UN DÉPIT
— Quoi !... Lionel se marie?... c'est impossible... Ferdinand, mon cher, tu m'en imposes ! — M. Bonnasseau tutoyait volontiers quand il était ému; il fallait lui dire vous plusieurs fois pour le ramener à Tordre.
— C'est comme je vous le dis. Je pars dans une heure pour Boismont, où se fait la noce. Mais comment n'êtesvous pas mieux instruit, vous? C'est madame d'Auray qui a fait ce mariage.
— Madame d'Auray ! elle ne m'en a rien dit, s'écria Melchior Bonnasseau.
— C'est une surprise qu'elle vous ménage.
— Quelle dissimulation! hier encore je lui parlais de M. de Marny.
— Ah ! mon cher, les femmes sont si perfides !
— Si celle-là ne me trompe jamais que comme cela, je lui pardonnerai, dit en riant Melchior. Mais comment
Marny a-t-il consenti à ce mariage ? Et sa passion pour madame de Pontanges?...
— Elle est plus violente que jamais; il en perd la tête.
— Et il se marie?...
— Précisément.
— Alors il ne l'aime plus ?
— Au contraire.
— Ah!... mais qu'est-ce que tout cela yeut dire ? il l'aime plus que jamais, et il épouse une autre ? cela n'a pas de nom!...
— Si vraiment, tout cela a un nom; cela s'appelle un dépit. Or, qu'est-ce qu'un dépit ? Ce qu'il y a au monde de plus absurde, de plus contraire à nos goûts, à nos intérêts ; ce qui doit faire le malheur de notre existence, de tout ce qui nous entoure, de la femme que nous aimons, de celle que nous n'aimons pas; enfin l'action la plus sotte qui doit peser comme un fardeau éternel sur le reste de la vie. Tout cela s'explique par ce mot :