‹ Agadir; ma politique extérieure (volume 3)Chapitre 3 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

me lurent laites au sujet de Vaflaire de la N'Goko- Sangha. Je ne retiendrai pas la plupart des « roses » (le terme sera expliqué) qui sont en ma possession. Des lettres de notre ambassadeur à Berlin ou de son entourage, f écarterai ce qui n'a pas trait à la question marocaine. J'agirai de même pour les quelques lettres de M. de Kiderlen dont foi la copie : j'en retrancherai les confidences intimes du moment où elles ne seront pas emmêlées parmi les phrases essentielles.

La correspondance du Secrétaire d'Etat perdra ainsi quelque peu de sa saveur. Ceux qui en liront les fragments que /e donne apercevront cependant combien le mélange de sentimentalité et de considérations politiques la rend curieuse ; ils (ugeront sans nul doute que la correspondante du ministre allemand, la baronne de Y... — une Busse — est à la lois l'amie, l'Egérie de M. de Kiderlen et un agent, un intermédiaire officieux. Aussi ne peul-on faire entière confiance aux exposés politiques contenus dans les lettres ; ils sont, en effet, visiblement destinés à être communiqués en Russie. A ces lins, l'homme d'Etat allemand exagère ses intentions pacifiques. S'il est à coup sûr désireux, sincèrement désireux d'éviter la grande guerre, il n'en tient pas moins en réserve des profets belliqueux. On les voit percer de ci et de là, notamment quand il avoue, en octobre 1911 seulement, alors que les

1911, au moment de notre entrée dans la capitale du Maroc, il soumet à l'Empereur un projet qui consiste à nous laisser les mains libres dans le nord de l'Afrique, à la condition que les intérêts économiques de l'Allemagne y soient sauvegardés, à la condition surtout que nous abandonnions à l'Empire germanique l'intégralité de notre colonie du Congo. Mais, pour réaliser ces vues, M. de Kiderlen rencontre l'opposition des pan germanistes qui ne peuvent se faire a l'idée de renoncer au Maroc. Cette opposition prendra une violence singulière quand il apparaîlra que l'Allemagne doit se contenter de quelques lambeaux de marécages au Congo. C'est sans doute parce qu'il pressent ces obstacles que M. de Kiderlen hésite, atermoie. Visiblement il ne veut pas abattre ses cartes, il cherche à susciter des propositions de la France. M. Cambon, qui ignore les idées et les plans de son contradicteur, qui ne sait que le désir d'une grande partie du peuple allemand d'obtenir une part du Maroc, tâle le terrain prudemment et habilement. Il veut, comme il a été dit dans le corps de l'ouvrage, résoudre la question du Maroc à notre avantage en donnant des compensations limitées à l'Allemagne. Il voudrait, en même temps, parvenir à un arrangement général entre les deux grandes nations, arrangement dont il définit la nature et précise la portée au cours de ses conversations avec M. de Bethmann-Hollweg et M.

lui une attention particulière.

Le krouprinz m'a particulièrement parlé du Maroc et

il t'a fait en jeune homme qui n'est pas accoutumé k parler de politique ; il m'a demandé des nouvelles do nos troupes et il s'est inquiété de ce que nous allions faire à Fez. Comme je lui répondais que nous nous disposions à en partir, il a paru fort étonné et comme j'insistais, il a ajouté :

f Vous me le dites, mais je n'en crois rien, car vous avez là une superbe occasion que vous allez saisir et vous n'avez, en définitive, qu'à nous y [aire nolrt part- >

J'ai naturellement continué à affirmer notre désir d'exécuter intégralement nos promesses. Le langage que m'a tenu le prince héritier n'indique rien en ce qui concerne les résolutions du Gouvernement allemand, car ce jfune homme semble tenu très en dehors de la politique impériale et il y a toujours eu dans la famillo des Hohenzollern une séparation absolue entre 'e chef et son héritier ; le kronprinz, dans l'intimité, critique souvent son père et celui-ci, par contre, laisfe à son fils peu de liberté : c'est ainsi qu'il ne lui a jamais permis d'aller voir Paris incognito, ce qui est le plus grand désir de ce jeune homme.

Quoi qu'il en soit, les paroles que m'a adressées le prince 1 éritier sont significatives en ce qu'elles reflètent l'opinion des milieux de la Cour et des milieux militaires et quand on se rappelle l'aveu échappé, il y a quelques semaines, à M. de Kiderlen au sujet de Mogador, on voit bien que l"dée d'un marché pour nous laisser la liberté d'agir hante les cervelles allemandes.

Je suis convaincu que nous serons obligés effectivement d'acheter notre liberté, mais l'important est que le prix dont nous devrons la payer ne soit ni Mogador ni une portion quelconque du Maroc, car, dans ce cas, il vaudrait mieux laisser les choses en l'état et maintenir le pays dans le désordre o'\ il est.

LES coulisses d'lne NÉGOCIATION 261

Le courrier qui vous porte cette lettre tous apportera en même temps le compte-rendu des conversations que j'ai eues avec le Chancelier de l'Empire : j'ai essayé de répondre aux vue» que vous m'aviez exprimées lors de mon dernier passage à Paris. Il ne m'a pas paru que je puisse aller plus loin. C'est maintenant au Chancelier à nous répondre, à nous dire ce qu'il veut, mais la conversation est accrochée et très certainement il en parlera avec l'Empereur.

Le télégramme qui m'a porté confirmation de vos promesses sur l'évacuation de Fez est arrivé fort a propos, car il était la démonstration de l'absolue loyauté que nous apportons dans toute l'affaire marocaine, et, comme je vous l'ai dit moi-même, nous serons, dans cette affaire, d'autant plus forts que nous serons plus loyaux ; avecun homme du caractère de M. de Bethmann-Hollweg, l'exécution sincère de nos promesses est de nature à le mettre tout a fait de notre côté. Il a été manifestement surpris de la déclaration que je lui apportais de voire part et je suis persuadé qu'il en est d'autres ici qui ne seront pas seulement surpris, mais déçus.

Je lut ai parlé de l'Espagne, vous verrez dans quels termes et dans quelle mesure et j'espère que vous m'approuveras de ra'être montré animé de sentiments amicaux et presque indulgents pour l'Espagne. Il était utile de ne pas prononcer un mot qui pût être rapporté à mon collègue, M. Polo di Barnabe et, à mon idée, de réduire au minimum l'impression que nous pouvons ressentir des incartades de Don-Quichotte. Si les Allemands m mi supposaient l'état d'esprit qui anime les articles de notre presse et particulièrement du Temps, ils trouveraient évidemment l'occasion tentante d'intervenir, d'épouser nos récriminations au sujet de la violation manifeste de l'acte d'Algésiras commise par le cabinet de Madrid et

de poser la question du rajeunissement de cet acte en s 'appuyant sur notre propre manière de voir. Si, au contraire, ils jugeaient préférable de s'attacher pour longtemps l'Espagne, ils pourraient, au moyen d'arguments sophistiques qui ne manquent jamais aux Chancelleries, appuyer la réclamation de celle-ci contre nous et, de ce côté-là, rouvrir l'affaire marocaine.

J'ai donc cherché, en traitant ce point de l'initiative prise ces jours-ci par l'Espagne, à associer autant que possible le Chancelier aux vues pleines de sang-froid et d'une indulgence un peu dédaigneuse, quoique attentive, que je lui exposais comme étant celles qui peignent notre état d'esprit.

Il n'en est pas moins vrai qu'il serait bon que notre presse — et je parle de celle à laquelle on attribue au dehors une autorité diplomatique — voulût bien ne pas jouer le rôle de pion brutal qu'elle semble avoir assumé depuis quelque temps. Tout est dans la manière et tout peut se dire sans cet étalage de violence dans la raison qui rend la raison odieuse. Il ne faut même pas abuser de son bon droit ; car la politique et les rapports entre les nations dépendent de contingences qui échappent à la lettre des traités, et tout l'art est de tenir compte de l'impondérable.

Comme me l'a indiqué le Chancelier, j'irai voir M. de Kiderlen et j'irai vous voir à Paris après que j'aurai causé avec lui ; évidemment il entre un peu d'habileté dans la prolongation de son séjour à Kissingen, mais on commence à s'en apercevoir.

Croyez moi, etc.

Jules Cambon.

L'entretien de Kissingen est annoncé à la fin d*

Je me suis rendu avant-hier à Kissingen. J'y ai trouvé M. de Kiderlen et ai eu te jour même et le lendemain deux entrevues avec lui.

Le premier jour, je l'ai trouvé extrêmement réservé. Je lui ai parlé de mon entrevue du dimanche 11 juin avec M. de Bethmann-Holiweg. Il en avait connaissance, ainsi que de la déclaration de Votre Excellence sur la portée de nos opérations militaires au Maroc : i Le Chancelier ayant manifesté le désir que je m'entretinsse avec vous, lui ai-je dit, nous avons quelques questions à traiter ensemble comme celle des chemins de fer marocains ; j'espère aussi recueillir quelques indications au sujet des réflexions d'ordre général sur les rapports de l'Allemagne et de la France que nous avons échangées avec le Chancelier. » Le Secrétaire d'Etat laissa tomber la conversation.

Le lendemain mercredi, nous passâmes quelques heures ensemble. Cette fois, ce fut lui qui aborda la question marocaine, et la conversation prit tout de suite une allure vive. Il me parla de l'Espagne. Je me contentai de lui répondre que l'Espagne ayant pris une initiative qui paraissait peu conforme à l'acte d'Algésiras, le Gouvernement allemand ne pourrait, en cette occasion, observer une autre ligne de conduite que celle que nous aurions nous-mêmes en nous appuyant sur l'acte d'Algésiras. A ce

déclaration que Votre Excellence m'avait chargé de faire au Gouvernement impérial.

f Fort bien, me répondit mon interlocuteur, mais pourquoi vous en ferais- je compliment ? Faut-il considérer comme un mérite qu'on tienne sa promesse ? i

Je repris qu'assurément nous ne faisions qu'exécuter ce que nous avions dit, mais qu'on en avait douté et que nous pouvions le faire remarquer aujourd'hui, après que nous avions dépensé tant de millions et de vies humaines.

— Et qui vous a demandé de le faire ?

— Le Sultan, notre consul, le consul d'Angleterre, tous juges du péril.

— Vous ne parlez plus du consul d'Allemagne ? »

Je relevai cette remarque en lui rappelant que la mention du consul d'Allemagne avait été aussitôt démentie que lancée.

c II n'importe, continua M. de Kiderlen, il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui vous avez laissé derrière vous, à Fez, une situation tout autre que celle que vous y avez trouvée : des forces, commandées par les Français, répandues sur tout le pays, et un Sultan à votre dévotion.

— Vous vous trompez, repris-je, sur le pouvoir du Sultan et même sur son caractère. Nous sommes obligés de mettre entre ses mains une force militaire et de la discipliner si nous ne voulons pas abandonner le pays à l'anarchie et y ruiner tout commerce... Quant à l'autorité du Sultan, souvenez-vous que c'est vous et moi qui avons collaboré pour la rédaction de l'Accord de 1909. Que consacre cet Accord ? L'égalité économique entre la France et l'Allemagne et l'influence politique reconnue à la France. Pourquoi contestez-vous aujourd'hui que nous exercions cette influence T

— Je ne conteste pat votre influence, reprit M. de

Kiderlen, mais qui dit influence ne dit pat protectorat et c'est un véritable protectorat que vous êtes en train d'organiser. Cela n'est ni dans Vacte d'Algésiras, ni dans l'accord de 1909, pas plus que ce que vous faites à l'Est et à l'Ouest du Maroc, dans la Chaouïa et sur la Moulouya.

— Il est difficile, répondis-je à M. de Kiderlen, quand il s'agit d'une autorité barbare, de déterminer jusqu'où peut aller l'influence. Vous devez en convenir, mais je ne saurais vous laisser mettre en doute ni notre ferme propos de nous tenir sur le terrain que vous nous avez reconnu, ni le caractère de l'occupation de la Chaouïa qui résulte de nos accords antérieurs avec le Sultan ; c'était justement pour éviter ces malentendus qui pourraient, dans l'avenir, être une source de conflits ou tout au moins de difficultés graves entre nos deux pays, que nous nous étions entretenus avec M. de Bethmann-Hollweg de la possibilité d'étudier un accord de nature à les éviter. » - Et je demandai à M. de Kiderlen s'il y avait réfléchi. Je le trouvai de nouveau silencieux et réservé. Je repris ce que j'avais dit à M. de Bethmann sur la façon dont l'état de crise qui existait il y a quelques années entre l'Angleterre et la France s'était dénoué. Je marquai qu'il n'en pouvait pas être de même entre l'Allemagne et la France puisqu'il était un douloureux souvenir qui nous séparait, mais que, néanmoins, cette défiance hargneuse qui divise l'opinion et la presse des deux pays et qui rend leurs rapports si difficiles pouvait être atténuée si on apportait un peu de bonne volonté et de largeur d'esprit à chercher un accord.

M. de Kiderlen me dit :

c Eh bien, je partage votre sentiment, mais si nous restreignons notre conversation au Maroc, nous n'aboutirons pas ; il est inutile de replâtrer ce qui a été fait au

sujet du Maroc et qui semble se lézarder aujourd'hui.

— Vous êtes d'autant plus dans le vrai, lui répondîs-je, que, vous vous en souvenez, vous m'avez autrefois parlé du Maroc. Or, autant vaut-il dire tout de suite que, si vous souhaitez d'avoir quelque part du Maroc, il vaut mieux ne pas commencer la conversation : l'opinion de la France ne l'accepterait pas sur ce terrain et, d'ailleurs, dans l'intérêt de nos bons rapports, il vaut mieux que nous ne multipliions pas les voisinages ; il n'y a pas de pires querelles que les querelles de murs mitoyens ; on peut chercher ailleurs.

— Oui, on le peut, reprit M. de Kiderlen, mais il faut nous dire ce que vous voulez.

— Je ne saurais le faire, car ces idées sont nouvelles, lui répondis-je ; mais je les soumettrai à mon Gouvernement, puisque je vais à Paris, et vous, de votre côté, réfléchissez à ce que vous voulez. »

La conversation tourna, mais lorsqu'une heure après nous nous séparâmes, M. de Kiderlen eut soin de me dire : t Rapportez-nous quelque chose de Paris l »

— J'y tacherai, lui dis-je en le quittant. Si nous ne réussissons pas aujourd'hui, il ne faudra pas nous brouiller pour cela, mais attendre que le temps rende le succès possible, »

Je persiste à penser que nous devons, surtout si nous parvenons à une entente avec l'Allemagne, rester fidèles à l'esprit qui a inspiré nos accords espagnols de 1904. Une politique de suspicion envers l'Espagne serait dangereuse-

II ne faut se dissimuler aucune des difficultés extérieures et intérieures que la conversation que j'ai commencée comporte. Elle sera présentée en France par des gens mal intentionnés comme un acte de faiblesse et mm

de M. de Kiderlen, comme je l'avais fait auprès du Chancelier, les intentions que m'avait esquissées Votre Excellence et sur lesquelles elle m'avait invité à pressentir la chancellerie impériale... » Ces intentions, qui concordent avec les vues de l'ambassadeur ou, pour parler plus exactement, qui sont les vues mêmes de M. Cambon inculquées à son ministre, se condensent en deux formules : régler la question du Maroc au moyen de compensations à attribuer à l'Allemagne — « on peut chercher ailleurs » — ; parvenir, s'il est possible, à un arrangement général entre les deux nations, la question de l'Alsace-Lorraine étant exclue.

Quand je prendrai le pouvoir, j'accepterai la conception d'homme d'Etal de M. Cambon, qui répond à ma mentalité. Mon rôle sera d'appuyer l'ambassadeur de toutes mes forces, sans jamais aller audelà de sa pensée, en me tenant parfois en deçà. Parce que je couvrirai mon subordonné, parce que je le défendrai contre la vaniteuse médiocrité de bureaucrates ou de présomptueu", parce que ses plans aboutiront en partie grâce à l'appui qu'il trouvera chez le Président du Conseil, je deviendrai le point de mire de toutes les attaques. On ameutera des hommes politiques soucieux de supplanter un rival, on ameutera surtout cette presse dont parle M. Cambon, dont il se plaint à tout instant dans sa correspondance, cette presse qui me repro-

qu'il n'avait nul intérêt à imaginer, je n'étais pas également convaincu de l'entière sincérité de son interlocuteur. Ma méfiance était fondée. La correspondance du Secrétaire d'Etat en fournit la preuve. Sans doute, dans une lettre du mois d'août dont on ne peut exactement préciser la date (voir page 338'', M. de Kiderlen écrit, en parlant de son souverain : « C'est lui qui a tout lait. » Mais cette allégation qui s'accorde avec les propos tenus vers la même époque à Férid-Pacha ne se concilie pas avec une autre lettre du 12 octobre (page 354) M. de Kiderlen y explique, en effet, « qu'ilavait un petit dessein éventuel avec l'envoi du bateau », qu'il a soigneusement celé son projet à tout le monde, surtout à l'Empereur et au Chancelier. Il nous tendait un piège dont il indique le détail. Une personne au moins, soit dit en parenthèse, éventa la ruse du Secrétaire d'Etat et empêcha la France de tomber dans le panneau où certains fonctionnaires du Quai d'Orsay donnaient tête baissée. Quoi qu'il en soit,' aucun doute n'est permis, M. de Kiderlen a une large part de responsabilité dans l'acte de provocation.

