XL
Il y avait longtemps' déjà' qu'Henri avait traversé la rivière; il était entré dans la ferme comme un ouragan; il avait trouvé le père Dauphin dans le jardin, l'avait embrassé et avait failli le renverser; puis il s'était précipité dans une salle où il avait trouvé Agathe et Marguerite. 11 s'était jeté aux genoux de Marguerite et s'était mis à fondre en larmes.
Les deux femmes lui demandèrent en vain des explications ; son cœur, trop plein de joie et d'amour, débordait enfin, lorsque Albert et Rodolphe entrèrent. Tout ne tarda pas à "s'expliquer. Rodolphe, qui avait prévu et vu l'évasion de mademoiselle de Pontaris, avait été tout dire à son frère, et ils étaient sortis ensemble pour s'entretenir du change-
ment que cet événement venait apporter à toutes les situations de la famille.
On ne pouvait guère expliquer à Marguerite pourquoi Henri se croyait obligé d'épouser Sydonie; il fallut qu'elle consentit à croire son père, qui lui affirma qu'Henri n'avait pas cessé de l'aimer, qu'il avait été plus malheureux qu'elle, et qu'elle n'avait pas grand'chose à lui pardonner, même si sa joie de recouvrer sa liberté pour la reperdre à ses pieds ne faisait pas de lui l'homme le plus innocent comme le plus amoureux.
— Je lui pardonne bien, moi, dit le pèie Dauphin, moi à travers qui il a passé pour venir se jeter à tes genoux.
On passa une heure à faire les plus doux projets. Marguerite-alla avec Henri se promener dans leur jardin.
— Monsieur, lui dit-elle, vous ne prendrez plus mes roses pour les donner à d'autres, infidèle et voleur que vous êtes !
Henri baisa tendrement la petite main de Marguerite. Pendant ce temps, Agathe pleurait de joie : elle avait tant souffert du désespoir motne de sa fille I
— Oh I j'en sois sûre, disait-elle, Marguerite en serait morte.
Après les quelques instants donnés à la joie, Albert dit : <~ Oti!> mais Cécile* *- fct la tante Jésabel ? dit Rodolphe. •» La tante! ça nrtst à peu près égal, dit Albert, mais ma femme I
Les jours qui suivirent se passèrent dans la joie à la ferme. Henri ne quittait pas Marguerite ; il osait maintenant parler de l'avenir, et c'est du passé qu'il évitait de s'entretenir. Marguerite, de son côté, lui avouait son chagrin. Henri appelait Agathe sa mère ; celle-ci s'oubliait quelquefois et l'appelait « mon fils. »
Au château, au contraire, tout était dans le trouble et dans l'agitation. La tante reconnaissait l'ascendant de l'étoile ou du caractère de Rodolphe ; elle était presque résignée et ne doutait pas du mariage de Marguerite avec Henri.
Cécile, au contraire, était dans un état d'exaspération difficile à décrire. Elle eut des accidents nerveux à cause des* quels ou sous prétexte desquels elle passa plusieurs jours
dans son lit. Rodolphe voulait la voir et causer avec elle. Elle refusa opiniâtrement de le recevoir.
Albert mit tout en usage pour obtenir son consentement au mariage d'Henri. Elle fut inflexible.
— Vous n'êtes ni juste ni bonne, Cécile, lui disait-il; j'avais bien, moi, consenti à lui faire épouser mademoiselle de Pontaris, et cependant cette union nous causait un vif chagrin, à moi et à des personnes que j'aime plus que moimême ; et vous, quand tout le monde est d'accord, quand tout le monde est heureux, seule vous venez mettre obstacle à ce qui nous comble de joie !
— Je sais bien que vous passerez outre, que ma volonté sera impuissante; il suffit d'ailleurs que votre frère le veuille pour que je n'aie qu'à me soumettre. Quand je vous ai épousé, je savais que je me donnais un maître ; mais au moins c'était un maître qui me disait qu'il m'aimait et qui me l'avait persuadé. Je n'aurais pas consenti à en avoir deux,, à avoir surtout pour second maître M. Rodolphe, qui me hait, et auquel je le rends bien. J'acceptais un maître, mais je ne savais pas que ce maître était un esclave.
— Epargnez-vous, chère Cécile, ces tentatives pour désunir Rodolphe et moi. Vous avez failli y réussir un moment, grâce à des circonstances mystérieuses et fatales qui sont venues vous aider. Mon frère a été fugitif, exilé, prisonnier, et je n'ai pas été pour lui ce que j'aurais dû être, ce qu'il aurait été pour moi. Il me l'a pardonné.
— Vous lui avez bien pardonné, à lui, d'avoir assassiné
votre ami.
