'action que nous n'avions pu acquérir que pas à pas dans la Régence. J'ai eu et j'aurai trop souvent l'occasion de relever les erreurs de M. de Selves ou plutôt de son entourage dont je ne cesserai de répéter que le ministre avait le tort de subir aveuglément les directions pour ne pas apporter un empressement particulier à reconnaître que, dans l'espèce, il avait raison. Le Conseil l'autorisa à insérer dans le projet d'accord les articles qu'il ré-

clamait mais, impressionné par l'avis des ambassadeurs, il décida que nous y renoncerions si nou9 nous heurtions à une trop énergique résistance de T Allemagne ou à des réserves trop accentuées de T Angle terre.

Une fois adopté le texte de l'accord marocain, on passa à l'examen des échanges de territoires Sur ce point le ministre des Affaires Etrangères apportait des propositions fermes qu'il avait concertées avec le ministre des Colonies et dont je n'eus connaissance qu'en même temps que mes autres collègues. Dans leurs grandes lignes les cessions envisagées correspondaient à celles qui furent finalement consenties, mais elles étaient plus larges. Elles présentaient le grave inconvénient d'impliquer une coupure dans nos possessions de l'Afrique Equatoriale. Sur une étendue de plusieurs centaines de 'kilomètres le long du fleuve Oubanghi la colonie allemande prolongée devait séparer le nord et le sud du Congo français Il est bien vrai que, durant les pourparlers préliminaires en juillet et en août, la cession des terres situées entre la Sangha et l'Oubanghi avait été considérée, mais il devait y avoir une contrepartie à cet abandon, : l'attribution par l'Allemagne à la France de la très belle colonie du Togo en plus du

Bec de Canard. Or, dans son projet d'échange, le ministre des Affaires Etrangères ne demandait que le Bec de Canard, rien du côté du Togoland si ce n'est une rectification de frontière « de minime importance », suivant ses propres expressions, « conforme à celle qui avait été réclamée de V Allemagne sans compensations durant les conférences de l'hiver 1910-1911 (voir dépêche 520). » On renonçait ainsi à exiger l'apport qui pouvait justifier un sacrifice, plus apparent que réel, je le veux bien, très frappant néanmoins sur la carie ; on était en deçà des conditions que j'avais prié M. de Selves de spécifier au commencement du mois d'août quand il eut accordé l'accès territorial au fleuve Congo. Aussi comprendra-t-on que les ministres présents éprouvèrent quelque hésitation à souscrire à ces propositions. Le Maroc était cependant d'un tel prix pour la France qu'ils acceptèrent mais à la condition formelle que les cessions ou les échanges ne seraient envisagés qu'autant que le nouveau statut de l'Empire chérifien que nous proposions serait absolument et complètement admis. Les textes arrêtés le 22 août furent soumis le 24 août à l'approbation du Conseil des Ministres réuni à Rambouillet. Aucune difficulté ne s'éleva M. le Président de la République tint à recueillir

du ministre des Colonies l'assurance que les ces* sions proposées n'amputaient pas notre empire colonial. M. Lebrun qui, au cours de toutes les négociations, fit preuve non seulement de remarquables qualités d'intelligence, mais d'une droiture, d'une rectitude parfaites répondit par l'affirmative. « C'est fort peu de chose », dit-il en propres termes.

Ainsi fut mis sur pied un projet d'instrument diplomatique qui contenait sous la forme la plus nette l'affirmation du protectorat de la France sur le Maroc. Il ne restait qu'à la faire accepter à Berlin. Il ne semblait pas à ce moment que ce fût aisé.

Que voulait l'Allemagne ? Je ne cessais de me poser la question et de me demander si, sous te couvert d'une négociation congolaise elle ne cherchait pas une part du Maroc. Divers faits accentuaient mes préoccupations antérieures. J'apprenais que les prétendus explorateurs allemands dont j'ai dit la présence dans l'hinterland d'Agadir et de Mogador nouaient des ententes avec les chefs de tribus, affirmaient aux indigènes qu'ils n'avaient rien à attendre de la France, tout de l'Allemagne qui bientôt aurait la région sous son contrôle. Ce langage s'accordait trop bien avec certains plans avoués en Allemagme pour qu'il fût

possible (le l'attribuer uniquement à un excès de zèle de subalternes trop diligents. A ce moment même paraissaient de l'autre côté du Rhin des brochures qui, sans doute, exprimaient les désirs excessifs des pangermanistes mais dont il apparaissait en même temps, rien qu'à lire les éloges distribués à M. de Kiderlen et à sa politique de « la main ferme », que le gouvernement n'était pas défavorable à leur publication. On me signala notamment une brochure intitulée : West Marokko Deutsch (l'Ouest du Maroc à l'Allemagne) qui, publiée dans le courant d'août, avait été tirée et vendue en quelques jours à plus de 80 mille exemplaires. Il y était affirmé de la façon la plus nette que « toutes compensations territoriales en dehors du Maroc étaient inacceptables », que l'Allemagne devait avoir sa part de l'Empire chérifien et que cette part impliquait au minimum le versant atlantique du Maroc depuis le cap Juby jusqu'à Casablanca. Encore disait-on que ce serait là concessions insuffisantes, que tout le littoral et son hinlerland y compris Méquinez, y compris Marakech, devait revenir à l'Empire germanique. Il ne s'agissait pas sans doute de prendre trop au sérieux ces plans de nationalistes exaltés mais il fallait retenir que, s'accordant avec le ton d'une partie de la

presse allemande, ils paraissaient déployés dans le but d'exciter les esprits et de les préparer à d'audacieuses entreprises. Ils étaient, à tout le moins, un moyen de chantage.

Le langage de M. Cambon, au cours des nombreux entretiens que j'eus avec lui durant cette fin de mois d'août, n'était pas de nature à écarter mes appréhensions. L'ambassadeur se montrait fort pessimiste. Il se plaignait d'abord très vivement de n'être pas secondé, d'être même contrecarré à Paris. Il ajoutait, ce qui était encore plus inquiétant, qu'il lie pourrait aboutir dans la négociation, que l'Allemagne ne se contenterait en aucun cas des concessions territoriales qu'on lui offrait. J'étais cependant fermement résolu à ne pas aller audelà ; je le dis à l'ambassadeur et après son départ qui eut lieu le 30 août, je tins à le lui écrire ; je voulus lui donner dans la même lettre qui porte la date du 3 septembre, et que je fis remettre à M. Cambon par notre attaché militaire le colonel Pelle, l'assurance qu'il avait mon entier appui. J'extrais de ma lettre du 3 septembre les passages suivants : « Je suis assuré que, quand vous serez tout à fait rétabli (M. Cambon venait d'être légèrement souffrant), vous apercevrez que, les deux plateaux de la balance sont chargés de poids équi-

valents et que vous pouvez tranquillement parler haut et ferme.

