‹ Agathe et Cécile (volume 2)Chapitre 3 sur 82 · XX XII · texte numérisé non relu

XX XII

Sydonie réfléchit sur les paroles de la tante Isabelle. Aussi, quand elle -vit, le soir, Henri se promenant sous ses fenêtres, elle entr'ouvrit ses persiennes.

— Sydonie, lui dit-il, par pitié, donnez-moi une occasion de vous parler ; c'est très-probablement pour la dernière fois, et vous serez délivrée à jamais de mes importunilcs.

— Ne pouvez-vous me parler d'où vous êtes ?

— C'est impossible.

— Ne pouvez-vous remettre à demain ce que vous avez à me dire, et nous causerons en nous promenant dans le jardin ?

— Non, je n'attendrai pas une minute de plus. J'ai trop souffert. Si vous refusez de m'entendre, je saurai ce que cela

veut dire, et je suis décidé à ne pas me coucher sans avoir pris une résolution sur laquelle je ne reviendrai pas.

— Eh bien ! puisque vous êtes si opiniâtre, je vais descendre au jardin. Nous nous promènerons un quart d'heure, juste, et vous me direz ce grand mystère qui ne peut attendre jusqu'à demain. Attendez que tout le ihonde soit couché et qu'il n'y ait plus de lumières dans le château.

En effet, fidèle à sa promesse, plus fidèle à ses projets, une demi-heure après , Sydonie apparaissait comme une ombre légère au détour d'une allée. Elle posa un peu tremblante sa main sur le bras d'Henri. Celui-ci fit quelques pas.

-— Où me conduisez-vous?

— A quelque distance du château, qu'on ne nous voie pas et qu'on ne nous entende pas.

Us ne tardèrent pas à disparaître sous une allée de platanes. Je ne répéterai pas leur conversation, le sommaire suffira. Henri voulut savoir pourquoi Sydonie avait avec lui des airs dédaigneux. Il demanda si elle aimait Emile. Mademoiselle de Pontaris lui parla de Marguerite. 11 avoua les projets de son père et de son oncle, il ne cacha pas que jusqu'à un certain moment il avait prévu avec plaisir la réalisation de ce projet, il avait cru éprouver pour Marguerite tout l'amour qu'il estpossible-d'éprouver ; mais depuis ce certain moment il avait vu, à n'en pas douter, que ce qu'il avait pris pour de l'amour était un sentiment doux et tendre, il est vrai, mais calme et presque froid, quelque chose de fraternel. Cependant il redoutait le chagrin que cette découverte ferait, non pas à son

père, qui avait changé d'idée, mais à son oncle et peut-être à Marguerite, Certes, s'il était aimé de Sydonie, il saurait tout braver; mais s'il fallait se voir dédaigner, se voir préférer un autre, il épouserait Marguerite, il se résignerait au bonheur qu'on lui avait préparé dès sa naissance.

Sydonie comprit alors combien la tante avait raison. Elle montra à son tour quelque crainte de n'être pas aimée, quelques inquiétudes au sujet de Marguerite. Henri la rassura, et tous deux finirent par se jurer un éternel amour.

Le jour allait paraître quand ils se séparèrent.

Sydonie dit à Henri:

— Henri, je compte sur votre honneur; si vous ne tenez pas vos serments, je suis perdue.

Henri couvrit la main de Sydonie de baisers passionnés. Tous deux regagnèrent séparément leur appartement. Henri ne dormit pas de la nuit; il était enivré.

Le lendemain, la tante dit à Sydonie : — Allons, tout ira bien ; mais il ne faut pas perdre de temps ; il faut surtout que Rodolphe n'ait pas le temps d'arriver, car avec ce diable d'homme on n'est sûr de rien.

Dès le jour, Henri alla trouver son père et lui tint à peu près ce langage :

— Je me trompe fort, mon père, ou j'ai cru voir que ma mère et vous aviez quelques intentions relativement à mademoiselle de Pontaris et à moi.

— Tu ne te trompes pas. Après le duel fatal qui a enievé à Sydonie son seul protecteur, touché de la perte d'un homme que je croyais mon ami, avec lequel j'avais du moins des habitudes d'intimité, touché de la situation d'abandon où se trouvait cette jeune fille, j'ai fait le serment de remplacer son père. Je me suis laissé entraîner par ta mère et par ta tante, à y ajouter celui de t'unir à elle, si aucun de vous deux n'y mettait d'obstacles, Depuis, j'ai regretté cette pro-

messe. Le ciel me l'aurait peut-être remise, mais ta mère et ta tante sont moins indulgentes. Cette parole imprudente venait détruire un projet que Rodolphe et moi nous avions formé dès ta naissance et dès la naissance de sa fille, projet que venait confirmer la douce intimité qui s'était établie entre Marguerite et toi. J'espérais que tu aimerais Marguerite, et que ma parole se trouverait ainsi dégagée. Si tu aimes Sydonie, je n'ai plus rien à dire. Viens chez ta mère.

Madame de Vorlieu était chez Cécile. Albert dit en entrant :

— Voici Henri qui me demande la main de mademoiselle de Pontaris.

Cécile embrassa son fils.

— Eh bien, dit-elle, n'est-ce pas notre vœu le plus cher?

— Henri est bien jeune, risqua Albert.

— On n'est jamais trop jeune, dit la tante d'un ton sentencieux, pour entrer dans le port et dans l'abri du mariage. Vous-même, mon neveu, ne vous êtes vous pas marié trèsjeune? Et votre frère Rodolphe, votre héros, n'était-il pas plus jeune que vous encore, lorsqu'il a confié son bonheur à la fille de l'écrivain public, M. Dauphin.

— Ma tante, M. Dauphin est le plus honnête homme que je connaisse; pour Agathe, c'est une vertueuse et charmante femme. Et cette sœur, que m'a donnée mon frère, je l'aime comme si elle m'avait été donnée par mon père.

— Ne nous fâchons pas, mon neveu, au moment où vous venez nous donner une bonne nouvelle.

— Mon cher Albert, dit Cécile, je comprends les senti-

ments de votre cœur : il aurait à souffrir si votre frère était ici lorsque nous conclurons ce mariage qui doit détruire des projets qu'il avait formés.

— Que nous avions formés, Cécile.

— N'importe ! Ne vous sera-t-il pas plus commode de lui écrire en lui expliquant ce qui ce passe, et de faire le mariage avant son retour?

— Oui, si ce mariage est résolu; mais mademoiselle de Pontaris y consent-elle?

