‹ Agathe et Cécile (volume 2)Chapitre 74 sur 82 · UN BAL · texte numérisé non relu

UN BAL

C'est une belle chose qu'un grand bal dans de beaux et vastes salons, qu'une fête qui ne dérange pas, où Ton ne se sent pas en extraordinaire, où l'on s'amuse sans remords, car le plaisir qu'on va goûter n'a fatigué personne; mais moi, je préfère les bals ingénieux où chaque chambre est une métamorphose. Il y a quelque chose de plus artiste là dedans, et puis on est certain que les gens chez qui Ton est aiment à recevoir; sans cela, pourquoi se ser&ient-ils donné tant de peine? Je me plais à étudier les mille ruses qu'il a fallu trouver pour amener un appartement confortable à l'état de bal, où il est. Je me demande avec une sorte de curiosité : Où donc est le piano? qu'a-t-on fait de l'armoire de Boule qui était là? et puis quand je les retrouve dans une autre chambre, c'est pour moi comme une surprise, un vieil ami que je reconnais; et puis encore je sais une chose, c'est que rien ne forçait la maîtresse de la maison à se déranger de la sorte, et si elle a pris cette peine, c'est qu'elle y trouve du plaisir. Un petit déménagement intérieur est si agréable! il a de plus cet avantage, qu'il force à la propreté; c'est une surveillance ingénieuse dont les domestiques se défient. Vivent donc les bals intimes, sans prétention, où tout le monde se connaît, où l'on n'est pas noyé dans un

océan d'étrangers! Oui, j'aime les bals intimes quand l'orchestre est bon !

La fête dont il est question était loin de ressembler à une réunion d'amis ou de famille. Elle était d'abord fort nombreuse; les salons où l'on dansait étaient assez animés, mais les autres semblaient tristes et froids à force de luxe et de grandeur. Tout le monde avait le nez en l'air pour regarder les lustres et les peintures. On étudiait les étoffes, on supputait la valeur de chaque chose, et tout cela n'était pas fort amusant. On était très-fier de se trouver là, mais on n'y semblait pas encore accoutumé. H y avait aussi des envieux el des envieuses qui s'attristaient. Or, rien n'est plus froid dans une fête que les envieux.

M. de Marny et sa femme arrivèrent. Laurence alla audevant de madame de Marny avec un empressement t la' fois digne et gracieux; mais quand elle vit l'extrême pâleur de Clémentine et l'expression de profond chagrin qui se peignait sur son visage, elle éprouva une si noble pitié, un remords si pur du mal qu'elle causait, qu'elle sentit le besoin de rassurer cette jeune femme par l'accueil le plus affectueux.

— Venez, dit-elle en lui prenant la main, dans ce petit salon, vous pourrez vous asseoir; il ne faut pas que vous restiez debout. Je vous, remercie d'être venue, car vous êtes souffrante, et vous aviez un prétexte pour m'affliger si vous l'aviez voulu. Vous m'auriez fait une peine véritable en me refusant.

La manière dont madame de Pontanges prononça ces mots leur donnait beaucoup de signification, et Clémentine fut, malgré elle, désarmée par tant de noblesse et de loyauté. Mais une autre pensée vint tourmenter son

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coeur : — Elle ne l'aime plus, se dit-elle, mais hn... il est impossible qu'il n'adore pas cette femme-là.

D'autres femmes étant arrivées, madame de Pontanges quitta madame de Marny, et Clémentine resta seule dans une immense salle que Ton appelait le petit salon, parce qu'il était moins grand que les autres, et où elle ne con- • naissait personne.

Elle regardait, regardait encore, puis s'attristait, pois s'ennuyait; les uns arrivaient par une porte, sentaient par une autre, se jetaient à eux-mêmes un coup d'oeil dans la glace, et puis s'en allaient. D'autres venaient à la cheminée se chauffer les pieds un instant, et puis s'en allaient. Pas un ami, pas un importun d'ailleurs qui l'aurait amusée là. Point... ni M. Bonnasseau, ni le général Rapart, ni Paméla, ni personne de sa société. Enfin madame d'Auray apparut; mais de fut un éclair. Elle vint dire à Clémentine un petit bonsoir bien protecteur, pour lui montrer seulement qu'elle donnait le bras à l'élégant du jour, au héros de cette demeure, au cousin de la maîtresse de la maison, & M. de Loïsberg, conquête . d'une heure dont elle était très-fière, sans deviner que le prince n'était si soigneux pour elle que parce qu'il comptait apprendre de cette indiscrète voisine tout ce qui s'était passé à Pontanges depuis deux années.

M. de Marny seul venait de4emps en temps dire un mot à sa femme, ce qui attristait encore Clémentine, parce que son mari la trouvait toujours seule et abandonnée, et qu'il ne paraissait pas faire grand cas d'elle ce jour-là. Une fois elle prit son bras et se promena avec lui dans la grande galerie; mai» efle vit bien que cette promenade conjugale déplaisait fort à son mûri, et elle revint tristement se remettre à sa place. Lionel était de

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mauvaise humeur; d'abord de voir sa femme chez madame de Pontanges, et de lavoir ainsi à son désavantage. Personne ne faisait attention à elle. Clémentine, si entourée dans un autre monde, merveilleuse à la mode parmi les élégante^, là était perdue ; on ne demandait pas même son nom. D'ailleurs elle n'était plus jolie, elle était pâle, elle dont le teint était ordinairement si animé. Elle portait une simple robe de velours noir, ce qui la -vieillissait dans un bat; sa grossesse détruisait toute la gentillesse de sa taille. Elle était insignifiante pour tout le monde et laide pour son mari.

