XL1Y
Pendant ce temps, on reçut des lettres de faire part du ma riage d'Emile de Golbert avec mademoiselle Sydonie de Pou* taris.
Albert continua, de son côté, tous les préparatifs du mariage d'Henri et de Marguerite; mais il y avait un retard inévitable, causé par les délais de l'obtention des dispenses entre cousins germains.
Un matin, Cécile reçut une lettre de Rodolphe. Il lui disait qu'il était indispensable qu'ils pussent causer ensemble librement. Voilà, disait-il, plusieurs fois que je me présente chez vous; mais vous êtes malade , ou sortie, ou bien Albert et la tante sont là. Aujourd'hui Albert est à la ville, au moins pour une bonne partie de la journée. La tant» déjeune chez
des voisins. Henri ne bouge pas de la ferme. H faut absolument que je vous parle; je me présenterai chez vous vers dix heures, et je vous demanderai à déjeuner. »
Cécile déchira et froissa la lettre arec colère.
— Cet audacieux personnage ne se rebute pas facilement, dit-elle à la tante Isabelle.
— Que vous demande-t-flt
— Une conversation particulière.
— Si vous êtes décidée, qu'est-ce que cela vous fait? VcMK le renverra» comme il sera venu, et de plus von» le renverrez humilié, car il a fort bonne idée de son éloqaeace et 4e ses moyens de persuasion.
— Je ne veux pas le voir. Tenez, ma tante, voue qui savez tout, saves-vous quel jour il choisit pour me demwkter une étttrevue? Ah! j'ai pleuré toute la nuit, toute la mûti'ai appelé sur sa tète la vengeance du ciel!
— Calmez-vous? ma nièce.
— Et pourquoi me calmer? sa visite est une insulte et use cruauté. C'est aujourd'hui, jour pouf jour, l'atouveraÊre de celui 0*1 il a assassiné. «. Probablement il veut me faite peur; il veut me dire qu'il me tuera aussi. Oh ! que ne suisje un homme! cet anniversaire lui coûterait cher! Mais on brave une pauvre femme. Mon Dieu! faut-il donc rester sans vengeance! N'avez-vous donc donné à de pauvres créatures aucun moyen de punir leurs ennemis! Pauvre Clodomir!
— Ma nièce...
— Ah! c'est aujourd'hui qu'il veut me voir ! fl veut triompher de moi et de ma douleur ! Me croit-il donc une femme
lâche et sans énergie? Ne sait-il pas que quelques femmes se sont mises au-dessus de la faiblesse de leur sexe, et... Eh bien! qu'il vienne! Tout le monde est contre moi ; Albert est retombé sous le joug de son frère; je n'ai que des ennemis, on me désespère. Soit! j'accepte la lutte. Qu'il vienne, puisqu'il veut me voir. Il s'attend à me voir abattue, écrasée, pleurant... Il se trompe.
— Ma nièce, vous êtes trop agitée, ne le recevez pas. Remettez à un autre moment, à un autre jour surtout cette entrevue.
— Non, non, c'est moi qui veux le voir maintenant; c'est moi qui la demande, cette entrevue !
— Je suis désespérée de déjeuner dehors; je ne voudrais pas vous laisser seule.
— Alors il ne viendrait pas, ma tante; il veut me voir seule, il veut sans doute me raconter la mort de celui qu'il a assassiné ! Àh ! il veut me voir? eh bien, qu'il vienne donc ! 11 veut déjeuner avec moi? je l'attends ! Pourvu qu'il ne manque pas. Ce repas me plaît. Que je tâche donc de me rappeler ce qu'il aime. Ah ! je veux lui servir de ce vin de Madère... Adieu, ma tante; ne vous mettez pas en retard.
— Au nom du ciel! ma nièce, qu'avez-vous? votre visage est bouleversé.
— Moi? rien. M. Rodolphe Reynold veut me voir et me demande à déjeuner; je l'attends.
— Mais, Cécile, pourquoi ces yeux hagards et pourquoi cette pâleur?
— Ce n'est rien, cela va se passer; cet anniversaire... vous
comprenez, ma tante... mais cela va se passer... 11 me trouvera calme et souriante.
— J'aimerais mieux qu'il ne vint pas aujourd'hui.
— Au contraire, aujourd'hui vous sortez, Albert est à Paris; il veut être seul avec moi : c'est une occasion qu'il ne peut pas laisser échapper. Allez, ma tante, on vous attend déjà. Je serai calme, je vous le promets, allez.
Isabelle embrassa Cécile, la regarda, se retourna au moment de sortir de la chambre, hésita et se mit en route.
A quelque distance du château, elle rencontra Rodolphe.