— C'est ce que nous allons savoir dans un instant, en nous transportant cbez elle, mon neveu et moi.

Sydonie accepta avec reconnaissance ce lien nouveau qui l'unissait à la famille des Aulnaies et de madame Vorlieu, qu'elle serait très heureuse de pouvoir aussi appeler comme tout le monde dans la maison : « la tante Isabelle. »

Une nouvelle conférence eut lieu, dans laquelle il fut décidé : i° qu'on ferait le mariage à l'expiration des délais strictement nécessaires; 2° qu'on écrirait à Rodolphe pour le prévenir.

La tante avait un troisième .projet qu'elle garda secret : c'était d'aller annoncer elle-même l'événement à la ferme; c'était un petit régal féroce qu'elle se réservait.

Albert écrivit à son frère : il lui rappelait leurs projets, que l'amour qui paraissait s'épanouir dans les deux jeunes cœurs de Marguerite et d'Henri, semblait si bien favoriser; il lui parlait de ce duel dont les causes étaient pour lui restées si obscures, et dont les conséquences avaient été si funestes : la mort pour Clodomir de Pontaris,

la fuite et l'exil pour Rodolphe. 11 avait, dans le premier moment, promis solennellement de servir de protecteur à Sydonie; par un entraînement moins justifiable, il avait promis de lui faire épouser Henri; cette promesse n'ai vait pas tardé à l'inquiéter, mais il s'était tranquillisé en pensant que si Henri aimait Marguerite, comme tout devait le faire croire, lui Albert se trouverait naturellement dégagé de sa promesse, et que leurs rêves pour l'avenir de leurs enfants se trouveraient naturellement réalisés. Mais Henri, soit qu'il eût cédé aux suggestions de Cécile et de madame de Vorlieu, soit par suite de l'inconstance naturelle au cœur humain, venait de lui demander positivement la main de mademoiselle de Pontaris; leurs projets étaient donc détruits; il en était, pour sa part, profondement affligé.

U pensait bien, du reste, qu'il irait passer quelque temps avec Rodolphe à Lausanne.

La lettre faite, Albert la porta à Dauphin.

— Voici, père Dauphin, lui dit-il, une lettre que j'ai écrite les larmes aux yeux et qui causera un grand chagrin à mon frère. Envoyez-la lui ; dites-lui qu'il ne me fasse pas de reproches, que j'ai autant besoin de consolations que lui; qu'il a toujours été le plus fort de nous deux, mon appui, mon recours, et qu'il ne l'oublie pas en cette occasion.

— Ce pauvre Rodolphe n'a pas besoin de nouveaux chagrins.

— Et celui-ci le frappera vivement, car Rodolphe a les sensations plus vives dans ceux qu'il aime qu'en lui-même ; il a plus mal à la tête des autres qu'à la sienne propre* et il s'agit de projets qui nous étaient bien chers à tous deux.

— Voulefc-vous voir Agathe et Marguerite ?

— Oh! nom.. Je suis pressé; un autre jour.

Et comme Albert sortait de la ferme, il vit la tante Isabelle qui y entrait.

. — Ma tante! au nom du ciel> prenea garde! lui diHl.

Puis il continua sa route en disant :

— Je suis sûr qu'elle va faire du mal.

Albert ne se trompait pas. Madame de Vorlieu s'excusa presque auprès d'Agathe de ne pas être venue depuis longtemps à la ferme ; mais on avait été très-occupé au château, et on n'était pas au bout. 11 allait y avoir un mariage* Henri avait demandé la main de mademoiselle de Pontaris; il en était amoureux comme un fou. Sydonie avait donné son consentement; le mariage aurait lieu dans dix jours. A propos, avait-on des nouvelles dé Rodolphe?

La tante se leva. Pas un mot échappé à Agathe ni à Marguerite ne lui avait donné la joie qu'elle était venue chercher. H fallait bien se contenter de l'altération du visage. Elle sortit en promettant de revenir bientôt.

A peine fut-elle dehors, qu'Agathe, qui n'avait pas eu la force delà reconduire, ouvrit en pleurant les bras à sa fille. Marguerite, pâle, les yeux hagards, se précipita dans les bras de sa mère et y tomba évanouie. Les plus tendres caresses, les secours les plus empressés la rappelèrent bientôt à la vie.

Au premier moment les deux femmes n'avaient rien à se dire.

Plus tard Agathe questionna sa fille. Celle-ci lui rapporta les diverses circonstances qui l'avaient depuis quelque temps tour à tour réjouie et désespérée.

— Ce sera un grand chagrin pour ton père, dit Agathe.

— Pauvre père î quel malheur qu'il- ne soit pas ici ! J'aurais tant besoin de vous tenir tous les deux dans mes bra>

Au château, Henri était, de son côté, trM-flialheureux. 11 avait cédé à un moment d'ivresse plus d'à moitié préparé par Sydonie. 11 croyait son honneur engagé à réparer sa faute, et le voile était déchiré. Il voyait clair dans son cœur. Sydonie avait frappé son imagination, avait enivré ses sens, mais il aimait Marguerite, il n'aimait que Marguerite. Par mo ments, il avait envie d'aller se jeter aux pieds de Sydonie et de lui avouer tout. Mais que diraient sa mère et sa tante? Que dirait-il lui-même lorsque Sydonie lui rappellerait le serment solennel qu'il lui avait fait? D'autres fois, il voulait au moins s'expliquer avec Marguerite. Ne rien lui dire , c'était la traiter avec un dédain qui était bien loin de son cœur; lui tout dire, il n'en avait pas le droit,

c'était le secret de Sydonie, au moins autant que son secret | à lui.

Cependant il se décida à écrire à Agathe :

« — Ma chère tante, dites si voulez à Marguerite, et au moins sachez vous-même que je suis le plus malheureux des hommes ; j'aime, j'adore Marguerite, et je vais en épouser une autre. L'honneur, qui m'oblige à me conduire ainsi, me défend de vous en dire davantage. »

Agathe hésita à montrer cette lettre à Marguerite. Il pouvait être dangeureux de lui rendre une vague espérance, car tout ne devait pas paraître perdu pour la pauvre enfant, s'il était vrai qu'Henri l'aimât encore. Elle voulut à ce sujet consulter le père Dauphin. Dauphin répondit qu'elle ferait bien d'attendre, et qu'il allait consulter Rodolphe.