Le coup d'Agadir fait, la faute que l'on espérait probablement n'ayant pas été commise par nous, les dirigeants de l'Empire d'Allemagne attendent. La période qui s'écoule entre le 1" et le 20 juillet est faite de tâtonnements et d'incertitudes que tra-

duisent curieusement les lettres que nous allons publier et commenter.

La première émane de M. de Kiderlen. Elle est du 9 juillet. L'Empereur y est désigné, comme dans toute la correspondance, sous le nom de « la fourrure », M. de Bethmann-Holweg est qualifié « la petite bête ». Le Secrétaire d'Etat écrit :

A partir de onze heures, j'ai eu des gens qui venaient me questionner, entre autres, à trois heures, Pansa (1), qui n'est pas sorti très bien satisfait parce que je ne lui ai rien dit, malgré ses questions indiscrètes. A six heures, est venu Jules Cambon ; je suis assez satisfait de l'entretien. Pendant les longs silences qui se produisaient dans notre conversation, j'ai pensé a vous, à ma mascotte, si vous me permettez cette expression triviale. J'ai fait un petit mémoire. Je n'ai pas eu le temps de l'écrire moi-même, car je suis un peu hallali, mais vous en aurez tout de même ce matin la copie, et je vous réserverai la primeur avant la fourrure et la petite bête. J'espère que vous verrez de cette copie que j'ai fait la dictée en pensant a , en y mettant une note personnelle et en citant

des petits faits extérieurs qu'on n'a pas l'habitude de mettre dans les exposés officiels — mais j'ai pensé que cela vous amuserait.

Et comme je n'ai pas eu le temps de faire deux rédactions, la fourrure et la petite bête profiteront de la rédaction faite en votre intention.

(1) L'ambassadeur d'Italie.

Comme on le voit M. de Kiderlen va envoyer à sa correspondante le récit de son entretien avec M. Cambon fait pour l'Empereur. Ce récit sera tout à fait complet, tout à fait exact... n'est-il pas vrai ? Il aura élé, dans tous les cas, rédigé quelques heures après que la conversation aura pris fin.

Seconde lettre du 10 juillet :

Je vous envoie ci-après une notice sur mon entretien avec J. Cambon et copie de la dépêche que j'ai dictée Vautre jour à Osten-Sacken. Regardez bien si les sceaux sont intacts, quoique je crois qu'en Suisse on n'ouvre les lettres pas plus que chez nous où c'est défendu par la loi. J'espère que cela vous amusera un peu. Cet aprèsmidi, je travaillerai avec notre ministre des Colonies, qui vient de rentrer de congé juste à propos. Vous comprenez comme je suis assiégé de monde qui veut avoir des nouvelles. Mais je les renvoie tous bredouille. Pansa est même venu déjà hier pour tirer quelque chose de moi, mais toutes ses tentatives n'ont abouti à rien. Aussi le fils de la fourrure s'était suspendu à tous les fils téléphoniques qui conduisent dans ma villa et au ministère mais je me suis fait renier avec obstination (1).

(1) Ainsi, on était infiniment curieux à Berlin de savoir 1* caractère et le résultat de la première entrevue entre le Secrétaire d Etat et l'ambassadeur de France. Le. « fils de la fourrue », alias le Kronprinz, qui avait réclamé une part du Maroc, qui, 1*. traité du 4 novembre conclu, se déchaînera en applaudissements bruyants du haut d'une tribune du Reichstag à l'adresse des orateurs pangermanistes qui attaqueront l'accord, c se suspend à tous les fils téléphoniques ». Espérait-il déjà la guerre fraîche et joyeuse ?

LB8 couLisua d'une négociation 275

Ce soir, je vais envoyer ma notice à ta petite btte ; ta fourrure n'en aura qu'un très court extrait. Saoez-vou* ce qu'ont fait encore les deux vieilles femmes 7 Je l'ai appris par l'ami Jules. Les deux avaient toujours pesti contre Delcassé. J'ai trouvé cela stupide ; ils n'en faisaient qu'un héros pour les Français. Alors, j'ai dit à ces deux, au moment de la crise ministérielle en France, à bord du bateau à Kiel, qu'au fond, je ne serais pat malheureux si Delcassé était appelé à la tite du Ministère puisqu'il pourrait raisonnablement traiter avec nous sans s'exposer, en France, au soupçon d'être germanophile. Mes deux bons hommes ont saisi cela si bien qu'après le dtner {c'était celui avec Pierpont Morgan) ils se sont empressés, chacun à part, de causer avec l'attaché naval de France (!) et de lui dire que nous désirions Delcassé à la tête du Gouvernement français t l ! Naturellement, l'attaché a écrit cela à Paris et vous vogez la frousse que j'ai eue lorsque Cambon m'a lu cette lettre. Mais j'ai fait bonne mine à mauvais jeu et je me suis borné à dire : i Ils ont dit cela dans la meilleure intention ; j'espère que cela n'a pas fait tort à M. Delcassé ()) ».

(1) L'attache naval français fit, en effet, savoir que l'Empereur et le Chancelier ne verraient aucun inconvénient A ce que M. Delcassé prit la Présidence du Conseil ou le Ministère des Affaires Etrangères. Je fus informé de cet incroyable avis, dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il procédait du défaut de tact 1<* plus choquant, alors que mon cabinet était formé. M. le Président "de la République, avec lequel je m'en entrelins, eut, comme moi, l'impression qu'une surprise désagréable nous attendait. Il me paraît certain, quoique M. de Kiderlen n'en dise rien, sans doute parce que la manœuvre n'a pas réussi, qu'on eût été trop heureux d'essayer de justifier le geste d'Agadir au regard de l'Europe en feignant de voir une provocation dans le r-'our de M. Delcassé au Quai d'Orsay, qu'on aurait cependant encouragé.

tible pour éviter un tel développement de ta question et il espère que les Gouvernements amis de tu France 000dront agir sur la France pour l'empêcher dans les conuersattons qu'elle semble disposée à engager avec VAllemagne de la menacer constamment de l'appui de ses alliés.

Pour la première partie de votre réponse faite à Pourtalés, le Secrétaire d'Etat m'a répondu que la démarche à Agadir a été motivée par le droit et le devoir que toute Puissance a de venir au secours de ses sujets, droit qui n'a pas été restreint par l'acte d'Algésiras et, dès que la situation ne sera plus menaçante pour les intérêts de ses sujets, l'Allemagne se retirera, autant que ta France Va promis pour les endroits qu'elle a occupés dans l'intérêt de la protection de ses propres sujets.

Comme conclusion, le Secrétaire d'Etat m'a confirmé confidentiellement une nouvelle fois que tout son but était d'éviter d'arriver avec la France à des récriminations mutuelles sur ce qui s'était passé, mais de rechercher en commun une solution respectant les droits des autres et garantissant une solution de nature à éviter à l'avenir tout froissement à propos de la question marocaine.

Nous en venons maintenant à une pièce d'un intérêt capital : te compte rendu fait par M. de Kiderlen de sa conversation avec M. Cambon :

Berlin, le 9 juillet 1911,

Note.

Monsieur Cambon, rentré ici directement de Paris

hier soir, est venu me voir cet après-midi à six heures.

Il est arrivé avec une vraie mine de croque-mort, et ne

répondit à ma question sur l'état de sa santé que par un

léger grognement. Après qu'il se fut assis et eut aussi refusé une cigarette, commença un assez long silence. M. Cambon le rompit par ces mots : c Eh bien ? i ^-» Moi : i Vous avez du neuf f i — Lui : c Vous avez quelque chose à me dire ? » — Moi : c Non, mon cher ambassadeur, i — Lui : c Moi non plus, i

Cette conversation fut de nouveau interrompue par un assez long silence. Finalement, M. Cambon se décida à commencer en disant combien, venant après notre conversation de Kissingen, l'affaire d'Agadir l'avait surpris ; qu'il ne voulait pas me dire combien cet incident lui avait été personnellement désagréable ; qu'il n'était pas ici M. Cambon, mais YAmbassadeur de France. jJe dis à M. Cambon que je ne comprenais pas comment on pouvait s'étonner que nous eussions pris nous-mêmes en main la protection de nos intérêts menacés. M. Cambon exprima par son jeu de physionomie et ses gestes, auxquels il n'y avait pas à se méprendre, son doute à l'égard de nos intérêts comme du danger dont ils seraient menacés. Je dis à M. Cambon que j'étais à sa disposition pour discuter, mais que je tenais des c pourparlers sur Vavenir » pour plus utiles que des c récriminations sur le passé. >

M. Cambon saisit la balle au bond, et me demanda si j'étais prêt à reprendre le fil de notre entretien de Kissingen. M. Cambon résuma cet entretien en des termes d'après lesquels (1) je lui aurais dit que nous étions prêts à nous entendre au sujet du Maroc, si nous recevions des compensations sur un autre terrain. Il développa

(1) Ou : en lui donnant ce sens que (resûmierte dièse Unterredung dahin dass).

alors, comm« il Ta déjà fait maintes fois, quels énormes avantages l'industrie allemande et le commerce allemand pourraient retirer, en Orient aussi en particulier, d'une attitude de bonne volonté de la part dé la France. Il me parla de l'accord qui avait eu lieu, il y a dix ans, entre l'Angleterre et la France, % et qui avait conduit à la c détente », c'est ainsi qu'il lui plut dans ce moment d'appeler la fameuse c Entente cordiale ». Je me contentai de répondre sèchement qu'en Orient nous avions ce aue nous désirions. M. Cambon me parla alors d'entreprises en commun, de chemins de fer en Turquie, et quand je remarquai que ceci ne constituait pas une con- :ession mais des affaires en commun (1), il alla jusqu'à nous proposer une participation plus forte à la Dette Publique (2). Il me dépeignit alors en termes colorés quels énormes avantages l'appui de la France apporterait partout à l'industrie allemande et au commerce allemand. Mais il fallait qu'il me dise une chose, à savoir que l'opinion publique française ne supporterait aucune sorte de prise de possession de l'Allemagne au Maroc. Je répondis à M. Cambon que jusqu'ici rien de notre part ne dénotait une prise de possession au Maroc, que la France au

(1) Gemeinschaftliche, (souligné dans le texte).

(2) Ces suggestions de M. Cambon se relient k un entretien que j'avais eu le 5 juillet 1911 avec un financier allemand, M. von Gwinner, qui était venu me demander certains avantages tels que la cotation à la Bourse de Paris des actions du chemin de fer de Bagdad. J'avais tout refusé pour garder en main ce que je croyais être une monnaie d'échange. Notre ambassadeur, informé par moi, tâta le terrain dans son premier entretien, comme je devais le tâter plus tard, ignorant la réponse de M. de Kiderlen à M. Cambon, au cours des informations officieuses que j'ai recueillies. Il me fut opposé la même fin de non recevoir que celle que, le 9 juillet, rencontra l'ambassadeur.

vins alors a parier de nos pourparlers antérieurs au sujet de constructions de chemins de fer, etc. que le Gouvernement français avait laissé tomber. M. Cambon développa longuement les raisons intérieures qui avaient conduit à ce résultat, mais m'accorda cependant que ce qui devait compter pour nous, ce n'étaient pas les raisons mais uniquement le résultat. Après quelques propos échangés, je dis à M. Cambon que je voulais lui exprimer tout franchement mon opinion privée en lui faisant connaître (1) qu'à mon sens, des accords au sujet du Maroc, qui auraient pour marque de se rattacher aux arrangements de 1909, n'écarteraient jamais les frottements avec nous dans ce domaine, que je voulais (2) supposer le cas — s. titre de pure hypothèse, vu que je o'y étais pas autorisé — où nous donnerions à la France carte blanche au Maroc, mais où nous demanderions à la France en échange, non des compensations morales, mais des compensations matérielles sur le terrain colonial- M. Cambon m'interrompit très vivement par ces mots : t On a parlé du côté du Congo ». Je lui dis que je ne considérais pas cela comme exclu, mais que nous devrions émettre alors des prétentions considérables, que peut-être la chose pourrait être facilitée par nous aux Français, si l'on précédait par un t échange de territoire », mais dans lequel nous devrions avoir i la part du lion ». M. Cambon prit un vif intérêt à cette idée- et voulut en sa-

(1) Ou : laquelle tendait a ceci que (ich wollte ihm meine private Ansicht gant offen dahin austprecben, dass).

(2) Le « einmal » qui est ici dans le leste n'a aucune valeur précise.

voir davantage. Je lui dis que j'étais peu renseigné sur les questions coloniales, mais que si j'étais bien renseigné, une rectification de frontières du côté du Togo (1) était peut-être possible ; qu'en tout cas je ne pouvais rien préciser avant que le Secrétaire d'Etat des Colonies qui se trouvait en congé fût de retour. Cela fut visiblement désagréable à M. Cambon. Il me demanda si je n'avais donc pas eu auparavant l'occasion de parler avec M. de Lindequist ; je lui dis que j'avais tant d'autres choses en tête, que je n'avais d'ailleurs pas pu savoir que par la marche des Français sur Fez la chose se déclencherait si vite. M. Cambon fut visiblement soulagé par la pensée que nous pouvons renoncer à des exigences territoriales au Maroc. J'ai dit à M. Cambon que nous aurions du mal à défendre devant notre opinion publique une telle renonciation ; que la possibilité ne nous en serait donnée que par d'importantes concessions de la France ailleurs ; que pour défendre une telle concession vis-à-vis de Vopinion publique, la France aussi aurait besoin d'un Gouvernement bien fort. Par de longs développements, M. Cambon chercha à me démontrer que If. Caillaux était l'homme qu'il fallait (2). J'ai alors donné à entendre à M. Cambon que nous devons naturellement laisser aux Français le soin, si nous nous retirions du Maroc avec les garanties voulues pour notre commerce, de s'expliquer avec les autres puissances. Que par exemple l'Angleterre semblait en ces derniers temps émettre de nouveau des prétentions à elle. M. Cambon me répondit du ton d'un homme très sûr de son affaire (3) :

(1) Ou : au Togo (am Togo).

(2) Der Mann dazu.

(3) Ou : d'un homme très sûr de vaincre (sehr siegesgewitt).

< L'Angleterre ne nous fera aucune difficulté ; quant à V Espagne y nous respecterons nos engagements envers elle ; si nous avions quelques différends avec elle, c'est que nous voulions la surveiller pour qu'elle ne dépasse pas les limites de nos engagements réciproques *.

M. Cambon dont l'humeur s'était visiblement améliorée, demanda finalement ce qu'il pouvait bien y avoir à faire à présent (*). Je lui dis qu'il devait se procurer l'autorisation officielle de négocier sur la base indiquée et alors de venir me retrouver.

M. Cambon, qui peu à peu s'était beaucoup déboutonné, me dit encore que M. de Selves (2) désirait que les négociations fussent conduites ici et à Paris. Il m'accorda que M. de Selves n'émettrait guère une telle prétention s'il était sorti de la carrière diplomatique. Mais il me demanda d'observer autant que faire se peut l'apparence que nous négociions ici en même temps qu'à Paris : c Vous comprenez qu'un ministre ne veut pas avoir l'air d'être 1e subordonné de son ambassadeur ».

Nous nous séparâmes très amicalement, après que j'eus encore prié M. Cambon d'agir aussi sur sa presse, de manière qu'elle évite de nous menacer constamment de ses deux amies l'Angleterre et la Russie, qu'une grande Puissance comme l'Allemagne ne pouvait supporter cela, et que cela n'était propre qu'à (3) conduire à une solution désagréable.

Signé : Eiderlen.

(1) Ou : Ce qui pouvait bien advenir à présent (was nun eigentljjbh werden solle).

(2) Ou : me dit que M. de Selves aussi (sagte mir aucb Herr de Selves wtinsche).

(3) Ou : que cela seul était de nature à (und sei allein geeignet).

En regard de ce rapport du Secrétaire d'Etat sur la conversation du 9 juillet, nous placerons le compte rendu qu'en donne M, Cambon en une depêche officielle qui figure au Livre Jaune (N° 441) et aussi le résumé qu'il en fait pour le chef du Gouvernement dans une lettre du 10 juillet :

Dépêche 441.

Berlin, le 9 juillet 1911.

J'ai vu ce soir M. de Kidcrlen. J'ai eu soin de ne prendre l'initiative d'aucune proposition. Le Gouvernement allemand accepterait de renoncer à toute prétention territoriale au Maroc et de chercher avec le Gouvernement français des satisfactions coloniales au Congo. M. de Kiderlen m'ayant exprimé le désir que ta négociation se poursuivit à Berlin, je lui ai répondu que Votre Excellence avait déjà fait connaître a M. de Schoen que cette négociation devait avoir lieu parallèlement a Paris et à Berlin.

H. de Kiderlen estime qu'il est impossible d'introduire un tiers dans notre conversation sans y donner accès à toutes les Puissances signataires de l'acte d'Afgésiras. Conformément aux instructions de Votre Excellence, je lui ai répondu que nous ne ferions rien de contraire à nos accords avec l'Espagne et avec l'Angleterre ; j'ai ajouté que, si des malentendus s'étaient produits avec l'Espagne sur leur application, ces accords subsistaient néanmoins dans leur principe. J'ai terminé en disant que nous tiendrions nos alliés, nos amis et nos associés au courent de .nos négociations, mais que, par contre, la préparation d'une entente entre l'Allemagne et ta France,

Ambassade de France à Berlin

Berlin, le 10 juillet 1911, Monsieur le Président,

Je vous fais porter cette lettre par Berckheim qui se rend a Paris et je tiens à vous remercier de l'accueil que vous avez bien voulu m'y faire et de l'appui que vous m'y aoez donné.

