‹ Agathe et Cécile (volume 2)Chapitre 46 sur 82 · UN DÉPIT · texte numérisé non relu

UN DÉPIT

— Je le veux bien ; mais, pourquoi ce dépit? Madame de Pontanges ne l'aime donc pas ?

— Si, elle l'aime...

— Eh bien ?...

— Mais elle veut rester vertueuse; et il l'a laissée là.

— Ah ! ma foi, elle n'a que ce qu'elle mérite. Il a bien fait. Ne me parlez pas de ces femmes égoïstes qui veulent qu'on les aime gratis, qui vous exaltent par leurs folies romanesques, qui vous montent la tête, vous rendent fous; et puis... bonsoir... Ah! j'en ai rencontré de ces femmes-là, et Dieu m'en préserve1!

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— Eh bien ! Dieu m'en a préservé. J'avoue à ma honte que je n'en ai jamais rencontré.

— Fat ! s'écria M. Bonnasseau. Il accompagna cette exclamation d'un sourire fin et d'un regard extrêmement flatteur. Sais-tu, continua-t-il, ces femmes-là sont assez agréables dans l'absence ; elles écrivent divinement, et quand on est loin de tout, dans le fond d'une province, on est bien aise de 'recevoir de temps .en temps quelques lettres passionnées qui vous tiennent au courant des nouvelles de Paris.

— Oui, on les aime par correspondance, et cela suffit ; mais vous me faites bavarder, et je serai en retard...

— Est-ce que Lionel va venir vous chercher?...

— Lionel?... mais il est parti depuis quinze jours; il est déjà établi chez le père de sa fiancée, M. Bélin.

— Ah ! c'est mademoiselle Bélin qu'il épouse?...

— Oui, l'aînée... Clémentine.

— C'est un bon mariage !

— Oui, surtout pour un dépit.

— Un dépit de huit cent mille francs !... et vous appelez cela un malheur irréparable ? un fardeau qui doit peser sur toute une existence ?

— Sans doute! un mariage n'est bon qu'autant qu'on n'en pourrait pas faire un meilleur...

— Ma foi, je ne vois pas trop quel meilleur mariage Lionel aurait pu faire ; il n'est pas déjà si riche.

— Je vous dis, moi, qu'elle aurait été assez folle pour l'épouser, et que cent cinquante mille livres de rente valent mieux que huit cent mille francs de dot une fois payés. »

-* Mais, qui donc l'aurait épousé ? Vous êtes énigmatique aujourd'hui.

— Madame de Pontanges.

— Et son imbécile, qu'en fais-tu denc ?

— Mort !

— Mort!... Elle est veuve?... Lionel n'en sait rien...

— Non; mais il ne faut pas qu'il le sache...

— Pourquoi?...

— C'est mon secret.

— Oh! cela est infâme ! je vais lui écrire, Ferdinand ; c'est le malheur de trois personnes que vous allez faire. Lionel a des défauts; il est quelquefois un peu fat; mais, au fond, c'est un bon jeune homme... c'est mon ami; je dois l'instruire...

— 11 est trop tard, la noce se fait demain.

— Mais depuis combien de temps le mari de madame de Pontanges est-il mort?

— Depuis un mois.

' — Depuis un mois ! et vous n'avez rien dit à Lionel? Oh ! que c'est mal!...

— Je ne l'ai su qu'hier, reprit Ferdinand, embarrassé de l'impression que M. Bonnasseau ressentait contre sa conduite; sans cela, vous pensez bien, mon cher...

M. Bonnasseau eut l'air de le croire; mais, à dater de ce moment, sa résolution fut prise. 11 continua :

— De quoi donc est-il mort, ce pauvre fou?