Rodolphe fut profondément attristé en recevant la lettre de son frère. H vit là la main de la tante Isabelle et la main de Cécile. Il pleura en songeant au chagrin de sa pauvre petite Marguerite, chagrin qu'il se reprochait amèrement d'avoir provoqué lui-même en cultivant cet amour pour Henri qui germait dans le jeune cœur de Marguerite.

Au premier moment de sa douleur, il dit : «c C'est trop ! cette femme me fait la guerre avec trop d'acharnement; elle aura la guerre à son tour. Ma générosité n'a fait que l'encourager; à son tour à souffrir et à pleurer U Et il écrivit

une longue lettre à Albert. Dans cette lettre , U lui racontait tout; il lui disait que lui, Albert, lui avait tiré une balle qu'il avait, lui, Rodolphe, fait extraire de son bras, et que c'était avec cette balle qu'il avait tué Clodomir. U lui disait les causes de ce duel, et aussi les causes de son exil et de son emprisonnement. Il lui disait: « Ces deux femmes sont deux monstres, il faut les chasser. » Mais il relut sa lettre, il se rappela l'amour aveugle d'Albert pour Cécile, il songea à son désespoir ; il déchira la lettre. « Si j'étais libre, dit-il, j'emmènerais cette chère Marguerite faire un voyage, je 1 ferais tout pour qu'elle n'assistât pas à ce mariage. Dé toute façon, quand elle devrait être avec moi dans ma prison, je ne veux pas qu'elle subisse le supplice de voir Henri épouser madememoiselle de Pontaris. » 11 écrivit en ce setls au père Dauphin : « C'est après-demain qu'on me juge, lui disait-il , si je suis acquitté (et je prie le ciel avec ferveur pour être acquitté), j'irai passer quelques heures au milieu de vous, puis j'emmènerai Marguerite pendant quelque temps. Si je suis condamné, vous direz tout à Marguerite ; vous lui direz que son père est en prison; vous me l'amènerez, et j'espère

faire naître dans son esprit des idées qui calmeront sa légitime douleur. »

Au château, on s'occupait activement des préparatifs de la solennité. On faisait pour Sydonie les toilettes les plus brillantes. Emile seul paraissait très-agité en sens contraire; Sydo- . nie lui plaisait, et il avait cru être de sa part l'objet d'une préférence marquée. Le jour de la promenade au bord de la rivière , une déclaration formelle n'avait pas été mal accueil-

lie; il avait, d'autre part, des raisons assez puissantes de voir avec chagrin le mariage de Sydonie avec Henri. Il s'était plus d'à moitié miné, et il avait eu, comme sa sœur, tout ce qu'il pouvait espérer du vivant de ses parents, qui étaient encore jeunes et dont, au reste , la fortune avait été considérablement diminuée par l'issue malheureuse d'affaires de bourse. Sydonie passait pour riche : on n'avait pas ébruité l'état dans lequel Glodomir avait laissé la fortune de sa fille.

C'était une occasion de relever sa situation, qu'Emile avait

cultivée avec soin , et il était à la fois triste et humilié de su

voir supplanté par un petit jeune homme comme Henri. 11 essayait d'avoir une explication avec Sydonie, de lui rappeler comment elle avait encouragé son amour : mais celle-ci, qui, sans savoir précisément l'état des affaires d'Emile Golbert , savait Henri plus riche que lui, faisait taire facilement le sentiment de préférence qui naturellement l'aurait entraînée vers Emile. — « Quel malheur, disait-elle en elle-même, que je ne puisse pas jouir avec Emile de la fortune d'Henri!»

Malgré tout le soin qu'elle mettait à éviter Emile, il réussit à lui dire : j

— Ce soir, à onze heures, quand tout le monJe sera couché, je serai sous votre fenêtre; il faut absolument que je vous parle.

— Au nom du ciel! n'y venez pas, dit Sydonie; vous me perdriez.

— Ce n'est pas trop de vous demander un quart d'heure de conversation ; je vous promets ensuite de ne [lus vous parler

d'un amour auquel vous aviez promis d'espérer un sort plus heureux.

— C'est impossible.

— Je vous jure, alors, que je réclamerai tout haut le résultat de vos promesses et que je rendrai ce funeste mariage impossible, dussè-je tuer Henri !

— Homme cruel ! Eh bien, j'y serai,

— A ce soir donc.

Le soir, en effet, lorsque le silence se fit au château, Emile se trouva sous la fenêtre de Sydonie. Elle fut longtemps sans ouvrir; elle hésitait, elle craignait. Mais il jeta de petites pierres dans les vitres. Alors elle parut sur son balcon. ;

— Partez, au nom du ciel, lui dit-elle à voix basse, si voui ne voulez pas me perdre.

— Un mot seulement.

— Vous m'avez promis que nous causerions un instant.

— Non, soyez raisonnable, soyez bon, allez-vous-en.

— Alors, prenez cette lettre; je viendrai demain cherche! votre réponse.

ri '1

— Je ne dois pas recevoir de lettre, et je n'ai rien à vous

dire que vous ne sachiez.

N'importe, lisez la lettre et donnez-moi la réponse.

— Je n'écrirai pas une ligne.

— Qui vous dit d'écrire? Vous me direz simplement oui ou

non.

— Eh bien ! je vous dis Non d'avance.

— C'est bien présomptueux. Vous ne savez pas ce que je vous demande. Tenez, voici la lettre. (Et il la jeta sur le bal* con.)~- À demain, à la même heure.

t — J'entends du bruit, j'entends marcher sous les arbres. Pourvu que personne ne nous ait vus !

— C'est le vent dans les feuilles.

— Allez-vous-en.

— ■ Adieu, à demain.

Sydonie ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru entendre marcher sous les arbres. Un homme, en effet, avait entendu à peu près toute sa conversation avec Emile. Cet homme était Rodolphe.

Rodolphe avait été acquitté par le tribunal. Le jugement, frendu à une heure assez avancée, il avait été néanmoins mis immédiatement en liberté, et s'était dirigé vers les Aulnaies. Malgré son désir d'embrasser les hôtes de la ferme et surtout la pauvre petite Marguerite, qu'il savait malheureuse, il avait voulu voir d'abord Albert, et savoir si tout était liien réellement fini. La lettre d'Henri à Agathe, lettre qu'on lui avait envoyée dans sa prison, lui semblait mettre tout en question, puisque c'était Marguerite qu'Henri aimait. En se

dirigeant vers le château, il avait entendu des voix qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, et comme il voyageait en pays ennemi, il avait pensé qu'il était bon d'écouter.