J'ai envoyé à M. de Selves un rapport officiel sur ma conversation avec M. de Kiderlen. Je vous serais reconnaissant d'en prendre connaissance. Je crois que nous pouvons nous féliciter de la tournure que semblent prendre les choses : avec un peu de bonne volonté et de largeur d'esprit nous sortirons d'embarras et nous ferons aortir les Allemands du Maroc, mais if importe d'apporter à cette tâche plus de doigté qu'on n'a coutume d'en montrer dans Us bureaux à Paris. Il importe aussi que le langage de notre presse ne compromette pas la négociation commencée, en en annonçant à l'avance les résultats.

M. de Kiderlen est un homme qui aime h conduire lui-même les affaires et qui entend les conduire à bien : il s'exaspère facilement quand elles traînent et j'ai souvent fait connaître à Paris combien nos hésitations lui semblaient incompréhensibles. Il m'a parlé de vous. Il souhaitait que le Gouvernement français eût enfin à sa

tête un homme de résolution et de volonté, et votre personnalité lui semble permettre enfin qu'on négocie avec nous — ce que depuis trop longtemps on ne pouvait plus faire.

C'est cette pensée qui lui inspirait le désir de voir M. Delcassé aux Affaires Etrangères. Il n'en est pas besoin grâce à vous. Au cours de la conversation d'hier, je lui ai lu la lettre que je vous avais communiquée à Paris sur les propos tenus à notre attaché naval à Kiel par l'Empereur. Cette lecture l'a un peu démonté et a hâté son empressement à conclure favorablement la conversation. Celle-ci avait commencé si aigrement qu'il m'a paru nécessaire de frapper ce coup.

M. de Kiderlen est soucieux de ménager les susceptibilités de M. de Selves, mais il m'a demandé si M. de Schoen pourrait aller vous voir. Je lui ai répondu qu'il le pourrait quand il le voudrait mais qu'il serait peutêtre mieux d'attendre que vous le fassiez appeler. Je crois donc que vous feriez bien de le faire venir au mo~ ment que vous jugerez opportun. Au fond, c'est M. 4e Kiderlen qui conduira la négociation au point de vue allemand, mais il est bon qu'il sente qu'au point de vue français vous y avez la main.

Agréez, etc..

Jules Cambon.

Il est infiniment intéressant et curieux de rapprocher ces diverses pièces qui relatent de façon toute différente un même entretien. Relevons d'abord quelques discordances de détail : l'ambassadeur indique que M. de Kiderlen lui a parlé de moi et lui a fait mon éloge. D'après le Secrétaire d'Etat

c'est M. Cambon qui a bien voulu me représenter comme l'homme de la situation. Le ministre allemand explique d'autre part que M. Cambon veut ménager les susceptibilités de M. de Selves tout en l'écartant doucement de la négociation. Dans la lettre qu'il m'adresse l'ambassadeur attribue ces intentions et ce langage à M. de Kiderlen.

Mais ce qui est beaucoup plus important c'est que, d'après M. Cambon, le Secrétaire d'Etat aurait manifesté le désir que je cause avec l'ambassadeur d'Allemagne en France. M. Cambon aurait répondu de façon réservée, mais, s'adressant à moi, l'ambassadeur m'écrit : « Je crois que vous feriez bien de le faire venir (M. de Schoen) au moment que vous jugerez opportun ». Il ajoute : « C'est M. de Kiderlen qui conduira la négociation au point de vue allemand, mais il est bon qu'il sente qu'au point de vue français, vous y avez la main ». L'ambassadeur me demande ainsi, en des termes qui ne prêtent à aucune équivoque, d'avoir à Paris* avec l'ambassadeur d'Allemagne, des entretiens parallèles à ceux de Berlin. J'ai jugé que je ne pouvais répondre complètement à cet appel ; je n'ai pas voulu voir M. de Scboen ; je me suis borné à recueillir des informations qui me furent offertes et à faire sonder accidentellement l'ambassade d'Allemagne. J'aurais cependant été d'autant plus engagé à conférer, à traiter avec l'ambassadeur allemand que,

d'après sa lettre, M. Cambon était d'accord avec le Secrétaire d'Etat pour me demander d'intervenir à leurs côtés et, en fait, d'arbitrer les difficultés.

Sans doute cette entente se sera établie dans une partie de la conversation que M. de Kiderlen aura jugé à propos de passer sous silence, car on ne trouve nulle trace de cet échange de vues dans le mémoire qu'il a rédigé.

II est plus intéressant encore de noter que, d'après M. de Kiderlen, ce serait M. Cambon qui, le premier, aurait suggéré des compensations au Congo. Notre représentant affirme au contraire dans sa dépêche « qu'il n'a pris l'initiative d'aucune proposition ». Je suis tout disposé à faire confiance au récit jie M. Cambon d'autant que j'ai déjà eu et que j'aurai encore l'occasion de relever quelques défauts d'exactitude, accidentels sans nul doute, dans les allégations du Secrétaire d'Etat. Mais de ce désaccord sur un point essentiel entre deux comptes rendus d'une même conversation ne doit-on pas déduire que c'est avec une réserve infinie qu'il faut accepter les dépêches diplomatiques relatant des propos échangés ? D'une façon générale on ne peut faire confiance au récit unilatéral d'un entretien. L'esprit de l'homme est ainsi fait qu'il rapporte moins ce qu'on lui a dit que ce qu'il voulait qu'on lui dise, que, même de très bonne foi, il place dans la bouche de son interlocuteur des réflexions qu'il a

formulées, qu'il a par contre tendance à omettre les phrases qui sont sorties de ses lèvres et qui ont dépassé sa pensée. Son partenaire prend au contraire grand soin de les retenir. Il les enchâsse à l'occasion...

Après ce premier contact, M. de Kiderlen et M. Cambon resteront éloignés l'un de l'autre pendant assez longtemps. Notre ambassadeur, je l'ai dit, a des instructions insuffisantes, M. de Kiderlen n'en continue pas moins à écrire les lettres fort intéressantes qui suivent :

Ce 14 juillet.

J'attendais ce matin, après être rentré de ma visite au Thiergarten, le fils de la fourrure pour le thé, lorsqu'au même moment qu'on me l'annonce, on me donne votre chère lettre de mercredi. Vous comprenez que j'étais sur du charbon ardent avec votre lettre dans ma poche. Mais pendant qu'il prenait son thé je me suis fait donner un dossier officiel et en feuilletant dedans, tout en prenant mon thé, j'ai du moins pu effleurer votre lettre. Mais ce n'est qu'après son départ que j'ai pu la lire con amore. Vous comprenez mon supplice. Et il restait une heure entière. Mais du moins il a, je crois, un peu compris ma politique et que cela ne valait rien de bravader et de provoquer tout le monde en voulant sa part du Maroc, que les « compensations » valaient beaucoup mieux. Je pense faire un mémoire là-dessus un de ces jours et vous en aurez copie. Les mémoires que je vous ai envoyés, vous pouvez les garder, seulement tenez-les bien sous clef. Ce matin j'ai reçu la visite d'un

marinier. Voilà encore un nouveau souci. Notre flotte et la flotte anglaise qui manœuvrent toutes les deux dans les eaux de la Norvège se sont donné rendez-vous pour une visite amicale à Molde (un fjord norvégien) pour le 29 juillet. Ceci est bien, je n'ai rien à contredire. Mais le 29 est malheureusement le dernier jour du séjour de la fourrure en Norvège. Et alors la fourrure veut naturellement assister. Avec son tempérament, en vue de deux grandes flottes il perdra tout équilibre, dépassera les bornes et fera Dieu sait quelles bêtises. Aucun conseil ne l'en empêchera. Je tâcherai maintenant de faire retarder un peu l'arrivée des Anglais pour que la fourrure ne puisse du moins pas les faire passer en revue. Ce sera assez difficile et assez délicat, mais il y a de trop gros intérêts en jeu pour que je ne fasse du moins une tentative. J'ai prié pour cela sir Edward Goschen de venir me voir cet après-midi. Nous allons voir ce que j'en tirerai.

Mon pétrole roumain a l'air de vouloir s'arranger, mais les conférences durent toujours, je n'y assiste que par ci par là pour leur donner une semonce. Après le marin j'ai eu ce matin un général pangermaniste. Il m'a apporté une brochure que les pangermanistes voulaient faire répandre en 100.000 exemplaires et dans laquelle ils réclamaient pour l'Allemagne la plus grande partie du Maroc. Vous voyez d'ici comme ce brave général 'est, bien tombé chez moi. A 5 heures vient le chef de 1' association des propriétaires (pas rédacteurs) de journaux. Je lui expliquerai également — vaguement — tous mes plans, pour que les journaux sur lesquels il a de l'influence ne s'engagent pas dans une fausse route; // y aura sans cela assez de bruit dans les journaux et je serai assez conspué quand on saura que je veux renoncer au Maroc. Mais qu'est-ce que cela me fait f je suis con-

vaincu que c'est la seule politique raisonnable et mime la seule possible.

La Woche s'est procuré mon portrait de Kissingen. Je vcus renvoie pour Ludmilla Nicolajevna — il est toujours meilleur que celui du Matin. Je vous envoie aussi Cambon ; il est très ressemblant.

Ce lundi, 17 juillet 1911, En rentrant ce matin de ma promenade, j'ai reçu votre chère lettre de samedi. Merci. A peine j'avais lu la lettre qu'on m'a annoncé que le chef de l'Amirauté me demandait un rendez-vous dans le courant de la matinée parce qu'il avait reçu des nouvelles importantes du croiseur c Berlin > d'Agadir. J'ai eu une frousse parce que ma première idée était que nos braves gens làbas avaient fait des bêtises. Dieu merci ce n'était pas encore arrivé, mais ils étaient bien en train de commettre des bêtises. Par un curieux hasard, le commandant du Berlin a du sang français dans les veines et par cela aussi le tempérament français. Voilà qu'il vient de télégraphier à notre Amirauté que le prestige de l'Allemagne exigeait un rôle plus actif du Berlin, que tous les Allemands de Mogador et d'Agadir lui disaient cela. Vous comprenez que je lui ai fait envoyer une dépêche qui le fera se tenir coi et qui lui répétait strictement qu'il ne devait mettre aucun soldat ou matelot à terre que dans le cas que la vie d'un Allemand serait directement et immédiatement en danger. Il ne manquerait que cela que ces gens nous créeraient encore des incidents. Personne ne croirait que cela s'est fait contre notre volonté et contre nos ordres. Mais vous voyez comme il faut faire attention à tout... (1)

(1) Dans quel joli traquenard nous serions tombés si nous avions envoyé un- bateau de guerre k Agadir ou k Mogador i Le

.... Je sais que vous n'aimez pas les cartes, ni celles sur lesquelles j'écris, ni les cartes géographiques. Je vous en ai pourtant dessiné une pour mieux comprendre ce que je vous expliquerai.

Voici mes idées : nous pouvons faire trois choses :

1° demander aux Français de remettre tout à Vétat où les choses étaient au moment de la conclusion du traité d'Algésiras. Je ne crois pas que c'est possible et aussi les Français s'y opposeraient de toute force. Car ils devraient alors se retirer aussi de Casablanca et de la Chaoula environnante qu'ils occupent sans aucun droit. Mais même si nous pouvions Vobtenir cela ne nous servirait à rien.

D'abord, ce ne serait pourtant ^plus la même chose puisque, rien que par le souvenir de leur occupation, les Français auraient un grand ascendant dans le pays et ils retrouveraient sans cesse des prétextes pour de nouvelles expéditions. Nous nous retrouverions tout simplement où nous avons commencé il y a quelques années. Les froissements entre nous et les Français recommenceraient de plus belle et je ne veux pour cela pas de cette solution.

2° Nous pourrions nous partager le Maroc entre nous, la France et l'Espagne. Je vous ai marqué les trois parties au crayon rouge. C'est ce que demandent nos pangermanistes. Que ferions-nous de cela ? D'abord, la lutte

commandant du Berlin « qui avait le tempérament français » eût sans nul doute fait naître l'incident qu'il désirait, en dehors de M. de Kiderlen, même contre lui ! Il eût couru d'autant moins de risques que le Secrétaire d'Etat a contre lui, comme ses lettres le prouvent, le Kronprinz, les pangermanistes, qu'à tout instant il risque d'être débordé.

avec la France recommencerait plus forte. Et puis comment tenir cette colonie si lointaine? Les Français sont tout près du Maroc et peuvent y envoyer très vite des troupes soit de la France soit de l'Algérie avoisinante.

Pour le moment les tribus du Sud sont très bien avec nous mais simplement parce qu'elles voient en nous le contre-poids contre les Français. Cela changerait du moment où nous arriverions en maîtres et voudrions occuper leur terrain. Par dessus le marché les tribus du Sud, des Berbes sont beaucoup plus guerrières que celles du Nord, des Arabes, auxquelles jusqu'ici les Français ont eu à faire. Et comment envoyer là-bas des troupes ? Puis les Français pourraient facilement ameuter les tribus sur notre territoire. Et même si ils ne le faisaient pas, à chaque émeute qui éclaterait chez nous, on accuserait les Français de l'avoir fait et les Français en feraient autant vis-à-vis de nous pour les émeutes de leur côté. Cela donnerait nécessairement lieu à une querelle sans fin entre nous et les Français. C'est à éviter.

3° Je veux que les Français nous promettent la liberté de notre commerce au Maroc et pour cela nous leur donnons, sur lé terrain politique, carte blanche sur tout le territoire marocain. En revanche ils devraient noijs céder leur part du Congo. Il n'y aurait plus alors de rivalités. Pour le moment ils ne veulent nous donner qu'une maigre partie du Congo. Je vous ai dessiné sur la carte le Congo français ; il est entre notre colonie du Cameroun et le Congo belge. Je vous ai dessiné en rouge la ligne qu'ils veulent nous donner. Nous le demandons tout entier.

Nos pangermanistes se récrient sur la possibilité de céder le Maroc. Ils prétendent qu'on pourrait y envoyer tout le surplus de notre population comme colonisateurs.

Mais alors il faudrait tuer les indigènes qui y sont déjà. Puis ils disent que les Français pourraient recruter au Maroc une armée de 400.000 hoinmes qu'ils jetteraient sur notre frontière. C'est pour rire. D'autre part, la fourrure rage que je n'ai pas encore fini avec Cambon puisqu'elle avait déjà sanctionné mon programme au commencement du mois de mai ! Elle oublie que pour arriver à un accord il faut deux, et le Gouvernement français a une peur bleue de ses Chambres et de son opinion publique.

Vous voyez bien, chérie, qu'il me faut de la force et de la patience que je tire de votre amour. Pour que vous soyez la personne la mieux informée de ce monde sur mes intentions, je dois vous dire que je dois donner dans une certaine mesure raison à Cambon si il me dit : c vous nous demandez un territoire qui est de fait français, que nous avons arrosé de notre travail et de nos capitaux et vous nous donnez en revanche une chose (le Maroc) qui ne vous appartient pas. » Eh bien, pour enlever cette difficulté, je serais prêt à céder aux Français notre petite colonie du Togo (voir sur la carte) à côté du Dahomey français. Alors ils pourraient dire à leur opinion publique qu'eux aussi ont gagné du territoire. Je trouve si important d'avoir tout le Congo que je ferais ce sacrifice (l). Mais alors nos coloniaux se récrieront. Partout des difficultés. J'espère que je n'ai pas été trop long ; vous n'avez pas besoin de lire tout d'une fois. Si vous voulez encore d'autres renseignements écrivez-moi ce

(1) C'est contre toute notre colonie du Congo que M. de Kiderlen consent à céder le Togo allemand. Le sacrifice est disproportionné. En fait nous sommes parvenus k n'abandonner que des parcelles peu importantes du Congo.

que vous voulez savoir. Mais je vois que je dois me rendre au Ministère : j'ai écrit après le déjeuner.

Ce dimanche après-midi (18 juillet 11). (1)

Merci de ce bon et charmant mot que vous croyez en moi et mon patriotisme, même quand les journaux diront du mal de moi. J'ai fait lancer très discrètement dans la Kœlnische Zeitung un petit article sur l'idée et la possibilité de renoncer à toute influence politique au Maroc en faveur de la France contre des < compensations » autre part. Alors les vrais journaux pangermanistes ont déjà commencé à se récrier et, à les entendre, on pourrait vraiment croire que tout l'avenir de l'Allemagne est au Maroc ! Cela m'est bien égal et bien plus indifférent aussi après votre chère parole. En nous fixant au Maroc, nos querelles avec la France s'éterniseraient et nous aurions l'Angleterre sur le dos par-dessus le marché. Je vous écrirai là-dessus encore plus longuement. Pour aujourd'hui, je ne vous dirai que ce que j'ai dit à un pangermaniste qui m'a répété l'autre jour leur éternelle phrase : « Nous n'avons à craindre personne. * Je lui ai répondu : < Le courage est une belle chose, mais le courage ne se manifeste pas par l'habitude de chercher querelle à tout le monde. // faut bien pondérer les vrais intérêts de son pays ; ceux-là, il faut les défendre à tout prix et, si c'est nécessaire, par la force. Mais avant d'aller jusque là, il faut réfléchir trois fois et bien faire tout son possible pour sauvegarder les intérêts de son pays sans être obligé d'aller jusqu'à cette extrémité. C'est là la tâche et le devoir du vrai homme d'Etat. »

(1) Il y a là une erreur de date. La lettre est soit du mardi 18 juillet, soit du dimanche 16. '

Je termina parce que j'attends maintenant notre attaché naval de Londres pour causer avec lui sur la rencontra entre les flottes allemande et anglaise. S'il se doutait et encore si la fourrure se doutait que j'ai dit hier à Goschen d'arranger sous main le voyage des Anglais de façon à ce que la fourrure ne puisse phi3 y assister I! Goscnea a très vivement senti mon idée ; et il sera discret. Si la fourrure l'apprenait, je serais pendu. Mais j'ai couru ce risque après mûre réflexion. Car j'y vois un réel danger pour notre politique. Dans son exubérance, il dirait et ferait des choses qui rendraient les Anglais méfiants, parce que — ne connaissant pas son étourderie — ils croiraient qu'il veut les compromettre aux yeux de leurs amis. Et les autres puissances se méfieraient aussi des intentions noires que poursuivrait l'Allemagne avec cette rencontre. El, pour les calmer, les Anglais leur feraient de nouveau des déclarations d'amitié et de fidélité à nos dépens. Et avec tout cela nous n'aurions, en réalité, aucun but politique, rien que l'amusement de la fourrure. Ai-je bien fait de risquer ma peau ? Si vous m'approuvez, je suis content.