— Rodolphe n'a pas assassiné Clodomir : ils se sont bat-
tus ; Rodolphe a été blessé j û prétend avoir de bonnes et sérieuses raisons pour s'être battu avec M. de Pontaris. Je le croîs, et j'aurais dû le croire plus tôt : Rodolphe n'a jamais menti. Nous nous sommes promis, lui et niôi, de ne jamais parler de cette époque où je me suis laissé emporter par la fureur au point de tirer un coup de pistolet sur mon frère, sur mon bienfaiteur! Je ne veux pas chercher à quel point vous m'avez poussé à ce crime ; mais ce que je sais bien, ce que je puis vous dire, c'est que si j'avais tué mon frère, je vous aurais tuée, et me serais tué ensuite. Rodolphe m'a presque prouvé que j'étais excusable. J'ai fait semblant de le croire, parce que cela l'affligeait ; mais j'ai commis un grand Crime. N'espérez .donc jamais séparer Albert et Rodolphe. Maintenant, soyez sûre d'une chose : c'est que ce mariage se fera. J'avais cédé relativement à Sydonie. Ce n'est pas ma faute si cette jeune fille s'est conduite si étrangement. Je faisais, entraîné par vous, le malheur de toute ma famille, d'Henri lui-même. Le ciel m'a épargné ce nouveau crime : Henri épousera Marguerite. U dépend de vous de mêler des pleurs à la joie, de gâter notre bonheur à tous, mais il ne dépend pas de vous d'empêcher ce mariage.
Les deux époux essayèrent inutilement et par tous les moyens de se vaincre mutuellement. Les prières, tes reproches, les menaces, tout fut sans résultat. Cécile Imploya de plus qu'Albert les larmes, les attaques de nerfs, les convulsions ; elle jura que le mariage ne se ferait pas. Albert jura qu'il se ferait. Elle essaya d'influencer Henri ; Henri se jeta à ses pieds, la conjura de consentir h son bonheur, mais en
même temps jura qu'il n'aurait jamais d'autre femme que Marguerite.
Ce qui mettait le comble à l'exaspération de Cécile, c'est que, malgré son opiniâtre résistance, on faisait tous les préparatifs nécessaires pour le mariage. Albert avait eu une sorte de discussion avec son frère. Albert voulait, ce qui eût été tout naturel en d'autres circonstances, que Marguerite et Henri habitassent le château, et il faisait préparer leur appartement. Rodolphe prétendait que jusqu'à ce que Cécile eût pris son parti, il valait mieux que les jeunes époux restassent à la ferme, et il avait, de son côté, tout préparé pour les loger.
Mais un autre obstacle ne tarda pas à s'élever, et il vint cette fois de la douce et timide Agathe, qui avait retrouvé je ne sais où une volonté dont elle ne s'était pas servie une seule fois depuis son mariage, se trouvant si heureuse de ce que Rodolphe lui servait chaque jour sa vie et son bonheur tout préparés et tout faits. Mais elle expliqua qu'il lui serait bien pénible que sa fille épousât Henri sans le consentement de Cécile; que sa fille aurait à subir trop d'humiliations; qu'en la mariant, loin de lui donner une seconde mère, elle lui donnerait une marâtre ! qu'elle admettait volontiers que les deux jeunes gens se considérassent comme liés saintement et indissolublement, mais que c'était à Henri et à Albert à obtenir, sinon tout de suite, du moins avec le temps, le consentement de Cécile ; qu'il fallait que Cécile vînt chercher à la ferme la femme de son fils, et non que Marguerite entrât chez la mère de son mari en ennemie et malgré elle. Elle
fit tant que Marguerite en pleurant partagea son avis, et que les trois hommes furent assez embarrassés pour lui répondre. Le père Dauphin était de l'avis de sa fille. Albert cependant répondit qu'on n'obtiendrait rien de Cécile, qu'il ne se croyait pas le droit, en obéissant à un caprice opiniâtre dont elle ne daignait pas donner une raison sérieuse, de faire le malheur de ces deux pauvres enfants; qu'il avait déjà à se reprocher l'entraînement auquel il avait cédé en consentant à un mariage qui les aurait séparés à jamais.
— Cécile, la chose faite, ajouta-t-il, se résignera, et graduellement, à force de soins, de concessions peut-être, nous arriverons à lui faire prendre sa place dans notre bonheur. Si au contraire nous avions la faiblesse de lui céder, par une apparence de déférence et de respect, sa\ez-vous ce qui arriverait? c'est que nous la haïrions et que nos cœurs lui seraient toujours fermés. Pour moi, j'ordonne à Henri de se préparer à épouser sa cousine. Je supplie ma charmante sœur Agathe de me permettre d'expier mes regrets de ce que j'ai failli faire, et de donner son consentement. Pour le père Dauphin, je lui joue son consentement au piquet ou aux échecs, à son choix. Henri fera encore une tentative auprès de sa mère ; j'en ferai, moi, une dernière.
— Et moi aussi, dit Rodolphe*
— Toi? elle ne veut pas seulement te voir.'
— N'importe, j'essayerai.
— Ensuite, si elle est inflexible, nous passerons outre. Nous marierons nos enfants ; nous serons très-heureux ; et nous garderons dans notre bonheur toujours la place de
Cécile, que nous finirons bien par la décider à venir occuper.
Agathe fut ébranlée, le père Dauphin passa du côté d'Albert, et Marguerite vint embrasser son oncle.