« Dans un des plateaux l'Allemagne doit mettre sa part de propriété du Maroc sans restrictions ni réserves (vous savez mon intransigeance à ce point de vue). Elle doit y ajouter le Bec de Canard et une portion, aussi importante que possible, du Togoland (1). »

« Dans l'autre plateau nous plaçons une part importante du Congo. Après mûre réflexion, je juge impossible de l'étendre au sud. Déjà on crie beaucoup chez nous contre la rupture de communications entre le nord et le sud du Congo. Je ne tiens, bien entendu, nul compte des criailleries des panfrançais, des intransigeants du « colonialisme » ou du nationalisme, mais je ne puis pas ne pas être frappé par les réflexions que formulent, par écrit ou de vive voix, nombre de gens mesurés. Deux faits frappent l'opinion : l'étendue qu'on exagère — car heureusement les précisions font défaut — des cessions territoriales, et surtout la coupure entre nos possessions du nord et du sud du Congo. Je suis néanmoins assuré de pouvoir

(1) Jusqu'à le Un des négociations, je ne cesserai do réclamer le Togoland.

tenir sur ce que nous avons consenti, mais je ne pense pas qu'il me soit possible de faire des concessions supplémentaires. Je serais d'autant moins à même de me défendre que — permettez-moi de vous le rappeler — M. de L. m'a fait offrir le 27 juillet la tractation suivante : une cession de territoires limités au sud par l'Alima et au nord par une ligne allant de Bangui à la frontière <bi Cameroun contre le Bec de Canard et une large part du Togo. Aujourd'hui l'Allemagne prétend retirer le Togo et étendre de beaucoup nos cessions territoriales au nord. Comment pourrais je expliquer que j'accepte au commencement de septembre de céder beaucoup plus qu'on ne me demandait à la fin de juillet (1) ?

« Je serais désolé qu'il y eût rupture mais, vraiment, je ne puis souscrire à des exigences grandissantes et excessives et il me faut vous prier de vous mouvoir dans les propositions auxquelles le Conseil des Ministres a donné son adhésion.

<( Parlez donc, mon cher ambassadeur, comme

(1) Comme on le voit par ce passage de ma lettre, les informations, les conversations, les négociations officieuses (peu importent les termes), secondèrent le travail de notre diplomatie, bien loin de lui nuire.

je vous le demande. Vous avez — je tiens à vous le dire — la pleine confiance du gouvernement de la République et particulièrement la mienne. Vous pouvez être assuré que vous serez soutenu à fond et, à l'avance, je vous remercie du courage que vous avez déjà apporté et que vous apporterez pour mener à bonne fin une œuvre particulièrement délicate et difficile. »

M. Cambon me répondait immédiatement en me w remerciant mille fois de la lettre envoyée par le colonel Pelle ». « Vos encouragements, écrivaitil, sont pour moi une grande force et un grattd appui : ils me permettent de parler ferme, et c'est un vrai plaisir d'être soutenu quand on est dans la bataille et qu'on sent derrière soi certaines gens qui souhaitent qu'on la perde... »

Tout se trouvait ainsi remis au point. Il y avait lieu d'espérer que les rivalités de personnes et de tendances, que, mieux que tout ce que j'ai pu dire, ces fragments de correspondance feront éclater aux yeux, ne paralyseraient pas notre action. La négociation utile, décisive s'engageait dans de bonnes conditions. Mais, encore une fois, allionsnous aboutir ?

Nous réussîmes pleinement à faire prévaloir les droits et les intérêts de la France au Maroc. Pendant plus d'un mois nous disputâmes pied à pied avec l'Allemagne. Toutes les dépêches de Berlin furent successivement soumises au Conseil des Ministres ; toutes les réponses à faire furent, délibérées en Conseil. C'est le gouvernement tout entier qui négocia en laissant à l'arrière-plan les bureaux du Quai d'Orsay. Je me suis laissé dire qu'on lui en avait quelque peu voulu.

L'Allemagne commença par opposer à nos propositions un contre-projet insoutenable où elle prétendait retenir une partie des avantages économiques de l'accord de 1909. Elle dut abandonner cette position. La Chancellerie se replia sur des amendements plus réfléchis qu'elle défendit avec décision et habileté. Les objections qu'elle fit, les modifications qu'elle proposa se référèrent en premier lieu aux articles qui établissaient le protectorat, en second lieu à la suppression des capitulations et du régime des protégés, en troisième lieu aux dispositions économiques.

L'esprit d'équité m'oblige à reconnaître que les difficultés soulevées par le gouvernement impérial en ce qui concerne le protectorat ne furent pas pressantes et qu'on en fit rapidement le sacrifice.

La lutte fut plus ardente pour les capitulations et le régime des protégés. Nous remportâmes cependant. La bataille se livra surtout sur le terrain économique. A force de patience et de ténacité nous obtînmes tout ce qui était essentiel en ne faisant que des concessions de détail, en n'abandonnant qu'une seule stipulation qui parût importante. Encore ne Tétait-elle qu'en apparence ! Encore dans l'esprit de tous les membres du gouvernement, le sacrifice était-ir consenti à l'avance !

Mais, avant de brièvement résumer la discussion qui se prolongea longtemps, je veux rechercher comment la Chancellerie qui n'avait pas reculé devant la perspective d'un conflit quand elle se décida au geste d'Agadir, qui envisageait encore dans le courant du mois d'août les solutions les plus graves, fut conduite à évoluer vers un dénouement pacifique, surtout comment elle accepta de renoncer définitivement à la fois au Maroc dont jusqu'au dernier moment elle entendit retenir une part à tout le moins sous forme d'appropriation économique et aussi à la possession qu'elle convoitait de la plus grande partie du Congo.

Quelque difficile qu'il soit de déterminer les mobiles toujours complexes des actions humaines, je crois ne pas trop m'avancer en disant que le

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changement de front des dirigeants de l'Empire eut deux causes principales.

Dans le document secret que Ton me fit tenir dans le courant du mois d'août, il est écrit que M. dé Kiderlen considère la guerre comme presqu'inévitable non parce que l'Allemagne attache un prix démesuré à la possession du Maroc mais parce qu'il lui paraît que la France veut atteindre l'honneur et le prestige de l'Empire allemand. Qu'est-ce à dire ? Quand on lit entre les lignes de ce mémorandum, quand on le rapproche de memoranda ayant la même origine et qui me parvinrent ultérieurement, on aperçoit que le gouvernement impérial est désorienté par l'attitude du ministère des Affaires Etrangères de France dont ii fte voit pas que lés hésitations et les atermoiements expriment surtout de la faiblesse, dont il croit qu'ils expriment un parti-pris de ne pas négocier. Irrités par l'expédition de Fez coïncidant avec l'ajournement de l'affaire des chemins de fer les gouvernants de l'Empire ont marqué leur mécontentement par un violent coup de poing sur la table ! L'envoi d'un bateau à Agadir. Geste de provocation et de nervosité ! Faute diplomatique ! Ils ne peuvent s'en dégager que s'ils aboutissent à un accord avec la France. Au cas où la France

s'y refuserait, il leur faudrait ou subir une humiliation qu'ils n'accepteront sous aucune fora aller au conflit. On ne recule sans doute pas à lin devant la guerre, on l'a désirée au début me en 1905, on la désire encore en des su sauts de volonté, mais on n'en veut pas déli ment, résolument. Aussi, lorsque le Consei Ministres de la République prend la directio négociations, lorsque, formulant des propos nettes et fermes, il montre son intention de < lier les deux puissances, la Chancellerie se ri t-elle peu à peu. Elle entrevoit qu'elle pourri tir de l'impasse où elle s'est maladroit fourvoyée. L'ardent désir qu'elle a issue l'amène peu à peu à considérer c secondaire la qualité de l'accord à inter L'essentiel est d'aboutir, fclle consentira des concessions qu'elle n'eût jamais faites s n'avait été à Agadir ! L'erreur qu'elle a cou à la fin de juin 1911 l'obligera à renoncer prétentions excessives.