— A part le chagrin que cause à Henri, à ce qu'il paraît, et certainement à Marguerite, à Albert, à Agathe et à moi la perte de nos espérances, voici un sot mariage qui se prépare

Rodolphe arriva auprès d'Albert qui allait se coucher. Us

deux frères s'embrassèrent.

— Tu arrives de Lausanne?

— Non, mon ami, j'arrive de Paris:

— Et que faisais-tu à Paris?

— J'y étais en prison, où j'attendais mon jugement. Grâce à Dieu, j'ai été acquitté. Me voici. Nous ne nous séparerons plus, après toutefois un petit voyage que je vais être obligé de faire.

— Quel bonheur! tu es acquitté! Mais comment est-ce que je ne te savais pas en prison? Et ces lettres qui venaient de Suisse?

— C'était un chagrin que je voulais épargner à toi et à

ceux de la ferme. Les lettres de Suisse, c'était une invention que nous avions eue, le père Dauphin et moi, pour vous tromper tous.

— Gomment! tu étais en prison, mon pauvre Rodolphe, et tu me le cachais 1

— Quand je te cache quelque chose, Albert, c'est pour t'épargner un chagrin. Songe toujours que tu es le but de ma vie, et que je n'ai pas perdu de vue un instant les promesses que nous nous sommes faites sur la tombe de nos chers parents.

— Mais je serais allé te voir, passer avec toi dans ta prison tout le temps possible.

— C'est ce que nous aurions fait si j'avais été condamné; mais ce que je voulais surtout épargner à Agathe, à Marguerite et à toi, c'était l'anxiété causée par l'incertitude de l'événement. De ce côté, tout va bien. Embrassons-nous de bon cœur et n'en parlons plus.

— De quel voyage me parles-tu?

— J'ai reçu ta lettre.

— Hélas!

— Eh bien, il faut que j'emmène Marguerite, que je soigne son pauvre cœur blessé. Je ne veux pas qu'elle soit ici au moment du mariage.

— Quel malheur que les choses aient ainsi tourné !

— Henri est-il au château?

,— Oui.

— Voici une lettre qu'il a écrite à Agathe. Dans cette lettre, il prétend qu'il cède à une dure nécessité en épousant mademoiselle de Pontaris,

— • C'est singulier ! dit Albert après avoir lu lu lettre. C'est lui qui est venu me prier de lui faire épouser Sydonfe.

— Il faut qu'il nous explique cettre lettre; fais-le appeler.

Henri était couché et ne dormait pas. Il se leva et vint dans la chambre de son père. Au premier moment il embrassa son oncle avec effusion; puis il baissa les yeux et ne parla pas.

— Henri, qu'est-ce que cette lettre? lui dit Rodolphe. \ -~ C'est une lettre que j'ai écrite à ma tante Agathe.

— Que veut dire cette lettre?

— Elle ne contient que la vérité.

— Ce n'est donc pas avec Joie que tu épouses Sydenie? demanda Albert.

— J'aime Marguerite.

— Pourquoi alors m'as-tu demandé avec tant d'instances à épouser mademoiselle de Pontaris, quand ton onde et moi nous aurions été si heureux de te voir épouser Marguerite?

Henri baissa la tête et ne répondit pas. k — Ta mère et ta tante prétendent nue tu es passionnément épris de Sydonie*

— J'avoue que sa beauté, l'inusité de ses manières, la hardiesse de son esprit m'avaient séduit un moment

— Eh bien?

— Mais aussitôt que j'ai regardé dans mon coeur, f ai vu que je n'aime et que je n'aimerai jamais que Marguerite.

— Mais alors ce mariage sera horrible pour mademoiselle de Pontaris et pour toi ?

— Pour moi du moins/ car je remplirai tous mes devoirs envers la femme que j'épouserai.

— Ton premier devoir envers elle est de ne pas la tromper et de ne pas lui faire croire que tu l'aimes quand tu en aimes une autre.

— Il n'est plus temps, il faut que ce mariage se fasse.

— Je pense au contraire que je ne dois pas te laisser aller plus loin; je vais consulter ta mère et ta tante Isabelle.

— Au nom du ciel! n'en faites rien, mon père.

— 11 le faut bien, puisque je n'obtiens de toi que des charades et des logogriphes.

— Si je n'épouse pas Sydonie, je suis déshonoré.

— Mais tu ne feras pas non plus une action fort honnête en l'épousant sans l'aimer, en te chargeant de devoirs auxquels tôt ou tard tu manqueras.

— N'importe ! je dois épouser Sydonie.

—Tu le lui as promis?

— Oui, et ma promesse est sacrée.

— Alors, il n'y a plus rien à dire; c'est un malheur, c'en sera un plus grand plus tard, mais fais ton devoir. Adieu, Albert. Accompagne-moi un peu.

— Ah! mon oncle, je suis bien malheureux!

Quand Albert et Rodolphe furent hors du château, Albert dit à Rodolphe ;

— Tout le monde sera donc malheureux de ce mariage?

— Je ne le laisserai pas faire !

— Sydonie seule peut le rompre; ni toi, ni moi, nous n'a-

vons le droit de nous y opposer. Je craignais qu'Henri, qui est mon Bis comme à toi, n'eût cédé à une versatilité que je n'aimerais pas à voir dans son caractère ; il a été entraîné sur une pente où il est bien facile de glisser; il accomplit un devoir, c'est un honnête garçon.

— Mais, enfin, quel sera le résultat de cette union?

— Très-mauvais pour tout le monde; je ne vois guère que la tante Isabelle qui y trouvera [son compte, son bonheur ne pouvant se faire que du chagrin des autres.

— - Ne vois-tu, Rodolphe, aucun essai à tenter?

— Non, le mariage ne peut être rompu que par Sydonfe. Ce qu'il y a de fâcheux encore, c'est que le hasard m'a fait découvrir que sa tendresse pour Henri n'est ni bien ardente ni surtout bien exclusive.

— Mais alors nous serions fous et criminels de les laisser se marier!

— J'essaierai quelque chose demain. Ne parle de rien à personne; viens me trouver dès qu'il fera jour.

— Bonsoir, mon cher Rodolphe.