— Rodolphe, lui dit-elle, où vas-tu?
— Au château; j'ai demandé à déjeuner à Cécile, j'ai à causer avec elle.
— N'y va pas aujourd'hui.
— Pourquoi, ma tante! Est-ce qu'elle ne veut pas me recevoir?
— D'abord elle ne le voulait pas, puis elle s'y est décidée mais d'une façon singulière. Elle a la fièvre, elle dit des choses étranges... n'y va pasl
— Il est indispensable que je lui parle.
— Cette femme est désespérée, elle est comme folle. Peutôtre... sans doute même... mes craintes... n'ont pas le sens
commun; je sais qu'on ne t'empêche pas de faire ce que tu veux, mais au moins prends garde. Tiens, c'est affreux ce que je vais te dire, mais quoique tu aies été toujours mon ennemi, il me semble que tu cours un danger, et, si tu yeux absolument y aller, n'y mange pas ; cette femme est folle et désespérée aujourd'hui ; il m'a semblé entendre des menaces entre ses dents; sa tête est troublée; rappelle-toi ce que tu faisais il y a nn an, le même jour qu'aujourd'hui; n'y mange pas. J'ai envie de retourner avec toi.
— Allons donc, ma tante, je tous remercie de cette sollicitude, mais il faut que je voie Cécile aujourd'hui. Allez, allez, il ne restera de vos craintes que ma reconnaissance pour les bons sentiments qu'elles vous ont fait me manifester.
Quand Rodolphe arriva, le couvert était mis. Cécile était pâle, et d'une voix saccadée lui dit :
— Vous voyez que je vous obéis.
— Cest-à-dire que vous avez bien voulu céder à ma prière.
— Vous avez voulu me voir et déjeuner avec moi; prenez place et déjeunons.
On servit le déjeuner. Cécile goûta de deux ou trois choses et ne mangea pas. Rodolphe mangea, mais resta préoccupé : il se rappelait les paroles de sa tante : « Que faisais-tu, il y a un an, à pareil jour? » et il prenait pour de mauvais augure le hasard qui l'avait amené au château, précisément pour l'anniversaire de son duel avec M. de Pontaris. Le trouble de Cécile était étrange, ses lèvres pâles, sa voix saccadée.
Quand arriva le dessert, Rodolphe lui dit :
— Ma chère Cécile, aurons-nous toujours les domestiques derrière nous? Il n'y a pas moyen de causer ainsi.
— Je suis décidée à vous obéir en tout, Monsieur, dit-elle;
et ^adressant aux domestiques : Je sonnerai si j'ai besoin de vous.
Si les paroles de la tante Isabelle avaient d'abord paru ridicules à Rodolphe, l'aspect de madame Reynold, le décousu de ses paroles, l'égarement de ses yeux, tout lui vint répéter les paroles de sa tante : « Prends garde I » Il ne tarda pas à s'apercevoir que les regards de Cécile s'arrêtaient souvent à la dérobée sur une carafe dans laquelle était du vin de Madère, et qui était placée sur une console.
» Ce n'est sans doute pas, Monsieur, sans motif, que vous avez choisi ce jour pour vouloir me voir. Vous avez désiré que nous pussions célébrer ensemble l'anniversaire... Mais vous ne buvez pas, Monsieur I
Cécile se leva, prit la carafe pleine de vin de Madère et la plaça devant Rodolphe. A ce moment, sa pâleur était effroyable; deux gouttes de sueur glacée roulèrent sur ses tempes.
— Ma chère sœur, dit Rodolphe, je jure, par la vie de mon frère, que je ne savais pas la date de ce jour; mais si je l'avais sue, peut-être serais-je venu pour vous dire : « Moi seul connais votre secret, il est enfermé dans ma mémoire et n'en sortira jamais. Si vous croyez avoir perdu mon affection, je viens vous faire voir de combien de tendresses vous êtes entourée; tendresses dont vous pouvez, dont vous devez être fière. Pleurons ensemble, si vous voulez, et votre faute «t l'expiation que le ciel en a faite par mes mains. »
— Buvez donc, Monsieur!