Peut-être cependant ne s'y serait-elle ps sotue s'il n'avait surgi à Berlin dans le coure septembre 191 J une redoutable crise éconoi et financière. De fait, l'Allemagne, saisie des positions du gouvernement français, leur o

teinte, le crédit se ressère ; industriels, commerçants, capitalistes sont obligés de ralentir le mouvement de leurs affaires, même de réaliser. C'est la crise qui peut en quelques jours se développer si le gouvernement n'a pas pris les mesures utiles, s'il n'est pas préparé. En 1911 l'Allemagne n'était pas préparée 0nancièrement !

Alors que le gouvernement français avait eu la précaution, dès le geste d'Agadir, de conseiller nettement aux banques la limitation des crédits. l'Empire allemand était, autant qu'il semble, demeuré insouciant. Il n'avait pas pris garde que, à l'époque, la banque germanique était très engagée en. des opérations sur les places des Etals- Unis, que les marchés allemands se trouvaient ainsi mûrs pour une crise que le moindre incident pouvait faire éclater.

L'incident survint au commencement de septembre. On rapporte que, dans les derniers jours du mois d'août, comme on hésitait encore à Berlin sur le grand parti à prendre, on eut l'idée de convoquer à la Chancellerie quelques-uns des grands financiers allemands. On leur demanda, dit-on, s'ils pourraient, sans émettre un emprunt, approvisionner le Trésor des londs nécessaires pour une

guerre qui ne devait durer plus de deux mois (1). Les financiers interrogés auraient répondu qu'il leur fallait réfléchir ; ils demandèrent 24 heures de délai. Le lendemain ils déclaraient impossible ou du moins très difficile à réaliser; ce qu'on réclamait d'eux. Peut-être le récit n'est-il pas tout à fait exact, peut-être les choses ont-elles été exagérées, amplifiées. Il ne paraît pas douteux cependant qu'il y eut dans les bureaux de la Chancellerie impériale, même dans les cabinets ou les antichambres de très hauts personnages, des conversations orientées dans le sens le plus alarmant entre les grands financiers et les hauts fonctionnaires de l'Empire. On le sut rapidement au dehors ; je l'appris presqu'immédiatement. J'étais attentif depuis le début de la négociation diplomatique à l'état du marché de Berlin que je connaissais exactement, je crois. Je savais qu'une crise était dans l'air, je pressentais qu'elle surviendrait dès que la situation extérieure paraîtrait réellement inquiétante, qu'elle serait précipitée et aggravée par les retraits de fonds que les places étrangères pour-

(1) On pensait évidemment à Berlin que deux mois suffiraient pour avoir raison de la France dont on devait savoir qu'elle jouerait la partie seule sur terre tout au moins.

raient faire, à mon instigation peut-être, sur le marché de Berlin. II. advint ce que je prévoyais. Aussitôt après que me fut parvenue la nouvelle des entretiens à la Wilhémstrasse, des bruits alarmants filtrèrent, comme -par hasard, dans les milieux financiers internationaux. La crise commença. La bourse de Berlin devint mauvaise ; dès le 4 septembre le cours de la rente allemande subissait une baisse accentuée, les actions des grandes banques perdaient, 4, 6, 9 points, les valeurs industrielles 5, 6, 10, 20, 32 même 34 points. Plusieurs d'entre elles furent « barrées », c'est-à-dire ne portèrent pas de cours afin d'arrêter la baisse. En même temps les faillites survenaient nombreuses, les retraits des caisses d'épargne se multipliaient dans un véritable affolement, les liquidations en Bourse devenaient difficiles, les journaux allemands écrivirent « sinistres », cependant que le chèque sur Paris subissait une hausse significative indiquant d'importants retraits d'argent opérés pour le compte des banques françaises, surtout pour le compte de la Russie qui nous rendit service.

Ce fut, paraît-il, une stupeur dans les milieux gouvernementaux allemands. M. Cambon et notre attaché militaire, le colonel Pelle, en indiquent la portée «t montrent le bénéfice qui nous en advint

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dans des lettres écrites le 16 septembre. Le colonel Pelle dit au ministre de la Guerre : « Il est indubitable que ces nouvelles dispositions du gouvernement allemand (M. de Kiderlen jetait du lest) ont été préparées par les événements dont je vous parlais dans mes deux dernières lettres : la baisse de la Bourse, les paniques des caisses d'épargne (que la presse a plus d'une fois cachées ou fortement atténuées). Pour calmer l'émotion, le gouverneraient allemand a dû faire dans la presse des déclarations rassurantes. » De son côté, M. Jules Cambon m'écrivait à la même date : « Je ne saurais vous peindre l'impression produite ici par la débâcle de la semaine dernière. Je crois qu'elle a été pour beaucoup dans le changement d'attitude du gouvernement allemand. M. de Kiderlen s'est aperçu que, quand il parlait de la guerre, il en déclarait une à laquelle il ne s'attendait pas. »

En ces quelques lignes l'ambassadeur résume exactement la situation. Le secrétaire d'Etat fut surpris en pleine discussion avec nous, alors qu'il se demandait s'il ne retiendrait pas une partie du | Maroc, par une tourmente financière qui s'était amassée sans qu'il s'en doutât et qu'avaient précipitée des imprudences de langage commises par lui, autour de lui ou au-dessus de lui. Sans doute,

la crise se calma rapidement sans que, — je n'ai pas besoin de le dire — le marché de Paris fût venu en aide au marché de Berlin (1), mais les places allemandes restèrent sensibles pendant plusieurs semaines. Pour remettre au point l'économie de TEmpirç, le gouvernement germanique lut obligé de constamment détendre non seulement par des communiqués rassurants, par des paroles, mais par des actes. Sa politique en septembre et même en octobre 1911 fut conditionnée par la situation financière du pays (2).