Rodolphe entra à la ferme. Ce fut une grande joie de le revoir. Il ne voulait pas avoir à parler d'Henri jusqu'à ce qu'il eût tenté la dernière épreuve qu'il avait remise au lendemain. H embrassa cependant sa fille avec plus de tendresse que de coutume, et il se sentit le cœur serré en la trouvant pâle. Il donna le change à son imagination en leur racontant ce qui lui était arrivé depuis sQn départ de la ferme. Les deux femmes pleurèrent amèrement en appre nantque, tandis qu'elles le croyaient en Suisse, il était dans une prison.

Dauphin apporta les lettres datées de Lausanne. Entre les lignes qui parlaient de la Suisse, d'autres lignes retra»

cées par le feu en bran foncé parlaient de la prison. Ces lettres arrachèrent encore des larmes à Agathe et à Marguerite.

— Mais tout est fini, disait Rodolphe; nous ne nous quitterons plus jamais.

Le lendemain matin, Albert était à la ferme à la pointe du Jour. Rodolphe lui expliqua ce qu'il voulait tenter.

— En effet, disait-il, s'ils ne s'aiment ni l'un ni l'autre, il sera très-heureux d'amener mademoiselle dePontaris à rompre une union qu'elle seule peut rompre.

Rodolphe se plaça dans un cabinet d'où il pouvait entendre ce qui se disait dans l'appartement d'Albert, et Albert fit prier mademoiselle de Pontaris de le venir trouver. Elle ne tarda pas à arriver.

— Mon enfant, dit Albert, asseyez-vous et écoutez-moi avec attention. Votre union avec Henri est décidée; cependant il est une chose que vous ignorez et que je ne dois pas vous cacher plus longtemps. Je ne suis pas aussi riche que je le parais : ce château, les terres qui en dépendent, le luxe qui nous entoure, tout a dû vou» tromper. Mon frère Rodolphe, pour rendre mon mariage possible, m'a abandonné une notable partie de son patrimoine, et de cette façon, en effet, grâce à sa générosité, grâce à la dot de mademoiselle Golbert que j'épousais, j'étais riche. Albert, fils unique, était un beau parti; mais de malheureuses circonstances, qu'il serait trop long de vous expliquer, m'amenèrent en peu d'années sur le bord de la ruine. Rodolphe, qui, pendant le même temps,

par l'ordre, par le travail, par la simplicité de sa vie, par des chances heureuses, s'était enrichi, vint à mon secours avec le même empressement, mais avec des restrictions dont de nouveaux devoirs lui imposaient la nécessité. Rodolphe était marié et avait une fille. 11 racheta mes terres grevées d'hypothèques. C'était me les donner une seconde fois. « Gela va ' de soi-même, me dit-il; ton Henri épousera ma petite Marguerite ; le château et la ferme sont leurs biens qu'ils réuniront. Il n'importe pas que l'un apporte moins, que l'autre apporte davantage, puisqu'ils réuniront le tout. » Ce projet, je ne vous le cache pas, ma chère Sydonie, nous plaisait si , fort, à mon frère et à moi, que nous ne nous étions jamais avisés de douter de sa réussite. Une douce tendresse semblait naître entre les deux enfants, et nous ne pensions qu'à remercier Dieu de ce que tout paraissait ainsi concourir à la réalisation de nos désirs. Le malheur qui vous est arrivé nous a imposé le charmant devoir, à Cécile et à moi, de voir en vous un enfant de plus. Peut-être avons-nous été un peu loin en formant des projets d'union entre vous et Henri ; mais, projets ou non, votre beauté a fait le reste. Henri est devenu amoureux de vous et nous a priés de vous donner à lui. Il a obtenu votre çpnsentement, et vous serez sa femme.

Toutefois, quoique je ne doute pas, ma chère Sydonie, de votre désintéressement; quoique je sois persuadé que vous partagez la tendresse de mon fils et que vous l'aimez pour lui-même, je dois achever de m'expliquer avec vous sur nos , affaires d'argent.

Lors de mon mariage, Rodolphe me donna plus de la

moitié de son patrimoine. C'était son droit; j'acceptai sans hésiter. Mais lorsqu'il s'agit de dégager mes terres hypothéquées, il dut donner l'argent qui devait un jour appartenir à sa fille. Si nos premiers projets s'étaient réalisés, cet argent revenait à Marguerite par son mariage avec Henri; mais aujourd'hui que tout est changé, Rodolphe n'a pas plus le droit que je n'ai le pouvoir ni la volonté de laisser cette confusion dans nos affaires. Rodolphe, le fermier, est le propriétaire réel de plus de la moitié des terres du château. Il faut qu'il les réserve pour sa fille, à laquelle elles, appartiennent. Henri ne peut pas vous apporter en dot la fortune de Marguerite.

Je le répète, ma chère Sydonie, je vous crois une belle ôme; je ne mets pas en doute, un seul instant, que vos affections sont au-dessus des intérêts matériels. Mais j'ai dû tout vous dire. Vous-même, vous n'êtes pas riche > M. de Pontaris en mourant a laissé vos affaires dans un tel état, que sa mort seule peut-être vous a sauvée d'une ruine complète. Quand nous aurons rendu à mon frère ce qui appartient à sa fille, nous n'aurons qu'une bien modeste aisance. Il faudra mettre à bas tout ce luxe qui nous entoure; il nous faudra vivre comme ils vivent à la ferme. Mais un esprit élevé comme le vôtre est fait pour le comprendre : ce n'est pas l'argent qui fait le bonheur. Nous vivrons simplement; nous renoncerons à Paris et au monde. La nature avec ses magnificences fera notre luxe, et les douces affections de famille remplaceront ce qui nous manquera sous le rapport de la fortune. C'est dans une honnête médiocrité que

les philosophes et les sages de tous les temps ont placé le bonheur.

Albert récita ainsi pendant dix bonnes minutes des lieux communs sur la pauvreté dont Rodolphe lui avait indiqué la plupart.

Sydonie, frappée comme de la foudre, ne l'interrompit pas, et au contraire redoutait le moment où elle serait obligée de parier à son tour. Mais Rodolphe avait tout prévu, et avait recommandé à Albert de lui épargner cet embarras.

— Ma chère Sydonie, dit Albert au moment où elle essayait de balbutier une réponse, pardon si je vous interromps, mais je ne veux pas que vous ajoutiez un mot de plus. Je sais tout ce que l'élévation de votre esprit, la générosité de votre cœur et votre tendresse pour Henri vous feraient dire; mais j'exige positivement que vous ne me répondiez qu'après-demain, ici, à la môme neure ; pas un mot de plus, je vous en prie; je le veux. Qu'il ne soit fait ni à moi ni à personne aucune allusion à notre conversation de ce' matin, le veux que vous m'en fassiez la promesse for* meUe.

