‹ Agathe et CécileChapitre 1 sur 3 · Agathe et Cécile · texte numérisé non relu

Agathe et Cécile

Jl était sept heures du matin ; le père Dauphin venait d'ouvrir son échoppe • il avait adapté ses fausses manches de toile par-dessus sa redingote, et, en attendant la clientèle, il taillait des plumes, lorsqu'un jeune homme, simplement mais élégamment vêtu> entra en saluant familièrement :

— Bonjour, père Dauphin. Avez- vous de bonnes plumes et de Pencre de première qualité? Prenez-moi aussi de ce petit papier avec une pensée enluminée à la marge, vous savez. 11 s'agit d'une lettre d'amour, du plus beau style. Avezvous encore celle que vous m'avez écrite pour la fleuriste de la rue Saint-Denis? elle sera excellente,* c'était un de vo*

plus jobs morceaux.

— Ce n'est donc pas pour elle'/

— Pour qui me prenez- vous, père Dauphin ? Vous savez bien, vous, qui êtes mon confident, que j'en ai oublié six depuis que je ne pense plus à celle-là. Donnez-moi le brouillon de l'autre fois; je vais vous dicter; ça ira plus vite. Yêtesvous?

Le père Dauphin écrivit sur un chiffon de papier cinq ou six fois Mademoiselle pour essayer sa plume, puis il répondit: — J'y suis.

« Mademoiselle,

» Je ne puis supporter plus longtemps votre absence. Vous vous êtes éloignée des lieux où ma vue aurait été capable de vous toucher de pitié, et vous vous absentez de moi pendant mon supplice, comme un roi s'éloigne de la place où l'on exécute les criminels, de crainte d'être importuné pour leur grâce. Quand je songe aux larmes que vous me faites répandre, je suis persuadé que vous ne tuez ces larmes de mon cœur que pour le rendre plus combustible, ôtant l'eau d'une maison où vous voulez mettre le feu. Vous n'avez pas besoin de deux cœurs pour vivre : rendez-moi le mien ou envoyezmoi le vôtre pour qu'on ne puisse pas dire que vous êtes aimée d'un homme sans cœur. »

— Ah î père Dauphin, la belle lettre !

— Il y paraît, car voilà quatre fois que vous me la faites écrire.

— Et toujours elle décide la victoire, père Dauphin. A qui donc l'avons-nous envoyée la première fois ?... Ah! c'est à la femme de mon propriétaire. — Combien vous dois-je, père Dauphin ?

— Vous savez, mon cher ami, que ce petit papier glacé, satiné, gaufré, avec une pensée enluminée, est du dernier bon genre, et que je le paie fort cher, il vous faut aussi une enveloppe, n'est-ce pas? une enveloppe gaufrée et parfumée ? tout cela ne se donne pas.

— Vous savez que je ne marchande pas avec vous, père Dauphin, parce que vous avez un style à vous et dont aucun autre écrivain n'approche. Il n'y a pas dans le quartier un cœur dont je ne vienne à bout en trois de vos lettres, — les trois sommations légales, — comme disent les avocats.

— C'est dix sous pour le papier et l'enveloppe, et vingt sous pour la rédaction et la transcription. C'est un sou de plus s'il vous faut encore un de ces pains à cacheter en camée, représentant un cœur percé d'une flèche.

— Oui, certes, père Dauphin, ce sont tous ces petits détails-là qui séduisent les femmes.

— Quelle adresse?

— Ah ! vieux scélérat, vous voulez tout savoir ! Mettez : A Mademoiselle., mademoiselle Paméla. Maintenant, faites-m'en

• une autre : tenez, celle que nous avions faite dans le temps pour cette Anglaise qui avait les cheveux d'un si beau blond, vous savez : celle où vous disiez qu'elle avait des cheveux d'or, des yeux de saphir, des lèvres de corail, un col d'ivoire, des épaules d'albâtre, des dents de perle. Une fameuse lettre encore, celle-là ! une lettre irrésistible !

— Quoi ! deux lettres à la l'ois ?

—Trois, père Dauphin, trois, s'il vous plaît. Vous me ferex deux copies de la seconde. Seulement, il faudra changei quelque chose, parce qu'il y en a une qui est brune.

— C'est facile : des cheveux d'ébène, des yeux... de velours noir.

— Très-bien ! et puis vous m'ajouterez une lettre de provocation pour un mal

— » Comment, malheureux, vous vouiez vous battre T

— Ça dépendra de votre lettre, père Dauphin ; si elle est assez méchante pour que mon rival ait peur, il ne se battra pas et je remporterai la victoire sans danger.

— Mais quelle existence vous menez ! à quels désordres vous vous livrez !

— C'est votre faute, père Dauphin. Je vous l'avais bien dit, que le chagrin me jetterait dans toutes sortes de folies.

— Pourquoi n'avez-vous pas voulu attendre deux ou trois ans?

— Deux ou trois siècles, vous voulez dire ? Du tout , je m'étourdis.

— Mais, misérable enfant, ça aurait été moins long peutêtre, caries affaires vont mieux et plus vite que je ne le pensais.

— Il est encore temps.

— Non vraiment, après la conduite que vous menez depuis trois mois !

— Vous abusez de la confiance que j'ai en vous, père Dauphin. Me refusez-vous donc le secours de votre plume éloquente?

— Non, c'est mon état ; vous me payez bien, rien de mieux ; mais j'aimerais mieux voir ma tille morte, que de vous la donner. D 'ailleurs, je vous déclare qu'elle ne voudrait plus de vous.

— Merci. Voyons ia lettre au rival. Ça, père Dauphin, faites-moi-la du style terrible.

Le père Dauphin feuilleta quelque temps un recueil 3ont à avait copié les fragments en cent endroits divers, puis il s'arrêta sur un morceau qui commençait ainsi : « Par la mort ! je vous trouve bien hardi de demeurer en vie après m'avoir offensé, vous qui n'avez été créé que pour donner la preuve que l'homme a été fait de boue. Mon épée vengeresse ! etc. »

— Très-bien, père Dauphin ! Mon homme n'osera jamais se battre , et ma vengeance se satisfera de sa peur. A cette lettre-là, une enveloppe ordinaire et un pain à cacheter... rouge. Ça fait en tout?...

— Trois lettres à 31 sous et une à 20 sous : 113 sous.

— Les voici. Mettez sur cette lettre : A mademoiselle Po lyxène, et sur cette autre : A madame Amanda trois étoiles. 11 y a un mari là, et il faut de la prudence. Adieu, père Dauphin.

— Adieu, mauvais sujet.

Le soir, quand le père Dauphin jugea sa journée terminée, il ferma ses volets, gravit les marches raides d'un escalier tournant, et se trouva dans une petite pièce formant entresol qui était l'appartement de sa fille Agathe, — et qui, servant à la fois de cuisine et de salle à manger, n'en était pas moins d'une minutieuse propreté. Une alcôve fermée cachait le lit d'Agathe, qui chaque soir, dans le bureau en-bas, faisait le lit de son père, car ce lit pendant le jour était renfermé dans une armoire. Le dîner était servi sur une petite

table couverte d'une serviette bien blanche. La soupe, le bœuf bouilli et un peu de fromage composaient le festin auquel le père Dauphin et sa fille firent tout l'honneur qu'il meïitait. Pius le père Dauphin redescendit et alluma sa lampe. — Agathe rangea tout dans sa chambre, puis descendit auprès de son père, et se mit à tricoter.

Agathe était une grande jeune fille, — svelte, élance'e, sans maigreur ; — son visage était calme et sérieux ; cependant un sourire malicieux venait quelquefois se jouer sur ses lèvres fraîches et roses ; — ses cheveux bruns se séparaient en bandeaux sur un front uni ; — de longs cils soyeux s'abaissaient sur des yeux verts de mer; — son coi nu était blanc et flexible, et tout dans ses mouvements avait de la grâce et de la souplesse. — Ce soir-là, elle paraissait suffisamment attentionnée à son tricot,— et ne parlait que quand son père l'interrogeait directement. — A voir la sérénité de son beau visage, elle semblait donner audience à une foule de pensées riantes. — il était évident que le père Dauphin, qui repassait ses comptes, ne parlait haut que pour être entendu d'elle et jouait comme une scène de comédie.

— La journée n'a pas été mauvaise, — disait l'écrivain, — et au train dont vont les choses, je ne tarderai pas à avoir réuni les 1.500 francs en question; — et alors vienne un brave garçon qui consente à se charger de cette laide fille que voici, et peut-être ne le jettera- t-on pas à la porte.

A ce point de son monologue à la cantonade, le père Dauphin regarda sa fille de côté et en dessous; — mais les doigts d'Agathe n'avaient ni ralenti ni précipité leur mouvement, et

elle semblait ne faire aucune attention à ce sujet, qui, à tout prendre, paraissait devoir l'intéresser.

— ... Si toutefois, ajouta Dauphin, le jeune homme a le bonheur de plaire à mademoiselle, car mademoiselle est difficile.

— C'est-à-dire, mon père, que si vous ne réussissiez pas â amasser ces 1,500 francs, je devrais mourir fille ?

— Ou épouser celui qu'on vous destinait, mademoiselle. Vous n'en trouverez jamais un plus épris de ce qu'on appelle vos charmes.

Agathe ne répondit à ceci que par une petite moue et un léger mouvement de tête qui signifiait qu'elle ne serait pas bien embarrassée.

— Je n'aurais pas eu besoin alors de rendre les 4,500 francs qu'il m'a prêtés pour acheter cet établissement; tandis que je ne puis honnêtement vous permettre de donner votre foi à un autre tant que je n'ai pas remboursé cet excellent M. Raymond, qui, outre l'honnête fortune qu'il vous donnerait, déchirerait mon billet en signant le contrat.

— Oh ! mon père, M. Raymond !

— Je sais qu'il n'est ni beau ni jeune; aussi, ma chère enfant, n'ai-je jamais insisté auprès de toi. Mais tu comprends aussi que je veux l'avoir payé avant qu'il soit question de mariage pour toi.

— Mais ces malheureux 1,500 francs, pourquoi ne lesavezvous pas pris quand on voulait vous les donner?

— Non, non, cent fois non ; cela aurait eu l'air de faire payer la rançon de ma fille.

— C'est un peu cela, mon père.