(1) La presse nationaliste fit à l'époque courir le bruit que les grandes sociétés de crédit françaises avaient mis & la disposition des places allemandes quelques centaines de millions pour leur permettre de se dégager. Je ne sais ce qui a pu donner naissance à cette fable ridicule dont le cours des changes, resté constamment défavorable au marché de Berlin pendant les mois de septembre et d'octobre, atteste l'absurdité. Les directeurs des sociétés de crédit m'ont adresse sur ce sujet des lettres de protestation véhémentes et éuperflues.

i?) Il était à craindre que, à raison de la solidarité des marchés et bien que la banque française avertie par le gouvernement eût limité ses engagements, la crfse allemande n'e£t une répercussion à Paris. À l'aide de diverses mesures, en obligeant • notamment les sociétés dé crédit à mettre trente millions fi la disposition de la place, le ministre des Finances, après m'en nvoir référé, prévint heureusement cette éventualité*

gne admit la disparition dans l'avenir des juridictions consulaires au Maroc mais demanda qu'il fût créé en leur lieu et place des tribunaux analogues aux tribunaux mixtes d'Egypte, c'est-à-dire des organismes internationaux. Nous refusâmes d'entrer dans ces vues. Le secrétaire d'Etat ne s'obstina pas trop longtemps. Le 6 octobre nous avions pleine satisfaction. Plus délicate que la question des tribunaux consulaires fut celle du régime des protégés. L'Allemagne tenait absolument à conserver le droit d'accorder à des sujets marocains ce qu'on appelle des lettres de protection, c'est-à-dire des actes de demi-naturalisation qui ont pour effet do soustraire ceux qui en sont l'objet à la loi commune, et d'en faire des clients de la puissance protectrice. La France voulait la suppression d'un régime qui donnait lieu à des abus qu'elle jugeait inconciliables avec une administration régulière. M. de Kiderlen proposa un moyen terme : on supprimerait dé suite les abus, on s'entendrait ultérieurement sur des modifications de principe au régime des protégés. Le ministre des Affaires Etrangères conseilla au gouvernement d'accepter cette transaction à laquelle on était péniblement parvenu le 7 octobre. Je m'y opposai en faisant observer qu'il eût mieux valu ne pas aborder la discussion que de nous contenter

d'un aussi médiocre avantage. Le. Conseil des Ministres partagea mon opinion. Il fut convenu qu'on inviterait noire ambassadeur à un suprême effort. M. Cambon eut gain de cause le 8 octobre. Il fut spécifié dans la lettre explicative, qui a le même valeur que le traité, que l'Allemagne admettrait l'abrogation du régime jfles protégés quand la France le jugerait nécessaire.

Mais ce fut sur les questions économiques que porta le^rand débat. Pour le résumer avec une suffisante clarté, il me faut,- m'exposant peut-être à certaines redites, expliquer comment l'acte d'Algésiras avait réglé la matière, en quoi l'accord de 1909 qui ne concernait que la France et l'Allemagne avait innové au regard de ces seules puissances. Il me faut encore montrer ce qu'il nous était indispensable d'obtenir pour que notre protectorat ne fut pas limité à l'exerdce de la souveraineté.

L'acte d'Algésiras avait posé le principe de l'égalité économique entre toutes les puissances. La formule très compréhensive doit être envisagée sous différents aspects. Egalité économique implique d'abord égalité douanière. Egalité économique peut encore impliquer égalité entre les diverses puissances pour la mise en œuvre des grands travaux et, en général, de toutes les entreprises publiques.

L'égalité douanière était inscrite en termes formels dans l'acte d'Algésiras ; il y était stipulé que toutes les marchandises importées au Maroc seraient soumises aux mêmes droits de douane, quelle que fût leur origine, que toutes les marchandises exportées seraient tarifées au même taux quelle que fût leur destination. Ce régime, le régime de « la porte ouverte » comme cm Ta qualifié, est combattu avec véhémence p$r les outranciers du protectionnisme, mais il a la pleine approbation des économistes libéraux, il apparaît aux protectionnistes avisés comme utile, avantageux même, sans inconvénients en tous cas, quand il est appliqué dans des pays neufs. Nous n'exposerons pas les arguments des uns et des autres ; nous écarterons cette querelle de doctrine pour n'envisager que les réalités. Les réalités c'est que dans bon nombre de nos colonies africaines nous avions, en traitant avec l'Angleterre à diverses dates, concédé « la porte ouverte » pendant une période de trente années et quô ls colonies de l'espèce comptent parmi les plus prospères de nos établissements. Les réalités c'est encore que, en 1904, M. Delcassé, négociant avec le gouvernement anglais, admit que le régime « de la porte ouverte » serait institué ou maintenu au Maroc pendant trente années. Impossible donc pour

nous de faire une opposition de principe au système d'égalité douanière que nos. prédécesseurs ont volontairement accepté. Tout ce que nous pouvons de* mander c'est que l'acte d'Algésiras n'ayant spécifié aucun terme et ayant, par le fait même, abrogé, même au regard de l'Angleterre, la limitation de durée, le traité à intervenir reproduise la disposition de l'accord de 1904, qu'il soit écrit que le Maroc, c'est-à-dire la France puisque l'Empire chérifien devient un état protégé, pourra, après un délai de trente années, obtedir sa liberté de tarification douanière. Mais, d'une part, M. de Kiderlen qui avait d'abord paru enclin à cette concession que nous réclamons se reprend ; il y fait une opposition formelle ; d'autre part nos ambassadeurs nous informent que les puissances autres que l'Allemagne, même les puissances amies, auxquelles nous demanderons de contresigner le traité nouveau pour qu'il ait une pleine valeur, sont peu disposées à abandonner sans compensation d'aucune sorte un avantage éconoiûique dont l'acte d'Algésiras les a investies ! Force nous est donc de renoncer, comme nous l'avions prévu à l'avance, à une stipulation dont beaucoup pensent que son intérêt est illusoire et au sujet de laquelle M. Cambon me communique le 4 octobre, des idées fort justes dont la dernière

niérilc de retenir particulièrement l'attention : « On s'applique, m'écrit-il faisant allusion à certaines critiques qui se faisaient jour dans la presse, à diminuer la valeur des droits que nous aurons au Maroc. On a soin de ne pas dire que l'acte d'Algésiras a fuit tomber pour l'Angleterre la limitation qu'elle' avait acceptée ; que les puissances signataires de cet acte, dont l'adhésion nous est nécessaire pour établir notre protectorat, ne nous le donneraient pas si nous limitions dans le temps l'égalité économique, et qu'en droit diplomatique les conventions perpétuelles sont les seules qui puissent Être dénoncées au moment opportun. » Etait-ce donc bien un sacrifice que nous consentions en renonçant à une disposition qui avait une valeur de forme et d'apparence non de fond ni de réalité ?

Mais là n'était pas la véritable question. L'égalité économique inscrite dans l'acte d'Algésiras était redoutable en ce sens qu'elle imposait le régime de l'adjudication pour toutes les entreprises publiques non seulement en ce qui louche la construction, mais encore en ce qui concerne l'exploitation S'agissait-il d'ouvrir un port, d'établir une ligne de chemin de fer ? Le Maghzen n'était pas libre de concéder l'exploitation du port ou de la voie ferrée à qui bon lui convenait. Il devait ou bien exploiter

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par ses propres moyens ou bien recourir à l'adjudication. En 1909, la France et l'Allemagne avaient cherché à éliminer à leur profit ces stipulations gênantes. Elles avaient prétendu y parvenir sous le couvert de formules vagues que chacune des deux puissances interprétait dans un sens différent. D'où le désaccord profond qui avait surgi. Il fallait tout d'abord exclure l'entente de 1909, écarter toutes les participations germaniques. Il fallait ensuite faire reconnaître au gouvernement chérifien, placé désormais sous notre protectorat, -le droit de concéder librement les entreprises publiques à des tiers, lui permettre notamment d'instaurer des compagnies de chemins de fer, des sociétés d'exploitation pour les ports, les routes, les irrigations, etc., en dehors de toute adjudication.

