EST-CE BISN SUE
Pendant ce temps, Lionel causait avec Laurence, et il s'attristait de la trouver ainsi différente de ce qu'elle était.
— Vous me trouvez bien changée? dit-elle.
— .Oui, à mon désavantage, répondit-il en souriant Est-ce que vous êtes seule à Paris, madame?
— Moi? certainement.
— ,Et madame votre tante?
— Ma tanfê, elle est restée à Pontanges.
— Sans vous ? Elle doit bien s'ennuyer ?
— Horriblement; j'ai reçu d'elle, ce matin, trois pages d'élégies.
— EtClorinde?
— Quoi! vous vous souvenez de Qorinde? dit madame de Pontanges en riant. Vous la trouviez si affreuse 2
— - Oui, alors; mais maintenant, j'aime tout ce qui me rappelle le seul temps heureux de ma vie*
— Glorkide, continua Laurence sans paraître faire attention à cette dernière phrase, Glorinde est là-bas avec ma tante. Vous le voyez, j'ai suivi vos conseils; je me suis débarrassée de tous mes inconvénients. J'ai bien fait, n'esVce pas?
— Vous valiez mieux alors*
— - Sans doute, mais on ne m'aimait pas; au lieu que maintenant il ne tient qu'à moi de me croire adorée.
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— Gomme tous voilà légère f Oh! vous n'êtes plus la môme. Cela est triste. Qui donc tous a gâtée ainsi?
— Vous...
EHe se repentit d'avoir dit cela; il y avait un reproche dans ce mot. Elle voulait rester indifférente. Elle continua :
— Vous, Paris, l'exemple, l'ennui d'une duperie continuelle, les avis de M. Dulac aussi, et puis le temps, qui nous ôte nos illusions : que sais-je? il s'est fait en moi une révolution : je vaux moins, mais je suis plus heureuse.
— Parce que vous avez oublié de plus doux moments.
— Oh! ces souvenirs-là, je les reçois si mal qu'ils n'osent plus revenir.
— Je m'en aperçois, et...
— Ne vous fâchez pas, Lionel, dit Laurence en lui tendant la main , il ne doit jamais y avoir à'amertume entre nous.
Lionel fut Messe de ce ton affectueux.
— Je ne suis pas si généreux, dit-il, Je ne puis me consoler de vous revoir ainsi. Adieu, madame.
— Pourquoi me dire adieu?
— Je ne reviendrai pas.
— Quelle idée (
— J'aime mieux mes souvenirs que vous. Ohl tous n'êtes pas cette Laurence si noMe, si bonne, es qui j'avais tant de confiance.
— Tant... que vous l'avez trompée !
— Non, je ne veux pas apprendre qvftm peut îraïr ce qu'on a tant aimé. Ne me désenchantez pas ainsi, je vous en conjure , madame, dites que c'est un rôle que vous prenez. Redevenez ma douce Laurence d'autrefois.
— C'est impossible. Mon cœur s'est desséché, dit-elle d'une voix qui commençait à s'émouvoir. J'ai souffert, j'ai été bien malheureuse depuis un an.
A la place de Lionel, un autre eut répondu en levant les yeux au ciel : Et moi I mais Lionel ne savait pas mentir, et comme il s'était fort amusé depuis ce temps, il ne dit rien.
Laurence .apprécia cette franchise. *
— Savez-vous ce qui m'a guérie, dit-elle, c'est de vous revoir. Le jour où je vous ai rencontré au Diorama avec votre femme, je vous ai trouvé si joyeux, si frais, si naïvement infidèle, que cela m'a complètement désillusionnée. J'ai cessé de vous aimer ce jour-là. Nous sommes parties pour Londres le lendemain.
— Avec qui êtes-vous allée à Londres?
— Avec ma cousine, madame de Champigny.
— Son frère était sans doute du voyage?
— Non, il n'est venu nous rejoindre que plus tard. Lionel devint pâle à cette réponse. Madanie de Pontan-
ges, toujours bonne, sentit le besoin de le rassurer.
— Madame de Champigny veut absolument que j'épouse son frère, mais je suis bien décidée à ne point me remarier; la liberté est une si douce chose, et puis elle est si nouvelle pour moi! Je suis lasse de vivre pour les autres; cela ne m'a pas réussi jusqu'à présent; je veux essayer de l'égoïsme à mon tour.
— Tout ce que vous dites me fait mal; je suis fâché de vous avoir revue.
— Oui, dans les premiers temps, ma métamorphose vous déplaira : mon ancien caractère était plus commode, j'en conviens; vous devez le regretter : une femme si crédule, sur qui vous aviez tant d'empire, qui vivait pour
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tous, pour tous attendre, qui tous aimait si naïvement! Cette femme-là, tous ne la retrouverez pas; mais vous aurez en moi une amie qui tous consolera de ma perte, qui tâchera de tous faire oublier l'autre.
— Vous faites de l'esprit maintenant.
— Il le faut bien, il ne me reste que cela.
— Ah ! je ne vous aime plus ! dit-il. Laurence sourit.