— Oui, mais c'est moi qui la payerai, et du fruit de mon travail et de mon économie laborieuse. Du reste, nous y voici bientôt. J'ai deux ou trois clients qui vont grand train : ce mauvais sujet de Reynold en a encore aujourd'hui pour une bonne petite somme :

!• Lettre à mademoiselle Paméla, papier à vignettes, une pensée enluminée, enveloppe gaufrée, parfumée, et pain à cacheter camée, représentant un cœur percé d'une flèche , 3! sous.

2* Lettre à mademoiselle Polyxène, enveloppe, papier et pain à cacheter semblables, 31 sous.

3* Lettre à madame Amanda *** (une femme mariée !) de même, 31 sous.

Trois lettres d'amour !

4° Une lettre de provocation en duel à un rival, papier et enveloppe ordinaires, 20 sous. Total, cinq francs soixantecinq centimes.

Ici, le père Dauphin attendit une réflexion de sa fille, mais comme elle ne cessa pas de tricoter, il lui dit :

— Es-tu heureuse que j'aie refusé les offres de M. Reynold ! Si j'avais accepté ses 1,500 francs pour dégager ma parole, tu serais sa femme, et tu peux voir, par ce que je viens de lire devant toi, sans le faire exprès, une partie de la jolie conduite qu'il mène ! Trois intrigues et un duel, sans compter qu'à chaque instant, c'est quelque chose de nouveau. Tjens, je n'ai qu'à feuilleter mon livre de recette, cette semaine seulement. Mardi, M. Reynold, lettre à ses parents; il est malade et ne peut écrire lui-même; il demande de l'argent (le gaillard ne se porte que trop bien). Mercredi, lettre à...

je ne veux pas dire à qui... c'est une voisine, pour l'inviter à passer la journée à Montmorency. Le même mercredi, lettre à mademoiselle Eugénie, pour lui faire savoir qu'il est obligé de repasser son code et qu'il ne pourra pas aller la chercher. Jeudi, réponse à un créancier qui lui demande de l'argent ; il n'a pas un sou, et le remet à deux mois. Du même jour, lettre a mademoiselle Rosalie, en lui proposant un souper et une partie de spectacle à la Porte-Saint-Martin. Vendredi, trois lettres. Samedi, deux. Aujourd'hui, quatre... Ah! ma pauvre enfant, tu l'as échappée belle! tu serais aujourd'hui bien malheureuse, et moi j'en mourrais de chagrin !

Faisons maintenant mon compte de la journée : prélevons pour le loyer, l'entretien de la maison et tous les menus frais... 11 reste à mettre dans la cassette, pour ce que nous avons à rendre à Raymond... — Tiens, c'est curieux ! juste ce que ce malheureux Reynold m'a payé aujourd'hui, 5 francs (15 centimes, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Ce qui fait, en comptant le tout, que tu as en caisse 1,382 francs 65 centimes. Sommes-nous d'accord?

— Oui, mon père, avec les 5 francs 65 centimes d'aujourd'hui.

— Allons, ce pauvre Raymond aura toujours son argent, et il ne tardera pas à le recevoir, après deux mois comme celui-ci.

Un mois après, Reynold, qui avait souvent effrayé le père Dauphin par les détestables mœurs qu'annonçait sa correspondance, et aussi par la rare prudence qu'il mettait à ne rien écrire de sa main, Reynold entra mystérieusement dans le

— dO — bureau de l'écrivain. ïl semblait agité et presque hagard.

— Depêchons-nous, père Dauphin, dit-il; d'abord une lettre a mon père; je suis encore bien malade, et obligé de me servir d'une main étrangère pour lui écrire; j'ai à payer les mémoires du médecin et du pharmacien. Cependant, comme mon père pourrait s'inquiéter et venir, ajoutez que, quoique bien faible, je suis sauvé et vais mieux, et qu'on m'ordonne la campagne et le lait.d'ânesse. Très-bien! Maintenant, père Dauphin, il ne s'agit plus ici d'une lettre ordinaire, il faut que je puisse compter sur votre discrétion; les conséquences d'une parole imprudente pourraient être terribles. Il faut écrire à madame Amanda ***; dites-lui que tout sera prêt samedi, qu'une chaise de poste l'attendra au lieu ordinaire de nos rendez-vous, et... (Nous sommes bien seuls, père Dauphin? personne ne peut-il nous entendre?) Je vous l'ai dit : une indiscrétion amènerait les plus horribles malheurs. Cette fois, vous allez écrire sous ma dictée... Mais avant tout, prenez ceci, et donnez-moi votre parole d'honneur que le secret que vous allez apprendre sera enseveli dans votre coeur.

En disant ces mots, Reynold mit cinq louis sur la vieille table de l'écrivain.

— Mais... monsieur Reynold, ça n'a pas le sens commun !

— Écrivez :

« Ame de ma vie, qu'as-tu fait S je sais que ton misérable » époux était déjà digne de tous les supplices pour l'audace i» qu'il avait d'être possesseur légal de tant de charmes, mais t la fuite ne suffisait-elle pas pour lui dérober notre bon- » heur? Ne crains-tu pas que cette mort subite n'amène des » investigations et la découverte de ton crime héroïque,

ô femme forte, ô toi qui remermes un cœur d'homme et de » héros dans une poitrine de faible femme ! Fuyons, car d'un » moment à l'autre... » Mais vous n'écrivez plus, père Dauphin!

Dauphin était pâle et tremblant, et il regardait Reynold d'un air égaré.

— Non, je n'écris plus! s'écria-t-il; — non, scélérat! je ne prête pas ma plume à un pareil forfait! Oh! reprends ton or et sors de chez moi, si tu ne veux pas que je te fasse arrêter, toi et ton infâme complice !

En disant ces paroles, Dauphin se leva, jeta les cinq louis aux pieds de Reynold, et, le prenant lui-même par les épaules, il le poussa dehors et referma sa porte.

Tout le reste du jour, il fut ému et agité au dernier point; il ramassa les cinq louis, les enferma dans un papier sur lequel il écrivit : « Cet argent appartient à l'infâme Reynold. » Puis il l'enferma dans un tiroir.

Quelques jours s'écoulèrent encore pendant lesquels on ne revit plus Reynold. Dauphin ne dit rien à sa fille de ce qui s'était passé, mais il l'embrassait parfois avec une effusion inusitée; puis il ne pensa plus guère à l'aventure qui l'avait tant ému.

Un soir, il refit ses comptes. La cassette d'Agathe contenait un peu plus de 1,500 francs,

— Nous voici dégagés envers Raymond, dit-il; demain matin je lui porterai mes 1,500 francs, et je retirerai mon billet. Le pauvre diable espérait bien ne jamais revoir son argent. Il en est temps encore, ma chère Agathe; réfléchis bien. Raymond est riche, il t'aime à la folie. Avec ces

1,500 francs que nous avons là, tu aurais un joli trousseau.

— N'en parlons plus, mon cher père, et ne manquez pas demain matin de lui porter son argent. Il n'y a pas de corbeille de mariée, fût-elle remplie de tous les joyaux et de tous les atours de la reine de Saba, qui me réjouirait autant la vue que d'allumer demain votre pipe avec votre billet à M. Raymond.

Elle (imbrassa son père de son air le plus câlin et alla se coucher.

Le lendemain, dès la pointe du jour, Dauphin partit emportant dans un sac et cachant sous sa redingote les i ,500 francs qu'il devait à Raymond. Celui-ci se plaignit amèrement de recevoir cet argent qui lui annonçait clairement qu'il devait renoncer à Agathe. Ne'anmoins, il compta avec soin, ouvrit sa caisse, y plaça la somme et referma la caisse très-ponctuellement.

— Mon vieux Dauphin, dit-il, il faut que quelque godelureau se soit emparé du coeur d'Agathe. Comment n'avez-vous pas mieux veillé autour de votre enfant? Quel est l'heureux mortel qui me l'enlève?

— Personne, mon cher monsieur Raymond, personne. Seulement elle ne veut pas se marier... elle veut rester avec moi... elle est trop jeune, et caetera.

— Et caetera, et caetera! C'est ce que répondent les filles quand on leur propose un mari qui ne leur convient pas. Mais, voyez-vous, Dauphin, je vous accusais tout à l'heure d'avoir la vue basse à l'endroit des séducteurs, mais il faut que je vous dise à présent que chez vous les yeux de l'esprit

ne valent pas mieux que ceux du corps, et que pour ceux-là on n'est pas encore arrivé à faire des lunettes. Eh quoi! vous prenez au sérieux de pareilles billevesées : « Je suis trop jeune, je ne veux pas quitter mon père ! » Allons donc !

— Je ne dis pas, mon cher monsieur Raymond, que personne n'a rôdé autour d'Agathe; mais, grâce à Dieu, je sais voir les choses d'un peu loin. D'ailleurs, je connais ma fille, et je n'ai qu'un mot à lui dire pour qu'elle prenne en horreur ce galant expulsé; mais je ne dis pas ce mot parce qu'elle ne pense même pas à lui. Ne désespérons donc de rien. Rendez-moi mon billet. Ma fille ne veut pas se marier quant à présent. Si je peux la décider en votre faveur, je m'y prêterai volontiers; mais, à part les conseils, je n'emploierai aucune influence, je la laisserai libre de son choix.

Le soir, après le dîner, Agathe demanda le billet à son père ; elle bourra elle-même sa pipe, et, en frissonnant de joie, elle enflamma le billet à la lampe et en alluma la pipe de l'écrivain.

— Ah! mon père, mon bon père! dit-elle. Et elle l'embrassa tendrement.

A ce moment, on frappa à la porte. Le père et la fille se regardèrent. Agathe alla ouvrir.

— Attends un peu, disait Dauphin; demande qui c'est à travers la porte. A cette heure-ci, il faut être prudent.

Mais Agathe ne l'entendit pas ou ne Técouta pas. Elle ouvrit et l'on vit entrer Reynold, qui, d'un air libre et dégagé, dit en saluant :

— Bonjour, père Dauphin; mademoiselle Agathe, je vous présente mes respects.

Dauphin se leva pâle et tremblant.