Rodolphe remplit son verre de vin de Madère, regarda Civile et continua :
— Je ne suis pas votre ennemi, Céciie. Si je vous ai fait du mal, £a été pour protéger mon frère, que j'aime par-dessus tout. Si j'étais votre ennemi, voyez ce que j'aurais pu faire et ce que j'ai fait. C'est votre fils qui, le premier, s'est aperçu de votre crime. Il est venu en pleurant me dire : « J'ai vu M. de Pontaris aux genoux de ma mère. Je veux tuer H. de Pontaris. Eh quoi! ma mère ne serait pas la plus pute, la plus honnête des femmes? Je veux tuer 11. de Pontaris f» J'ai prouvé à votre fils qu'il se trompait; je vous ai épargné le mépris de votre fils. Est-ce un ennemi qui agit ainsi? Je suis venu vous trouver; je vous ai montré l'abîme entrouvert sous vos pas. Je vous ai dit : « Mon frère vous adore, et vous allez le déshonorer, le désespérer. » Je vous ai suppliée d'avoir pitié d'Albert, de ne pas lui rendre l'infamie en échange de sa tendresse. Vous m'avez repoussé. Devais-je laisser trahit mon frère? Je ne lui ai cependant rien dit. Loin de là, j'ai tflché d'épaissir le bandeau qui était sur ses yeux. J'ai supplié M. de Pontaris de ne pas trahir et déshonorer l'henné qui l'appelait son ami. Je n'ai reçu de M. de Pontaris qtfîn» sotte et dédain. J'ai dû venger mon frère, son honneur et le mien. Vous ave2 irrité mon frère contre moi ; tons l'*vez exaspéré; vous Pavez rendu fou. Il m'a tiré un coup de pistolet. La balle m'a atteint. Je n'avais qu'un mot à dire pottr que cette injuste colère d'Albert devint légitime en se tournant contre votw. Ce mot, je ne l'ai pas dit. U balle, retirée de mon corps, a été conduite par la Providence : c'est elle qui a tué M. de Pontaris, qui m'a blessé avant de mourir. Alors mon frère m'a trouvé cruel, mon frère a cessé de m* aimer, mon frère m'a chassé de son cœur, moi qui me dévouais pour
lui. Je pouvais encore dire un mot, et mon frère se jetait à mes genoux et baisait mes blessures; mais il vous chassait, mais^il vous tuait peut-être. Je n'ai rien dit. Est-ce votre ennemi qui a fait cela! Ensuite j'ai subi l'exil, j'ai quitté tous , ceux que j'aime, laissant dans le cœur de mon frère un sentiment d'horreur contre moi. J'ai- été arrêté, emprisonné sur votre dénonciation : j'ai subi la prison, et je n'ai rien dit. Voyez, Cécile, suis-je votre ennemi?
Il regarda Cécile, éleva son verre à la hauteur de ses lèvres.
Cécile ne dit rien.
11 reposa le verre sur la table.
— Je ne prétends pas vous faire croire que c'est par tendresse pour vous que j'ai eu ce dévouement. Non, mais mon frère vous aime; je sais le désespoir où une révélation Tau-
t rait jeté. Je vous aimerais tant de le rendre heureux! Nous serions encore tous si heureux si vous le vouliez! Il me semble qu'une nouvelle vie va s'ouvrir pour moi ! Nos enfants amoureux, mariés, heureux ! Jamais je ne me suis senti si heureux de vivre. Vrai! j'aurais une grande peur et un grand désespoir de mourir en ce moment.
Et Rodolphe porta encore le verre à la hauteur de sa bouche et posa ses lèvres sur le bord en regardant Cécile.
Cécile détourna les yeux et ne dit rien.
— Ma tante se trompe, pensa Rodolphe; moi-même je suis fou, ou cette femme est bien cruelle.
f H posa de nouveau le verre sur la table, comme s'il eût été entraîné par la conversation.
— Voyons, Cécile, étiez-vous tout à fait heureuse pendant
vo* prWnellM smont» ? Ne frémisses-vous pas en pensant an mépris de votre Bis suspendu sur votie tète, à la haine, an mépris d'Albert? Bh bien, eet homme auquel vous aviez tout sacrifié, votre honneur, celui d'un époux qui vous adore, l'estime de votre enfant, cet homme ne voué aimait pas.
Cécile sourit dédaigneusement,
— Lises cette lettre : e|l£ fg'a fûjjltj bien d$ Target et bien <Jes ruses, mais la voici I . °
Et il tendit à Cécile une lettre que Clodomir avait autrefois adressée à un de ses amis, Antoine Flegent.
Cécile lut la lettre, la laissa tomber et resta immobile et
glacée.
* Rodolphe la ramassa et la brûla k te flamme d'une bougie que les domestiques avaient apportée avec des cigares.
— Ceci]?, cramions le passé, n'*Q Pttloas plus, revenez* i)Qq9. Votr^ mairi eft filus amoufeu* <te ï«i* que jaipais; nos enfant? voua devront \m bonfôu? ; moi, je vous supplie k genojjp & œyefliç ftirffijli#R 40 *WI» <A tous les eœun vous sont ouverts. Vous s$j#» ftitfffc, ftfPfiQtfe» adocjte, si PSr R» PJuj aufl 1W fpiif ies tuta», 9i \ohs »ndes Albert heureux.