— Je vous obéirai, Monsieur, dit Sydonie.

— Maintenant, mon enfant, quoique je ne doute pas de votre réponse, je ne veux la connaître que mardi. Si vous agissiez autrement, vous m'offenseriez.

Sydonie se retira.

Rodolphe sortit de sa cachette.

— Eh bien! mon cher Albert, cette fille-là n'aime pas

Henri : elle n'aurait sans cela tenu aucun compte de ta dé* fense, et elle aurait voulu dire sans délai qu'elle l'aimait et l'épousait pauvre comme riche. Peut-être est-ce ce qu'elle fera après-demain. Néanmoins, tu as bien fait de suivre nos conventions et de ne pas lui laisser prendre un engagement à l'improviste. Il faut qu'Henri disparaisse pendant ces deux jours. Imagine une commission à lui donner à Paris. Du reste, nous n'avons rien dit que de vrai à Sydorie, et la probité t'obligeait à lui parler comme tu as fait. Seulement elle a à rendre ce soir une réponse qui pourra bien (*re influencée par votre conversation de ce matin. *

— Que veux-tu dire ?

— Tu sauras cela plus tard.

Sydonie était rentrée chez elle dans un grand trouble. Tous ses rêves de grandeur, de luxe, de monde, de succès dans les salons Tenaient de se dissiper cdtnme une légère fumée. Elle se rappelait avec un sourire amer la phrase d'Albert : « La fortune ne fait pas le bonheur. » Elle relut la lettre d'Emile.

Emile, sans parler de ce changement dans la fortune d'Henri, changement qu'il ignorait, semblait cependant faire prévoir à Sydonie que ses espérances au sujet de son mariage avec Henri seraient inévitablement trompées.

« À quelle existence, ma belle Sydonie, lui disait-il, allezvous vous condamner Dans toute cette famille où vous allez entrer, l'oncle Rodolphe finit toujours par- être le

maître. Ma sœur, avec sa beauté et tout l'amour qu'elle inspire à son mari; madame de Vorlieu, la tante, avec la finesse de son esprit et l'obstination de son caractère, n'ont jamais pu lutter avec un avantage soutenu contre son influence.

» Or, ledit oncle veut absolument qu'on vive à la campagne et dans la pratique de toutes les vertus champêtres. Votre vie sera une longue et ennuyeuse bergerie, sans même un pauvre loup pour rompre la monotonie de cette berquinade; à moins que je n'aie pitié de vous, et que je ne vienne jouer, à votre égard, ce rôle divertissant, par bonté d'âme. Vous serez riche, mais savez-vous à quoi sert l'argent, dans cette famille, sous le règne de Tonde Rodolphe premier? on se prive de tout plaisir, on s'babiUe comme des petits bourgeois, on économise des liards, on remplit des tirelires; avec le produit de ces austérités exercées sur soi-même, on achète un demiarpent de terre, on en défriche un autre demi-arpent, où on essaye de nouveaux engrais.

» Moi, au contraire, je suis beaucoup moins riche que ne le sera Henri, mais ce que j'ai est à moi. Je vis comme je veux, et ce que je veux, c'est de vous voir heureuse, brillante, adorée de tous les hommes, enviée et haïe de toutes les femmes. Je ne veux plus manger mon fonds, mais avec mes revenus dépensés avec le talent que m'a donné ^'expérience, nous pouvons vivre dans le monde avec un éclat suffisant; il s'agit de savoir dépenser son argent.

» Pensez-y donc, ma belle Sydonie : vous n'êtes pas faite pour fleurir, vous épanouir et vous faner à la campagne comme une fleur des champs, dans une plaine déserte. Ve-

nés au milieu du monde dont votre beauté, vos grâces, votre esprit, vos talents vous donneront la plus légitime des royautés. Si je n'étais pas amoureux de vous, je vous tiendrais le même langage, par probité, par amour de l'ordre, par respect pour ce qui est beau. Si vous épousez Henri, vous serez sous le joug de l'oncle : avant six mois, vous haïrez ces gens et cette vie, etc. *

Quand arriva le moment fixé pour le rendez-vous, Sydonie ouvrit ses persiennes et dit à Emile : — «Montez.»

Quand Emile fut dans la chambre de mademoiselle de Pontaris, il voulut lui baiser la main.

— Asseyez-vous, lui dit-elle ; ce que j'ai à vous dire est si sérieux, que je n'ai pas pensé avoir à me défendre d'aucun manque de respect. J'allais céder à un entraînement. Cette famille m'a accueillie dans l'abandon où me laissait la mort de mon père. Je m'étais habituée à lui accorder une grande influence sur moi. Ils avaient l'air si heureux tous de me voir épouser ce jeune homme, que je n'avais pas la force de m'y refuser. Cependant, au moment d'un acte aussi important que le mariage, au moment d'engager ma vie tout entière, j'ai réfléchi mûrement; j'ai pensé que j'aurais trop de temps à me repentir d'une faiblesse. Je n'aime pas M. Henri, et... j'en aime un autre. Us ont été bons pour moi; mais cependant je ne leur dois pas le sacrifice de ma vie entière. D'ailleurs, celui que... j'aime leur tient aussi par les liens du sang. Plus tard, après le premier moment de désappointement et de dépit, je me retrouverai dans cette famille, si toutefois celui que j'aime ne m'a pas trompée, si ses protestation?* si

ses serments partent d'un cœur sincère et d'un esprit résolu.

Emile se jeta aux genoux de Sydonie.

— Asseyez-vous; nous n'avons que quelques instants pour prendre une résolution. Vous m'avez dit que vous m'aimez* Eh bien, je vous aime aussi, et je veux être votre femme. Vous n'êtes pas riche, mais « ce n'est pas la fortune qui fait le bonheur. »

Tous deux se trompaient. Mademoiselle de Pontaxis ne donnait la préférence à Emile Golbert qu'à cause de la révélation que lui avait faite M. des Aulnaies sur la fortune de son fils. Elle ne renonçait pour Emile à cette fortune que depuis qu'elle savait qu'elle n'existait pas, et qu'Emile était au contraire plus riche que son neveu.

M. Golbert, de son côté, était plus d'à moitié ruiné ; il ne savait pas à quel point Clodomir de Pontaris avait ébréché la fortune de sa fille. Mais , en tout cas , Sydonie était encore pour lui une bonne affaire qu'il croyait meilleure, Sydonie se donnant bien de garde de le désabuser de l'erreur où il devait être relativement à sa fortune. Chacun d'eux croyait tromper l'autre, le trompait en effet, mais était aussi trompé par lui.