— Monsieur, dit-il, mon e'choppe est fermée, elle sera ouverte demain matin à huit heures; nous ne recevons personne à cette heure, et d'ailleurs nous n'avons pas l'honneur d'être de vos amis. Vous ne pouvez avoir affaire à moi que relativement à mon métier d'écrivain } et je vous dirai demain s'il me plaît de l'exercer pour vous.

— Calmons-nous, père Dauphin, dit Reynold; je ne vous demande que cinq minutes de conversation, après quoi je m'en irai. Mais vous ne pouvez refuser cinq minutes à un homme auquel vous avez avez autrefois serré la main.

— Autrefois, c'est possible. Eh bien, Monsieur, parlez, mais pas plus ce cinq minutes. Agathe, montez à votre chambre, mon enfant.

— Au contraire, père Dauphin, la présence de mademoiselle Agathe est parfaitement indispensable ; car j'ai appris que vous avez remboursé ce que vous deviez à M. Raymond. Votre parole envers lui est dégagée, et je viens vous demander la main de votre fiiie.

— Vous ! la main de ma fille ! Êtes-vous fou, M. Reynold, après ce que je sais de vous ! . . .

— Quoi ! pour quelques lettres que j'ai écrites par-ci par- & à quelques beautés indulgentes ! mais, je vous l'ai dit, c'évait le désespoir qui me jetait dans le désordre, je voulais m'étourdir... D'ailleurs, j'abjurerai mes erreurs aux genoux d'Agathe , et si elle me pardonne une vie aussi disso^ lue, ce sera un heureux pronostic pour notre bonheur à venir!

-- Mais vous savez bien, Monsieur, qu'il est des choses

qui passent même les bornes les plus recule'es. Ètes-vousdéjà, ajouta-t-il avec amertume , revenu de ce beau voyage en chaise de poste ?

— Ah ! avec A manda? Oui, c'est fini.

— Mais il y a quelque chose qui n'est pas fini, Monsieur. Et d'abord obligez-moi de reprendre cet argent qui a troc longtemps souillé ma maison.

Ce disant, le père Dauphin prit le papier dans lequel il avait enfermé les cinq louis.

■—Tenez, Monsieur, dit-il, vous voyez que cet argent vous serait toujours revenu. Quand j'eus jeté à vos pieds un or que vous m'offriez pour acheter ma complicité dans un crime, le ressentiment m'emporta et je vous poussai dehors sans vous laisser le temps de ramasser votre argent. Et vous osez aujourd'hui me demander la main de ma douce, de mon innocente Agathe !

— Mais enfin si elle me pardonne?

—Si elle vous pardonne ! Mais, misérable, si vous me poussez à bout, je vais tout lui dire, et elle aura horreur de vous comme d'un monstre vomi par l'enfer !

— - Dites-lui donc tout, père Dauphin, je vous y autorise.

— Eh bien, oui! Apprends, malheureuse enfant, que l'homme qui ose venir ici me demander ta main, m'avait offert 100 francs pour acheter mon silence sur un crime. Une horrible femme qu'il avait séduite... avec mon style... a empoisonné son mari pour s'enfuir avec lui : et il voulait que ma plume ne taxât ce crime épouvantable que d'imprudence ! et il avait l'audace de me dicter des éloges pour cette furie ! Frémis, ma pauvre enfant, frémis d'épouvante en entendant

le récit de ce forfait que ta jeune et naïve imagination comprendra à peine. Je n'ai peut-être pas assez ménagé ta sensibilité, mais il fallait bien te dévoiler cet homme!... Eh quoi ! c'est par un sourire que tu réponds à ton père? As-tu bien compris ?

— Oui, mon père; mais si Reynoîd promettait de ne plus recommencer ?

— Grand Dieu! mais c'est de la folie ! c'est du délire ! Sortez, Monsieur, sortez ! ou je vais appeler à l'aide.

— Ecoutez-moi , mon père : d'abord vous reprochez à Reynold ses lettres à mesdemoiselles Polyxène, Amanda, Evelina, Paméla, etc.; ce sont des infidélités qui n'offenseraient que moi, et je les lui pardonne ; car ces lettres que vous écriviez à tant d'amantes diverses, c'était toujours à moi qu'elles étaient adressées sous différents noms. Jamafs elles ne sortaient d'ici, et les voici toutes dans cette cassette. Reynold les jetait sous l'escalier, où je les prenais soigneusement et où je trouvais avec la nouvelle assurance r-e son amour quelque phrase intelligible seulement pour moi, qui me disait à quelle heure il passerait sous ma fenêtre le lendemain.

— Mais...

—Mais, mon bon petit père, cette correspondance avait un autre but. Vous considériez votre parole comme engagée avec M. Raymond jusqu'à ce que vous lui eussiez remboursé ses 1,5?0 francs. Reynold, qui, sans être bien riche, a un petit avoir, vous les avait offerts, vous les aviez magnifiquement refusés. Qu'a-t-il fait? il s'est mis à vous les faire gagner.

— Ah ! mon Dieu !

•- Le billet est brûlé, il n'y a plus moyen de revenir làdessus.

— Mais...

— Je sais ce que vous allez encore dire, mon cher père : le mari de madame Amanda vous inspire de la pitié. Mais écoutez bien • Reynold avait beau multiplier le nombre de ses infidélités, il trouvait que l'affaire des 1,500 francs n'allait guère vite, et je m'étais laissé persuader qu'il avait raison : il fallait trouver un moyen at, ,ius faire accepter une somme de quelque importance. Reynold imagina un secret dangereux, un crime. Il ne me dit rien, sinon qu'il avait trouvé un moyen ; s'il m'avait confié ce moyen, j'aurais pu lui annoncer d'avance que vous le jetteriez à la porte, ce que vous avez fait.

— Eh quoi ! c'étaient autant de mensonges !

— Hélas! oui. père Dauphin, et vous voyez en moi le plus fidèle des amants, dont vous pouvez faire le plus heureux comme le plus fidèle des maris. Amanda n'a pas empoisonné son mari, et je ne connais pas Amanda.

— Mais comme vous m'avez joué!

— 11 le fallait bien, mon cher père ; vous auriez mis quatre ans à rassembler les 1,500 francs. Reynold prétendait que c'était trop long, et moi je craignais qu'il ne me trouvât trop vieille,* pardonnez-nous, mon cher père.

Elle embrassa son père. Reynold lui prit la main, dans les deux siennes. Le vieux Dauphin n'y put tenir plus longtemps • il confondit ses deux enfants dans un seul embrassement, et il se prit à fondre en larmes.

La soirée se passa bien rapidement, quoiqu'on la prolon^ geât jusqu'à minuit.

— Faut-il encore que je vous mette à la porte? dit le père Dauphin.

Enfin Reynold s'en alla. Puis il resta longtemps dans la rue jusqu'à ce qu'il vît la lumière s'éteindre dans la chambre d'Agathe.

Dès le lendemain il s'occupa de la publication des bans. Le soir, Dauphin dit : — C'est égal, j'ai perdu une bien bonne pratique !

— 'Jais vous avez un bon fils, dit Reynold.

Dauphin lui fit quelques questions sur sa position. 11 répondit assez vaguement : — J'ai de quoi vivre ; nous demeurerons à la campagne ; laissez-moi arranger tout cela ; ne vous tourmentez de rien ; tâchez de vendre votre établissement ; si vous ne trouvez pas à le vendre, vous le donnerez.

— Toujours étourdi ! répondit Dauphin.

Il vint un jour où Reynold dit : — Demain, nous signerons le contrat. Je viendrai vous prendre le soir à six heures et nous irons chez le notaire.

— Mais ce contrat...

— S'il y a quelque chose qui ne vous convienne Das, on le changera; tout sera fait comme vous l'entendrez. Soyei prêts tous deux demain à six heures.

Le lendemain matin on apporta une corbeille.

— C'est mille fois trop beau I disait Agathe. Mais où a-t-il deviné tout ce qui me plaît au monde, excepté que c'est beaucoup trop riche ?

— II est fou, disait Dauphin, il s'est ruiné en babioles 1 Je m'en vas le gronder d'importance.

A cinq heures et demie, une voiture de remise s'arrêta devant la porte de Reynold, qui ne tarda pas à monter dedans et qui donna au cocher l'adresse du père Dauphin. Deux ou trois fois, en route, Reynold cria au cocher : Allons donc, vous ne marchez pas ! — On arriva dans une rue obstrue'e par un embarras de voitures; il fallut forcément s'arrêter. Un homme, qui depuis quelque temps courait après le carrosse de Reynold, le rejoignit alors et lui parla vivement à travers la portière. Au bout de quelques minutes la circulation se rétablit. Le cocher cingla à ses chevaux un vigoureux coup de fouet, et la voiture partit au grand trot. La voiture ne tarda pas à s'arrêter devant la maison de l'écrivain public. Le père Dauphin fumait sur le seuil de sa porte ; Agathe tenait sa fenêtre fermée, mais regardait à travers le rideau. Le père Dauphin l'appela du bas de l'escalier tournant :

— Allons, Agathe, est-ce que tu n'es pas encore prête? Voici Reynold.

Agathe descendit l'escalier, et tous deux allèrent au-devant du promis.

Mais le cocher avait ouvert la portière et. n'avait trouvé personne uans la voiture.

— C'est bien singulier ! dit le cocher au père Dauphin ; j*aî pris un bourgeois chez lui, j'ai refermé la portière moimême; tout le long du chemin il n'a cessé de s'impatienter et de me crier d'aller vite; j'arrive, plus personne! 11 faut que le diable Tait emporté !

Le cocher retourna chez Reynold : il n'était pas rentré. Le père Dauphin y alla à son tour : pas de nouvelles. On l'attendit toute la journée : il ne vint pas.

Mais il nous faut reprendre l'histoire de Reynold d'un peu plus haut, car nous ne savons ni ce que c'est que Reynold ni d'où il vient. Il est convenable de vous le présenter, ma belle lectrice, avec toutes les formes usitées.

