VANITÉ ET VANITÉ
— Qu'avez-vous donc à rire, mademoiselle ?
— Rien, monsieur.
— Cependant vous riez.
Mademoiselle Clémentine Bélin vit que sa réponse était ridicule. Ce qui les faisait rire, elle et sa sœur, c'est qu'elles avaient aperçu par la fenêtre d'un cabaret un paysan qui embrassait une grosse paysanne, et je ne sais comment cela arrive, mais les petites filles voient toujours ces choseslà les premières dans une fête de village. Mademoiselle Clémentine, ne voulant pas dire pourquoi elle riait, chercha un autre prétexte à sa gaieté.
— Hé bien, ce qui nous a fait rire, dit-elle, c'est ce gros cocher rouge avec ses gants verts, qui a une si bonne figure...
— Ah! je triomphe, s'écria M. Bonnasseau ! c'est elle! Voilà le bel équipage de madame la marquise de Pontangesl...
Alors Melchior Bonnasseau rejoignit en courant madame d'Auray, et cria du plus loin qu'il l'aperçut : La voilà ! la voilà !
Madame d'Auray s'avança vers la grande route, suivie de son brillant état-major, composé des plus jolies femmes de Paris et des environs, qu'elle réunissait tous les ans chez elle à cette époque ; quelques jeunes élégants s'en-
tre-mêlaient çà et là parmi les jeunes femmes j/un peloton de maris venait à la suite.
Cette nombreuse compagnie s'échelonna en bon ordre sur le bord de la route, et chacun, prévenu d'avance, se prépara à rire, ou plutôt à ne pas trop rire à l'apparition de la voiture de madame de Pontanges.
Et Ton vit s'avancer une vieille calèche jaune traînée par deux chevaux qu'on aurait pris pour des ours, tant leur poil était long et en désordre) sans les harnais à bouderies d'argent qui couvraient leur garrot. Le cocher, ou plutôt le cornac de ces étranges animaux, avait revêlu un riche habit de livrée rouge fort sale et beaucoup trop étroit pour lui. Il portait avec cela un pantalon de nankin ; il avait en outre d'énormes favoris, soutenus par une cravate blanche à bouquets bleus, mise à son goût, c'est-à-dhe formant un gros nœud, et puis enfin des gants verts! qui paraissaient du reste assez chauds et assez commodes.
Le valet de pied, lui, était fort maigre ; son habit de livrée, du même âge que celui du cocher, et de même fort sale, était de plus beaucoup trop large, et les manches, beaucoup trop longues aussi, lui cachaient entièrement les mains ; il les relevait par un petit mouvement trèsgracieux chaque fois qu'il lui fallait ouvrir la portière de la voiture. Un col empesé lui montait jusqu'aux tempes; sa cravate était jaune et noire, et ses gants... on ne les voyait point, vu la longueur des manches.
Madame de Pontanges fit arrêter tout cela en apercevant madame d'Auray. Alors on vit descendre de la bizarre calèche une petite fille courte, grosse, commune, ayant de vilains yeux malades, voilés par des paupières rouges et retournées, étalant sur le sable un grand pied plat et sans
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physionomie, tenant dans ses grands doigts osseux un gros mouchoir de toile à marque rouge, et le tortillant comme une corde par un naïf sentiment d'embarras; une petite personne hideuse, qui promettait aussi d'être bossue, et paraissait trop honnête fille pour ne pas' tenir sa promessp. •
C'était Clorinde,
Orpheline, .âg^e de douze ans, dont .madame de Ponlanges ^ren^ai^soin, et qui jetait sûr elle un grand ridicule, — car c'est une faute immense aux yeux du monde que de protéger ce qui a véritablement besoin de protection, c'èst-Vdire l'infirmité et la laideur.
Recueillez une jolie petite fille, bien gracieuse, bien espiègle, |pen genlilte, -*. c'est une bonne action qui vous donne une grâce de plus.
Sortez de la .misère un enfant infirme, laid, malade, contrefait, — : c'est une image dégoûtante que vous offrez au monde, et le dégoût que cette image inspire rejaillit sur yons; il faut donc, hélas! de la coquetterie en tout, même dans les bonnes actions.
— Oh ! quelle horreur! s'écrièrent mesdemoiselles Bélin en apercevant Clorinde.
Madame Ermangard était très-parée.
Sur unebonne grosse figure toute ronde, elle avait mis un tout petit chapeau tout rond que sa figure remplissait jusqu'au bord... Sur ce petit chapeau elle avait mis deux toutes petites plumes. Tout cela tenait très-peu de place, et je gage que l'on pouvait serrer ce chapeau dans le tiroir d'une commode sans l'endommager.
Madame Ermangard avait sur les épaules une pèlerine de tulle brodée, qui comptait plus d'un printemps, et que les années et les blanchissages avaient fort rétrécie. Cette
indiscrète pèlerine laissait entrevoir à travers ses réseaux perfides une camisole de coton couleur de chair., qui plissait d'elle-même çà et là autour du cou. Peut-être était-ce pour imiter la nature. L'illusion était complète.
Laurence n'était guère mieux mise que sa tante. Elle portait un énorme chapeau de paille d'Italie, mal taillé, sans grâce, sans élégance, surmonté d'un même panache de plumes blanches, posées sans goût ; sa robe était en mousseline des Indes fort belle, mais elle manquait d'ampleur; la taiHe était trop courte; et tout cela sentait la province d'une lieue.