Le résumé de la conversation fut que Sydonie et Emile se promirent de s'épouser sous le plus bref délai. Mais Sydonie ne savait comment se dégager envers les Reynold.

En réalité, il n'était pas bien commode de leur dire : « Ah! vous n'êtes plus riches? Alors je n'épouse plus votre fils. » Sans dire à Emile la véritable cause de son embarras, elle lui fit facilement comprendre cependant que les choses étant par sa condescendance aussi avancées qu'elles l'étaient, les pa-

rents ravis de ce mariage, Henri lui faisant l'honneur d'être passionnément amoureux d'elle, elle avait à traverser, pour suivre leurs projets, trois ou quatre scènes fatigantes et désagréables, qu'elle ne s'en sentait pas la force, et qu'elle était capable d'épouser qui on voudrait pour les éviter.

Il fut donc arrêté qu'il fallait à tout prix éviter les premiers moments de désappointement de la famille Reynold.

Cela convenu, Emile partit.

Le lendemain matin, mademoiselle de Pontaris se dit indisposée et resta au lit. Elle comprenait que, malgré le délai qu'Albert lui avait imposé pour répondre, si elle avait aimé Henri sérieusement, si le changement apporté dans la fortune qu'elle croyait épouser n'avait rien changé à ses résolutions, elle n'aurait pas accepté ce délai, elle n'aurait pas voulu avoir l'air de réfléchir, elle aurait parlé, elle aurait écrit, elle aurait à tout prix fait connaître sans aucun retard que rien d 'était changé. Aussi cette feinte indisposition avait-elle pour but cte ne voir personne de la famille, surtout Albert, car elle .ne pouvait empêcher Cécile et Isabelle de venir la voir dans sa chambre ; mais elle eut soin d'éviter toute conversation.

— Ce n'est rien, dit-elle : une migraine très-douloureuse qui me brise le crâne quand je parle, mais qui sera complètement dissipée demain. 11 ne me faut que du calme, du repos, de l'obscurité. Je suis assez sujette à cette indisposition ; jamais elle ne m'a duré plus de vingt-quatre heures.

Naturellement on la laissa seule.

Lelendemain, de très-bonne heure, Isabelle, qui dormait

peu, était de nouveau chez mademoiselle de Pontaris. Celle-ci n'était pas dans sa chambre.

— Comment, se dit madame de Vorlieu, est-elle déjà sortie? ïst-elle allée se promener dans le jardin? Quelle est cette lettre placée en évidence sur la cheminée? « A madame Isabelle de Vorlieu!... » « A madame Cécile Beynold des Aubaies!... »

Et la tante Isabelle ouvrit la lettre avec émotion, la lut et courut chez Cécile, avec laquelle elle s'enferma.

Dans cette lettre, adressée à madame de Vorlieu et à madame Cécile Reynold, Sydonie leur avouait que depuis longtemps déjà son cœur ne lui appartenait plus ; mais que sa reconnaissance, sa tendresse filiale étaient telles pour Cécile et pour Isabelle, qu'elle n'avait rien trouvé à objecter à un projet qui semblait leur tenir à cœur; cependant qu'au moment décisif, elle avait pensé que c'était faire son malheur à elle, et ainsi le malheur d'Henri, que de passer outre à une union sans amour ; qu'elle avait dû prendre une autre résolution, mais que, n'ayant pas la force de paraître devant elles pour le leur dire, elle leur écrivait ; que, craignant les reproches, redoutant un simple soupçon d'ingratitude, elle avait pris le parti de s'enfuir et de se cacher, jusqu'à ce que tout

fût terminé et que les deux personnes, pour qui elle avait le plus de tendresse et de reconnaissance, lui permissent de venir implorer son pardon et leur demander la continuation de leurs bontés.

— Comment ! s'écria Cécile, elle n'aimait donc pas Henri !

— Gomment agit-elle avec ceux qu'elle aime, alors ! dit Isabelle, car, d'après ses propres confidences, elle lui avait donné lieu de croire à un sentiment de préférence. Après tout, ce que nous en faisions, c'était pour elle, et aussi contre ce Rodolphe, et pour éviter que votre fils, en épousant la petite-fille de l'écrivain public, ne continuât les traditions de mésalliance que l'on paraît décidé à suivre religieusement dans notre malheureuse famille.

— Je n'y consentirai jamais, dit Cécile ; jamais il n'y aura un lien de plus entre moi et cet odieux Rodolphe t

— Vous n'y pourrez rien faire, ma chère nièce, et on se passera de votre consentement*

— Henri aime Sydonie.

— Le pauvre garçon, en eifet, va être victime de tout ceci. Mademoiselle de Pontaris nous prie d'avertir de sa résolution votre mari et votre fils. Allons trouver Albert.

Les deux femmes se dirigèrent vers l'appartement d'Albert ; mais elles furent frappées de stupeur quand on leur dit qu'il était sorti, il y avait déjà longtemps, avec son frère Rodolphe.

— Rodolphe ! s'écria Isabelle, tout est perdu ! C'est peutêtre lui qui a enlevé Sydonie.

— Mais il était en prison !

— Il se sera échappé.

Mes se transportèrent chez Sydonie. L'évasion, il était facile de le voir, n'était pas précisément improvisée : Sydonie avait très-soigneusement fait quelques paquets de ce qu'elle avait de plus précieux, se réservant de faire plus tard réclamer le reste. On prit des informations auprès des domestiques ; personne n'avait rien vu. On trouva les traces d'une voiture à la porte du jardin.

— Et mon pauvre Henri ! dit Cécile.

— Je le plains aussi, dit Isabelle, et j'ai quelques remords d'avoir allumé son cerveau pour les attraits de cette petite pécore. Henri est d'un naturel violent, ardent. Il ne faut pas trop le consoler. Amoureux de Sydonie, il refusera d'épouser la petite-fille de l'écrivain public. Et qui sait ce qui arriverait si nous pouvions arriver à lui donner des preuves que c'est son oncle Rodolphe qui est cause qu'il perd mademoiselle de Pontaris? Et puis, faute de preuves, on peut le lui persuader.

— Oh ! prenons garde ! Rodolphe me tuerait encore celui-là.