Reynold, le père de celui que nous connaissons déjà , était

d'une famille distinguée; sa naissance, ses talents pouvaient lui permettre d'aspirer à tout ; il n'était pas ambitieux, il ne voulut qu'être honnête et heureux : il épousa une fille vertueuse et charmante, mais qui était la fille d'un agriculteur. De toute la famille de Reynold il ne restait qu'une sœur qui était son aînée et qui, elle, avait fait un beau mariage, c'està-dire que, jeune et belle, elle avait épousé un vieillard riche et titré qui n'avait pas tardé à la laisser veuve. Reynold , au fond de son cœur, appelait le mariage de sa sœur une prostitution, mais la baronne de Vorlieu appelait tout haut le mariage de son frère une mésalliance et une folie. Les charmes de sa belle-sœur auraient suffi pour la faire haïr, ils ne contribuèrent pas peu à envenimer la colère de la baronne.

Le frère et la sœur cessèrent même de se voir. Reynold et sa femme se retirèrent à la campagne, où ils s'occupèrent d'élever deux enfants que le ciel leur avait donnés; mais bientôt cessa leur bonheur. Un procès injuste, suscité à Reynold, mit en péril sa fortune, qiû était considérable. Il perdit ce procès et fut ruiné. Il s'adressa à sa sœur pour qu'elle l'aidât, par un prêt, à soutenir l'appel de son jugement. Elle refusa durement. Reynold et sa femme vendirent successivement tout ce dont ils pouvaient disposer pour ne pas abandonner la partie : mais une cruelle maladie, qui enleva Marthe Reynold, ne laissa pas longtemps son mari la regretter. 11 mourut aussi en laissant deux pauvres orphelins ruinés. Après sa mort, on remit à sa sœur une lettre ainsi conçue :

a Ma sœur, je vais rejoindre ma chère femme dans le seia de Dieu. Je laisw deux pauvres petits enfants qui n'ont plus que toi au monde. Leur patrimoine est tout entier dans ce pro-

ces déjà jugé une fois contre moi et dont j'ai appelé. Si tu veux soutenir ce procès, tout porte à croire qu'il sera gagné, car le hasard ou la Providence a donné à mon avoué des preuves en ma faveur, dont l'absence a trompé les premiers juges. Quand tu me sauras mort, peut-être trouveras-tu que tu n'as pas été pour moi et pour ma pauvre femme tout ce qu'une sœur devait être. Rends de ton cœur à ces deux pauvres enfant? ce que tu m'en as ôté pendant ma vie. Ne méprise pas les vœux d'un frère qui sera mort quand tu liras cette lettre. »

Madame de Vorlieu essuya ses yeux pour que la personne qui lui remettait la lettre ne vît pas qu'ils n'étaient pas mouillés; elle demanda à l'ami que Reynold avait charge de cette dernière commission si son frère était réellement mort ruiné, tout à fait sans ressources. — Si complètement, reprit l'ami, que si madame la baronne ne se chargeait pas des deux enfants, moi, qui suis aussi pauvre que Reynold, je serais obligé de les mettre en apprentissage chez un menuisier.

Madame Isabelle de Vorlieu fit examiner les pièces du procès. Reynold n'avait pas eu le moyen d'avoir raison; avec de l'argent l'affaire était parfaitement sûre. Madame de Vorlieu prit chez elle les deux frères et leur donna un professeur. Albert avait douze ans. Rodolphe n'en avait que onze : c'est celui que nous connaissons. Le procès ne tarda pas à se juger; les enfants de Reynold le gagnèrent et se trouvèrent recouvrer à la fois la fortune de leurs parents et d'énormes dommages-intérêts qui la doublèrent.

Madame Isabelle de Vorlieu fit beaucoup valoir qu'elle

avait recueilli ses neveux quand ils étaient ruinés. Elle prit l'administration de leur fortune et ne s'occupa pas beaucoup d5eux. Elle aimait le monde, elle avait été belle et croyait Têtre encore. Elle exigeait des enfants une obéissance aveugle et des marques du respect le plus profond ; mais elle ne demandait pas d'affection, parce que l'affection ne se donne qu'en retour de la tendresse. Elle était pour eux d'une sévérité excessive, et ces pauvres enfants, qui se rappelaient encore la majestueuse bonté de leur père et les bons baisers de leur mère, s'embrassaient quelquefois en pleurant et se promettaient de s'aimer toujours et de ne se séparer jamais.

Quand le professeur formulait une plainte contre l'un d'eux, madame de Vorlieu rappelait avec amertume qu'elle les avait recueillis quand ils étaient sans pain, par suite des folies de leur père, qui avait déshonoré sa famille par une mésalliance en épousant une fille de rien.

— Pardon, ma tante, dit un jour Albert; est-ce que c'est notre mère que vous appelez ainsi?

— Oui, c'était votre mère, la fille d'un laboureur.

— Notre mère, dit Albert, était la meilleure et la plus noble des femmes. Mon père nous l'a dit en mourant, et tous ceux qui l'ont connue le disent encore.

— Et je ne veux pas que vous parliez comme cela de maman, dit Rodolphe.

lûadame Isabelle donna un soufflet à Rodolphe, et comme elle voulait redoubler, Albert se jeta devant son frère d'un air menaçant.

— Ma tante , dit-il, mon père et ma mère ne nous ont jamais frappés.

— Eh quoi ! s'écria madame de Vorlieu, vous osez prendre avec moi un ton menaçant ! Moi, la sœur de votre père , moi qui \ous ai recueillis quand votre sort était d'aller mendier votre pain par la ville !

Elle sonna et dit à un domestique :

— Emmenez ces deux bamboches et dites de ma part à leur professeur qu'il ait à les mettre au pain sec pendant trois jours.

Quand les deux enfants furent seuls, ils commencèrent par pleurer amèrement. Albert baisa à plusieurs-reprises la joue encore rouge du petit Rodolphe. Puis ils s'échappèrent et s'en allèrent tous deux au cimetière où leur père et leur mère reposaient à côté l'un de l'autre. Là ils se mirent à genoux, prièrent Dieu pour leurs chers morts, prièrent leurs parents de les protéger auprès de Dieu, et se promirent encore, en s'embrassant, de s'aimer toujours et de ne se séparer jamais.

Malheureusement la tante Isabelle n'en avait pas décidé ainsi. Elle annonça un jour que Rodolphe allait entrer dans une école militaire, et qu'Albert finirait ses études au collège. Malgré leurs larmes et leur désespoir il fallut obéir. Ils revenaient à la maison le dimanche. Là, après avoir salué leur tante, ils se réfugiaient dans quelque grenier et s'entietenaient de leurs chagrins. — Je n'ai pas pu manger pendant les trois premiers jours, disait Rodolphe, en ne te voyant pas à table. Et jouer donc ! mes nouveaux camarades avaient beau m'inviter à tous les jeux; moi, qui n'avais jamais joué qu'avec toi,

je ne pouvais me décider à prendre un plaisir que tune partageais pas.

— Pour moi, disait Albert, je ne joue pas parce que je travaille. Aussi, lorsque je serai grand et que je pourrai gagner de l'argent, nous nous sauverons tous les deux et nous vivrons ensemble dans quelque coin où ma tante ne pourra pas nous trouver.

— Écoute, disait Rodolophe, tous mes nouveaux camarades se tutoient; moi j'ai dit que je ne voulais tutoyer que mon frère.

— Tu as raison, Rodolphe, nous ne tutoierons jamais que nous.

Les études d'Albert finies, il avait à peu près dix-neuf ans. On était aux vacances, et les deux frères étaient réunis dans une très-belle maison de campagne qui leur appartenait sans qu'ils en sussent rien, car si madame de Vorlieu ne manquait pas une occasion de parler de la détresse où ils se trouvaient quand elle les avait recueillis, elle ne faisait jamais aucune mention de la fortune qui leur était revenue et dont elle jouissait. Ils savaient bien que les soins, les dépenses, le dévouement, les démarches de madame de Vorlieu avaient fait reviser le jugement qui ruinait leur père, mais elle ne leur en avait jamais dit davantage.

— Albert, dit-elle à l'aîné, je vous ai pris orphelin, sans ressource, sans appui, destiné, selon toutes les apparences, à apprendre et à exercer un métier. Aujourd'hui, grâce à ma sollicitude pour vous, grâce à ma tendresse pour un frère dont j'avais cependant àme plaindre, vous voici aussi instruit qu'il convient à un homme de votre naissance, — par votre père

s'entend. — J'ai réussi à rétablir vos affaires, que mon frère

avait laisse'es ruinées. Il s'agit pour vous de prendre un état, de faire quelque chose. J'ai des vues pour vous : je compte, grâce à mes amis haut placés, vous faire entrer dans la diplomatie.

— Et pourquoi faire, ma tante? demanda Albert.

— Pourquoi faire ? parce qu'ii faut faire son chemin dans le monde et s'élever autant que possible.

— Pardon, ma tante, ne prenez pas mal une question que je vais vous faire : Mon frère et moi, avons-nous de la forturi ?

— Qu'est-ce à dire? s'écria madame de Voriieu; est-ce déjà que voulez me demander des comptes? Voulez-vous savoir si cette maison est à vous, pour m'en chasser? Je sais bien que l'ingratitude est depuis longtemps un apanage de votre famille, et la conduite du père à mon égard doit me dire d'avance quelle sera celle des fils.

— Si vous m'aviez écouté jusqu'au bout, ma tante, vous ne nous accuseriez pas de mauvais sentiments qui, grâce à Dieu, ne sont jamais entrés dans notre cœur. Voici tout simplement ce que c'est. Ce matin, mon frère et moi, nous nous promenions dans la prairie qui est au bas du jardin e qui descend jusqu'à la rivière. Il nous prit envie de la trav rser et de nous aller reposer dans le bois qui est de l'autre côté. Là, nous nous assîmes sous un châtaignier, et je demandai à Rodolphe : — Est-ce que tu as bien envie d'être militaier ? — Pourquoi cela? me demanda-t-il. — C'est que, puisque ma tante m'a refusé de me laisser entrer aussi dans une école

militaire, je m'engagerais en (/attendant, car tu sais bien que nous ne devons pas nous quitter.

— Vous m'avez déjà rompu la tête de cet enfantillage.

— Ce n'est pas du tout un enfantillage, ma tante, c'est un serment que nous nous sommes fait réciproquement sur la tombe de nos parents. Rodolphe me dit qu'il n'avait aucune envie d'être soldat. — Regarde, me dit-il, en me montrant la prairie, la rivière et les arbres ; est-ce que tu n'aimerais pas à rester toujours ici? est-ce que la vie ne serait pas assez occupée à lire, à étudie?, à cultiver la terre, à faire du bien autour de nous?