Nouvelle lettre du mercredi soir 19 juillet :

En rentrant de Hohenfronw j'ai eu la grande joie de recevoir votre chère lettre — continuation de lundi. Je sentais le besoin d'y répondre de suite mais, enfin, j'ai supprimé ce plaisir pour le devoir ; j'ai travaillé un peu dans ce qui s'était aggloméré pendant mon absence. C'est insensé ce que cela fait une seule journée à partir de dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir. Puis, j'ai écrit un long mémoire pour la petite, béte. J'ai vu aujourd'hui qu'il n'avait pas le courage de "répondre

à la fourrure comme je le crois nécessaire ; je lui ai adressé en forme de lettre un mémoire qu'il peut envoyer tel quel à la fourrure comme leçon. Il peut donner à mon mémoire le commentaire qu'il veut, cela m'est égal ; qu'il y mette toutes les bassesses dont il est capable, cela m'est égal, pourvu qu'il envoie mon mémoire à la fourrure. Je vous en enverrai une copie avec prière de la brûler ou de bien renfermer. Pour que vous puissiez bien la comprendre il faut que je vous dise que la fourrure a envoyé une dépêche à la petite bête dans laquelle elle dit qu'elle avait donné en mai déjà son consentement à mon programme, qu'alors j'aurais dû de suite demander aux Français le Congo, que j'avais fait perdre un temps précieux et que ma manière de conduire les négociations était c eine Diplomatie die zu hoch und zu fein fur mein Gehirn ist (1) » (j'avais envie de mettre en marge : c richtig » (exact).

Puis dans une dépêche, moi, j'avais dit que pour obtenir des Français ce que notrs voulons : c wûrden wir noch sehr krâftig auftreten mûssen (1). » Sur cette phrase innocente, la fourrure s'est excitée parce qu'elle craignait d'être dérangée dans son dolce farniente de son voyage en Norvège. Alors, elle se plaignait que, à Noël, je l'avais déjà interrompu dans < son seul moment de repos ! » Avec cela, elle revenait de six semaines de •séjour à Cor fou où elle ne faisait rien, de quelques jours de fête à Wiesbaden, à Londres et au Rhin, elle s'amusait à Kiel aux régates et était en train de partir pour la Norvège. Et mon rapport n'a duré que 20 minutes et celui

(1) Une diplomatie trop haute et trop fine pour mon cerveau.

(2) Nous devrions encore entrer en scène très énergiquemeût.

du ministre de 1* Agriculture, pour une autre affaire, très importante, 15 minutes ! Puis elle disait que si cette phrase devait signifier quelque chose, c'était que j'avais menacé la France, que je n'y avais aucun droit et qu'on devait attendre son retour.

Relisez ceci quand vous aurez reçu mon mémoire, alors vous le comprendrez bien. Si M. Beau (i) vous a dit que nous demandions entre autres la cote de nos papiers à Paris, il n'est pas dans le vrai. C'est les Français qui nous ont offert cela et d'autres petites choses comme c compensations ». Vous comprenez que je leur ai ri au nez. Mais, maintenant, ils font semblant que ce fut nous qui leur ont demandé cela.

...Aujourd'hui, du reste, sont enfin arrivées les dernières propositions de la Russie pour notre traité sur la Perse. Ces petites gens à la Neratow ont fait tratner l'affaire.

J'en suis très heureux que cette question sera enfin menée à bonne issue. Sasonow était plus intelligent. Il nous a offert, dans le temps, de renoncer à sa résistance contre le chemin de fer de Bagdad et a obtenu, pour cela, quelques concessions. Maintenant, les Français nous ont offert la même chose, mais depuis la chose avait changé ; nous construisons le chemin de fer tout seuls et l'opposition française n'est plus un objet de compensations*

Il est tout à fait faux que, soit à Berlin soit à Paris, nous ayons jamais offert l'admission des valeurs allemandes à la cote de notre Bourse. Il est

(1) Il est aisé de deviner que M. Beau désigne M. de Schœn, ambassadeur d'Allemagne à Paris.

également faux que nos rivaux aient sollicité de tels avantages. M. de Kidérlen se trompe donc ; il est sans doute trompé par l'ambassade d'Allemagne à Paris qui trompe également la baronne de Y... dont on voit, de plus en plus, se dessiner le rôle d'intermédiaire officieux. Ce qu'il est intéressant de retenir dans cet incident, c'est qu'il dévoile les premières tentatives des représentants allemands à Paris pour agir sur les négociations, pour les orienter à leur façon. On aperçoit poindre une politique qui va se développer quelque temps, qui s'entrecroisera avec celle du Secrétaire d'Etat, qui est sans doute encouragée en sous-main — par la plus haute personnalité de l'Empire.

Homme d'Etat d'une haute intelligence mais quelque peu dépourvu de finesse, M. de Kidérlen ne voit pas...

Je crois, écrit l'ambassadeur, que tes conversations avec M. de Kiderlen dureront longtemps : je voudrais que, si nous avons à faire des concessions, nous en abordions l'idée dans un esprit large. Aux colonies, on voudrait offrir des rogatons, et il s'agit en réalité de taooir ti tout allons saisir l'occasion de constituer notre empire du Nord de l'Afrique de l'Océan à la Tripolitaine ou y renoncer pour toujours.

Oui, sans doute, le ministère des Colonies n'offre que des cessions de territoires trop mesurées étant donné te grand but à réaliser, des cessions qu'on peut en effet qualifier de « rogatons » ; mais, par contre, il se déclare prêt à consentir à l'Allemagne des avantages économiques démesurés que je trouve pour ma part très dangereux d'accorder. Je serais presque content que M. Cambon n'ait pas soumis l'ensemble de ces propositions que je m'emploie à faire rectifier et modifier, si je ne considérais que l'absence de conversations à Berlin constitue un grave péril. Je juge que, étant donné les événements, étant donné les manifestations officielles, étant donné l'excitation des esprits que traduisent la presse allemande, la presse française, la presse anglaise, s'il n'y a pas contact diplomatique, nous sommes à la merci d'un incident. Il serait presque certainement advenu, comme on le verrai si je n'avais rattaché à Paris le fil des négociations rompu à Berlin.

Je ne répéterai pas les détails fournis par ailleurs sur les informations recueillies par l'intermédiaire de M. Fondère, je ne montrerai pas à nouveau qu'elles n'ont été qu'un épisode dans la période de préparation des négociations utiles, mais je publierai ce que j'ai appelé les « memoranda verts » qui ne sont autre chose que les traductions de deux télégrammes adressés les 26 et 27 juillet 1911 par l'ambassade d'Allemagne à la Wilhelmstrasse, qui donnent le point de vue allemand sur les conversations Fondère. Ces télégrammes furent déchiffrés par le service cryptographique du ministère des Affaires Etrangères et écrits, selon l'usage, sur papier vert.

Affaires Etrangères. — Berlin (n° 210).

Paris, 26 juillet 1911, 15 h.

Fondère qui a eu hier et aujourd'hui de longues conversations avec Caillaux dit que celui-ci a qualifié de tout à fait impossible la cession de toute la côte du Congo. L'opinion publique l'interpréterait comme un abaissement de la France et, pour lui, ce serait un suicide politique. Caillaux prétend désespérer de la possibilité de s'entendre avec nous et il a ajouté qu'il commençait à voir l'avenir en noir.

Dans la discussion entre Fondère et Caillaux relative aux compensations, le Président du Conseil s'est rejeté sur la résistance de l'Angleterre contre des cessions territoriales importantes qui nous seraient faites ; mais en môme temps il a émis l'opinion que la France nous cé-

cela va sans dire, it n'avait pas été parlé le moins du monde d'une telle possibilité) que la France pouvait pair traité secret nous céder son droit de préemption sur le Congo belge. Quant au Togo, la France n'y songe pas, d'autant moins que le Secrétaire d'Etat a l'Office des Affaires Etrangères a déclaré a Cambon que notre Office de* Colonies ne pouvait consentir a l'abandon ,4e cette colonie.

Pour donner le plus possible à l'accord l'aspect d'an troc colonial complet en soi et non pas d'une concession arrachée par l'action de l'Allemagne k Agadir, Caillaux voudrait, à titre de contre-partie du côté allemand, recevoir l'extrémité la plus septentrionale du Cameroun sur le Tchad, et quelque autre minime territoire du nord du Togo, ce qui serait uniquement pour la galerie. Ainsi, à un moment favorable ultérieur, on pourra peut-être, dans l'idée de Caillaux, échanger la côte du Congo français contre le Togo.-

Il s été répondu à M. Pondère qu'il ne pourrait être question d'entente sur une base semblable. Pondère pense que peut-être finalement Caillaux s'accommodera d'un compromis du genre, suivant : cession de la cote au Sud de la Guinée espagnole avec le port plein d'avenir de Muni jusqu'un peu au nord de Libreville, dont la remise à l'Allemagne rencontrerait sans aucun doute ta plus vive opposition de la part de l'Angleterre. La frontière sud des territoires & nous céder devrait alors vers le sud-est atteindre l'Ogooué à peu pris jusqu'à Franceville, puis ensuite elle longerait le cours de l'Alima.

sujet. Dans les procès-verbaux des conversations qu'il a eues, M. Fondère mentionne sans doute que, causant avec M. de Lancken, il parla de ce droit théorique, mais ce furent propos en l'air qui n'étaient pas inspirés par moi, propos qui ne furent tenus d'ailleurs que le 27 juillet alors que le télégramme est du 26 juillet. Il est donc plus que probable que l'ambassade d'Allemagne a attribué à M. Fondère des suggestions que ses représentants ont formulées. Mais tout ceci est détail. J'accepte pleinement la substance des télégrammes qui peut se résumer ainsi : « Caillaux prétend désespérer de la possibilité de s'entendre avec nous ; il voit l'avenir en noir. Il se déclare cependant disposé à traiter, mais il tient nos prétentions pour inadmissibles. Il en fait suggérer d'autres que nous ne pouvons pas accepter. »

Voici maintenant le second vert :

SECRET Paris, 27 juillet 1911, 21 h. 35

Affaires Etrangère*. — Berlin (n° 214).

Caillaux a chargé Fondère de faire savoir à l'ambassade qu'il est animé du sincère désir de s'entendre avec nous et qu'il désirerait de préférence réaliser un accord à grandes lignes, réglant tous les différends nés dans ces dernières années entre nous. Cela l'aiderait & justifier

devant l'opinion la cession de territoires coloniaux en montrant l'avantage éminent de supprimer tous les points de frottement avec nous. Plus raccord aurait d'ampleur, plus il embrasserait d'objets différents, plus la France pourrait se montrer accommodante dans la cession de territoires coloniaux ; tandis qu'un troc limité au Maroc et au Congo causerait ici l'impression d'une humiliation et ne pourrait guère être réalisé sous une forme satisfaisante pour nous.

Caillaux demande qu'on veuille bien s'enquérir chez nous de ce que l'on désire dans les domaines les plus différents possibles. Il pense — bien que ce ne soient là que de petites concessions — à un Président allemand de la Dette Ottomane, à la rétrocession de la part de 30 0/0 dans le Chemin de fer de Bagdad, à l'admission de tous les emprunts de Bagdad à la Bourse de Paris, à une entente sur les chemins de fer d'Orient. Il a aussi envisagé la possibilité de nous céder des possessions françaises d'Océanie.

Je fais partir demain à midi le Conseiller de cette Ambassade pour vous faire un rapport verbal.

Caillaux demande instamment qu'on ne fasse rien connaître à Cambon de ses ouvertures.

Schoen.

Il y a encore dans ce télégramme quelques détails inexacts qui appellent une mise au point. Il y

a enfin une grave altération de la vérité. En premier

lieu je n'ai pas fait demander par M. Fondère qu'on

veuille bien s'enquérir en Allemagne « des objets

d'échange les plus divers possibles, suivant les dé-

échangés entre Berlin et la Rue de Lille. Ces dépêches nous auraient fourni des indications utiles, dont M. de Selves, remplissant un devoir de sa fonction, m'eût certainement fait part. Pas un mot sur ce sujet ! La vérité, autant qu'on peut la discerner, c'est que nous connaissions quelques-uns des chiffres de la table de l'ambassade, « de vieux chiffres », comme dit le Secrétaire d'Etat, non les autres. Les gens de la Rue de Lille usèrent exceptionnellement les 26 et 27 juillet de l'un de ces vieux chiffres. Ils y renoncèrent ensuite. Pourquoi cette soudaine modification aux errements habituels auxquels ils revinrent presqu'immédiatement ? On ne peut là encore que former des hypothèses. On ne saurait cependant trop mettre en lumière le fait que, pour expédier des télégrammes où sont exposées des conversations indirectes avec le Président du Conseil, où il est parlé de la nécessité d'écarter M. Cambon, les Allemands usent d'un vieux chiffre. Chacun comprendra aisément que les ambassades, aussi bien que les gouvernements, sont informées au bout d'un certain temps par des voies diverses de ceux de leurs chiffres dont le secret a été pénétré. On sait encore que l'usage de ce qu'on appelle « les chiffres brûlés » est courant en diplomatie. Quand on veut troubler la politique d'une puissance avec laquelle on est en discussion, quand on veut faire tenir à un gouvernement adverse une informa-

lion de nature a l'égarer, on têlégraptue par cninrc brûlé. C'est sans doute ce procédé classique que les Allemands ont mis en œuvre les 26 et 27 juillet 191 1 . Ce qui fortifie la supposition c'est que, quelques mois plus tard, Berlin avait recours à un chiffre brûlé pour expédier le télégramme suivant à l'ambassade d'Allemagne à Paris :

N 8 245. — rép. au télégr. N" 56».

Berlin, 14 novembre 1911,

Votre Excellence voudra bien dire à Caillaux mes sincères remerciements pour l'admiration qu'il a témoignée à mon discours du Reichstag. Je crois être d'accord avec le Ministre pour demander que la conclusion des négociations marocaines offre une base pour le développement confiant, progressif, des rapports franco-allemands. Aussi garde rai -je toujours souvenir de l'aide que Caillaux personnellement a, je le sais, prêtée à l'heureuse issue des négociations.

BSTBUANN HoLLWEG.

La dépêche de M. de Bethmann-Hollweg se référait à un fait tout simple. J'avais eu l'occasion de faire exprimer au Chancelier par M. de Schoen non mon admiration — le terme est excessif — mais mes félicitations pour son discours au Reichstag où, défendant l'accord du 4 novembre 1911, il avait courageusement tenu tête à la meute des pangerraa-

fres que l'on savait connus du Quai d'Orsay. (1)

Dans sa correspondance, M. de Kîderlen donne, il est vrai, une explication très différente, que nous allons considérer. Mais nous ferons remarquer au préalable qu'il n'y aurait rien de surprenant, tout au contraire, à ce que l'ambassade d'Allemagne n'ait pas dit la vérité au Secrétaire d'Etat. Les manœuvres que nous supposons auraient eu, en effet, pour but et de troubler mon gouvernement et de transporter les négociations de Berlin à Paris. En écartant M. Cambon, on cherchait à écarler M. de Kiderlen. Suivant l'exemple de Louis XV,

(1) Pendant toute la durée de la guerre les Allemands ont largement employé la méthode des dépêches par < chiffre brûlé » aux mêmes fias.

Guillaume II pratiquait la double politique que le duc de Broglie a décrite dans Le Secret du Roi. A coté de l'ambassadeur représentant son gouvernement, il avait son ambassadeur personnel qu'il voulait charger de la négociation afin de la conduire selon ses vues. Dans l'hypothèse que nous formons, M. de Kiderlen devait donc être tenu en dehors des manœuvres de l'ambassade. Ceci dit, nous en venons à la version donnée par le Secrétaire d'Etat. Il écrit que les deux télégrammes des 26 et 27 juillet << bêtement » rédigés avec un « vieux chiffre » ont été traduits, il ne sait comment, au Quai d'Orsay, qu'il y a eu scène très vive entre « le ministère » {sic) et moi, à la suite de laquelle il aurait été décidé d'un commun accord que les propositions d'arrangement seraient faites par M. Cambon. « Le plus « drôle, dit le Secrétaire d'Etat, c'est que l'homme « de confiance de Caillaux est accouru à notre am- « bassade pour raconter tout cela avec prière de ne « jamais dire que c'est lui qui a fait l'intermé- « diaire ». M. de Kiderlen ajoute : « N'est-ce pas « un vrai roman ? » Cela me paraît être, en effet, un viai roman dont j'incline à croire qu'il a été forgé rue de Lille. Je suis d'autant plus à l'aise pour l'examiner en toute objectivité que je ne suis nullement mis en cause, que je suis expressément dégagé par les phrases mêmes dont use M. de Kiderlen. Pas un instant, le Secrétaire d'Etat n'indi-

que, n'insinue que je serais pour quoi que ce soit dans la prétendue divulgation. Ce serait mon « homme de confiance » qui serait venu rue de Lille dans son exclusi\ intérêt personnel. Voyons maintenant le « roman ». Sans doute, M. Fondère, interrogé par m i le 28 juillet, quand M. de Selves m'eut donné connaissance de l'un des « verts », averti que je savais de source sûre que M. de Lancken n'était pas de bonne foi, qu'il rendait compte inexactement des conversations, a pu deviner, sans que je lui aie rien dit sur ce sujet, que des télégrammes allemands avaient été déchiffrés, mais je ne puis croire qu'il ait commis la faute de rapporter à l'ambassade d'Allemagne ce qu'il avait pu entrevoir. J'observe, au surplus, qu'il n'y eut pas de scène entre le « ministère » des Affaires Etrangères et moi, qu'il n'intervint pas davantage d'accord pour que M. Cambon soumît mes prétendues suggestions à Berlin. M. Fondère n'a donc pu tenir de moi le récit d'incidents inexistants et il n'était pas, que je sache, en relations avec le ministère des Affaires Etrangères où l'on fit courir le bruit d'une altercation entre le titulaire du portefeuille et le Président du Conseil.