— Que c'est affreux, pensa-t-elle; comme il m'aime à présent que je ne Taux plus rien, maintenant que mon cœur est éteint, que mes larmes sont taries, maintenant que je suis indépendante de lui. Gomme je le domine! 0 misère! que je le méprise de m'aimer ainsi!
Lionel avait le cœur brisé.
— Je ne trouTe rien d'elle, se disait-il. Hélas ! comme ils me l'ont gâtée!
Il accusait les autres d'avoir arraché de l'âme de cette femme sa naïveté) sa douceur, sa noblesse; il ne comprenait pas que lui seul avait fait tout le mal; il ressemblait à un assassin qui, après avoir tué une femme, reprocherait au fossoyeur de l'enterrer. '
Madame de Pontanges, toujours faible, était, malgré elle, attendrie de l'émotion qu'il ne pouvait cacher.
— Je Toudrais redeTenir ce que j'étais! dit-elle.
«— Oh! Laurence! s'écria-t-il aTec joie. Et il leTa sur elle des regards si remplis d'amour, qu'elle eut peur...
— Votre femme est jolie, dit-elle tout à coup, s'armant d'un souvenir contre sa pensée; elle aime le monde, voulez-vous qu'elle Tienne samedi au bal chez moi?
Lionel fut révolté de cette proposition ; tant d'indifférence le blessait ; s'il avait lu dans le cœur de Laurence, il lui eût pardonné.
avec brait... les deux hommes se levèrent avec empressement, et toutes les lorgnettes se braquèrent sur une femme éblouissante de parure et de beauté...
— Laurence! s'écria M. de Marny malgré lui. Sa femme devint tout à coup très-pâle.
Madame de Pontanges, qui n'était jamais venue à l'Opéra, fut si préoccupée du spectacle nouveau qui s'offrait à ses yeux, qu'elle ne s'aperçut point de l'effet que son entrée avait produit. Elle regardait beaucoup, et ne voyait rien; elle n'avait pas encore l'habitude de chercher quelqu'un dans une salle d'Opéra; elle ne vit ni Lionel, ni sa femme.
La toile se lève, et la scène captive toute son attention.
— Est-ce le commencement? dit-elle.
— Non, il y a déjà un acte de joué.
— Eh bienl vous m'avez fait venir trop tard ; pourquoi? Monsieur le duc, vous aviez raison, dit-elle au vieux homme comme il faut qui l'avait amenée. Mais M. Dulac m'avait tant recommandé de ne venir qu'à huit heures et demie...
— Vous ne pouviez venir plus tôt, dit Ferdinand.
— Si vraiment, je n'avais rien à faire. M. Dulac sourit.
— Si l'on vous avait vue arriver à sept heures, vous étiez une femme perdue... comme élégance, ajouta-t-il en riant.
— Ah! c'est vrai, reprit Laurence, j'oublie toujours mon rôle; mais je le trouve difficile, savez -vous. J'ai déjà fait bien des sacrifices à l'élégance... voilà trois représentations que vous me faites manquer pour satisfaire à vos idées... vous êtes un tyran, je crois que je vais me révolter. .
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— C'est le moment, tous n'avez plus besoin de moi.
— Je ne suis pas ingrate. Ce que vous dites là n'est pas bien.
— Ma tâche est finie, continua Ferdinand. J'ai fait arranger votre maison...
— A merveille ! reprit Laurence.
— Grâce à madame de Champigny, je vous ai indiqué les meilleures marchandes de modes et couturières de Paris ; vous êtes mise dans le dernier goût. J'ai choisi vos chevaux; ils sont de pur sang. Vos gens sont les mieux tenus; vous n'avez plus rien à attendre de moi, il est juste que vous me renvoyiez. Allez, il ne vous reste plus qu'à suivre mes instructions et mes conseils.
— J'ai mauvaise mémoire, répondit Laurence, j'ai peur de les oublier. Vous resterez pour me les rappeler.
Puis elle se tourna vers le théâtre, et bientôt rien ne put la distraire de son attention.
On donnait Gwtave III.
Madame de Pontanges se serait amusée à moins; elle était tout yeux, tout oreilles... Laurence s'amusait; elle s'amusait à faire envie. Le lustre serait tombé qu'elle ne l'aurait pas remarqué, je crois.
Les personnes qui la lorgnaient, et elles étaient en grand nombre, se divertissaient beaucoup de cette naïveté de plaisir. M. Dulac s'en aperçut. On va se moquer d'elle, pensa-t-il; il voulut la distraire.
— Madame, dit-il, madame...
Elle n'entendit pas.
— Madame la marquise!
Elle ne répondit pas.
— Madame de Pontanges!
Enûn, elle entendit.
— Ma femme est malade, elle ne sort pas, éft«il sèchement,
— Ah! c'est vrai, elle est grosse; mais tous viendrez, vous, n'est-ce pas?
— Oui, madame.
— Eh bien donc, à samedi.