Ah ! j'oubliais encore un détail : elle avait une ceinture de moire bleue attachée par une boucle d'acier M La boucle d'or qu'elle portait ordinairement s'était cassée la veille, et madame Ermangard avait eu la complaisance de lui prêter cette boucle d'acier-, qu'elle n'avait pas mise depuis douze ans. *
Ces trois personnages formaient un ensemble vraiment risible. Laurence s'avançait gravement, donnant le bras droit à sa tante, si ridiculement affublée, et tenant de la main gauche sa petite protégée, si laide 1
Je vous l'assure, en vérité, il n'y avait pas moyen de rester amoureux d'une femme encadrée de 'la sorte.
Surtout en présence de ces Parisiennes élégantes, femmes à la mode, s'il en fut, reines arbitraires de ce monde mesquin et vaniteux, pour qui la parure est la vie, femmes sans amour, qui ont mis leur honneur à n'être jamais surprises en négligé, et qui accablent d'un mépris naïf et sincère la femme qui oublie de paraître belle.
Mesdemoiselles Min, en pensionnaires mal élevées, éclatèrent de rire et prirent en courant le sentier de l'avenue qui conduisait an château. Uonel les suivit. Il avait
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telIeuientlpeuT à'être obl|gé à une politesse envers madame de Ppntyoges/qu'il 1a renia bravement.
Cetta occasion «d'éviter sçs* regards lui paraissant la meilleure, il offrit son înras à l'aînée de ces deux jolies personnes, la plus jeu#è- prit celui de son père; et, tous les quatre,. ils se dirigèrent vers le château. * Devant là' grille "on dansait; il y avait des boutiques illuminées tout autour <ïe 'la place, qui était fort grande, de ces coquettes boutiques ambulantes, qui- ont l'air de ' toilettés >à laf* duchesse;. ou ïien (Je petites chapelles, avec leurs cristaux, içurs porcelaines* quasi dorées, leurs vases d'albâtre remplis de- fleurs si franchement artificielles. C'était partout des loferies^dës jeux de bagues, des théâtres de marionnettes, des chants,' êtes rires joyeux, des quolibets, des cris, toutes .choses enfin "très-gaies.,, ou fort tristes... cela dépend des caractères.
Les deux côtés de. Ta venue étaient bordés, de ces boutiques animées, et des lampions de toutes couleurs formaient des guirlandes de feux entre les ambres* ' .
Madame d'Auray accabla Laurence de*. politesses. Elle était trop satisfaite de la trouver ainsi à- son désavantage pour ne pas être généreuse envers elle»
— Venez avec nous voir la fête, lui dit-elle; vous n'avez point de protecteurs, M. d'Auray vous offrira son bras. • • *
Gela voulait dire : — Vous n'êtes point une femme à la mode comme moi, qui suis toujours fort entourée.
Comme elle disait cela, deux jeunes gens qui achetaient des joujoux pour des petits paysans qui les suivaient àtti- ' rèreht l'attention de madame d'Auray. L'un d'eux avait une tournure noble et distinguée ; on. ne pouvait paswr près de lui sans le remarquer. *
— Que vend-elle donc de si. beau, cette marckftofe ? dit madame d'Auray, et elle s'&vaeçâ vet? fa boutique.
Les deux jeunes gens, voyant arriver-mAdame CAuratf, se dérangèrent •poliment pour- lui faire place. Tandis qu'elle choisissait différents, objets dans là htfyfc»
tique : *■ -.':.*• * -\ •. * •
*- C'est tous, ma chère Cousine; s'^ria Û^M^&setu desdeux jeune» gens; par quel «hasard avIz-TpuirjmtUé vgtre donjon? ' , " v .-*•:- -
— Pour venir à cette tSterrio0hiïi4.àiad4aiô/i& P«n-
• fanges. Mais/ vous-même; copiaient êtes^vous. i$? fe vous croyais en Italie/ **"!*/ . : i
— J'en arrive* je aestûVde.?ettfip <jaèNdepuis Mer-; sans'çela; vous m'auriez, déjà vu/ madame.
En cet instant/ là petite tnc>$sue Hra Laurence par le Iras*: —Je voudrais mtmçer du pain d'épice, dit-elle.
— Viens, monénfantA dit maAm^.Krmangard, là-bas, nous allons en trouver. %
Elle quitta si nièce, et emmena Clorinde 'avec elle.
Alors madaitte; de Poniànges restant seule, son cousin lui
offrit' le 'bras, et ils' reprirent ensemble le .chemin de la
' grande avenue. ' • *V
' ' ' — - Permettez -moi de vous présenter us dé mes amis,
* .dit-il* dont vous avez bien souvent entendu parler, Fanteur de }sPfyy$folpgty des égoïstes. :
— Coùynent V c'est vbus, monsieur, qui êtes l'auteur de . ce l|yre yi spirituel? Je l'ai déjà lu deux fois. Si vous
* £iwfe> comme on est hetireux> quand on vit dans la re-
« ." traite, d'àvojr à1 lire un" de yqs ouvrages! A Paris, c'est
de l'admiration qu'on a pour vous; mais en province c'est
de la- reconnaissance, caç nous vous devons nos seuls
plais/rs,.
DE «PÔNTJÏNGES 41
Ferâinand Dulac xëpondit ujoe phrase modeste, et la conversation «engagea sur le.» auteurs à la mode. .
M^améd'Au^ay^tait- restée devant la boutique avec 6es amiee; cas dames attendaient le groupe des maris, pour jmyer' les diverses, niaiseries dont, elles avaient fait emplette. /'•*.•
Dès que M. f&biray pagut', sa femme alla vers lui.
— Quel est ce jeune Jtiommé, dit-elle, qui donne le bras à madame- de 1*64^105$^ lefe qu'elle appelle son cousin?
-*- C^stle princier 4eJL.oïsberg. • *
— Ah! Récria madame. .d'Auray ,. le .prince de Loïs- J3erg! '..**.!