— Rodolphe l'aime comme son fils. Tout ce qui peut arriver de ce que je vous disais, c'est qu'Henri rompe le projet de son union avec Marguerite.

— Qui nous délivrera de ce Rodolphe, de ce meurtrier, de cet assassin ?

— Modérez-vous, ma nièce. Vous savez que je vous aime ; écoutez mes conseils : je sais la plaie de votre cœur, je la comprends, mais pour vous, pour Albert, cachez-la,* haïssez

Rodolphe, faites-lui tout le mal possible, détruisez tous ses bonheurs, attaquez-le dans ses affections, mais prenez des prétextes, ne parlez jamais du meurtre de ce malheureux Clodomir, ne donnez pour cause à ce que vous ne pourrez dissimuler de votre haine que ses tentatives opiniâtres de faire mésalHer votre fils comme il s'est mésallié lui-même, comme son père s'était mésallié avant lui.

— Ah ! matante, que je hais cet homme ! Et il est libre, et dans quelques instants peut-être il me faudra subir son odieuse présence!

— Pensez à ce que je viens de vous dire, Cécile, et ne montrez pas à d'autres qu'à moi les blessures de votre cœur. Mais il faut prévenir Henri, le pauvre enfant ! et sinon le consoler, c'est trop tôt encore, du moins amortir le premier coup que va lui porter la fuite de mademoiselle de Pontaris. Je ne veux pas laisser ce soin à son père, je vais le faire appeler.

— Nous voici sons la fenêtre. Montons chez lui.

. Cécile et frabeNe ae firent annoncer ehet Henri. It Usait.

ou plutôt, la tête entre ses deux mains, les yeux sur un livre, il pensait à Marguerite, qu'il aimait et qu'il allait perdre ; à Sydonie, qu'il n'aimait pas et qu'il allait épouser; au mépris qu'il inspirerait à Marguerite, à Agathe, à Rodolphe, au père Dauphin. Mais il était engagé d'honneur; c'était également l'avis de son père et de son oncle. Tout était perdu : Marguerite et le bonheur.

Les deux femmes échangèrent un regard. Ce regard voulait dire ; « II paraît triste. Est-ce qu'il aurait déjà appris ce qui se passe ? 9

— A quoi, demanda Henri, dois-je l'honneur et la sur-

prise de cette visite matinale ? Jamais, Je crois, ni l'une ni l'autre vous n'êtes entrées chez moi.

Cécile embrassa son fils. La tante Isabelle le prit à son tour par la tête et Pembrassa. Cécile se mit à pleurer. Isabelle se contenta d'essuyer ses yeux secs. Henri, qui, le cœur plein de chagrin, n'attendait qu'un prétexte pour l'exhaler, se prit également à pleurer.

— Ah ) ma tante ! il sait tout! dit Cécile.

— Qu'y a-Ml donc de nouveau, ma mère?

— N'as-tu rien appris ce matin ?

— Je n'ai vu ' personne encore d'aujourd'hui, et je ne suis pas sorti de ma chambre.

— Eh bien 1 mon pauvre Henri, arme-toi de courage.

— Vous m'effrayez, ma mère 1 Est-il arrivé quelque chose à mon père, à ma tante, à mon oncle..., & quelqu'un de la mille?

H n'osait pas prononcer le nom de Marguerite.

— Non pas, que je sache; mais n'as-tu pas d autres affeo tions? Hélas! mon pauvre enfant, c'est quand on croit le bonheur le plus assuré, que le sort vient nous l'enlever ; tous les rêves joyeux de ton cœur, il faut y renoncer. Mais, sois homme, aie du courage, de la force. Sydonie...

— Eh bien! Sydonie?

— Allons, sois calme. Sydonie... Sydonie m t'aimait pas, die s'est enfuie ; votre mariage est rompu.

— Est-ce bien vrai, ma mère, ce que vous me dites là ?

— Hélas! oui; mais viens pleurer sur le cœur de ta mère. — 11 est bien certain que mon mariage est rompu ?

— Tiens, vois cette lettre,

Henri lut fiévreusement la lettre.

— Viens, mon fils, viens dan? mes bras ; j'ai voulu pleurer avec toi.

— Pleurer, ma mère! il s'agit bien de pleurer! Cette chère Sydonie I Oh I la bonne, l'excellente Sydonie ! Merci * mille fois, ma belle fiancée 1 et à toi qui me l'enlèves, mon cher rival ! je vous bénis tous les deux ! je veux aller à votre noce ! je veux y danser !

— • Ma tante, ma tante, sa raison s'égare!

— Pas du tout, ma chère mère ; embrasse-moi! fit Henri embrassa sa mère et sa tante.

— Je suis le plus heureux des hommes ! Vive la liberté ! vive la vie ! Ah! maïs, quelle belle matinée !

Et Henri, ivre de joie, à moitié fou, se livra à toutes les extravagances d'un lycéen qui apprend un congé imprévu; il sauta à pieds joints sur son lit ; il mit la pendule sous le lit, les chaises sur la cheminée ; il prit sa mère et sa tante par les mains, les força de danser en rond avec lui, et les embrassa encore.

— Mais qu'est-ce que je fais? Il faut que je coure à la ferme.

Là tante voulut l'arrêter g se mit devant la porte. Henri sauta par la fenêtre et s'élança vers la demeure de Rodolphe.

— Il est fou ! s'écria Cécile; il court vers la rivière!

— 11 n'est pas fou, dit la tante, il est simplement trèscontent.

— Je ne comprends plus rien. 11 n'aimait donc pas Sydonie ? Mais pourquoi l'épousait-il?

— Oh ! cela, je m'en doute : Sydonie avait engagé son

honneur. Hais tout est perdu ; il aime Marguerite, Rodolphe est lâchée il faut nous apprêter à la noce.

— Ma tante, cette noce n'aura pas lieu t

— Rodolphe est libre, je vais préparer ma robe pour la cérémonie.

— Je vous jure, ma tante, comme je l'ai juré aux mânes de Clodomir...

— Chut! ma nièce, au nom du ciel ! Laissez-moi deviner, mais ne me dites pas de ces choses-là. Vous savez ma discrétion. Heureuse de vous sauver la vie, n'ai-je pas fait semblant de ne pas savoir que (fêtait du poison que je vous ai arraché des mains et presque des lèvres, le jour de ce duel funeste?

— Et moi qui venais consoler mon fils !

— Remettons un peu d'ordre dans cette chambre. 11 est inutile que les domestiques voient dans quels excès de joie le précipite son malheur.

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