— Mais, lui dis-je, avons-nous de quoi vivre sans faire un état? — On m'a dit, répondit Rodolphe, que ce bois, cette prairie, cette rivière, ainsi que la ferme que tu vois là-bas, appartiennent à la grande maison, et que la grande maison est à nous. Si cela est vrai, je ne sais pas si nous serons riches, mais nous pourrons vivre et rester ensemble. Là-dessus, nous nous sommes embrassés, et nous venons vous demander si nous pouvons vivre sans gagner d'argent, et alors, puisque Rodolphe n'aime pas l'état militaire, je ne vois pas bien pourquoi nous ne commencerions pas dès aujourd'hui à être heureux à notre guise.

— Voici bien une nouvelle folie, dit la tante. Je sais que le joug de la raison et d'une affection désintéressée vous pèse> mes beaux messieurs ; je vois bien, à vos goûts, que ce n'est pas impunément qu'un sang abject s'est mêlé au sang de notre famille. Quand vous serez majeurs, vous agirez à votre guise, et nous en verrons de belles! Je ne veux réclamer ni afiection ni reconnaissance, mais légalement je suis votre tutrice;

j'ai pris la lourde responsabilité de votre e'ducation,vous n'avez pas autant d'impatience que moi de la voir terminée. Mais jusque-là vous voudrez bien m'obéir. Rodolphe retournera dès demain à son e'cole militaire, et vous, d'ici à trois jours, j'aurai occupé vos loisirs assez pour ne plus laisser tant de place dans votre étroit cerveau aux ridicules imaginations que j'ai peut-être eu tcrt de vous laisser dérouler devant moi.

Les deux frères firent quelques observations ; la tante fut inflexible. Ils se retirèrent alors sans rien dire, mais le lendemain on ne les put trouver, ni dans la maison ni ailleurs. Seulement, quelques jours après, la tante reçut une lettre qui lui apprenait que ses deux neveux, décidés à ne plus se séparer et à n'être ni soldats ni diplomates, allaient attendre dans une retraite cachée qu'Albert fût majeur, parce qu'alors ils s'arrangeraient pour suivre ensemble le plan de vie qu'ils avaient concerté.

Malgré toutes les démarches que fit la tante, il lui fut impossible de découvrir les deux frères.

Rodolphe et Albert furent ton* deux bien embarrassés quand ils se trouvèrent seuls au milieu de Paris, où i!$ ne connaissaient presque personne, et où ils avaient à éviter le peu de gens qu'ils connaissaient et qui auraient pu les dénoncer à la terrible tante. — Rodolphe cependant, le plus jeune, d'un caractère gai et résolu, eut bientôt pris un parti : il loua deux petites chambres dans un quartier isolé, puis ils calculèrent qu'avec ce qu'ils avaient d'argent et ce qu'ils s'en procureraient par la vente de leurs montres, ils avaient de quoi vivre passablement pendant h peu près six mois. — Mais

dans six mois Albert ne serait pas encore majeur. — 11 fut décidé que d'ici là tous deux chercheraient à donner quelques leçons, Albert de latin et de français, Rodolphe de dessin et de mathématiques. A voir ces deux jeunes gens faire euxmêmes leur cuisine et se servir l'un à l'autre de domestique, on n'aurait pas supposé qu'ils avaient quelque part une fort belle fortune à partager. Deux années se passèrent ainsi sans que madame de Vorlieu reçût de leurs nouvelles. Ils avaient trouvé des leçons; eux-mêmes étudiaient, se promenaient, allaient quelquefois au spectacle, et surtout étaient heureux d'être ensemble.

Albert allait bientôt avoir vingt et un ans.

— Ce jour-là, disait-il, je demanderai mes comptes. Il fau* dra bien que ma tante me les rende; nous serons riches, car ma part nous fera bien de quoi vivre à l'aise pour nous deux, et nous attendrons patiemment ta majorité, époque où nous rentrerons triomphalement chez nous pour vivre à notre fantaisie sans jamais nous quitter.

Ce fut Rodolphe qui dut conduire cette affaire ; Albert était peu résolu, et malgré sa nouvelle indépendance, redoutait sa tante. Ce fut Rodolphe qui trouva un homme d'affaires qui se chargea de demander et d'examiner les comptes de tutelle. A ce moment, les deux frères auraient pu retourner chex eux, mais tous deux se trouvaient alors retenus à Paris : tous deux étaient amoureux. Us n'avaient jamais songé à se rzsn cacher l'un à l'autre, et ils se disaient tout ce que d'ordinaire on roule dans sa tête quand on est seul. Ce n'était même pas une confidence; ils pensaient et rêvaient tout haut ensemble.

— Quel bonheur, disaient-ils, d'emmener avec nous dans

notre retraite les femmes que nous aimons ! Quel nouveau charme cela ajoutera à notre vie ! 11 faudra qu'elles s'aiment aussi. Quel dommage que ce ne soient pas les deux sœurs!

Albert était devenu amoureux de la sœur d'un de ses élèves; aussi, quoique sa majorité eût apporté aux deux frères le moyen de supprimer leurs leçons, il avait précieusement conservé celle-là. Il était reçu avec amitié par toute la famille; fl y passait souvent une partie des journées. Pendant bien longtemps il n'osa faire parler que ses yeux, mais enfin, grâce aux encouragements et aux railleries de Rodolphe, il se détermina un jour à donner une lettre. Cette lettre demeura sans réponse, Cécile même évita le professeur de son frère. Le désespoird* Albert futau comble, si bien qu'il en tomba malade. Rodolphe lui offrit de le remplacer dans ses leçons pendant quelques jours; il fit une visite aux parents, parla de la maladie de son frère, et demanda la permission de le suppléer jusqu'à son rétablissement. Le premier jour, Cécile traversa plusieurs fois la salle où se donnaient les leçons, mais sans oser adresser la parole à Rodolphe. Le lendemain elle lui demanda des nouvelles de son frère ; le jour d'après elle insista en lui disant :

— Ke me cachez rien, Monsieur, nous avons tous beaucoup d'amitié pour M. Reynold; est- il réellement, est-il dangereusement malade, et voit-il un bon médecin?

— Mademoiselle, répondit hardiment Rodolphe en mettant la main sur son cœur, sa maladie n'est pas de celles que guérissent les médecins-

Cécile se retira en rougissant. Le lendemain, elle donna à Rodolphe un livre enveloppé dans un papier cacheté.

— M. Rodolphe, lui dit-elle, car je sais votre nom : nous avons souvent parlé de vous avec votre frère; voulez-vous remettre ce livre à M. Reynold? Je le lui avais promis il y a déjà quelque temps; il a le temps de lire en ce moment.

— Bonne nouvelle ! dit Rodolphe en rentrant auprès de son frère ; je tiens la panacée universelle, la thériaque, l'orviétan et le dictame. Voici de quoi guérir toutes les maladies et faire revivre les morts !

— Qu'y a-t-il de nouveau ? demanda Albert.

— Et ce baume merveilleux, cet antidote, cette thériaque, cette panacée, cet orviétan, ce dictame, combien le vends-tu? Je ne le vends pas, messieurs, je le donne !

— Donne-le donc, bourreau ! s'écria Albert.

Et en même temps il déchira l'enveloppe du livre que lui donna Rodolphe.

— Qu'est-ce que veut dire ce livre?

— On me l'a remis pour toi.

Il le secoua, le feuilleta ; il espérait naturellement y trouver une réponse à sa lettre. Rien !

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

Rodolphe était aussi embarrassé qu'il avait été d'abord triomphant : il prit le livre à son tour, le secoua, le feuilleta et n'y trouva rien.

— Ah ça! est-ce seulement pour que tu le lises qu'on t'envoie ce livre? J'espérais mieux, je l'avoue; car on t'aime, mon frère, on t'aime ! Dans l'accent avec lequel on a pro-

nonce M. Reynold, dans la rougeur, dans la voix, dans le regard, il y avait plus d'amour qu'il n'en pourrait tenir dans tout ce livre, quand il n'y serait pas question d'autre chose. Mais t'envoyer un livre à lire ! C'est le Faust de Goethe.

Pendant ce temps, Albert, qui avait encore parcouru le livre, se mit à le couvrir de baisers ; de grosses larmes coulaient de ses yeux»

— 0 mon frère ! mon frère ! s?écriait-il, elle m'aime, elle m'aime, mon frère! 0 mon Dieu, merci!

Et il montra à Rodolphe une page du livre où, de son ongle rose et effilé, Cécile avait souligné ces quelques mots:

« marguerite : 0 le meilleur des hommes, je t'aime de tout mon cœur! »

— 0 Cécile ! ma belle, ma cïiaàte, mon adorée Cécile ! murmurait Albert. Rodolphe, donne-moi mes habits; je veux me lever, je veux aller la voir.

— Eh ! quoi ! "&it Rodolphe, ma merveilleuse panacée rendrait-elle les gens fous ! Aller la voir! aujourd'hui! Et, sans doute, tu proposes de te jeter à ses genoux devant le père et la mère et le petit frère? Je viens de donner ta leçon, tu n'as aucun prétexte pour y aller aujourd'hui. Demain... tout au plus, car je t'ai dit fort malade.

— Demain n'arrivera jamais.

(L'auteur aparté.)

a Hélas! il y a deux ou trois de ces jours qui ne devaient jamais arriver et qui sont passés il y a un peu plus de vingt ans.

» La première moitié de la vie se passe à désirer la seconds, la seconde à regretter la première. »

Jjq lendemain arriva, Albert alla donner la leçon, mais H ne vit que son élève. Chaque bruit qui se faisait dans la maison retentissait dans sa poitrine. Si on ouvrait une porte, il ne pouvait plus ni parler ni respirer. Cécile avait été obligée de sortir avec sa mère, qui n'aurait pas été très-sensible au désir qu'aurait témoigné sa fille d'assister à une leçon de géométrie de son frère. Albert, qui ne savait rien, rentra désespéré; il passa une partie de la nuit à écrire. Le lendemain, il remit sa lettre à Cécile et il lut dans les yeux de l'aimable fille ce qu'il avait lu avec tant de ravissement dans le livre de Goethe : « 0 le meilleur des hommes, je t'aime de tout mon cœur S »

Huit jours après, Cécile laissa tomber un gant, Albert le releva, et comme il le lui rendait, il sentit les petits doigts d« Cécile presser doucement les siens. 11 crut qu'il allait s'évanouir.

