UN DINER DE CHASSEURS
— Oh! c'est une longue histoire, répondit madame d'Auray aux chasseurs qui l'interrogeaient. C'est tout un roman...
— Monsieur de Méricourt, vous ne mangez pas de potage?
— Non, merci, madame, répondit le prudent voisin de campagne, je n'ai pas envie de m'étouffer sans me nourrir : la soupe est l'aliment des estomacs paresseux.
Après cette explication, madame d'Auray continua; — Mademoiselle de Champville avait douze ans lorsque sa mère mourut; elle était sans fortune. Madame de Pontanges, sa marraine et intime amie de sa mère, la recueillit chez elle et la fit élever... — Monsieur Rapart, encore un petit pâté? vous les aimez...
— Volontiers, madame; voici un brochet qui vaut tous les gibiers du monde, messieurs les chasseurs.
— Heureusement, reprit M. d'Aunay; car je ne sais ce qui serait arrivé si nous avions eu foi dans l'adresse de
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ces messieurs; ils n'ont' tué que deux alouettes, et vous risquiez fort de mourir de faim.
— Jamais je ne me consolerai, dit Lionel, d'avoir manqué un faisan admirable. Je n'en ai jamais tué un plus gros.
— Ni un plus petit, ajouta M. d'Auray en riant. Avouez franchement , mon cher Lionel, que vous n'êtes pas un habile chasseur.
— Oh ! je n'y prétends pas, reprit Lionel; je ne chasse que pour tuer le temps.
— Et vous restez fidèle à votre plan, dit l'ancien héros de l'Empire, qui excellait dans l'art d'élargir une plaisanterie. Moi, j'ai manqué un chevreuil comme j'entrais dans la forêt; mais je dois dire à ma justification qu'au moment de tirer... j'ai éternué... et qu'alors le coup est parti trop tard.
— Moi, j'ai tué une perdrix qui est allée tomber pardessus le grand mur de M. Chenneville. Elle est partie, flon, flon; — j'ai tiré, pan, pan. — Mais, paf, — elle est retombée de l'autre côté, et le voisin la dévore sans doute à son dîner.
— En vérité, messieurs, vous n'avez pas le droit de parler chasse aujourd'hui. Devant une table couverte de gibier, on peut à la rigueur subir ce genre de conversa* tion et entendre le récit piquant de la mort des succulentes victimes que l'on va manger; mais lorsqu'il n'y a sur la table que du filet de bœuf et du poisson, la manie des chasseurs devient insupportable !
Madame d'Auray prononça ces derniers mots d'un petit ton sec qui voulait dire : Lorsqu'on me force de raconter une histoire, on devrait au moins l'écouter.
Lionel devina la pensée de la maîtresse de la maison.
DE PONTANGES 5
— C'est votre faute aussi, madame , reprit-il avec adresse , vous ne voulez pas nous finir l'histoire de la