Indiscrétion d'un agent des Affaires Etrangères ? Hypothèse beaucoup plus vraisemblable d'autant que M. de Lancken, au cours des entretiens que j'eus avec lui les 7 et 8 février 1912 et auxquels j'ai

déjà fait allusion, me déclara en termes formels qu'un haut fonctionnaire du Département « s'était laissé tirer les vers du nez » [sic). Il spécifia que M. Fondère ne pouvait, à aucun degré, être mis en cause. Je ne sais si M. de Lancken m'a dit la vérité, je ne sais s'il n'a pas calomnié, mais ce que je sais bien c'est qu'en dehors de toute imprudence de conversation, qu'il y en ait eu de commise ou non, la simple lecture d'un journal du soir qui puisait ses inspirations au Quai d'Orsay suffisait à avertir l'ambassade, si tant est qu'elle ne sût pas à quoi s'en tenir. On lit, en effet, dans la Liberté du 29 juillet, sous la signature de M. Gandolphe : «... Le gouvernement français, aucun gouvernement français n'a eu, ne peut avoir la pensée — (et, à défaut d'autre raison, parce qu'il n'en a pas le pouvoir) — de vendre Libreville plus que Loango ou le Congo belge. Cette fantaisie ne vaut pas qu'on s'y arrête. Si — comme il est à craindre — elle a fait un instant l'objet d'une suggestion allemande, il faut seulement en conclure à l'urgence d'une orientation aussi nouvelle que raccourcie < des vues allemandes... » L'allusion aux conversations Fondère telles qu'elles sont relatées par les (( verts » est transparente. Elle l'est d'autant plus que, dans les pourparlers officiels, il n'a pas un instant été question du Congo belge. L'auteur de l'article qui est en relations d'intimité avec un haut

fonctionnaire du Quai d'Orsay a probablement su par lui l'existence et le contenu des télégrammes déchiffrés. (1) Il a tout au moins appris par la même source qu'il était question dans des conversations du droit de préemption du Congo belge et il l'écrit tout au long. L'ambassade d'Allemagne ne peut plus dès lors conserver la moindre illusion, si tant est qu'elle en ait. Des bavardages au ministère des Affaires Etrangères qui < se sont répercutés à l'extérieur, dont un article de presse fournit un témoignage indéniable, informent la Rue de Lille au cas où, c mtrairement à ce que je persiste à penser, les Allemands ne se seraient pas intentionnellement servis d'un chiffre brûlé.

Tels sont les incidents dont le récit occuperait une trop grande place s'il n'avait pour objet d'expliquer certains passages des lettres de M. de Kiderlen et aussi de montrer la multiplicité des intrigues qui se sont croisées et entrecroisées dans la période de préparation des négociations. A vrai dire ces incidents ne sont que des « faits divers » où la passion de parti a, plus tard, essayé de trouver des armes contre une politique, mais qui ont

(1) Quelques dates : les conversations Foncière ont eu lieu les 25, 26 et 27 juillet. L'un des télégrammes traduits me fut communiqué par M. de Selves, le 28 au matin dans son cabinet. C'est le 28 au soir que La Liberté, datée du 29, publie l'article révélateur que nous citons.

d'autant moins d'importance qu'ils n'ont eu aucune répercussion d'aucune sorte sur les tractations utiles, lesquelles ne commencèrent qu'à la fin d'août 1911, quand le Conseil des Ministres, faisant litière de tous les pourparlers antérieurs incertains et vacillants, engagea la véritable négociation qui se poursuivit au grand jour et dont mes collègues du gouvernement ont pu m'écrire, au moment où prenait fin notre collaboration :

< Au cours des mois qui viennent de s'écouler pendant lesquels nous avons vécu vos nobles préoccupations, vous nous avez associés en toute solidarité confiante à des négociations difficiles. Jour par jour, nous les avons poursuivies avec vous dans une entière unité de vues et d'action. La politique extérieure, pour laquelle vous nous avez demandé notre participation constante, a rencontré, dans chacune de nos réunions, l'approbation sans réserve de tous les membres du gouvernement. Nous tenons à le constater. Nous avons conscience d'avoir servi avec vous la paix du monde, la dignité et la grandeur de la France. > (1)

Les télégrammes des 26 et 27 juillet arrivent à point à la Wilhelmstrasse. Surtout, le voyage de M. de Lancken qui, parti de Paris le 27 au soir, est à

rrr

Berlin le samedi 29, survient heureusement. Le vendredi 28, en effet, il y a scène et scène très vive entre M. Cambon et M. de Kiderlen que déconcerte sans doute le silence imposé à notre ambassadeur par l'insuffisance de ses instructions, qui imagine probablement, étant donné le ton de la presse française et les discours anglais, que les deux grandes nations libérales d'Occident s'orientent vers un conflit. Le Secrétaire d'Etat est sur le point de prendre les devants : M. Cambon dira, quelques jours plus tard, à mon chef adjoint de cabinet, qu'au cours de cette conversation, il a eu à un moment, très nettement, l'impression que les choses allaient tourner de 4a façon la plus grave. Guillaume II est encore plus surexcité (le contraire surprendrait). Quelques jours avant cette entrevue historique du 28 juillet, il a songé, de l'aveu même de M. de Kiderlen, à mobiliser la flotte allemande. Le Secrétaire d'Etat va le rejoindre à Swinemunde. Que résultera-t-il des conversations entre ces deux hommes, très dissemblables sans doute, mais qui à ce moment sont également montés ? Heureusement le Secrétaire d'Etat s'apaise. Le 29 juillet, avant de partir pour Swinemunde, il écrit :

Couyba, Pams, Lebrun, René Renoult, Chaumet, Malvy. — M. de Selves était démissionnaire.

Ce samedi.

Merci pour vos deux bonnet lettres. J'y répondrai de Swinemunde — ne vous effrayez pas alors si t l'éternelle > vous arrive en retard, c'est plus loin là-bas. Hier après la conversation avec Jules, je voyais un peu noir. Je viens de recevoir une missive directe de Caillaux qui éclaircil l'horizon. Je vous t'écrirai ce soir.

La <■ missive directe de Caillaux » ce sont les informations — erronées ! mais peu importe — qu'a apportées Lancken. M. de Kiderlen développe et commente dans la lettre suivante, du même jour que la précédente :

Ce samedi soir, 29-7-11.

Je suis arrivé à 4 heures et demie avec la petite béte à bord du Ilohtnzollern ; après quelques minutes déjà, la fourrure est venue sur le pont. 11 m'a salué assez gracieusement et a voulu commencer ses petites plaisanteries, mais cela n'a pas pris chez moi ; nous sommes partis de suite en automobile jusqu'à la forêt où nous avons fait une longue promenade. Je dois encore dire que j'avais beaucoup craint la chaleur étouffante et les moustiques de l'année dernière a bord, heureusement il fait du vent qui rend la température agréable et a chassé les moustiques. Dans la forêt il y en avait par contre pas mal. Je m'étais expressément mis dans la dernière auto et aussi pendant la promenade je restais exprès un peu en arrière malgré les supplications des autres ; j'ai toujours eu ce principe : Gehe nicht zu deinem Fûrst wenn du nicht gerufen wirsl I

laux et Jules (2). Chacun veut avoir la gloire de s'être arrangé avec nous. Alors Caillauz nous a fait dire —

(1) Quoiqu'en puisse dire M. de Kiderlen dans les phrases émollientes qui suivent, il envisage nettement le guerre.

(S) Pure fable, est-il besoin de le dire ? — démentie par toute ma correspondance avec M. Cambon.

sous priera de D'en rien dira à Jules lit — qu'il ne pouvait pas céder toute la côte du Congo parce qu'il y avait trop de souvenirs à Libreville, mais il pourrait nous donner le milieu jusqu'au fleuve Congo et cela sans que nous cédions le Togo. A nous, cela nous est égal avec qui nous traitons, seulement Jules ne sera pas content. Mais je tiens tellement à une solution pacifique que je dois remettre mes égards pour Jules.

Voyez maintenant, vous êtes encore mieux informée que l'ambassadeur de France.

Quoi qu'en pense M. de Kiderlen, l'ambassadeur

de France sera informé en même temps que sa correspondante et beaucoup plus exactement. M. Piétri, chef adjoint de mon cabinet, est parti le 29 juillet de Paris, apportant à M. Cambon le compterendu des conversations Lancken. Voici comment l'ambassadeur s'exprimera à ce sujet en un rapport fourni à mon successeur le 18 mars 1912 :

J'ai reçu pendant les négociations quelques lettres du Président. Je les joindrais aux miennes, ei je savais que j'y suis autorisé par leur auteur. Elles ne contiennent du reste toutes que des commentaires au sujet des instructions que m'adressait le Déparlement et précisant leur portée.

Une seule communication a un autre caractère. C'est celle d'une note de M. Fondère relatant ses pourparlers à la fin de juillet entre M. de Lancken et lui et qu'il rapportait au Président du Conseil. Ainsi que je l'ai tilt' graphie à Votre Excellence le 9 février dernier, cette com-

munication me fut fait* U 31 juillet. Je la reçus comme un renseignement intéressant, mais naturellement je ne tins compte que des instructions officielles qui me parvenaient par le Département.

Mais ce n'est là qu'une indication générale. Pour suivre ce qui s'est passé à Berlin entre le 29 juillet et le 3 août, il faut consulter le rapport de M. Piétri sur sa mission ;

Rapport de M. Piétri sur sa mission à Berlin (1911).

31 juillet.

Je me suis présenté à l'ambassade à 8 h. 1/2 en donnant mon nom et ma qualité d'inspecteur des finances. On m'a prié de repasser à 10 h. 1/2.

J'expose le but de ma mission à M. Cambon : lui apporter le compte rendu des informations fournies par M. de Lancken, le mettre au courant de ce qu'en pense le Président et, notamment, des réserves qu'il a formulées à leur sujet.

L'ambassadeur se réjouit d'être en rapport et en conformité de vues avec le Président. Il me dit que Vollenhoven vient précisément de le voir et de lui apporter de nouvelles propositions du Quai d'Orsay, propositions qu'il n'a pas encore examinées à fond, mais au nombre desquelles je retrouve l'île polynésienne et le couloir autour de la Guinée espagnole, dont il a été question dans lés papiers Lancken.

M. Cambon est de l'avis du Président sur le maximum possible, des cessions à admettre : personnellement, il pencherait pour trouver une limite, au Sud, dans le

10* parallèle, (celui qui passe par la Sangha). L'Allemagne tient évidemment beaucoup à enclaver la Guinée espagnole ; M. Cambon est même convaincu que la Guinée espagnole est le terrain d'entente secrète entre l'Allemagne et l'Espagne.

M. Cambon me dit que, malgré ce que prétend la presse française, nous avons fort gros à nous reprocher vis-à-vis de l'acte d'Algésiras et de l'Allemagne ; l'occu- v pation de la Chaoula, celle de la frontière algérienne, l'installation méthodique à Fez et aux alentours, le refus d'admettre la Société Marocaine, etc... Il serait donc puéril d'espérer s'en tirer avec des îles d'Océanie et quelques forêts de caoutchouc.

Il n'a pas encore vu M. de Kiderlen retour de Swinemunde. Peut-être le verra-t-il dans l'après-midi. Il est moins optimiste que l'opinion française sur les intentions accommodantes de l'Empereur, et il prévoit des conversations longues, pénibles et même orageuses. En somme, il faut essayer d'aboutir du côté de l'échange colonial, car, si l'accord échoue, il faudra se rabattre sur l'idée d'une nouvelle conférence, soit à quatre (AIL, Angl., Esp., Fr. ?) soit générale, et l'Allemagne ne veut sans aucun doute ni de l'une ni de l'autre...

I er août.

J'ai vu M. Cambon à 9 h. 1/4 ; il m'entretient aussitôt des informations Lancken. // se demande si Lancken est vraiment inspiré par Berlin et même s'il a l'attache de M. de Schoen, comme il paraît le dire. Lancken est très homme d'affaires et un peu intrigant. En tout cas, il n'a pas donné signe de vie depuis qu'il est à Berlin et s'il est vrai qu'il s'y trouve.

LES COULISSES d'vNE NÉGOCIATION 325

Quant à M. de Kiderlen, l'ambassadeur ne l'a pas vu hier ; il le verra probablement tout à l'heure, à l'audience diplomatique ordinaire. M. Cambon me demande de retarder mon départ pour le cas où il verrait plus sérieusement M. de Kiderlen demain ou après-demain, et où il pourrait avoir des communications intéressantes à faire au Président.

Pour ce qui est des papiers Lancken, bien entendu, il attendra — ne les considérant que comme de simples éléments d % information — que tout vienne de M. de Kiderlen, Il manœuvrera alors en conséquence...

D'ailleurs il résulte de l'entretien que M. Cambon a eu hier soir, à 6 heures, avec Vollenhoven, que le Quai d'Orsay élargit son point de vue. Il serait prêt à céder contre l'hinterland du Togoland et le Bec-de-Canard : 1° le couloir autour de la Guinée ; 2° pas mal de terrain du côté du Chari (mais là il faudra désintéresser coûteusement les entreprises auxquelles se trouvent mêlés certains parlementaires) ; 3° un certain nombre d'îles éparses : les Comores, Saint-Paul, Kerguélen, les Marquises (auxquelles M. Cambon serait d'avis d'ajouter l'îlot Clipperton). M. Cambon «a l'impression que la cession des Comores et des Marquises sourira beaucoup à l'Allemagne (1) et qu'on trouvera peut-être, moyennant cette cession, le terrain d'entente cherché. Il craint cependant que l'Allemagne n'insiste très vivement pour avoir Libreville.

Je rappelle à M. Cambon que, là-dessus, le Président est absolument intransigeant : rien du Gabon historique,

(I) Je me suis opposé de façon formelle à ce qu'il fût donné suite à ces cessions infiniment dommageables pour nous.

avec Libreville et Brazzaville, ne saurait être abandonné. Le Parlement et l'opinion ne l'admettraient à aucun prix. M. Cambon s'incline comme un homme qui le sait et qui semble le déplorer.

M. Cambon, comme hier, revient sur nos violations de l'acte d'Algésiras et sur les erreurs du Quai d'Orsay. Il signale que les idées trop absolues de M. Regnault ont déteint sur le Quai d'Orsay. Il en vient de là à se plaindre très vivement de la presse française, qui s'ingénie à humilier l'Allemagne, à l'irriter.

Le Matin à ce point de vue est insupportable, et le Président, s'il pouvait avoir une action quelconque sur ce journal, ferait bien d'en user. M. Cambon me rapporte un propos de M. de Kiderlen, suivant lequel la presse française a tellement parlé des exigences de l'Allemagne sur le Congo, qu'à l'heure qu'il est, celle-ci doit presque hésiter à ne pas les maintenir. Tout cela est très fâcheux. M. Cambon compare à la nôtre la presse allemande qui est réellement dirigée par un fonctionnaire considérable de la Wilhelmstrasse. Dans les autres Ministères, la presse n'a aucun accès.

Je prends congé de M. Cambon à 11 h. 1/2. Il me donne rendez-vous pour le lendemain à déjeuner. Il me demande si, au besoin, je ne pourrais pas revenir ultérieurement à Berlin, pour assurer une harmonie complète de vue entre le Président et lui. Je me retranche derrière l'assentiment du Président.

lh*$1

Je suis appelé par M. Cambon à 9 h. 1/2. Il a M. de Kiderlen et V entretien capital qu'il a eu avec lui fait l'objet d'un télégramme qu'il a adressé, hier soir

à M. de Selves, télégramme que M. Caillaux connaît certainement à l'heure qu'il est.

En somme, il résulte de cet entretien qui porte la marque de quelque chose de tout nouveau (Lancken f), qu'avec Vestuaire de Muni et un couloir d'accès sur le Congo (même sans aller jusqu'aux limites posées par Lancken), le terrain d'entente serait définitivement trouvé. Nous conserverions le Gabon, mais nous serions, bien entendu, complètement coupés avec le reste de nos possessions. M. Cambon a l'impression, d'une part, que l'Allemagne sera intraitable sur ce point, et qu'elle désire, avant toute chose, cet accès au Congo ; d'autre part, que moyennant cela, l'entente sera possible. Personnellement, il est d'avis de leur donner et, comme il craint d'être en divergence de vues là-dessus avec le Quai d'Orsay, il a le vif désir d'avoir l'attache formelle du Président du Conseil. M. Cambon verra d'ailleurs Vollenhoven tout à l'heure.