Enfin, M. Dulac, après avoir promené plusieurs duchesses, vint s'asseoir auprès de Clémentine, et comme il s'aperçut que M. de Mamy était inquiet de ce qu'il pourrait dire à sa femme au sujet de Laurence, il affecta de ne la pas quitter; il lui parlait tout bas, il prenait des grands airs «Tétonnement , il levait les yeux au ciel, il faisait toutes sortes de grimaces, et s'amusait ainsi à mettre Lionel au supplice. Je ne sais pourquoi Ferdinand avait pris ainsi en grippe M. de Marny; mais, bien que lié d'amitié avec lui, il le poursuivait sans cesse comme un rival acharné. Les gens d'esprit ont quelquefois de ces travers, de ctes antipathies nln motivées qui s'expriment par ces mots : (Test ma bête noire. Je n'ai encore jamais su pourquoi.

Cette comédie que jouait M. Dulac réussît à merveille ; Lionel ne pouvait plus cacher son impatience.

— Qtt'avez-vons donc? lui dit madame de Pontanges en passant près de hri, vous avez Fair furieux; venez me eonlter vos ennuis, venez causer un peu avec moi} à force <le discrétion o» me laisse toate seule.

Ils allèrent tous 44urs'asM8lr dans un cote du safon.

— Qu'avez- vous? dit Laurence.

— Je n'ai plus rien, dit-il, en la regardant doucement.

— Pas de fadeurs, vous êtes contrarié... Qui vous donne de l'humeur?

— Des inconvenances qui me choquent.

— Mais, encore, quoi?

— Votre M. Dulac qui fait cent contes absurdes à ma femme, et s'amuse à la rendre jalouse.

— Lui! mais au contraire, c'est lui qui m'a conseillé de l'engager à venir chez moi pour la rassurer.

— Ah ! c'est lui qui vous a donné ce conseil, et vous l'aidez dans ses projets? C'est une vengeance indigne de vous.

— Je ne vous comprends pas.

— Quoi! vous n'avez pas deviné qu'il s'amuse à rendre ma femme jalouse à son profit?

— Non, je n'ai pas deviné cela; mais quand cela serait, que vous importe?

— Gomment! mais il m'importe beaucoup; j'empêcherai bien Ferdinand de me jouer un mauvais tour.

— Vrai! je vous croyais très-philosophe.

— Non pas; sur ce sujet, je ne plaisante pas.

— Avez-vous donc le préjugé du mariage? dit Laurence avec la plus joyeuse malice, et rappelant les discours que Lionel avait tenus sur le mariage à Pontanges.

— Préjugé ! s'écria-t-il; je n'appelle pas cela préjugé.

— Vous avez bien changé d'idée, reprit-elle en essayant de ne pas rire. Vous disiez autrefois : Le mariage est une association d'intérêts et non de sentiments; c'est un imposture spirituelle pour donner des garanties à la société, une fiction ingénieuse. Les maris eux-mêmes n'y croient pas. Ils savent bien que la fidélité est im-

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possible, et il faut leur rendre justice, Us n'y prétendent plus. Vous y prétendez cependant, vous.

Lionel était piqué; il se trouvait désarmé; il s'en tira par la fatuité.

— Vous avez bonne mémoire, madame, dit-il; mais n'avez-vous retenu que cela?

Laurence rougit.

— J'ai choisi dans mes souvenirs, dit-elle, le moins dangereux.

— Je vous cherche partout, madame, dit un grand jeune homme aux cheveux blonds. Vous m'avez promis cette valse.

Madame de Pontanges prit le bras de l'élégant Alfred de J***, et M. de Marny la suivit dans la salle de bal pour la voir valser.

C'est alors qu'il en devint éperdument amoureux. C'était un autre aspect; qu'elle lui parut belle! que de légèreté, que de grâce, que de noblesse ! Laurence avait alors dans les manières une distinction particulière. Elle n'avait pas éprouvé ce passage subit de la province à Paris qui gâte les femmes en les étourdissant trop vite par un changement trop subit. Laurence avait habité l'Angleterre avant Paris, et ses manières se ressentaient de ce séjour dans le pays du luxe et de la fashion. Elle avait ce mélange de coquetterie froide et de gaieté fine qui a tant de grâces; ses manières tenaient à la fois delà grande dame anglaise et de l'élégante Parisienne. On pouvait la prendre pour une étrangère, mais pour une femme de province, jamais...

Combien Lionel la trouvait séduisante! Oh! c'est maintenant qu'elle a tout ce qu'il faut pour être aimée ! beaucoup de coquetterie, l'air dédaigneux, une grande incré-

dulité, ture franche indépendance, un tœur flétri, une imagination désenchantée, un peu de perfidie dans un caractère très-noble, une belle nature déchue... la voilà parée pour le monde I — Elle est maigrie, elle est moins fraîche... c'est ce qu'il faut; elle est élégante et svelte. — Elle n'aime rien; pas un être ne l'intéresse... c'est ce qu'il faut; elle est gracieuse pour tout le monde!... Aimez-la vite, messieurs, car elle ne tous le rendra pas; aimez4a, elle est dangereuse pour tous!... mais bien plus dangereuse encore pour celui qui a flétri son âme, pour celui qui lit dans sa pensée, et qui se rappelle que cette enveloppe légère cache un cœur noble et pur qui fut à lui!

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