Un autre jour, Cécile, qui ne lui avait jamais écrit, lui glissa une lettre dans la main. La leçon ne fut pas bien longue. Une fois sorti de la maison, Albert se prit à courir jusque chez lui; là, il lut la lettr.e. Cécile lui disait qu'il serait bientôt temps de se déclarer, qu'on voulait la marier ; mais qu'A ne s'inquiétât de rien, qu'elle était sa femme devant Dieu et qu'elle ne l'abandonnerait pas. Il y a un obstacle qui nous nuira auprès de mes parents, disait-elle; les occupations auxquelles vous vous livrez me font penser que vous n'êtes pas riche, et dans tous les projets que mes parents ont jamais faits pour moi, ils supposent toujours que j'épouserai un homme riche. Celui qu'on me propose l'est, il paraît, beaucoup; je n'ai pas besoin de vous due combien peu d'importance

cela a à mes yeux, mais ii faut que je trouve un moyen d'écarter cet homme : il paraît honnête, si son aspect ne me trompe pas; la franchise le déiromperabien vite.

Albert répondit que, sans être bien riche, il avait de quoi faire vivre sa femme dans une modeste aisance. 11 expliqua pourquoi ii avait donné des leçons, et aussi pourquoi il avait continué à en donner. Je supprime les grandes phrases d'Albert sur son odieux rival, comme j'ai supprimé celles de Cécile sur l'or, ce vil métal.

ft C'est beaucoup plus qu'il ne nous faut pour être heureux, répondit Cécile, et j'étais sûre d'être parfaitement heureuse avec vous, même quand je vous croyais pauvre. Néanmoins, ce que vous possédez n'atteint pas les prétentions de ma famille,- il ne faut donc pas que vous vous présentiez en concurrence avec un homme beaucoup plus riche que vous. Attendez que j'aie écarté M. de Noirmont. »

Albert était fort inquiet du moyen que prendrait Cécile pour écarter son rival, mais il ne tarda pas à apprendre que ce moyen n'avait pas triomphé.

Comme un jour il rentrait chez lui, il trouva qui l'attendait, un homme qui lui dit : — - Je m'appelle de Noirmont. Avec l'autorisation de la famille de mademoiselle Cécile, je dois épouser cette jeune personne. Elle-même a cru devoir m'apprendre que, comme deux enfants, vous aviez échangé des promesses par lesquelles elle se croit liée. Cela n'a pas le sens commun : la disproportion des fortunes fait passer vos projets à l'état de rêve. Je ne m'inquiète pas de cette fantaisie de jeune fille. II n'y a guère de fille de dix-sept ans qui n'ait fai* un semblable rêve, ne fût-ce que pour se féliciter plus tard

qu'il ne se soit pas réalisé. J'ai voulu vous voir, Monsieur pour vous engager à renoncer de bonne grâce à des préten» tions sans résultats possibles.

Albert était pâle ettrès-ému. 11 laissa M. de Noirmont aile jusqu'au bout sans l'interrompre, puis il lui dit :

— Est-ce mademoiselle Cécile, Monsieur, qui vous a charge de m'inviter à renoncer à elle?

— Je n'ai pas dit cela, Monsieur. Mais j'ai voulu d'abord vous donner les conseils du. bon sens et de la raison.

— Pourquoi ce mot d'abord, Monsieur, sur lequel vous paraissez appuyer avec intention ?

— Parce qu'ensuite, j'en appellerai à votre prudence.

— Pour mademoiselle Cécile, Monsieur?

— - Non, Monsieur, pour vous-même. Vous ne supposez pas que je me laisserai, sans me défendre, déranger dans mes projets, et que je permettrai à un jeune homme de me...

— Pardon, Monsieur; qu'est-ce que cela peut me faire, que vous permettiez ou que vous ne permettiez pas?

— Curiosité bien naturelle, mon cher Monsieur! Vous voulez savoir ce que cela peut vous faire? Je vais vous le dire en peu de mots. Cela peut être cause que vous soyez forcé demain matin de vous lever de meilleure heure, sans doute, que vous n'en avez l'habitude... à six heures, par exemple, pour venir faire une promenade, avec votre serviteur, à Saint-Ouen ou au bois de Boulogne, où on commence à retourner, maintenant qu'il est suffisamment établi qu'on n> va plus.

— Et pourquoi demain, Monsieur? et pourquoi si matin, Monsieur ?

— Si vods y teniez beaucoup, Monsieur, nous pourrions retarder quelque peu le jour et l'heure : après-demain, par exemple, et à sept heures.

— Ce n'est pas là ce que je voulais dire, Monsieur; je voulais vous demander pourquoi ce ne serait pas aujourd'hui et à quatre heures, c'est-à-dire dans une demi-heure.

— Je n'aurais pas osé vous en prier, Monsieur; mais cela me convient parfaitement.

— Eh bien! Monsieur, dans une demi-heure. Où? A Saint- Ouen au bois de Boulogne?

— Chez moi ou chez vous, mon cher Monsieur, s'il vous plaît, pour que nos te'moins puissent régler certains petits détails. Vous aurez des témoins?

— Je n'en aurai qu'un, Monsieur.

— Eh bien, Monsieur, si vous le permettez, dans une demi-heure, je serai ici avec M. Achille de Nérault, qui voudra bien me servir de témoin comme il l'a déjà fait tant de fois,

Albert courut chez son frère. 11 venait de sortir en voiture. 11 courut après la voiture ; il la rattrapa comme elle était arrêtée par un embarras. Il appela son frère par la portière, et lui dit :

— Je te cherchais, je me bats dans une demi-heure; viens, A cette nouvelle inattendue, Rodolphe descendit de voiture.

Mais comme Albert lui expliquait l'affaire en quelques mots, la voiture partit sans qu'ils y fissent attention ni l'un ni l'autre, et voilà pourquoi elle arriva seule à la porte de M. Dauphin et de sa fille Agathe.

Rodolphe fut frappé de terreur.

— Eh quoi ! disait-il, tu vas te battre ! Quel homme est-ce que ton adversaire?

— Mais, dit Albert, il a fait allusion à des duels nombreux.

— Et toi qui n'as jamais voulu prendre des leçons d'armes I

ils arrivèrent chez Rodolphe.

— Voyons, mon bon frère, je ne me suis jamais battu non plus; c'est une impression qu'on ne peut connaître qu'après l'avoir éprouvée. Comment te trouves-tu ?

— Rodolphe, dit à Albert en serrant la main de son frère, c'est pour elle que je vais me battre I

— Oui , mais quel genre d'émotion éprouves-tu au moment d'un acte aussi inusité? Toi qui n'as jamais manié un fleuret ni touché un pistolet! Je te le dis, je ne sais pas, moi, ce que j'éprouverais. Te sens-tu ferme ?

— Oui, mon frère, oui; je ne sais pas quelle impression j'aurais s'il s'agissait d'un de ces duels ridicules qu'on a pour la galerie ; mais ici, c'est pour elle que je me bats, et je me bats contre un homme qui a osé rêver qu'elle serait à lui, contre un homme que je hais.

— C'est bien î c'est bien! Que malheur que ce ne soit pas moi ! car j'ai appris toutes ces choses. Mais enfin...

A ce moment arriva M. de Noirmont, qui présenta M. Achille de Nérault. Les deux témoins passèrent dans une pièce voisine ; les deux adversaires restèrent ensemble. M. de Noirmont tira de sa poche un étui à cigares, et, le présentant à Albert,

— Fumez-vous, Monsieur?

— Non, Monsieur. j

— La fumée ne vous incommode pas ?

— Nullement.

11 tira ciors de sa poche tout un arsenal de fumeur et alluma un cigare.

Les deux témoins ne tardèrent pas à rentrer. M. de Hérault dit à son ami :

— Monsieur n'ayant voulu fane aucune concession, nous allons tout de suite attendre ces deux messieurs a Saint - Ouen.

— Nous y serons en même temps que vous, Messieurs, /éprit Rodolphe. 11 n'y a pas d'erreur possible sur le lieu : dans 111e, au passage du bac; les premiers arrives Passeront sans attendre ies autres

M. de Noirmont et son ami avaient une voiture à la porte ils allèrent chercher les armes et se dirigèrent vers Saint- Ouen. Les deux frères en prirent une et arrivèrent les pre miers. En route, Rodolphe dit à son frère :

— Albert, cet homme-là est accoutumé aux armes, il tire bien le pistolet, il t'assassinerait : j'ai choisi l'épée. Tu ne t'amuseras pas à ferrailler, ni même à parer une seule fois ; tu n'as qu'une seule chance, mais elle est certaine avec de la résolution. Tu tiendras ton épée basse et tendue ; au premier coup qu'il tirera, au lieu de parer, tu tireras en même temps que lui, mais à fond, de toute ta force ; tu recevras un coup d'épée, mais il ep recevra un pks fort, parce que, à sa pre mière attaque, pour te tàter, il ua tirera pas à fond et t'atten-

dia à une parade. Allons, mon bon Albert, fais bien ce oue je te dis; tu es sûr de recevoir un coup d'épée; mais tu es sûr aussi d'en donner un; autrement, si tu voulais faire de l'escrime, tu serais sûr à la fois et d'en recevoir un et de n'en pas donner.

H. de Noirmont et son te'moin arrivèrent; ils étaient accompagnés d'un chirurgien. M. de Nérault portait deux e'pe'es sous sa redingote. On ne tarda pas à trouver un terrain convenable; on mesura les épi ^ a ; chacun des adversaires ôta son habit et entrouvrit sa chemise pour montrer qu'il n'avait rien dessous ; leurs témoins les placèrent à une distance où leurs épées n'auraient pu se toucher que de la pointe; puis, M. de Nérault dit : — Allez !

Rodolphe n'aurait pas pu parler.