La résistance à nos prétentions fut très vive. Répondant le 7 septembre par un contre-projet au projet d'accord que nous avions présenté, l'Allemagne entendait dépouiller le Sultan de ses droits de concession, de direction et de contrôle sur les grands services publics et mutiler ainsi notre protectorat. Dans l'article 7 du contre-projet les dirigeants de l'Empire ne se bornaient pas à disposer que la règle de l'adjudication serait strictement appliquée à la concession et à l'exploitation de toutes

les grandes entreprises, ils voulaient encore « que pour la nomination des fonctionnaires et ingénieurs auxquels serait confiée l'exploitation des grandes entreprises il serait tenu compte de la nationalité des constructeurs dans la proportion de leur participation. » Bien plus ! Dans une ^nnexe au contreprojet l'Allemagneonanifestait la volonté de régler, d'un commun accord avec nous, le programme de la construction des voies ferrées au Maroc et de se réserver dans toute une partie de l'Empire chérilien l'exploitation des lignes. Il était précisé que, au nord du fleuve Tensift, les Français proclamés adjudicataires de la construction et de l'exploitation des réseaux devraient rétrocéder trônte pour cent de leur lot aux Allemands, que, au sud du fleuve Tensift, ils devraient abandcmner soixantedix pour cent à leurs concurrents d'Outre-Rhin. Ainsi, dans le nord seulement du Maroc, la prépondérance économique eût été reconnue à la France ; dans le sud, dans la région la plus productive comprenant le Sous et Agadir, elle eût jHé acquise à l'Allemagne. La Chancellerie suivait ses desseins, elle entendait toujours posséder en fait 1^ sud de l'Empire chérifien, la région délimitée par la brochure pangermaniste que nous avons résumée.

Quand le gouvernement français eut connais-

sance du contre-projet du 7 septembre, il crut qu'il était & la veille de la rupture des pourparlers ; il ne décida pas moins à l'unanimité de répondre par une fin de non-recevoir absolue aux demandes allemandes. M. Cambon eut mission de la notifier. Fort heureusement les instructions du gouvernement lui parvinrent au moment où se déroulait la crise financière M. de Kiderlen céda. Le 19 septembre, notre ambassadeur télégraphiait (dépêche 520) . « Le gouvernement allemand renonce à toute participation à l'exploitation des grandes entreprises publiques. » Presque en même temps on acceptait nos textes spécifiant que le Sultan aurait « le droit de concéder librement à des tiers ». Nous avions tout ce à quoi /nous pouvions prétendre.

Les points essentiels étant acquis à notre avantage, il semblait que tout fût fini. Le secrétaire d'Etat nous accabla cependant d'une pluie de demandes de détail dont les unes purent être acceptées sans que leur utilité fût bien évidente, dont les autres furent discutées. Le ministre réclama que l'on affirmât dans le texte les droits de la Banque d'Etat au Maroc. Nous n'aurions pu y toucher en aucun cas. La mention que demandait notre interlocuteur était superflue mais il n'y avait pas d'inconvénient à l'écrire. Il n'y avait pas davantage

d'inconvénient, tout au contraire, à admettre que fissent partie de certains comités relatifs aux douanes ou aux adjudications des délégués de la Ban-. que d'Etat qui devaient être tes témoins impartiaux de la régulière observation des règles de l'égalité économique. Nous discutâmes de façon plus serrée deux autres demandes du secrétaire d'Etat relatives l'une à la liberté d'exportation des minerais de fer, l'autre à la faculté de construire des embranchements particuliers aux voies ferrées. Toutes deux étaient justifiées dans leur principe ; il nous fallut seulement mettre les textes au point. Nous les rédigeâmes de telle façon que les règles édictées fussent en harmonie avec notre législation générale en France.

Sur un seul point s'éleva une difficulté sérieuse. Le secrétaire d'Etat voulait que nous nous engagions à construire avant toutes autres lignes de chemin de fer la voie Tanger-Fez. Dès le mois de février 1911, M. Pichon avait accédé à cette demande, fort grave cependant comme nous l'avons dit, puisqu'elle avait pour but de nous enlever le droit de relier l'Algérie à l'Empire chérifien par le rail avant que la capitale du Maroc ne fut rattachée 6 Tanger et qu'ainsi le courant commercial se trouvait détourné de notre empire africain. Il fallait a

iout prix revenir sur celte concession. Malheureusement, le ministre des Affaires Etrangères, n'apercevant pas l'importance de la question, télégraphiait le 13 septembre à M Cambon (dépêche 547) : « Nous admettons volontiers que le premier chemin de fer h construire au Maroc doit être celui de Tanger à Fez. » Je fus informé par une lettre personnelle de M. Cambon en date du 20 septembre, de l'engagement que M. de Selves avait pris au nom du gouvernement qu'il n'avait pas consulté. J'évoquai la question au Conseil des Ministres. Tous mes collègues s'élevèrent contre une telle concession, M. Delcassé déclara que de toutes les demandes formulées ou à formuler par l'Allemagne c'était cellelà qu'il était le moins disposé à admettre. Il proposa lui-même la formule suivante : « La mise en adjudication du chemin de fer de Tanger à Fez ne e era primée par la mise en adjudication des travaux d'aucun autre chemin de fer. » Ainsi plus de priorité au profit du Tanger-Fez ! Ce ne fut pas sans peine que M. Cambon fît prévaloir la rédaction de AT. Delcassé.