Et Rodolphe s'était mis, en eflet, au genoux de Cécile.
Cécile était émue.
Rodolphe gg lev&, njit |e yçrrp & \|p gg tfggig Pt te |>oria à ses lèvres.
Cécile lui mit rapidement la main sur le bras.
— Ne buvez pas! s'écria-t-elle.
— A la bonne heure donc ! reprit Rodolphe ; vous ne voulez plus que je meure je n'avais pas la moindre intention
de boire ce vin. le sais qu'il est empoisonné.
Cécile fut prise d'un tremblement nerveux et fondit en larmes.
— Tétais sûr que vous aviez agi dans un moment de folie, et que vous ne me laisseriez pas boire le poison.
—Je suis un monstre I
— Non, vous avez été folle, mais j'avais été dur. Pardonnons-nous l'un à l'autre, et réunissons-nous pour rendre Albert heureux.
— Gomment saviez-vous, grand Dieu!...
— La tante Isabelle se doutait de quelque chose. Et d'ailt leurs, votre trouble en disait assez.
Et Rodolphe jeta le vin du verre et celui de la carafe par une fenêtre.
— Oh! il faut que ce soit moi qui meure ! Vous me haïrez, vous me détesterez tous... Grand Dieul Isabelle...
XLVH
Isabelle, en effet, n'avait pu maîtriser son inquiétude, elle était revenue aussitôt qu'elle avait pu trouver un prétexte. Elle jeta un regard d'anxiété sur Rodolphe et sur Cécile. Rodolphe lui dit :
— Rions, ma tante : vous avez été dupe d'une singulière erreur. Cécile* se moquerait bien de vous si je lui disais de quoi vous aviez peur. Cécile est redevenue ma bonne, ma charmante sœur, notre amie à tous. Elle m'a donné un excellent déjeuner,* elle m'a un peu grisé, elle sait que j'aime le vin de Madère. Mais au dessert elle m'a dit de bonnes choses. Et venez avec nous, elle veut aller demander à Agathe la main de Marguerite pour Henri. Cette chère Cécile, comme
nous allons tous l'aimer et la bénir! et comme Albert va être heureux!
Isabelle arrangeait son chapeau devant un miroir.
Cécile saisit la main de Rodolphe et la baisa.
, A la ferme, Albert était revenu annoncer que tous les ob« stades étaient levés, la dispense arrivée, les bans publiés. Agathe renouvelait ses objections, mais Marguerite et le père Dauphin n'étaient plus de son parti. Albert exprimait énergie quement sa volonté.
Tout à coup Marguerite, qui regardait par la fenêtre, se retira, et, pâle, émue, tomba sur une chaise : elle venait de voir Cécile et Isabelle.
— Qu'as-tu? demanda Agathe à sa fille.
— Ha tante Cécile! ma tante Isabelle! '
Agathe devint aussi pâle que sa fille.
Tout le monde était au moins embarrassé. Les deux femmes entrèrent; mais on n'avait pas vu Rodolphe qui les précédait de quelques pas. Cécile alla droit à Agathe, l'embrassa et lui dit :
— lia chère Agathe, ma chère sœur» Rodolphe, le meilleur
sœur.
Agathe l'embrun avec tAiste*.
— le viens vous demander pour Henri la main de votre charmante Marguerite. Qu'elle ait vos vertus, comme elle a votre beauté, et Henri sera bien heureux.
Marguerite et Henri s'étaient Jetés aux genoux de Cécile; qui les releva et les serra ensemble sur son cœur.
Tout le monde pleurait, tout le monde s'embrassait.
Le père Dauphin, dépareillé , voulut embrasser la tante Isabelle.
Celle-ci recula de deux pas.
— Ah ! c'est juste, dit le père Dauphin, la tante, à force de détester le bonheur chez les autres, a fini par ne plus l'aimer nulle part.
— Allons, dit Rodolphe, la tante veut bien être heureuse et aimée aussi; on l'y habituera tout doucement et à petites doses. — Eh bien! Cécile? dit-il tout bas à la femme de son frèie...
Cécile se Jeta dans les bras de von mari, en tendant la main à Rodolphe.
Puis les femmes , le père Dauphin et Henri s'assirent en groupe séné, et parièrent tous à la fois sans écouter,
Albert et Rodolphe disparurent, ils étaient allés sur la tombe de leurs parents remercier Dieu et renouveler le serment de s'aimer toujours par-dessus tout*
Paris.— Typ. ic M" y VosvjT *>upré, r. Sutonif, 43