M. de Marny s'éloigna. À peine fut*il sorti qu'il voulut retourner sur ses pas, revenir vers Laurence, et hii parler encore de son amour; mais le grand valet de chambre l'avait déjà vu sortir du salon, et déjà, devant lui, il ouvrait toutes les portes ; il n'y avait plus moyen de rester.
Lionel traversa donc tristement ces beaux et vastes salons qui lui rappelaient la différence de sa position près de Laurence. Oh! comme il regrettait alors les inconvénients du séjour de Pontanges, comme il les préférait à cette richesse, à cette élégance qui ne lui retraçait aucun souvenir. La grande salle à manger si humide, le vieux salon, sa froide chambre de Pontanges où il se sentait aimé, valaient bien mieux alors à ses yeux que cette demeure de princesse où il venait en étranger, où on le recevait comme une visite, d'où on le voyait s'éloigner sans lui dire tendrement : — Â demain.
Lionel, si fier autrefois, comme il était humble aujourd'hui! Ce n'était plus un élégant qui daignait quitter Paris pour aller séduire en province une jeune femme ennuyée et trop heureuse de l'attendre, c'était un jeune homme admis, par la faveur d'un souvenir,, chez la femme la plus à la mode de Paris , étranger à sa société, inconnu presque de ses amies; et Lionel se sentait mal à l'aise aujourd'hui auprès de cette Laurence chez laquelle il régnait en maître autrefois. Maintenant ils avaient bien
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changé de rôles. Le pire, c'est qu'il l'aimait et qu'elle ne l'aimait plus.
Cependant Laurence était inquiète, elle n'était pas contente d'elle :
— J'ai été bien coquette, se disait-elle, c'est mal, puisqu'il est marié. Comme il est changé depuis huit jours ! Je le trouvais d'abord si engraissé, il est bien maigri. Il était troublé en me parlant; il m'aime parce que je ne l'aime plus. Oh! les hommes!... Que le monde est laid!
Madame de Pcutanges se rappela qu'elle devait aller au spectacle avec madame de Champigny ce soir-là. Alors elle pensa à son cousin.
— 11 va être fâché, se dit-elle, il mer reprochera d'avoir reçu M. de Marny.
Pois elle se mit à rire : l'amour de son cousin l'amusait, il la flattait. La passion de Lionel l'intéressait aussi; die s'abandonna à son destin/
— Tant mieux, dit-elle, j'allais peut-être consentir à épouser Gaston; eh bien! Lionel m'en empêchera. Je resterai libre. Qu'ils s'amangent tous deux. Bah! ils n'en mourront pas. Je ne vais pas pourquoi je me tourmenterais. Le grand malheur d'être aimée de deux jeunes gens charmants qui n'ont rien à faire, et puis rien de tout eela n'est sérieux.
Elle était devenue coquette, cette triste femme; elle s'amusait à taquiner ceux qui l'aimaient et elle se plaisait à les comparer» Malheureusement, dans ces parallèles, M. de Marny avait toujours l'avantage. Pourtant le prince valait mieux; M avait l'âme plus pure, le caractère plus noble, moins d'égoïsme aussi, mais aussi moins de passion.
Son amour était généreux, contraint, plein de délicatesse et de fierté; mais cette fierté même lui ôtait de sa puis-
sance, il fallait l'aimer déjà pour pénétrer ce qu'il y avait de profond, de senti dans sa tendresse. Il savait plaire, attacher par de nobles et douces qualités, mais il ne savait pas étourdir, troubler, entraîner. •
Lionel, au contraire, avec ses paroles enflammées, ses colères et ses tendresses, ses dépits extravagants, ses pâleurs subites, ses rougeurs, ses larmes, ses folies de jaloux, ses désespoirs menaçants et ses joies si pleines de grâces, Lionel savait entraîner. 11 était impossible de ne pas s'intéresser à un amour si agité, à l'homme dont on bouleversait ainsi toute la vie. — Un amour qui n'était que sincère paraissait faible auprès de celui-là...
Et puis Laurence l'avait aimé le premier... Elle tenait à lui par ses premiers rêves, par ses premières émotions. Elle ne pouvait aimer un autre sans perdre toutes ses croyances. Elle le préférait pour croire en elle aussi, elle l'aimait d'orgueil et puis de souvenir.
Si elle avait vu le prince de Loïsberg avant lui... c'est peut-être Gaston qu'elle aurait préféré. Si ce jour mémorable où tous les deux se rencontrèrent au château de Pontanges, si ce jour-là le prince était arrivé avant Lionel, peut-être tout aurait été différent : alors plus de larmes; Laurence aurait épousé son cousin, qui lui convenait mieux comme relation, comme alliance de famille, que M. de Marny ; Lionel aurait épousé Clémentine sans dépit, sans regret, et tous les quatre eussent été heureux.
A quoi donc tiennent les plus grands événements de notre vie? à une circonstance inaperçue, insignifiante : une heure plus tôt, une heure trop tard... et ceux qui s'aiment sont à jamais séparés... et ceux qui voudraient se fuir à jamais... s'unissent.
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