Enfin nous aboutissons ! Lorsque les 11 et 14 oo tobre 1911, l'accord marocain et les lettres interprétatives sont paraphés à Berlin, nous avons obtenu tout ce que nous demandons en matière poli-

tique, administrative et judiciaire. Dans Tordre économique nous n'avons consenti qu'une concession de quelque importance en accordant le maintien indéfini de l'égalité douanière. Une seule ombre au tableau :Ja forme qu'au cours de minutieuses discussions de détail a revêtu le traité. Il pèche par un excès de stipulations. Quand on le lit avec attention et bonne foi, on n'a pas de peine à apercevoir que toutes ces dispositions peuvent se résumer en une seule phrase : la France appliquera loyalement les règles de l'égalité économique qu'elle a acceptées. Mais, quand on a l'esprit prévenu, ou quand on est insuffisamment informé, les formules rébarbatives dont se hérissent certains articles impressionnent. « Pourquoi, disait quelque jour au cours des négociations M. Cambon à M de Kiderlen, voulezvous prendre tant de précautions vis-à-vis de nous ? Pourquoi nous ennuyez-vous en spécifiant à toutes les lignes de l'accord pour ainsi dire qu'il n'y aura pas d'inégalité ici, pas d'inégalité là ? » — « Je vais vous le dire franchement, répondait le secrétaire d'Etat. Si je m'étais décidé à laisser l'Angleterre occuper le Maroc — je n'y aurais jamais consenti pour bien des raisons, politiques et autres, mais enfin je puis former l'hypothèse — je n'aurais pas demandé la moindre garantie économique parce

que, dans les colonies anglaises, tout le monde peut travailler, mais, dans vos colonies, les Français euxmêmes ne peuvent pas travailler. Il me faut donc multiplier les articles de précaution. » La boutade excessive de M. de Kiderlen n'était pas des plus rassurantes, d'autant qu'il était facile de retourner la comparaison du secrétaire d'Etat, d'observer que telles dispositions contractuelles ne comportent pas d'inconvénients quand elles sont insérées dans un traité passé avec une nation loyale et large dans ses vues comme l'Angleterre, qu'elles sont au contraire périlleuses quand elles interviennent dans un accord avec l'Allemagne dont la diplomatie est toujours pédante, hargneuse, et tatillonne, quand elle n'est pas de la plus cynique mauvaise foi. Je cherchais les moyens de donner à l'opinion publique française la garantie que certains des articles du traité ne seraient pas autant de nids à chicanes nouvelles et j'y réfléchissais quand me parvint une lettre de mon ami M. d'Estournelles de Constant suggérant l'idée que fût inscrit dans l'accord le recours obligatoire au Tribunal de La Haye en cas de difficultés d'interprétation. Je fis la proposition le 2 octobre au Conseil des Ministres qui l'accepta d'enthousiasme. Après quelques difficultés M. de Kiderlen s'y rallia. Il me parut qu'il comprenait et

partageait mon sentiment, qu'il voulait comme moi clore définitivement l'affaire du Maroc, éliminer la question du champ des controverses diplomatiques pouvant donner lieu à conflit.

Il fallait maintenant aborder la seconde partie de l'accord, parlej échanges ou, pour ne pas ruser avec les mots, cessions de territoires. Je ne répéterai pas les raisons supérieures qui nous obligeaient à nous engager dans la voie où nous avions été précédés. Le gouvernement français avait pris parti à la fin du mois d'août dans les séances du Conseil que j'ai relatées quand il avait consenti à racheter notre liberté d'action au Maroc. Cette liberté d'action nous l'avions acquise au commencement d'octobre ; nous ne pouvions nous soustraire à l'obligation de payer la mainlevée des hypothèques politiques et économiques que d'autres avaient consenties et que nous venions d'éteindre. On se souvient que notre ambassadeur, # au moment de regagner Berlin, craignait que nous n'offrions pas un prix suffisant. Nous parvînmes cependant non seulement à ne pas dépasser, mais à réduire les cessions que nous avions envisagées.

A ceux qui ont été ou qui sont tentés de trouver

que notre effort fut insuffisant, à ceux qui ont pensé ou qui pensent que nous auribns pu dtinner à l'Àllemagne de moindres compensations, à ceux qui, allant encore plus loin, fermant Volontairement ou inconsciemment les yeux à la lumière, furent prompts à affirmer que nous n'aurions pas dû abandonner une parcelle de terre française, je ne puis répondre par des arguments qui n'emportent ni l'évidence ni la conviction Je n ai qu'un moyen décisif de faire mesurer l'étendue des difficultés auxquelles nous nous heurtâmes et la réalité des avantages que nous obtînmes : c'est dfe multiplier des extraits de la correspondance que j'échangeai avec notre ambassadeur et, par l'intermédiaire du ministre de la Guerre, avec notre attaché militaire à Berlin pendant les mois de septembre et d'octobre 1911. Dès le 16 septembre, M. Cambon se montre ému du mouvement déchaîné dans une partie de la presse parisienne contre les cessions congolaises et il m'écrit : « Le chargé d'affaires de Russie qui nous montre beaucoup de sympathie ne laisse pas que d'être préoccupé des nouvelles qu'il reçoit tous les jours de Paris. Il lui a paru très à propos que nous nous montrions fermes comme nous l'avons fait, mais il craint que notre tempérament et surtout notre presse nous emportent à donner à notre attitude

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dissipe pas. » Plus librement s'exprimait quelqu'un qui touchait de très près M. Cambon en une lettre écrite le 21 septembre : « C'est beaucoup moins le Maroc et le Congo, dit M. de B., que la personne même de M. Caillaux à laquelle les crocodiles de la vie parlementaire font la guerre. On a senti en lui un homme de gouvernement et on redoute qu'il grandisse. M. Cambon n'est pas étonné de voir M. X. (un homme politique considérable) traiter M. Caillaux comme un simple Jules Ferry... Nous sommes également convaincus que le Président est trahi, que, tant que M. de Selves aura auprès de lui celui qui le dirige et qui dirige la presse, les mêmes tendances hostiles à votre politique se feront jour, et que ces gens sans responsabilités, qui, depuis trois mois, font tout ce qu'ils peuvent pour amener un conflit, font en ce moment feu des quatre pieds parce qu'ils sentent que l'affaire va s'arranger. » De fait, à ce moment, la mesure est comble. De tous côtés, il revient à moi et à mes collègues du gouvernement que la presse nationaliste est inspirée par le cabinet du ministre des Affaires Etrangères Une explication orageuse a lieu en Conseil de cabinet spécialement convoqué. M. de Selves promet de mieux surveiller son entourage... Le 23 septembre l'ambassadeur m'écrit : « Votre ac-

tion s'est évidemment fait sentir sur la presse de Paris car elle est devenue plus raisonnable. J'espère donc qu'en dehors de la presse nationaliste nous ne nous heurterons plus à trop de difficultés de ce côté-là. » Pour le moment, en effet, nous ne devions plus rencontrer « trop de difficultés de ce côté-là ».

Mais la principale, la grande difficulté subsistait : Pourrions nous traiter? Et à quelles conditions? Du côté de notre ambassadeur on n'hésite pas. On me dit, on me répète, qu'il faudra nous estimer trop heureux si l'Allemagne se contente des concessions que nous envisageons.