M. Cambon insiste encore en terminant sur la sottise d'une partie de la presse {Figaro, Paris-Journal d'hier).. Il serait vraiment désirable qu'on pût obtenir d'elle un peu de réserve et de sagesse. L'Empereur et M. de Kiderlen sont extraordinairement sensibles à certaines attaques.

2 août (après-midi)

Après déjeuner, M. Cambon me fait le récit de son

entretien avec Vollenhoven. Bien que l'abandon par

l'Allemagne de ses prétentions sur le Gabon soit un gros

point d'acquis, Vollenhoven a déclaré que le Quai d'Or-

,. say ne pouvait admettre l'accès au Congo par la Sangha,

a qui nous couperait d'avec nos territoires du Nord. M.

r Cambon lui a représenté que le Quai d'Orsay consenti-

avec cette différence qu'on ne dépassera pas la Sangha et le couloir autour de la Guinée ; mais qu'en revanche, nous donnerons probablement des tles en Océanie ou à Madagascar.

Pour M. Cambon, cette combinaison sur laquelle il ne sera pas sans discuter et marchander, est non seulement acceptable, mais avantageuse : nous acquérons le Maroc, l'hinterland du Togo, le Bec de Canard, et noua gardons le Gabon et la côte ; tout cela contre la cession de quelques territoires, qui n'ont que l'importance que leur donnent certains gros spéculateurs et contre des tles dont nous ne savons que faire. Nous sommes loin de Ventretien de vendredi dernier, où M. Cambon a eu, à un moment donné, avec netteté, Vimpression que les choses allaient tourner de la façon la plus grave...

Je dfne chez M. Cambon. Il me dit le c coup de théâtre * résultant de deux dépêches du Quai d'Orsay acceptant la cession de l'accès au Congo et il ajoute : c Le président est un homme convainquant... » (1), il vient d'annoncer la chose à Vollenhoven qui a paru de son côté fort surpris. L'ambassadeur, qui se loue beaucoup de Vollenhoven, a déclaré qu'il le gardait à Berlin, pour pouvoir être constamment documenté sur le côté géographique et colonial. M. Cambon veut bien me dire que Vidée de ma mission a été fort heureuse^ car j'ai pu lui fournir, avant son entretien avec M. de Kiderlen, des information* précieuses.

Il me remet une lettre pour M. Caillaux et son

(1) Ici, en marge, l'annotation suivante de ma main : « Je n'y étais pour fien. Au contraire cela avait été fait contre mon assentiment et je me suis fâché quand je l'ai appris i.

avant-projet d'accord. Il me remet aussi, à titre de cour* rier de cabinet, une lettre pour M. de Selves, qu'il demande à M. Caillaux de se faire communiquer.

Piénu.

Résumons les faits d'après M. Piétri, c'est-à-dire d'après M. Cambon : les informations Fondère ont permis à l'ambassadeur d'être renseigné avant sa première entrevue avec M. de Kiderlen, qui a suivi celle si grave du 28 juillet. Il n'a pris aucune initiative, il a vu venir son interlocuteur dont le ton lui a paru fort changé. C'est M. de Kiderlen qui a engagé les pourparlers sur des cessions territoriales infiniment moindres que celles qu'il réclamait au commencement de juillet. M. Cambon n'a pu cependant nouer la négociation puisque le Quai d'Orsay ne voulait pas admettre une cession de territoires qui s'étendît jusqu'au fleuve Congo. Mais, brusquement, le Ministère des Affaires Etrangères s'est ravisé et, par deux télégrammes qui sont au Livre Jaune, a consenti l'accès au fleuve Congo. M. Cambon croit que c'est à moi que ce revirement est dû, et il m'écrit le 2 août :

Berlin, 2 août 1911.

Monsieur le Président,

Je viens de recevoir deux télégrammes qui m'autorisent à consentir aux Allemands un accès territorial au

LES COULISSES o'UNB NÉGOCIATION 331

fleure Congo. Le nœud de l'affaire, d'après ce que j'ai p« juger, était là ; elle est donc nouée et j'avoue que, quelle que soit l'importance des possessions du centre africain, elle n'ont pas pour nous le caractère vital que présente la solution de la question marocaine d'où dépend notre situation méditerranéenne. Je crois donc que le9 plus chatouilleux patriotes ne peuvent qu'applaudir à un pareil accord. J'ai été très heureux die voir M. Piétri. J'espère que vous voudrez bien le renvoyer à Berlin si vous avez encore quelque communication à me faire.

Agréez, etc.

Jules Cambon.

Comme je l'ai écrit en marge du rapport de M. Piétri, j'étais tout à fait étranger à cette nouvelle orientation du Quai d'Orsay. Le ministère des Affaires Etrangères avait commencé par se montrer trop serré sur les questions de cessions territoriales et beaucoup plus large sur les concessions économiques dont, suivant sa tradition, il n'apercevait pas l'importance. Changement de front à la fin de juillet ! M. van Vollenhoven apporte à Berlin des propositions qui, pour partie tout au moins, sont exactement celles envisagées dans les conversations Fondère-Lancken. Il y a eu sans aucun doute contact entre Lancken et le Quai d'Orsay. Jusqu'ici pas d'inconvénient, au contraire. Mais, voici que, tout d'un coup, sous l'empire de je ne sais quelles influences ou encore par suite d'une incroyable lé-

cela s'est fait : Beau, bêtement, au lieu de se contenter de *a missive par le Conseiller d'ambassade, nous a télégraphié : c Caillaux me fait, par intermédiaire, telles et telles propositions, i Pour le télégramme il s'est servi d'un vieux chiffre que les Français ont dû voler dans le temps, comment, je n'en sais rien. Alors au Ministère des Affaires Etrangères on a déchiffré ce télégramme. Tableau ! Furieuse explication entre le Ministère et Caillaux à la suite de laquelle on a décidé de faire les propositions par Jules ! Le plus drôle c'est que l'homme de confiance de Caillaux est accouru à notre ambassade pour raconter tout cela avec prière de ne jamais dire que c'est lui qui a -fait l'intermédiaire. N'est-ce pas un vrai roman ? Je n'ai pas besoin de vous dire que tout cela est très secret et que ni la fourrure ni la petite bête s'en doutent. Les propositions sont ceci : Un gros morceau du Congo qui nous permet d'avoir le fleuve Congo pour frontière. Mais le Libreville et le sud de la côte restant aux Français à cause des c souvenirs 1 qui s'y rattachent à Brazza, l'explorateur français qui, dans le temps, a cherché et trouvé Livingstone. M&is nous garderons le Togo, ce qui m'est très agréable à cause du bruit qu'en aurait fait chez nous l'abandon. Et puis, ils nous offrent plusieurs tlots dans l'océan. C'est cela que je veux étudier encore. Cela me paraît un peu louche qu'ils nous offrent cela sans que nous l'ayons demandé. C'est peut-être un leurre pour nous brouiller avec les Anglais ou les- Américains, Nous verrons. Enfin l'affaire est remise là où elle aurait toujours dû rester : à des pourparlers sérieux et courtois entre nous et la France, sans immixtion anglaise.

Je n'ai pas du tout ri de vous que la manœuvre de la flotte anglaise vous a inquiétée. Car imaginez-vous que

la fourrure — sur cette nouvelle — a voulu aussi rappeler notre flotte qui faisait la manœuvre en Norvège et or* donner la mobilisation. Cela aurait été la guerre. Heureusement elle a reçu à temps ma dépêche lui annonçant la démarche de Goschen qui disait que le changement du voyage de la flotte anglaise n'avait aucune pointe hostile envers nous. Mais à bord du Hohenzollern on a été, paratt-il, tellement excité, que le capitaine s'est écrié : que ferai-je pour rentrer la fourrure saine et sauve dans son pays, si ils viennent nous attaquer ?

Vous trouvez le discours d'Asquith « satisfaisant ». Je dis : « hm hm ! »

La note officieuse que j'ai fait mettre dans nos journaux dit : c dans les cercles officiels allemands on s'occupe beaucoup moins que dans la presse des discours des ministres anglais Lloyd George et Asquith. La politique allemande est dirigée d'après les intérêts de l'Allemagne sur lesquels des discours de ministres anglais ne peuvent avoir aucune influence. Tout de même nous constatons avec plaisir que M. Asquith a dit que l'Angleterre désire également un arrangement amical entre la France et l'Allemagne ». Cette dernière phrase je ne l'ai fait ajouter que pour ne pas faire paraître ma note trop raide.

Le Secrétaire d'Etat écrit encore le même jour :

J'ai déjeuné chez votre ambassadeur qui a montré beaucoup de curiosité pour nos négociations avec la France, J'ai pu lui répondre : elles marchent mais lentement et elles auraient marché plus vite et plus facilement si la France elle-même, mais surtout si l'Angleterre avait ea l'attitude sage et réservée de la Russie.

C'est horrible ce que j'ai à faire. Mais enfin les choses marchent et j'espère que nous arriverons à une bonne fin. L'affaire de Jules et de Caillaux se complique de plus en plus, c'est très drôle, je vous le raconterai une fois. Mais Jules sera le plus fort ; c'est lui qui m'a (ait maintenant les propositions de l'autre !!1 Quand je vous aurai tout raconté vous me direz que c'est comme dans un roman invraisemblable ! (1).

Malgré les désaccords entre les explications de M. de Kiderlen et celles de M. Cambon — au dire de l'ambassadeur de France, ce serait le Secrétaire d'Etat qui aurait formulé les propositions Lancken, au dire du Secrétaire d'Etat ce serait l'ambassadeur de France — malgré les imbroglios, malgré les intrigues, grâce en tous cas aux initiatives que j'ai prises, la situation a été détendue, la guerre, imminente le 28 juillet, a été prévenue. M. de Kiderlen écrit exactement le 2 août que « l'affaire est remise là où elle aurait toujours dû rester : à des pourparlers sérieux et courtois entre la France et l'Allemagne. . . » (2)

(1) Je voudrais bien connaître le « roman invraisemblable ». Il est — cela va de soi — purement imaginaire. Racontars, ragots, intrigues, inventions de l'ambassade d'Allemagne à Paris qui continue a jouer sa partie !

(2) M. de Kiderlen ajoute... « sans immixtion anglaise ». Il a la phobie de l'intervention anglaise qui ne s'est cependant jamais exercée que dans le sens de la conciliation et de l'apaisement.

TES COULISSES d'L'XE NÉGOCIATION 337

heures. J'ai refusé étant invité chez Schwabach (le Ws de la vieille dame que vous connaissez) à dîner à sa campagne tout près d'ici. J'aurais peut-être même fait faux bond à Schwabach si la petite bête s'était adressée directement à moi ; mais elle me Ta fait dire par son confident, le chef de la presse, Hatmann. Alors, j'ai simplement dit : Non ! Puis avec tous ces ennuis, le Ministre des Colonies m'a annoncé qu'il prend sa retraite parce qu'on ne l'avait pas entendu assez dans les négociations. C'est un brave garçon (Lindequist), mais d'une intelligence médiocre et qui, à toute concession que je veux faire aux Français crie c non, c'est justement ce que je veux garder » et il demande davantage aux Français. Alors qu'il traite lui ! Il veut tout avoir, rien donner, mais moi je dois faire l'arrangement. Vraiment on vous facilite ici la situation. Entre autres, notre Association coloniale, avec naturellement un prince à la tête, a tenu aujourd'hui une grande assemblée pour protester contre la politique du gouvernement. Lindequist a dit qu'il ne pouvait rien empêcher. Heureusement un membre s'est adressé à moi et je lui ai suggéré l'idée de dire à l'assemblée : comment voulezvous juger et condamner la politique du gouvernement avant de la connaître ? Attendez que vous savez les résultats des négociations, et si il est mauvais, vous aurez tout le temps de faire la propagande contre les engagements pris par le gouvernement et les faire rejeter au Reichstag.

Une lettre non datée mais qui, d'après certaines indications très personnelles qu'elle renferme, est du commencement d'août, exprime les difficultés que rencontre le Ministre. Elle donne en même

temps de curieux renseignements et sur les initiatives de « la fourrure » et sur le rapprochement latent entre l'Allemagne et la Russie.

J'ai reçu aujourd'hui des ordres de la fourrure pour mes - conversations avec Jules — simplement stupides. Je vous dirai cela plus précis de vive voix. Je ne puis le confier à une lettre. J'irai tranquillement mon chemin sans tenir compte de cela ; je n'y vois qu'une chose — c'est elle qui a tout fait. Cela m'est bien égal et je ne lui ai pas répondu comme j'aurais pu le faire — j'ai pensé à vos ordres, très sages, de me mettre bien avec la fourrure et à ne lui résister qu'en cas de besoin. Du reste, si aujourd'hui les journaux allemands sont enthousiastes pour moi, je suis sûr, lorsque j'aurai réussi avec Jules, ils ma conspueront. Cela m'est bien indifférent ; je ne puis faire que ce que je crois utile pour nos intérêts. Et ce n'est pas ce que désirent nos pangermanistes. Mais vis-à-vis d'eux, j'aurai aussi le courage de mon opinion. Je vous expliquerai mes idées un de ces jours plus longuement Je vous préviens aujourd'hui pour vous avertir si notre presse soi-disant c patriote » change. Je ne voudrais pas que vous jugiez mal de moi. Vous êtes la seule, absolument ki seule instance devant laquelle je veux défendre ma politique. Celle-ci surprendra beaucoup de gens, surtout ceux qui m'acclament aujourd'hui. Je serais triste uniquement dans le cas où vous jugeriez mal de moi. Mais je vous répète ce que je vous ai souvent dit : je ne veux que les meilleures relations avec la Russie, ce n'est qu'une certaine politique — vous savez laquelle — qui nous a jetés dans les bras d'Ach. avec lequel nous ne sommes pas mariés, surtout pas sur les Balkans. Je voua

dirais plus long, mais j'ai peur pour ma lettre qui va à l'étranger (1).

Dans les jours qui suivent, la situation s'aggrave. Le samedi 12 août, M. de Kiderlen écrit à sa correspondante une lettre où il prévoit, où il annonce presque la guerre.

Après avoir exposé qu'une douce missive lui est parvenue au moment où il commençait un entretien avec M. Cambon, il écrit :

... La conversation en a profité, nous nous sommes un peu rapprochés, mais l'entente n'est pas encore là. Il faut espérer que les Français s'abstiendront de dire que nous avons cédé et de crier triomphe. Car l'opinion chez nous s'est lentement, comme cela se fait chez nous, mais très énergiquement émue de l'insolence croissante de nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-mer. Et, malgré mes intentions pacifiques, je ne pourrais pas la retenir si les insultes continuent de l'autre côté. On croit toujours que je m'étais trompé de l'état d'esprit en Angleterre — mais

(1) On ne saurait trop souligner l'importance de ces quelques phrases sur les rapports de l'Allemagne et de la Russie. Visiblement M. de Kiderlen, qui se rend compte du danger que la politique de l'Autriche dans les Balkans fait courir à la paix du monde et plus particulièrement à l'empire d'Allemagne, veut se détacher du a brillant second » et se rapprocher de la Russie, suivant la tradition bismarckienne. Les derniers mots qu'il écrit : « Je vous dirais plus long, mais j'ai peur pour une lettrs qui va à l'étranger », prouvent que ses projets sont au point, qu'ils ont déjà à moitié abouti.

non, si il doit y avoir guerre nous désironè la guerre simultanée avec la France et l'Angleterre : avec la dernière nous nous ferons des dégâts mutuels sur mer ; la France nous payera les pots cassés. Et l'Autriche — sous main à rencontre de ce que dit sa presse — commence à nous pousser (1) ; elle voudrait profiter de ces armements faits lors de la crise bosniaque. Si je voulais me rendre populaire, je pousserais à la guerre, ce qui serait facile. Mais je n'ai pas cette ambition. Certes, nous ne pourrons déclarer la guerre qu'après l'échec complet des négociations en train et cela prendra encore du temps. Dans tous les cas, Jules partira en congé la semaine prochaine, que nous ayons un résultat ou non. J'en ferai autant. Seulement il me faudra pour cela la permission de la fourrure. Mais je l'aurai.

Les conversations privées de M. de Kiderlen sont le reflet... accentué de sa correspondance. Au ministère de rintérieur que je dirige, fonctionne un service cryptographique qui copie sur papier « rose » les traductions des télégrammes qu'il parvient à déchiffrer. Le 9 ou le 10 août, on me fait tenir à Dinard le « rose » que voici :

Saint-Sébastien 6/8/1911. — 11 h. 20.

Ambassadeur d'Espagne, Paris.

Très confidentiel. — L'ambassadeur à Berlin me télé-

Ci) Ainsi donc, à entendre M. de Kiderlen, l'Autriche aurait, en 1911, songé à déchaîner la guerre. Révélation singulièrement curieuse à rapprocher des faits de 1914.

graphie cette nuit dans les termes suivants : « Kiderlen vient de me faire connaître que malgré la note... officieuse pour calmer la presse, la situation s'aggrave par l'attitude arrogante de la France, intolérable pour la première puissance militaire du monde. Celle-ci, actuellement, abusant des sentiments pacifiques de l'Allemagne, prépare ici l'opinion qui, comme un seul homme, se...erait pour la guerre, non pour le Maroc, mais pour l'honneur et le prestige de l'empire allemand. * Il a ajouté que la situation devra se résoudre à bref délai par la paix ou par la guerre, n'ayant pas beaucoup de confiance dans la première solution malgré son esprit de conciliation.

J'ai fait mon possible pour reproduire les paroles de Kiderlen ; peut-être les ai-je un peu atténuées.