M. de Noirmont se rapprocha de deux pas ; les épées se croisèrent. Albert, docile aux conseils de son frère, restait immobile, l'épée tendue. M. de Noirmont, qui avait espéré faire marcher son adversaire, se décida à attaquer, et tira sur un dégagé. Albert n'essaya pas de parer et tira en même emps, mais avec une telle violence, que son épée, fichée dans la poitrine de M. de Noirmont, lui échappa de la main. Celuici agita la sienne, voulut faire un pas, tourna sur lui-même et tomba sur l'herbe. Rodolphe courut à son frère; ii avait vu l'épée de M. de Noirmont le toucher ; il décima sa chemise qui commençait à se temdre de sang. 0 bonheur! la blessure n'était qu'une égratîgnure. Ainsi que Rodolphe l'avait prévu, l'attaque de M. de Noirmont devait être parée dans son esprit, et il n'avait pas tué à fond; de plus, quand il avait vu Albert se fendre sur lui, il avait voulu parer, mais trop tard.

Albert restait debout, les yeux ikés sur son ennemi à terre. Rodolphe s'approcha. Le chirurgien avait bandé la blessure. M. de Nérault le releva. M. de Noirmont, quoique très-paie, affirma qu'il pouvait marcher. Le chirurgien envoya un domestique, qui se tenait à distance, chercher la voiture. Il dé clara que la blessure ne paraissait pas dangereuse, mais qu'elle demandait quelques soins et que M. de Noirmont aurait besoin d'un repos absolu pendant quelques jours; que, du reste, il ne pourrait parler positivement que le lendemain. 11 voulut voir la blessure d'AU^rt. et dit en souriant : — Celle-ci se guérira sans moi.

Rodolphe et Albert se retirèrent et passèrent le bac en même temps que le domestique qui allait chercher la voiture. Ils montèrent dans la leur, et Rodolphe, ayant dit au cocher de retourner à Paris, prit son frère dans ses bras.

— Merci, merci, mon Dieu ! s'écria-t-il; puis, laissant alors un libre cours à ses émotions, il s'échappa en sanglots et fondit en larmes : — 0 mon frère, mon bon frère ! disait-il, je demande à Dieu que tu ne me voies jamais me battre ; que tu n'éprouves jamais les horribles angoisses qui m'ont étreint le cœur pendant quelques instants. Mais, mon brave Albert, tu as eu un sang-froid admirable; tu lui as bien vite donné son compte à ce grand pourfendeur. Voyons donc encore ta blessure. Oh! non, ce nest rien, absolument rien. Que je voudrais être à demain ! car je veux aller raconter à ma petite sœur Cécile la victoire de son chevalier; c'est moi qui irai donner la leçon.

— Eh quoi ! dit Albert, ne la verrai-je pas demain ?

— Non!... je t'en prie, j'ai mes raisons pour cela, ne me

refuse pas ce que je te demande; j'ai été si malheureux! j'ai tant souffert aujourd'hui!

Et il embrassait encore son frère, en lui donnant les noms les plus tendres et en remerciant Dieu.

Aussitôt arrivé à Paris, il écrivit au père Dauphin, et mit dans la lettre quelques mots pour Agathe. —Un événement, fort triste d'abord, mais qui ensuite avait heureusement fini, l'avait enlevé subitement aux soins de son bonheur; il leur expliquerait tout le lendemain, en allant les prendre à l'heure où ils l'avaient attendu iïiuH* soient ; il savait d'avance que quand ils apprendraient ce qui était arrivé, non-seulement ils lui pardonneraient, mais même ils l'embrasseraient tous deux de bon cœur.

Il avait ses raisons pour ne pas aller les voir le jour même; mais il ne put s'empêcher d'aller, le soir, rôder autour de la maison. Agathe ne se mit pas à la fenêtre ; il l'espérait bien : elle ne l'attendait pas ; mais, grâce à son habitude, des usages de la maison, aux mouvements de la lumière dont il voyait la lueur à travers les rideaux, il pouvait la suivre en pensée et savoir tout ce qu'elle faisait. Quand il eut vu la lumière éteinte dans sa chambre, il rentra chez lui, où il ne put dormir. Mais il avait à penser à tant de choses pour son frère et pour lui, qu'il n'en fut pas fâché. Il lui eût semblé que le sommeil lui aurait enlevé une part de sa vie, et, pour le moment, il n'en voulait rien perdre. 11 allait épouser Agathe, et les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour son frère le faisaient jouir délicieusement d'avoir un frère. 11 lui semblait que Dieu venait de le lui donner. Et puis ce frère allait être heureux aussi. Que pouvait-il manquer au bonheur de Ro-

dolphe, sinon d'acheter celui de son frère au prix de quelque sacrifice, et il avait songé déjà, en causant de Cécile et de sa famille, que cela pourrait bien ne pas être impossible. Il ne faisait pas encore jour quand il sortit ; mais il n'était pas possible d'aller si matin chez Cécile. Comme il rôdait, il rencontra une jeune fille qui entrait dans Paris avec une grosse botte de roses. Il lui acheta la botte tout entière et l'envoya à Agathe. 11 revint auprès d'Albert.

— Je vais aller donner la leçon, lui dit-il; je parlerai à ta Cécile, et avec ton consentement, j'irai demander un entretien à son père.

Le visage d'Albert s'assombrit.

— Voudra-t-il de moi? dit-il en soupirant.

— Ah çà, dit Rodolphe, nous vivons tous les deux sur ta fortune. Qu'as-tu en réalité?

— A peu près douze mille francs de rente.

— Bien. Et moi?

— Toi, tu en auras juste autant quand tu seras majeur, c'est-à-dire dans huit jours. Nous aurons ensuite à partager le petit château qu'habite la tante Isabelle.

— Jésabel, tu veux dire.

— Perds l'habitude de l'appeler ainsi, car nous allons bientôt nous retrouver en sa terrible présence, et tu ne manquerais pas de l'appeler ainsi quelque jour, parlant à sa personne. Jeté disais que nous aurions à partager le château et la ferme qui en dépend, et que j'espère bien que nous continuerons à habiter ensemble, car, en tout cas, je ne vaudrais pas vendre la maison de notre père.

— Ni meinon plus, Albert; nos affaires ne seront pas bien

44 — difficile? à arranger. Il est huit heures, la leçon n'est qu'à neuf heures, mais c'est égal, je pars, je prendrai le plus long, je ne puis rester en place.

Cécile ne manqua pas d'assister à la leçon; elle fut désappointée en voyant arriver Rodolphe. Celui-ci lui dit :

— Mon frère est guéri, il se porte bien : c'est lui qui donnera la leçon demain.

Il s'agissait de parler du duel; mais, outre qu'il ne voulait pas donner une émotion douloureuse à la jeune fille, il fallait aussi que la chose pût être entendue avec calme, car c'est en corrigeant un devoir du frère de Cécile qu'il fallait lui apprendre ce qui s'était passé, sans qu'elle eût lieu ni de jeter un cri ni de se trahir par un trouble trop grand. Aussi procéda-t-il par ordre.

— Vous n'avez-pas vu M. de Noirmont, hier, Mademoiselle? Vous arrangez bien Perse, Monsieur, et vous lui faites

dire d'étranges choses î

— Nok, Monsieur, est-ce que vous le connaissez?

— Je l'ai vu hier pour la première fois, mais je ne pense pas que vous le voyiez non plus aujourd'hui.

« Que le peuple, en me voyant passer, dise : Le voilà. Pre- « nez-vous cela pour rien? »

Il est malade ; il a été blessé !

— Blessé?

— Oui, il s'est avisé de provoquer un jeune homme qui... lui... est sain et sauf, et qui lui a donné un bon coup d'épée. Ecce inter pocula quœram Romuli✠saturi, quid diu pœmata narrent. Allez donc consulter votre dictionnaire,

V • Emile, car vraiment vous n'avez pas pris la peine de cher» cher les mots.

Emhe sortit.

— Au nom du ciel ! Mademoiselle, calmez-vous. Albert se porte bien; il a noblement vaincu et blessé son rival qui l'avait audacieusement provoqué. Je sais tout. Vous avez déjà dans mon cœur la place d'une sœur chérie. 11 faut que je parle à votre père; m'y autorisez-vous?

— Hélas! mon père vous repoussera. Albert serait le plus pauvre des hommes, je serais heureuse de partager son sort ; mais mon père ne le trouvera pas assez riche.

— Qui sait!... Mais on vient... vous êtes pâle, remettezvous ; votre frère n'est pas seul, votre père est avec lui.

Le père de Cécile entra ; il fronça légèrement le sourcil en voyant sa fille seule avec un jeune homme. Rodolphe se leva.

— Monsieur, pourrais-je obtenir de votre complaisance dix minutes d'un entretien particulier?

— Très-volontiers, Monsieur.

— Voulez-vous que ce soit tout de suite?

— Avec plaisir, Monsieur.

M. de Golbertfit entrer Rodolphe dans son cabinet. Ils y restèrent une heure. Cécile était en proie à d'horribles anxiétés. Elle mit tout en œuvre pour se trouver sur le passage de Rodolphe quand il sortirait ; mais M. de Golbert l'accompagnait, elle se sauva. Quand il eut reconduit Rodolphe jusqu'à la porte, il lui serra la main en lui disant adieu. Mais Cécile m vit pas cet adieu, qui l'aurait bien rassurée. Voin de là, elle évita son père avec soin; elle s'attendait à le voir irrité con-

tre elle, car pouvait-on savoir ce qu'avait dit M. Rodolphe, qui lui semblait à la fois un jeune homme excellent et médiocrement circonspect? Cependant elle ne put éviter H. de Golbert à l'heure du dîner. Elle se mit à parler à sa mère avec volubilité pour prendre une contenance et retarder le moment où le ressentiment de son père se manifesterait. Mais If. de Golbert s'avançant vers elle, lui donna sur la joue deux ou trois petits coups d'amitié; puis, pendant le dîner, dit à sa femme : — J'ai écrit à M. de Noirmont que nous partions pour la campagne ; j'espère qu'il fera un examen de conscience et comprendra que nous ne reviendrons pas de sitôt pour lui.

— Comme madame de Golbert ne demanda pas d'explication, Cécile comprit que sa mère connaissait l'entrevue de Rodolphe avec son mari ; elle commença à ne plus oser lever les yeux sur sa mère. Cependant, en y réfléchissant, elle ne vit rien de menaçant dans ce qu'elle entendait; et quand son père, après le dîner, lui dit : « Cécile, laisse-moi avec ta mère, va étudier ton piano, » il y avait dans la manière dont ces mots étaient dits et résonnaient dans son cœur quelque chose de si doux, qu'elle entendait malgré elle: « Tu épou seras Albert. »

— Mais, c'est impossible! pensait-elle. Comment mon père a-t-il pu si subitement changer d'avis? Tant de bonheur doit être un rêve, et je ne vais pas tarder à me réveiller.