C'est le colonel Pelle qui écrit, dès le 20 septembre, au ministre de la Guerre : « La France, quoi qu'on en puisse dire peut-être au Quai d'Orsay, n'a fait que de minimes concessions sur son projet du Maroc. L'Allemagne abandonne la situation particulière qu'elle avait un instant demandée ; elle nous concède le contrôle politique, administratif, financier, la représentation diplomatique, l'oc^ cupation militaire, en définitive le protectorat. Il serait vraiment regrettable que, parvenue à ce point, l'affaire échouât et que nous manquions l'occasion de nous assurer le Maroc pour des satisfactions d opinion. » A son tour, le 23 septembre,

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passent, l'ambassadeur est plus pressant. Il remarque le 29 septembre qu'une partie de l'opinion française paraît s'égarer : « Je ne vois pas, dit-il, un Français qui ne soit convaincu que l'Allemagne nous a donné son approbation quand nous avons été à Fez. Cela est faux : le ministère des Affaires Etrangères a dans ses carions le rapport où je faisais part des conversations graves que j'ai eues à cet égard avec le chancelier. On a persuadé également au public que l'Angleterre nous suivrait jusqu'au bout quoi que nous fassions. Et cela aussi est $aux. » Mais il ajoute que c'est là l'opinion d'une fraction de la bourgeoisie lectrice des journaux de droite, que le peuple, la masse démocratique, a plus de bon sens que les oppositions de salon et qu'elle ne mettna pas en comparaison la possession de territoires de l'Afrique centrale qui « enrichissent quelques particuliers » avec le contrôle d'un Empire qui domine la Méditerranée et l'Atlantique. Le 2 octobre notre attaché militaire traduisant les idées de l'ambassadeur écrit au ministre de la Guerre une longue lettre fort importante au point de vue diplomatique et militaire dont j'extrais de nombreux passages : « Dans la réalité, vous savez, Monsieur le Ministre, qu'après bien des tâtonnements et des lenteurs, l'accord, en ce qui concerne le Maroc, est

lait (bien entendu, si on veut à Paris qu'il soit fait). Le gouvernement Allemand, est arrivé à nous concéder ce que nous avons demandé. C'est en ce moment que des journaux français — dont certains reçoivent visiblement leurs renseignements à bonne source — partent en campagne pour que nous re lirions les concessions consenties par nous au Congo. El, il semble — autant qu'on en peut juger d'ici — qu'une bonne partie de l'opinion française (celte opinion qu' « on a laite » depuis des semaines) soit avec ces journaux. Si peu d'importance qu'ail à cet égard mon opinion personnelle, permettez-moi. Monsieur le Ministre de vous la donner franchement Si le Gouvernement français entre dans la voie qui lui est indiquée de restreindre ou de modifier notablement les offres qu'il a faites au Cjngo, i l'iircord est à l'eau.

« Nous (la France) sommes engagés vis-à-vis de l'Allemagne. Nous avons formulé, dans des conversations successives, les concessions territoriales que étions disposés à faire. L'ambassadeur a été autorisé par le ministre des Affaires Etrangères (1) à

(1) Le Conseil des Minisires avait — on s'en souvient — expressément spécifie que les offres de concessions ne devraient pas élre produites avant que fût close la négociation marocaine.

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communiquer « sans réticences » et il a communiqué effectivement à M. de Kiderlen une carte de ces concessions. Si nous revenons maintenant ladessus, quand l'Allemagne croit l'accord presque conclu, l'effet produit sera déplorable. Déjà, pour l'affaire de la Ngoko-Sangha, pour celle des chemins de fer marocains, nous nous sommes dérobés après que nos propositions avaient été acceptées. Si nous recommençons le même jeu cette fois, on ne doutera plus ici qu'il ne soit impossible de traiter avec noua.

« Il ne faut pas oublier non plus que M. de Kiderlen a posé l'accès au fleuve Congo (c'est-à-dire la « coupure » de notre colonie contre laquelle on proteste tant aujourd'hui en France) comme une condition sine qua non de l'accord.

« Enfin, si on change actuellement les bases du traité qu'on avait préparé, c'est toute une négociation nouvelle qui commence et qui ne peut manquer de durer des semaines. Pendant ce temps les % parlements se réuniront dans les deux pays, les gouvernements devront répondre à des interpellations et les dernières chances s'évanouiront de faire prévaloir une solution moyenne entre les opinions publiques des deux pays.

« Cet échec satisfera peut-être en France cer-

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ques qui noué sont encore imposées. Je parle ainsi, parce que je dois tenir compte des préjugés de mon pays, mais un colonial anglais ne trouverait pas que la liberté peut être appelée uhe entrave.

« Ce qui rend la discussion des compensations territoriales très difficile c'est que, dans la première partie des négociations dû j'ai discuté avec M. de Kiderlen, sur les instructions de Paris, en même temps que le Maroc, des concessions à faire au Congo, nous nous sommes heurtes sur là question de savoir où s'arrêteraient les frontières au nord et au sud, et si de ce dernier côté notamment ce serait la Sangha ou l'Alima qui les déterminerait., mais jamais nous n'avons jusqu'ici sérieusement disputé sur l'étendue des compensations fen largeur.. »

Tout cela est vrai et cependant il faut parvenir £ éviter la coupure. Encore une fois comment faire ?

J'y songe depuis le milieu 'de septembre, dépuis que j'ai vu que l'accord aboutirait J'ai d'abord l'idée de demander à la Belgique de céder à bail à la France le long du fleuve Oubanghi une bande de territoire qui, bordant de l'autre côté du cours d'eau le6 parties à fcéder à l'Allemagne, supprimerait la solution dé continuité. Mais je pré-

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demande donc que nous commencions par offrir à nos rivaux un ensemble de territoires qui ne touchent pas les fleuves Congo et Oubanghi. S'ils ne veulent pas souscrire à cette formule, comme cela est plus que probable, il propose qu'on leur concède des territoires impliquant- une coupure moindre de moitié environ que celle qui est envisagée. Le ministre des Colonies soumet en conséquence un projet qui est médiocrement accueilli puisqu'il nous engage à livrer bataille pour une suppression partielle et, dès lors sans grand intérêt, de la coupure. M. de Selves déclare cependant qu'il procédera comme le suggère son collègue des Colonies, qu'il commencera par refuser tout accès au grand fleuve, qu'il se repliera ensuite sur le nouveau projet de M. Lebrun. Mais, ceci dit, il pose au Conseil des Ministres, comme il lui appartient, en fort bons termes d'ailleurs, la question définitive : « Si ces projets successifs ne peuvent prévaloir, le gouvernement n'est-il pas d'avis de traiter sur la base des concessions envisagées sous la seule réserve que la France conservera la liberté de navigation sur l'Oubanghi et les îles du fleuve ? » Après un échange d'observations au cours desquelles le ministre de la Guerre fait remarquer, avec quelque véhémence, que les cartes des abatf-

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voir. » J'expose à M. de Selves ce que je sais et comment je le sais et, convaincu de l'assentiment de mes collègues, je prends sur moi de modifier la décision du Conseil. Je transforme la dépêche. Il n'y est plus écrit que nous nous contenterons de garder le cours du fleuve et ses îles. Nous déclarons au contraire que nous entendons conserver une bande de trente kilomètres le long de l'Oubanghi. « Cette dernière combinaison est-il ^dit, a été suggérée par M. le Président du Conseil qui pense que M. de Kiderlen céderait sur ce projet s'il se trouvait eu présence d'une sérieuse et énergique résistance de notre part. » (Dépêche 577)

Quelques jours après, M. de Kiderlen cédait.