Alhucimas.

Ce document, d'autant plus grave que l'ambassadeur d'Espagne à Berlin est particulièrement lié avec M. de Kiderlen (les lettres de M. Cambon l'attestent), me parvient presqu'en même temps que M. de Selves m'annonce des préparatifs de débarquement allemand à Agadir et dans le Sous. J'aperçois que le Secrétaire d'Etat qui, le 2 août, a cru tenir de grosses cessions territoriales, qui s'est aperçu les jours suivants que M. Cambon, en suite de télégrammes que j'avais fait expédier, discutait pied à pied, s'irrite ; il est sur le point de se livrer à la coterie militariste. Qu'une imprudence grave soit commise... c'est la guerre. Mais je ne me laisse pas déborder. Je coupe court aux velléités belliqueu-

ses que j'ai déjà exposées (pages 175, 170, 178 du livre) ; \c mets un terme à de dangereuses conversa** tions qui ont lieu au Quai d'Orsay et sur lesquelles je préfère ne pas m'étendre ; je transfère au Conseil des Ministres la direction des pourparlers. M. Jules Cambon revient à Paris, tandis que le Secrétaire d'Etat s'absente... avec la permission de « la fourrure ».

Pas de danger de guerre immédiat 1 Un moment de répit ! Le Gouvernement français saura en profiter.

Intermède.

Ici se place un intermède qui aurait pu avoir les conséquences les plus graves, mais qui se résolut de façon comique. J'imagine que le récit que j'en ferai distraira un instant mes lecteurs.

M. de Kiderlen s'est empressé de rejoindre à Genève Celle avec laquelle il entretient la correspondance dont nous avons donné des extraits, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une faible partie. Or, voici qu'on m'apprend, tandis que le Gouvernement de la République étudie et arrête les propositions fermes qu'il fera à l'Allemagne, que le Secrétaire d'Etat a l'intention de franchir la frontière, de faire un tour en Savoie, de passer quelque temps à Chamonix. Les bras m'en tombent ! Ou bien M. de Kiderlen est affecté d'un manque de tact prodigieux, ou bien il cherche un incident. J'ai toujours

été convaincu — je le suis aujourd'hui plus que jamais — que le ministre allemand n'a nullement songé à nous tendre un piège. Mais il le voudrait, qu'il ne s'y prendrait pas autrement. Quoi I il constate dans sa correspondance que l'opinion s'est montée en Allemagne et il n'apercevrait pas, alors qu'il prétend connaître le tempérament français, que les esprits sont encore bien plus surexcités et à beaucoup plus juste titre en France où l'on a subi le coup d'Agadir ! Il peut d'autant moins l'ignorer que je me suis arrangé de façon à le faire savoir. Aller dans ces conditions, lui le porte-parole de l'Empire, faire une petite promenade dans le pays avec le gouvernement duquel il est en discussion... aiguô, c'est invraisemblable ! Mais j'ai déjà constaté que, si M. de Kiderlen avait l'étoffe d'un homme d'Etat, il manquait de finesse et de tact.

En attendant, que puis-je faire? On m'apprend que l'annonce de ce voyage surexcite très naturellement l'esprit des populations bien paisibles cependant de la Savoie. Il est, paraît-il, des guides qui ne parlent de rien de moins que de laisser le Secrétaire d'Etat glisser dans quelque crevasse s'il s'aventure sur la Mer de Glace. Sans prendre au sérieux ces hâbleries» j'ai lieu d'appréhender des manifestations, des insultes... Quelles conséquences un incident de cette nature ne peut-il pas avoir ? Et, je le répète, que faire ?

Eh ! j'y suis I M. de Kiderlen voyage en douce, mais... irrégulière compagnie. L'expérience de la vie m'a appris qu'en pareil cas rien n'était plus désagréable que de se voir reconnu et salué officiellement. J'ai donc l'idée d'inviter par télégramme le préfet de la Haute-Savoie à aller souhaiter la bienvenue en mon nom au Secrétaire d'Etat de l'Empire. M. Richard, aujourd'hui Conseiller d'Etat, alors préfet à Annecy, se transporte sur le champ à Chamonix. M. de Kiderlen le reçoit, le charge de me remercier et... reprend instantanément le train pour Genève. A la gare où le préfet vient encore le saluer, il est photographié ainsi que sa compagne de route.

J'ai gardé quelques-unes de ces photographies. Je puis donc faire apercevoir la physionomie du rude contradicteur de la France.

Les dernière* difficultés.

L'accord du 4 Novembre. Les Idées et les plans de M. de Kid Politique Générale.

La période qui s'étend entre le 20 ac 4 novembre 1911 est remplie par la négoci traite que le Conseil des Ministres discut par article, ligne par ligne, presque mot i M. Cambon me tient au courant du travail paration qui s'accomplit à Berlin. Il m't lettres privées fort nombreuses (1), dont ,

(1) Le 6 septembre, M. Cambon m'écrivait : « Je p liberté do voua écrire souvent parce qu'en réalité c'e Bout teul qui conduire» celle grande affaire à bien. >

Répondant plua lard a certaines peraonnee qui firei

donné des extraits, dont je retiendrai ce qui est de nature à éclairer divers « à côté ». Surtout je citerai deux lettres de M. de Kiderlen, dont je ferai le point de départ de certains commentaires. Décrivant la mentalité du Secrétaire d'Etat, elles montrent quels périls a couru, pendant plus de quatre mois, la paix du monde.

Celle-ci était en grand danger dans la deuxième quinzaine d'août. On se rappelle ce que M. de Kiderlen écrivait à sa correspondante le 12 août : il prévoyait l'échec des négociations, la guerre comme conséquence. « Cela prendra encore du temps », disait-il. Il pensait peut-être qu'un délai était nécessaire pour permettre à l'Allemagne de compléter certains préparatifs. En fait, à l'époque (fin août), le pont de bois qui devait remplacer le pont de pierre à Maestricht et permettre à l'armée allemande de passer non seulement par la Belgique mais par

s'étonner de cette correspondance, M. Cambon écrivait le 18 mars 1912 à M. Poincaré, Président du Conseil : « J'ai été surpris, je l'avoue, de voir discuter tes droits d'un Président du Conseil d'écrire et de recevoir des lettres privées sur des questions qui touchent à la politique générale. C'est la première fois que je vois mettre en doute l'autorité du chef du Gouvernement sur son Gouvernement et je trouve là la persistance d'idées qui proviennent du temps où chaque administration relevait directement du Chef de VEtat, mais qui sont la négation du régime parlementaire et du gouvernement des Cabinets ». — On ne saurait mieux dire !

len-Waechtar

s'entretiennent avec le préfet. M. Rie) ... pegt 345)

le Limbourg hollandais, fut apporté à Aix-la-Chapelle tout chargé sur des camions automobiles. Presqu'en même temps, le Secrétaire d'Etat interrogeait ou faisait interroger les grands hommes d'affaires allemands sur leurs possibilités de concours financier en cas de guerre.

Recrudescence d'intentions belliqueuses qui provenait évidemment de ce que le gouvernement impérial, déjà en conflit avec les pangermanistes, puisqu'il renonçait au Maroc, apercevait que la cession de tout le Congo qu'il avait convoité, même de la majeure partie du Congo dont il se serait contenté, était en train de lui échapper ! Il lui fallait se borner à recevoir des « rogatons » et il avait peine à s'y résigner. A la fin du mois d'août, M. Cambon inclinait à croire qu'il ne pourrait s'y résoudre. L'ambassadeur ne manifestait pas seulement ces appréhensions en France, dans le cabinet du Ministre des Affaires Etrangères ou du Président du Conseil ; il les exprimait, ce semble, à Berlin. Un « rosé » du 3 septembre 1911 est ainsi libellé :

Ambassadeur d'Espagne, Paris.

Berlin dit : c Je viens de causer longuement avec Cambon que j'ai trouvé assez pessimiste, craignant que les compensations territoriales qu'il pourra offrir ne satisfassent pas Kiderlen. »

Alhucimas.

Je fus un peu alarmé de ce télégramme ; je ne doutai pas un instant que les propos attribués à M. Cambon n'eussent été rapportés au Secrétaire d'Etat qui pouvait penser que l'état d'esprit de l'ambassadeur de France lui fournissait un sérieux point d'appui. Il fallait faire tomber ces illusions, indiquer à notre représentant que nous étions allés à l'extrême limite de nos concessions, qu'il devait parler haut et ferme, quil était assuré d'être soutenu. A ces fins, dès que j'eus communication du document que je viens de citer, j'écrivis à M. Cambon la lettre dont j'ai donné par ailleurs de longs extraits. Cette lettre comporte un post-scriptum ainsi libellé : « Vous recevrez incessamment la visite de M. Dorizon qui vient à Berlin dans le but que vous savez. » M. Dorizon, directeur de la Société Générale, était invité par moi, en accord avec M. Cambon qui l'avait nommément désigné, à aller s'enquérir de la situation du marché de Berlin. C'est au moment de ce voyage ou peu après, qu'éclata, en Allemagne, la crise de Bourse et de banque qui eut raison des idées agressives nourries durant le mois d'août.

Cependant, même après cet événement, même après que le gouvernement impérial se fût rendu compte qu'il n'était pas préparé financièrement et que, selon les très justes expressions de M. Cambon.

« quand il parlait de guerre, il en déclarait une à laquelle il ne s'attendait pas », tous dangers de conflit ne disparurent pas. Ecrivant au Ministre de la Guerre le 8 septembre, notre attaché militaire signale que « les Allemands et le gouvernement lui-même ne semblent pas se rendre compte du tout de l'état de l'opinion en France, qu'ils iraient à la guerre sans s'en douter ». Le 16 septembre, M. Cambon m'écrit ;

Je ne désespère pas que nous puissions nous arranger ici, mais, si un accord devient impossible, il est indispensable que la responsabilité de la rupture incombe à l'Allemagne, sans conteste possible, car, autrement, même l'appui de l'Angleterre nous ferait défaut.

Le 20 septembre, les préoccupations de M. Cambon ne sont pas moins grandes et elles sont motivées par d'autres attitudes que celle de la Wilhelmstrasse :

Vous m'avez cité l'autre jour, m'écrit-il, un mot de M. Thiers. Laissez-moi vous en citer un autre qu'il m'a dit à moi-même, car il aimait à s'entourer de jeunes gens et il m'a fait quelquefois l'honneur de me donner des leçons : c II ne faut jamais, m'a-t-il dit, vouloir trop réussir. > C'est, en effet, ce qui nous est arrivé en 1870. La diplomatie impériale avait emporté un magnifique succès : une presse imbécile, menée par Emile de Girar-

din a chauffé l'opinion : on a exigé que le roi Guillaume s'humiliât personnellement. C'était vouloir trop réussir. Certes, je ne compare pas l'heure présente à cette heure tragique, mais nous n'en sommes pas si loin tout de mime et f espère qu'au Quai d'Orsay on suivra plutôt les traditions de M. de Ttdlegrand qui disait c pas de zèle 1 que celles de M. de Gràmont.

Le même jour le colonel Pelle, écrivant à son Ministre, se demande si certains « en cherchant une humiliation de l'Allemagne, qu'il serait puéril de demander, ne poussent pas à la guerre avec inconscience. »

Il s'exprime plus clairement dans sa lettre du 2 octobre :

11 paraît, dit-il, qu'au cabinet de M. de Selves, on juge que je n'ai c pas assez de confiance dans l'armée française » et que cela rejaillit autour de moi. Vous savez, Monsieur le Ministre, que, depuis que je suis en état d'exprimer des jugements sur l'armée allemande, j'ai toujours essayé de réagir contre l'opinion exagérée qu'on s'en fait en France. Je serais heureux d'avoir contribué pour une petite part au revirement d'idées qui semble se foire aujourd'hui. Je suis convaincu qu'à égalité de forces nous pourrions entamer la lutte avec confiance. Il n'en est pas moins incontestable que, si les négociations marocaines étaient rompues par notre faute — et ce serait manifestement le cas — , nous nous trouverions, au point de vue diplomatique vis-à-vis de nos ralliés, au point de

vue militaire en face de l'Allemagne et de l'Espagne, dans une situation parfaitement défavorable. Pour faire une bonne guerre, il ne faut pas commencer par faire de la mauvaise diplomatie.

Cependant, les choses s'apaisent : la question marocaine est résolue. Le 12 octobre, M. de Kiderlen écrit à la baronhe de Y... une longue lettre où il expose, à son point de vue, les résultats des négociations, où il dévoile en même temps toute sa pensée.

Ce jeudi, 12 octobre 1911.

Maintenant je tâcherai de vous expliquer pourquoi nous traiterons le Congo avec le Maroc. Quand les négociations ont commencé, nous avons d'abord traité des principes : main libre politiquement parlant pour la France au Maroc, garantie pour nos intérêts commerciaux dans ce pays et compensation pour nous sur le territoire colonial de la France. Après avoir arrêté ces principes, nous avons fixé en grande ligne raccord sur le Maroc et puis nous avons cherché V endroit des compensations, après entente que c'était au Congo (ils nous avaient offert un tas d'îlots sans valeur, etc.), nous avons arrêté aussi en grandes lignes à peu près l'étendue de la c compensation ». Ceci fait, nous sommes retournés à notre traité marocain proprement dit et nous venons de le terminer ; on ne pouvait utilement ne traiter qu'une chose à la fois. Maintenant nous, retournons au Congo. Il faut beaucoup de naïveté et la haine fanatique du... contre nous pour croire que nous avons été assez bêtes de laisser entrer

en vigueur le traité sur le Maroc avant que l'entente se fût faite sur le Congo ! Comme j'ai dit l'autre jour à un monsieur : je sais que nous autres, gens du gouvernement, sommes toujours plus bêtes que vous autres députés, mais nous ne sommes pourtant ptas si bêtes que cela. Il va sans dire qu'il est bien nettement convenu que le traité du Maroc est absolument nul en tant que l'autre traité sur le Congo ne se fait pas. Aussi nous n'avons pas « signé » mais seulement « paraphé ». On y met les mots c ne varietur », c'est-à-dire nous mettons notre nom sous cette pièce qu'il n'y sera plus rien changé (varié). Cela veut dire : cela n'entre pas encore en vigueur, mais si cela entre en vigueur après la conclusion de l'autre, nous nous promettons de ne plus rien y changer, de ne plus recommencer les débats. Si vous voulez vous pouvez

expliquer cela à votre sale Quant à P..., que je n'aime

pourtant pjas, vous pouvez lui expliquer que nous n'avons reculé en rien. Nous n'avons pas envoyé le bateau ^u Maroc pour en occuper une partie — il a un peu plus de deux cents hommes à bord. C'était un acte plutôt symbolique. Les Français s'étalaient de plus en plus au Maroc sous le prétexte de protéger leurs sujets en danger et en feignant d'avoir pour cela un mandat européen 1

Quand nous essayions de « causer » ils répondaient évasivement — promettant pour plus tard. Alors nous avons envoyé notre bateau à Agadir, rien que pour y protéger nos sujets, comme nous l'avons déclaré le premier jour et ceux qui veulent se renseigner n'ont qu'à lire la Norddeutsche et la circulaire adressée aux puissances. En même temps, nous avons voulu démontrer par cet acte que nous ne reconnaissions aux Français aucun mandat pour la protection générale des Européens au Maroc, que nous revendiquions le même droit que la France d'y protéger nos sujets et nos intérêts et que si la France aspi-

rait à uo droit général de protection au Maroc, elle devait d'abord s'arranger avec nous» Elle a compris et notre accord qui va s'établir en est sorti. Quant à l'Angleterre» elle a beaucoup crié et a demandé de participer aux négociations. Nous l'avons décliné et vous voyez le résultat : malgré le bruit et les menaces de leur presse et de leurs ministres, nous avons eu gain de cause et nous sommes restés en tête à tête avec les Français et nous arriverons, quoique lentement, à cet arrangement que l'Angleterre a voulu empêcher. Maintenant elle le nie, qu'elle a voulu l'empêcher, parce qu'elle ne l'a pas pu. Voilà la vérité que vous pouvez écrire à votre ami et coquin de P... (1). Mais je préfère que vous ne lui écrivez pas du tout !!! Pour vous, pas pour P..., j'ajoute que j'avais encore un petit dessein éventuel avec Venvoi du bateau. Je ne l % ai dit à personne, surtout ni à la fourrure ni à la petite bête. Je me suis dit ceci : si nous n'arriverons pas à une entente avec la France, que les Anglais voulaient évidemment empêcher, il y a grande vraisemblance d'une guerre avec ces deux puissances. Mais on aurait pu nous mettre dans la nécessité de la déclarer, ce qui est toujours mauvais. Mais si nous avons ce bâtiment à Agadir et que nous débarquions au moment que j'aurais reconnu la guerre inévitable, le premier acte de nos adversaires aurait été d'envoyer des bâtiments de guerre à Agadir. Alors nous aurions été les attaqués. Ce qui est un grand avantage. D'abord devant le monde, puis vis-à-vis de nos alliés avec lesquels nous n'avons qu'une alliance défensive et puis aussi devant notre peuple qui, au moment

(1) Ce c coquin de P... » est très probablement le Russe qui s rt d'intermédiaire entre la baronne de Y... et les cercles officiels de Saint-Pétersbourg.

que nous aurions été attaqués, se lèverait comme un seul homme, les socialistes y inclus. Il y a beaucoup de conservateurs chez nous qui sont d'avis qu'une guerre serait «aussi utile pour la politique intérieure. Je suis d'avis contraire, et c'est pour cela que je suis contre la guerre qui, militairement parlant, nous donnerait de bonnes chances. Dans une guerre moderne, il faut faire appel à toutes les forces du peuple. Alors, après une guerre victorieuse, tous ces ouvriers, etc. qui y auraient participé et versé leur sang, comme les hautes classes, diraient avec raison : pourquoi veut-on, à nous qui avons combattu pour la patrie comme vous, refuser les mêmes droits politiques. Un homme qui se bat à vingt ans est aussi digne d'être électeur. Les guerres de 66 et de 70 nous ont démocratisés, nous ont donné le Reichstag et le suffrage universel, il en serait autant d'une guerre nouvelle. C'est cela que je crains. Et je trouve que nous avons déjà assez de démocratie. Mais on ne peut pas dire cela à haute voix, on serait lapidé. La supériorité et les privilèges de la chevalerie et des anciennes hautes classes étaient justement basés sur le fait que c'étaient elles qui faisaient seules le métier des armes, qui défendaient la patrie et qui avaient pour cela droit à l'estime des autres classes et à une situation exceptionnelle. Le service militaire obligatoire était la mesure la plus démocratique qu'on puisse s'imaginer (je sais qu'en cela je suis un peu hérétique) mais cette institution a enlevé la base aux privilèges des nobles... C'est ma conviction absolue et pour cela je ne veux pas une nouvelle guerre, malgré nos bonnes chances. Et ce qui est vrai pour nous le sera aussi pour vous ! et voyez : jusqu'ici on accusait les gouvernants de provoquer la guerre. Nous qui avons un gouvernement fort, indépendant de l'opinion publique, nous avons su éviter la guerre et j'en suis fier, malgré toutes

îeê attaquée de mon propre pays. Et en Italie, le gouvernement faible a été entraîné dans une guerre qu'il ne voulait pas par un courant factice de l'opinion publique qui se tournerait vite contre ce même gouvernement si il avait dans cette soi-disant guerre (des castrats contre les eunuques, comme dit Jules) le moindre revers ! C'est là la leçon que j'ai tirée de cette guerre turco-italienne. Ai-je raison ? Ce sont plutôt les gouvernements faibles que les gouvernements forts qui font les guerres. Voir Napoléon III.