— Oh ! c'est un drame tout entier... Après une grande scène, dont je ne sais pas bien les détails, Lionel est revenu à Paris; vous l'avez vu vous-même, à cette époque, courant les spectacles, passant les nuits à jouer; enfin s'amusant comme un homme au désespoir... Pendant ce temps, madame de Pontanges, non moins au désespoir, est tombée malade d'une fièvre cérébrale fort dangereuse, comme il convenait à la circonstance. Il paraît

qu'elle a été un moment très-mal ; mais ce qu'il y a de mieux, c'est que pendant la maladie de la femme, on a oublié le mari. Le pauvre fou n'a plus voulu manger; sa femme seule avait de l'empire sur lui. Elle n'était plus là, il n'a plus voulu obéir à personne; il est tombé malade, on Ta saigné; il a arraché l'appareil et s'est ainsi tué par bêtise, pour que sa mort fût digne de sa vie. C'est madame de Ghampigny, sa cousine, qui m'a conté 'cela; et malgré la tristesse de cet événement, elle n'a pu s'empêcher de rire, lorsque la personne qu'elle envoyait chaque jour savoir des nouvelles de madame de Pontanges est revenue en disant :

— Madame la marquise va beaucoup mieux; mais M. le marquis est mort.

Ferdinand s'épuisait en paroles, en récit, pour retenir M. Bonnasseau plus longtemps près de lui. Sa finesse l'avertissait des intentions de Melchior; et d'ailleurs la dissimulation trop subite de celui-ci rendait son silence suspect. Le mouvement d'indignation qu'il avait réprimé promptement, sans qu'aucune raison l'en eût fait revenir, n'avait pas échappé à son ami.

— Je ne puis l'empêcher d'écrire à Lionel, pensait Ferdinand, de lui apprendre la mort de M. de Pontanges; mais il est quatre heures; encore quelques moments, le courrier sera parti, la lettre arrivera après le mariage; c'est ce qu'il faut.

M. Bonnasseau, de son côté, brûlait de s'échapper pour aller écrire à Lionel. Dans sa conscience, il croyait, par cet avis, prévenir de grands malheurs; mais il ne voulait pas s'en aller trop vite, de peur d'être deviné.

— Allons, dit-il, je vois qu'il faut que je vous quitte pour vous laisser achever vos apprêts...

— Non, restez, il n'est pas tard, la nuit est belle. D'ailleurs, je n'ai demandé les chevaux que pour six heures; pourvu que j'arrive demain à, l'heure du déjeuner, c'est tout ce qu'il me faut : la noce se fait à minuit!

— Bon! pensa Melchior; j'ai le temps d'écrire. Mais on les mariera à la municipalité le matin? dit-il.

— Non, le maire du village est le père de la mariée; il marie ses enfants, sans façon, dans son salon, après dîner, entre la poire et le fromage.

M. Bonnasseau rit beaucoup de cette plaisanterie de mauvais goût; M. Dulac, si distingué de sa personne, tombait toujours dans le mauvais goût lorsqu'il était embarrassé : c'était un symptôme. Cependant M. Bonnasseau éprouvait une peine visible; la perfidie de Ferdinand le révoltait. Il aimait Lionel malgré leur récente rivalité; le sort de cette jeune fille, épousée par dépit, lui faisait aussi pitié.

C'est une remarque singulière que j'ai faite :

En France, les sots ont très-bon cœur... Nous avons peu de ces originaux impitoyables comme en Angleterre. Nos hommes ridicules sont presque toujours de bonnes gens. 11 n'y a que nos hommes raisonnables qui soient véritablement secs et méchants.

M. Dulac, lui, n'était pas méchant; mais il avait la prétention d'être un roué, et cette prétention l'entraînait à une foule d'actions désastreuses. Toutefois, par une ruse de sa bonne nature, ses plus noirs projets avaient toujours un sentiment généreux pour mobile; sans cela, je crois qu'il aurait eu moins de tenue dans ses malices. Tous les détails de sa conduite n'étaient que profonde duplicité, astuce révoltante; mais le fond en était noble; ses che-

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mins tortueux conduisaient au bien. Il conciliait ainsi sa nature élevée, incapable d'une bassesse, d'une trahison, avec son imagination corrompue, qu'une conduite toute simple aurait ennuyée. De là venait sa double .réputation d'homme perfide et d'ami dévoué.

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