M. Cambon, qui, au reçu des instructions du gouvernement, avait commencé par protester, par déclarer qu'on lui demandait l'impossible, prouvait une fois de plus qu'il était un incomparable négociateur. Le 19 octobre il m'écrivait :« Vous aurez vu qu'enfin nous commençons à apercevoir l'issue du long débat que je poursuis depuis plusieurs mois — je suis resté plusieurs jours devant im mur à savoir comment nous passerions, mais enfin la brèche semble faite. J'espère que nous pourrons avoir bientôt place gagnée et qu'il ne se trou-. ve»a pas des loue à Parie pour s'espoeer à périr»

lenir la totalité des territoires du Cameroun allemand connus sous le nom de Bec de Canard. J'en écrivis personnellement à M. Cnmbon : « Je ferai tout le possible pour répondre à vos vues », me répondit-il le 23 octobre. Mais, cette fois, il ne put remporter. Le mouvement d'hostilité contre l'accord, déjà indiqué par l'ambassadeur dans ses lettres ou dans ses dépêches précédentes, grandissait en Allemagne dans de telles proportions qu'en tardant davantage nous courions le risque d'échouer. Réuni le 2i octobre, le Conseil décida à l'unanimité de conclure.

Au dernier moment une exigence inattendue de M. de Kiderlen au sujet de notre très éventuel droit de préemption du Congo belge parut de nature à tout remettre en question. La lettre personnelle que m'adressa le 30 octobre notre ambassadeur indique les raisons véritables de cette soudaine prétention, en même temps qu'elle suggère l'ingénieuse solution qui, sous quelques modifications, prévalut : « La demande du secrétaire d'Etat, écrit-il, provient évidemment du sentiment qu'il a de la profonde impopularité dont jouit en Allemagne l'arrangement auquel nous sommes parvenus... Il y aurait, à mon sens, un moyen d'enlever à la déclaration qui nous est demandée par

« Hier il n'y avait pas une voix pour défendre le chancelier... »

De son côté, M. Cambon m'adressait le 3 novembre la lettre suivante dont je donne le texte intégral :

Berlin, 3 novembre.

«" Monsieur le Président,

« Je crois que je puis enfin vous féliciter d'avoir mené à bien par votre persévérance et votre volonté personnelle l'œuvre de notre accord marocain. Je signerai les instruments définitifs très probablement demain, et j'irai ensuite moi-môme à Paris pour vous les porter. Votre Gouvernement aura toujours l'honneur d'avoir terminé l'œuvre commencée dans l'Afrique du Nord par le Gouvernement de la Restauration ce qui est soh plus grand titre de gloire aux yeux de l'histoire.

« J'ai répondu à vos instructions en concluant hier. Je ne sais si de retarder encore nous aurait permis d'obtenir davantage. J'en doute, car les offres de l'AUemagnes étaient comme la Peau de Chagrin de Balzac et se rétrécissaient tous les jours. Les difficultés intérieures du gouvernement allemand grandissaient : l'opinion coloniale prenait le dessus, et aujourd'hui on annonce que le sous-secrétaire d'Etat aux Colonies vient de don-

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conefield portant sur son drapeau : La Paix avec honneur, »

« M. de Kiderlen se rend parfaitement compte, écrivait M. Jules Cambon le 33 septembre en une lettre que j'ai citée qu'il a d'ores et déjà perdu la partie, mais il sera temps pour nous de triompher si cela est nécessaire, quand nous aurons touché les enjeux. » Le 4 novembre nous avions touché les enjeux ; il nous était permis de triompher. Pourquoi l'aurions-nous fait? Les réalités seules comptent dans la vie des peuples comme dans la vie des hommes. A-t-on jamais avantage à faire mesurer à ses adversaires l'étendue de leur insuccès î~Un homme de gouvernement qui voit au-delà des premiers plans de la politique, qui s'efforce de regarder au loin, doit s'appliquer à ternir l'éclat d'une victoire diplomatique. Quelle gaucherie de provoquer par la jactance les revanches im- . médiates ou prochaines ! Quelle gaucherie criminelle quand celui qui s'y laisse aller est placé à la tête d'un pays dont la préparation militaire n'est pas encore au point et dont les alliés sont ou bien dans l'irrésolution, ou bien dans la situation que m'exposait M. Isvolsky et, que me confirmait le général Dubail 1 J'entends que la légitime fierté de no-

d'Orsay qui déterminèrent plus d'une fois mes attitudes et mes résolutions. La prudence m'était commandée ; je n'eus garde de m'en départir. Souvent je m'enfermai dans le, silence quoi qu'il m'en pût coûter, quelque dur qu'il me fût parfois de ne pas jeter bas d'un revers de main les puérils ou cyniques mensonges, les misérables calomnies. J'aurais manqué à mon devoir si, pour échapper à une chute ministériel le, pour triompher d'adversaires, j'avais dit ce qu'aujourd'hui après des années passées, j'hésite encore a écrire.

De cette mesure, de cette modération on a prétendu tirer argument contre moi. On a insinué que je voulais modifier les directions de la politique extérieure de la France, renoncer à nos alliances et a nos amitiés, alors que j'entendais simplement reprendre et développer les traditions qui m'avaient été léguées par mes grands prédécesseurs. Comme eux je considérais que nos alliances ou nos enlentes sont infiniment précieuses, à la condition qu'elles ne dévient pas, à la condition que notre pays ne soit pas jeté à la remorque de certains partis jingoes. La France était à mes yeux, la grande nation tenant le flamde la civilisation en Occident, ayant aut idéal de réalisations de droit qu'elle

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des modifications envisagées et préparées par mon gouvernement dans le recrutement en Afrique du Non! devaient rendre encore plus considérables I Un matériel d'armement au point I La France pouvait Faire face aux éventualités qu'elle ne rechercherait pas I Compter sur nous-mêmes 1 Agir par nous-mêmes ! Faire notre politique de. conciliation européenne, de paix fière et digne avec le sentiment de notre force matérielle comme de notre force morale I Conserver soigneusement nos alliances et nos amitiés mais garder nos alliés ou.

qualifiai du ministère de. la Guerre, qui faisaient remarquer, non •ans raison d'ailleurs, que le délai imparti élaiLtrop court, j'admis qu'il fui prolongé jusqu'au 1" janvier 1912, mais il fut expressément spécifié qu'aucun atermoiement nouveau ne aérait toléré. Uana les premiers jours de janvier, une commission d'expérience, présidée par le général de Lamolhe, arrêtait un type de canon lourd (105 court) présenté par le Creusot. H. Messimy saisissait aussitôt le ministre des Finances dune demand» de crédits extraordinaires s'élevsnl a 240 millions, relatifs au matériel d'armement et comprenant une importante dotation pour l'artillerie lourde. Il avait eu soin d'aviser à l'avance la Commiasion du Budget. Maia le ministère tombait et M. Millerand, qui remplaçait M. Messimy, ajournait soua la pression de ses services la construction du nouveau canon. L'artillerie lourde était remplacée, momentanément tout au moins, par le» retraites militaires.

Imprimerie H. M «i II et î, rue de Clulillon. 3

Paris (14 e ) - -

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