La lettre suivante du 23 octobre n'est pas moins intéressante.

Ce lundi 23 octobre 1911.

Votre lettre politique m*intéres8e. J'y répondrai une autre fois, ce soir je suis trop sur les dents. Je me suis couché hier à trois heures, je me suis levé à huit heures, je n'ai pas eu un quart d'heure de repos dans la journée et il est minuit passé. Seulement, je vous dirai une chose : pour les malentendus entre nous et la Russie, votre cher Ex-Metternich (1) est responsable sur une grande échelle. Jules m'a raconté aujourd'hui qu'il était tellement menteur que même le gouvernement français avec lequel il veut pourtant se mettre bien, a dû se plaindre de lui à Saint-Pétersbourg H! Cela ne prouve pas pour son intelli-

(1) Le Secrétaire d'Etat désigne M. Iswolsky, ambassadeur de Russie en France.

gence. La journée encore était mauvaise. Le matin est venu c Toto », le baron Berckeim, conseiller de l'ambassade de France, pour me porter une lettre de M. Gaillaux à Jules, très intime, que ce dernier mettait à ma disposition c très confidentiellement » avec prière de la faire lire au chancelier. Evidemment c'était bestellte Arbeit 4), malgré le caractère ostensiblement intime de la lettre qui parlait même des petits dissentiments dans le ministère français. Je vous en enverrai copie ainsi que de ma réponse. Je l'ai faite sans demander l'avis de la petite bête qui était retenue au Reichstag. Gaillaux nous demandait des concessions en des termes très émouvants et nous promettant après monts et merveilles pour une c nouvelle ère politique entre la France et l'Allemagne ». Malgré les instances de mon ami Jules, qui est venu ce soir à 7 heures me voir et qui a essayé de toutes les flatteries en me prédisant que je serais c le plus grand homme d'Etat » en arrivant à la réconciliation avec la France, j'ai refusé net, en pensant à l'histoire du renard, du corbeau et du fromage ! Je ne suis pas encore si bête qu'on le croit, même pas autant que le croit mon ami et collègue le nachtwaechter de Hochingen. Le matin après Berckeim, j'ai eu la visite d'un baron autrichien, délégué de l'arfchiduc François-Ferdinand, qui m'a retenu trois quarts d'heure, puis mon ami Buch est venu pour des affaires du Reichstag. Le leader des conservateurs veut me voir sur le terrain neutre de l'appartement de Buch, parce qu'il n'est pas bien avec la petite béte et qu'en venant chez moi il craint que les journaux l'apprenant pourraient dire qu'il avait plié devant le gouvernement Est-ce assez mesquin ? Ce qui m'étonne le plus, c'est que

(1) Du travail commandé.

Ai.

tout te meode me dit qu'ils ont peur de moi et vous savez bien que je ne suis pas méchant 1 N'est-ce pas, chérie, vous me donnerez ce certificat. Je ne sais vraiment pas d'où j'ai mérité cette renommée d'être méchant et dangereux. C'est aussi un sujet de dispute continuelle avec Jules ; mais très sérieusement parlant, je suis sûr que si je ne m'entendais pas si bien avec Jules que j'apprécie beaucoup (qu'il veut obtenir autant que possible pour la France, c'est son bon droit) et si il y avait eu d'autres intermédiaires que nous deux il y aurait eu guerre. C'est toujours un mérite de l'avoir évitée sans l'abaissement d'un de nos deux pays.

A cette lettre était jointe une copie que voici de la lettre écrite par moi le 21 octobre 1911 à l'ambassadeur de France :

Paris, le 21 octobre 1911.

Mon cher Ambassadeur,

Excusez-moi de n'avoir pas répondu à vos nombreuses lettres, mais d'une part le temps me faisait défaut, d'autre part, je voyais tous les télégrammes de M. le ministre des Affaires Etrangères qui exprimaient exactement notre pensée commune.

Je tiens à vous dire à ce propos que l'accord est complet devant le Conseil des Ministres. Il n'a jamais été sérieusement troublé, mais quelques tiraillements ont eu lieu auxquels j'ai mis un terme. Je ne vais pas trop loin en vous disant que tout le Conseil marche comme un régiment

Hier, à Vunanimiti, il a pensé, comme vous, qu'il fallait finir vite. Ne vous préoccupez donc pas de la lettre du c fonctionnaire » dont vous me parlez et que je crois savoir. Elle est nulle et non avenue. Le « fonctionnaire » s'est tout à fait repris.

Mais, par contre, tout le Conseil et moi en tète pensons qu'il est essentiel que l'Allemagne nous fasse des concessions sur ce qu'elle réclame dans le Nord et surtout qu'elle mette dans le plateau de la balance qui contiendra ses apports quelque chose de sérieux. Or, il n'est pas sérieux de nous offrir seulement quelques misérables rectifications au Togo et un rogaton du c bec de canard ». Je ne puis présenter cela à la Chambre, d'autant moins que tous les hommes politiques sérieux, notamment MM. Briand, Poincaré, Ribot, ont très vivement insisté auprès de moi sur la nécessité de maintenir aux tractations leur caractère d'échange.

Je vous demande donc, personnellement, mon cher Ambassadeur, d'agir avec toute l'énergie possible auprès de M. de K... dans le sens que j'indique. Nous ne demandons que cela. Nous acceptons tout le surplus des propositions allemandes, mais nous le demandons avec passion, non pas seulement pour la satisfaction d'avoir des kilomètres carrés, mais pour faire en sorte que le traité si bien négocié par vous soit accepté avec faveur par l'opinion française et détermine une ère nouvelle dans les relations entre les deux pays. Je ne crois pas trop m'avancer en vous disant que cette ère nouvelle surviendra, si on veut bien tenir compte de mes observations et que ce sera là le gros succès qu'aura remporté M. de Kiderlen.

Avec toutes mes félicitations, agréez, mon cher Ambassadeur, les nouvelles assurances de mes plus distingués sentiments.

Caillaux.

Singulier incident que celui de cette lettre dont je n'avais pas gardé copie et dont je possède aujourd'hui un exemplaire grâce au Secrétaire d'Etat allemand et aux étranges effusions de sa corres-

pondance ! J'ai indiqué (page 231) dans quelles conditions je l'avais rédigée : lorsque le Conseil des ministres eut accepté les propositions transactionnelles auxquelles s'étaient arrêtés M. Cambon et M. de Kiderlen, je voulus faire un dernier effort pour obtenir, en échange des terres abandonnées par nous au Congo, la totalité du Cameroun allemand connu sous le nom de « Bec de Canard ».

J'écrivis personnellement à l'ambassadeur une lettre qui n'était nullement laite pour être communiquée. Ce n'était pas du tout du travail commandé (bestellte arbeit), comme le pensait M. de Kiderlen. M. Cambon a pris sur lui de faire lire et même de laisser entre les mains du Secrétaire d'Etat cette missive qui lui était personnellement adressée. Il a bien fait s'il l'a jugé utile aux négociations et, quoique je puisse penser, je me garderais de formuler une critique ; mais j'ai le droit de retenir que, si j'avais assumé une telle initiative, elle me serait reprochée, à moi, comme un acte de trahison.

Je passe !

Certains, que la passion de parti égare, ont voulu voir l'exposé de vastes desseins dans cette lettre privée à M. Cambon où, désirant le mieux pour mon pays, j'essayais de donner les arguments de nature à déterminer le Secrétaire d'Etat à. une concession profitable pour la Franoe. Il s'en faut de peu qu'on ne m'ait dit que je songeais à imprimer

une nouvelle direction à notre politique extérieure, alors que — je ne me lasserai pas de le répéter — je voulais simplement que le traité qu'on était sur le point de signer aboutit à une détente entre la France et l'Allemagne. L'ambassadeur de France ne s'y est pas trompé. Il se serait gardé de communiquer, sans avoir aucune instruction à cet effet, une lettre qu'il eût considérée comme impliquant à un degré quelconque une modification dans notre politique extérieure. Il ne m'aurait pas davantage envoyé l'accusé de réception, très simple en même temps que très flatteur pour moi, dont je vais donner le texte.

Berlin, 23 octobre 1911.

Monsieur le Président,

J'ai reçu la dernière lettre que vous m'avez fait parvenir. Permettez-moi de vous en remercier et de vous dire que je ferai tout le possible pour répondre à vos vues.

Je saisis cette occasion pour vous adresser mes compliments à l'occasion de votre mariage dont je viens de lire l'annonce dans les journaux. J'espère, à l'un de mes voyages à Paris, avoir l'honneur d'être présenté à Madame Caillaux, et je serais heureux que ce voyage pût être prochain, car ce serait la preuve que la négociation à laquelle vous avez présidé et qui fera tant d'honneur à votre prévoyance d'homme d'Etat est heureusement terminée.

Agréez, etc.. JuLB8 cambon.

Mais je veux élargir le débat ; je veux revenir sur

la politique que j envisageais entre la France et l'Allemagne. Politique d'alliance ? Non pas, à aucun degré. Personne d'ailleurs n'a prétendu sérieusement que j'aie songé à l'entreprendre. Politique de rapprochement franco-allemand ? Que signifie la formule ? Si l'on entend renfermer dans ces quatre mots l'abandon par la France de sa revendication nationale, la renonciation à l'Alsace-Lorraine, la ratification du traité de Francfort, je réponde que je défie qu'on trouve un acte de moi, une ligne de ma main qui justifie une conception politique que je n'ai jamais eue, que j'aurais tenue pour une abdication de mon pays. Ce que j'avais en vue, c'était la politique de conciliation européenne que mes prédécesseurs avaient pratiquée, la politique qui n'excluait pas, tout au contraire, des rapprochements avec l'Allemagne sur des sujets déterminés et limités, en un mot, la politique de nature à déterminer des relations supportables entre les deux pays, au bénéfice de l'un et de l'autre, au profit de la paix du monde.

Grande politique dont j'ai dit à la tribune de la Chambre que les événements l'avaient bousculée mais qui, en 1911, était celle de tous les hommes à esprit mesuré, conscients de l'immense péril que courait l'Europe, résolus à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour écarter le formidable orage qu'ils apercevaient à l'horizon.

J'ai, à bien des reprises, insisté sur les conversations qu'eut, avant mon arrivée au pouvoir, M. Cambon à Berlin et à JKissingen, qui portèrent sur le rapprochement franco-allemand (si tant est que le terme s'applique), que l'ambassadeur entrevoyait comme moi. M. de Selves exprimait les mêmes sentiments dans une dépêche du 2 août 1911 (Livre jaune, N° 484). Il indiquait à notre ambassadeur à Berlin le langage qu'il avait tenu à M. de Schoen ; il lui avait dit que, « si l'on arrivait à un accord qui fût également honorable pour la dignité de lun et de l'autre pays, la crise actuelle ouvrirait dans leurs relations une ère de calme en mettant un terme à l'état de tension qui pesait sur tous les deux depuis plusieurs années >>. Il ajoutait que « ses désirs étaient pour cette solution »: Même pensée que celle incluse dans ma lettre du 21 octobre : la forme seule diffère.

Est-ce qu'en reprenant la politique des Jules Ferry, des Waldeck-Rousseau, nous nous éloignions de nos alliés, de nos amis, ou est-ce que nous risquions de les éloigner de nous ? Il suffit de lire quelques lettres de M. de Kiderlen pour se rendre compte que la Russie avait avec l'Allemagne des relations d'une intimité particulière. Elle nous aurait bien plutôt poussés à un rapprochement avec nos adversaires qu'elle ne nous en eût écartés. Quant à l'Angleterre, il est infiniment intéressant

de noter que l'accord du 4 novembre 1911 détermina chez ses hommes politiques, — je ne parle pas du Foreign Office — , une orientation de tout point analogue à celle que j'avais en vue pour mon pays. Lord Loreburn qui, en 1911, était Ministre de la Justice (Lord Chancelier) écrit, dans son livre récemment paru sous le titre « How the war came » (Comment la guerre est venue), que, aussitôt que l'affaire du Maroc eut été réglée, le gouvernement dont il faisait partie jugea qu'il pouvait et qu'il devait essayer de s'accorder avec l'Allemagne comme il l'avait fait auparavant avec la France et la Russie et, dès la fin de 1911, des négociations en vue d'une entente sur les affaires d'Afrique commencèrent. « Elles progressèrent favorablement, écrit Lord Loreburn (1), et avant que la guerre n'éclatât, on était parvenu à un accord. » Il ajoute : « Chose étrange à constater aujourd'hui, les gouvernements anglais et allemand étaient arrivés à être en excellents termes dans l'été de 1914 ». La politique que j'envisageais fut donc recueillie et poursuivie en Angleterre. Elle était déjà entreprise en Russie dans des conditions sur lesquelles il y aurait eu probablement des réserves à faire. Mais cela est secondaire. Avec du tact et de la vigilance, nous aurions sans nul doute déterminé de la part

(1) Pages 9i et 98 de « How the war ctine i.

de nos alliés les mises au point utiles. L'Europe se serait acheminée, si Ton avait imprimé à la poli* tique française les directions que j'esquissais en 1911, vers une politique de rapprochement entre les grandes puissances, France, Angleterre, Aile* magne et Russie tout au moins, qui eût probablement empêché les peuples des Balkans de troubler la paix générale.

Mais je ne veux pas m'engager plus loin. Je reviens à 1911. Le danger d'une conflagration partant de l'ancien empire ottoman était clairement aperçu par M. de Kiderlen qui avait aussi — ses lettres le prouvent — une méfiance de l'Autriche dont les événements ont établi qu'elle était justifiée. Le* Secrétaire d'Etat est à n'en pas douter, sincèrement désireux de la paix générale. Dans sa correspondance intime, qui, malgré les réserves que j'ai formulées à son sujet, révèle l'homme profond, il le déclare dans les termes les plus formels et il développe une grande conception de conservateur intelligent : M. de Kiderlen est un féodal ; il redoute le développement de la démocratie en Allemagne ; il craint que le conflit mondial ne le précipite. Pour des raisons sinon opposées du moins très différentes, ma mentalité générale s'accorde avec la sienne. Je suis persuadé, moi, que, dans la paix, le développement ininterrompu de la démocratie dont j'attends la solution des grands problèmes interna*

tionaux est certain, tandis que de la guerre sortiront probablement la Révolution et la réaction, c'est-àdire le trouble, la confusion, le désordre dans les formules comme dans les esprits, la rupture des équilibres nécessaires.

Tout en ne voulant pas la guerre, M. de Kiderlen fut cependant à plusieurs reprises sur le point de l'entreprendre. Il l'avait presque préméditée, il l'avait tout au moins préparée par l'envoi d'un bateau à Agadir. Contradiction qui relève en partie de l'opposition entre l'intelligence et le tempérament — Kiderlen a l'intelligence d'un homme dEtat et le tempérament d'un junker bismarckien ! — contradiction qui s'explique surtout par la poussée des forces politiques qui viennent presser sur le Secrétaire d'Etat ! Il est battu en brèche par les pangermanistes, en butte à l'hostilité latente de certains cercles de la Cour. Quand on lit à travers les lignes de sa correspondance, on voit qu'il est des moments où il va céder, où il se sent débordé. Il n'aurait pu résister au déchaînement des passions belliqueuses s'il n'avait été secondé. Il l'avoue dans sa lettre du 23 octobre où l'on rencontre cette phrase décisive : « Si il y avait eu d'autres intermédiaires que M. Cambon et moi, il y aurait eu guerre... ». J'ai le droit de dire à mon tour que, si l'ambassadeur de France n'avait pas trouvé l'apr pui dont il m'a si souvent remercié, si je n'avais

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