A l'heure dite, la même voiture s'arrêta devant la porte do père Dauphin ; M attendait à la porte, et Agathe regardait encore par la fenêtre derrière les rideaux; cette fois la voiture s'ouvrit

et Rodolphe en descendit de l'air le plus empressé et le plus heureux du monde. Il serra les mains du père Dauphin ; mais le laissant dans l'échoppe, il monta ou plutôt franchit l'escalier, et tombant aux genoux d'Agathe, il s'empara de ses deux mains, qu'il couvrit de baisers.

— Enfin, vous voilà, Monsieur, lui dit-elle; je n'osais pas tout à fait espérer de voir encore aujourd'hui un homme aussi affairé et aussi singulier. Nous direz-vous, Monsieur, comment il se fait que votre cocher vous ait perdu l'autre jour? avez-vous le don de vous rendre invisible ?

— - Descendons auprès de votre père, ma charmante Agathe, et je vais vous dire à tous deux ce qui m'est arrivé. 11 s'assit entre le père et la fille, tenant une de leurs mains à chacun, et baisant de temps en temps celle d'Agathe, en manière de ponctuation, tout le long de son discours. Il leur conta alors le duel de son frère, leur peignit ses mortelles angoisses pendant le combat, et sécha avec ses lèvres deux larmes qu'il surprit au coin des yeux d'Agathe, et lui-même se prit à pleurer; puis il s'étendit sur le sang-froid et sur le courage d'Albert ; il raconta sa victoire, et bientôt, dit-il, il va être aussi heureux que moi, si on peut comparer le bonheur que peut donner une autre femme à celui que j'attends de ma jolie Agathe. Là-dessus, partons, le notaire nous attend ; j'espère bien que vous me donnerez à dîner ensuite.

— Et moi, j'espère bien que vous ne vous apercevrez pas que vous ferez un mauvais dîner.

— Partons !

— Vous partez sans chapeau ?

— Bienheureux si je ne perds pas aussi la tête, tant je

( - 48 suis heureux! Pensez que je vais ensuite ce soir signer le contrat de mon frère Albert. Quel charmant hasard! comme tout s'arrange bien ! Vous aurez là une sœur que vous aimerez, j'ensuis sûr. Ce sera un grand bonheur pour mon frère et pour moi si vous devenez deux bonnes sœurs, car jamais nous ne voulons nous séparer.

— Est-ell e jolie ? demanda Asathe comme eût demandé toute femme.

— Est-ce que je sais cela, moi ! est-ce que je trouve une autre femme jolie! Partons, partons.

La voiture ne tarda pas à les conduire tous trois chez le notaire, où Albert les attendait.

— Vous connaissiez bien mon frère, dit Rodolphe à Agathe, seulement vous ne l'aviez pas vu. Vous saviez qu'avant que je vous eusse rencontrée, il possédait mon cœur tout entier. Je ne lui ai rien ôté; mais je vous en ai donné beaucoup. Vous avez tout tous les deux, sans nuire à la part du père Dauphin, quoiqu'il m'ait parfois bien chagriné; il y a aussi la part de la petite sœur Cécile : c'est tout ce que nous avons à aimer au monde. Il y a bien aussi quelque part une certaine tante Jésabel, que les flatteurs appellent Isabelle ; mais nous ne l'aimons guère et nous en avons fort peur, ce qui ne nous empêchera pas de nous rappeler toujours qu'elle était la sœur de notre père.

Rodolphe parlait avec une telle volubilité qu'on ne pouvait plus l'arrêter. Le notaire demanda un moment de silence pour lire le contrat que Rodolphe avait fait faire il y avait duex jours, et qu'il était venu rectifier dans la même journée où il le signait. Quand il dit: « Le futur apporte quatre mille

livres de rente, » Albert regarda son frère avec étonnement ; et le père Dauphin, d'autre part, dit:

— Ah ! le coquin, qui nous faisait croire qu'il vivait de ses leçons. Pour ma fille, monsieur le notaire, elle n'apporte rien.

— Quoi ! rien, père Dauphin ! elle m'apporte la beauté, la douceur, la grâce, le bonheur : vous appelez tout cela rien. Je suis honteux de ne pas, moi, lui apporter un trône. Mais enfin elle se contente d'une chaumière; car, frère, je prends la chaumière.

— Mais... dit Rodolphe.

— Pas de mais, tu sauras pourquoi dans une heure; outre les quatre mille livres de rente, j'ai ou plutôt nous avons une belle chaumière (ceux qui l'habitent appellent ça une maison, nous ferons comme eux) et les six arpents de terre qui l'entourent.

Le notaire continua. Les époux sont mariés sous le régime delà communauté; tout appartiendra au dernier vivant.

— Ainsi, frère Albert, ne compte pas sur mon héritage.

— Mais...

— Pas deraais... Tu nous feras un procès si tu veux, mais ça sera comme cela.

— Tu sais bien, mauvais plaisant, que ce n'est pas cela que je veux dire.

— Oui, mais ce que tu veux dire se trouve précisément ce que je neveux pas que tu dises.

Le contrat fut signé. Rodolphe alla diner chez le père Dauphin. Albert offrit à la fiancée une paire de magnifiques bou-

cles d'oreilles, et l'embrassa en l'appelant sa sœur. Il prit rendez-vous avec son frère pour le soir.

Agathe, rentrée chez elle, s'enferma dans sa chambre, et, se jetant à genoux, remercia Dieu dans une fervente prière.

Pendant le dîner, Rodolphe fit une riante description de la chaumière qu'ils habiteraient : il parla du jardin, de la rivière, du petit bois. C'était un magnifique rêve pour Agathe et pour son père : vivre à la campagne dans une maison à eux ! quatre mille francs de rente !

— Mais, dit l'écrivain, que voulait dire votre frère ? Trouvait-il mauvais que vous voulussiez laisser votre fortune entière à Agathe dans le cas où elle aurait le malheur de vous survivre ?

— Lui! ... vous ne le connaissez pas. Bien au contraire, Q est beaucoup plus riche que moi, et il aurait voulu augmenter notre fortune, mais il épouse une fille dont les parents ne la lui donneraient pas s'il n'avait pas la fortune qu'il a. Vous comprenez que je n'ai pas voulu qu'il nous donnât rien. D'ailleurs, n'avons-nous pas assez? Et puis, si jamais il nous manquait quelque chose, mon frère serait là.

— Oui, certes, dit Agathe, et je ne vois pas ce que nous ferions de plus d'argent. Vous dites, Rodolphe, qu'il y a sur la maison un grand rosier qui monte jusqu'à la fenêtre?

— - Jusqu'à la fenêtre de votre chambre, madame Reynold.

L'heure arriva bien vite où Rodolphe devait aller rejoindre son frère.

Les deux frères se rendirent chez M. de Golbert, où le notaire ne tarda pas à venir. Rodolphe avait trouvé moyen de passer

deux heures avec M. de Golbert. Ces deux heures s'étaient, pour Albert, écoulées bien vite auprès de Cécile, qu'il n'avait quittée qu'à l'heure du dîner. Rodolphe avait voulu se charger de faire le contrat, de concert avec le père de Cécile. Quand le notaire en vint à l'article de l'apport des deux époux, quand il dit que M. Albert Reynold apportait vingt mille francs de rente, Albert voulut l'arrêter.

— Tais-toi, lui dit Rodolphe à voix basse, ou renonce pour toujours à Cécile.

— Mais je ne veux pas de tromperie.

— Crois-tu que j'en veuille, moi? Je t'expliquerai tout, mais pas un mot.

Le contrat signé, le notaire se retira. Malgré ses ravissements auprès de la femme qu'il adorait, Albert n'oubliait que de temps en temps le mystère que son frère avait à lui expliquer.

Le mariage fut fixé à huit jours de là. Les deux frèies se retirèrent.

— C'est singulier, dit madame de Golbert à son mari, que le frère de M. Reynold n'ait fait aucun présent à Cécile.

Il est vrai de dire que Rodolphe n'y avait même pas songé et qu'il s'était contenté d'abandonner à son frère huit mille francs de rente sur sa fortune, sans quoi le mariage eût été impossible. 11 avait marchandé avec M. de Golbert le mieux qu'il avait pu, mais la chose n'avait pu s'arranger à moins.

Il eut beaucoup de peine à faire accepter cet arrangement à Albert.

— Voilà donc pourquoi, disait celui-ci, tu as voulu te charger du contrat?

— Précisément. Mais écoute bien : Agathe a toujours vécu dans un état voisin de la pauvreté. Quatre mille francs de rente, une maison, le produit de nos six arpents, c'est dix fois plus qu'elle n'avait jamais rêvé. Je l'ai laissée tout étourdie de sa nouvelle fortune. Que me manquera-t-il ? D'ailleurs, s'il me manque quelque chose, je te le demanderai.

— C'est égal, les deux tiers de ton bien...

— C'était nécessaire; sans cela, tu n'aurais pas eu Cécile. Voyons, Albert : si tu avais été à ma place et moi à la tienne, aurais-tu hésité à faire ce que j'ai fait?

— J'aurais examiné...

— Tu mens, tu n'aurais rien examiné du tout. D'ailleurs je suis meilleur que toi; si j'avais été à ta place, si je n'avais pu obtenir ma douce Agathe qu'avec une partie de ta forune, si cela n'avait pas dû t'empêcher d'obtenir Cécile, je te l'aurais parfaitement demandée.

Les deux frères s'embrassèrent tendrement.

Si, malgré leur impatience, facile à supposer, les frères Reynold avaient laissé fixer les mariages à quelques jours plus tard, c'est qu'ils voulaient tous deux aller préparer leurs maisons. Aussi, dès le lendemain de la signature du contrat, ils se mirent en route.

La tante Isabelle les reçut mieux qu'ils ne s'y attendaient ; elle ne se permit même aucune observation sur les mariages. Elle annonça qu'elle allait retourner chez elle.

— Albert lui offrit de garder un logement au château et de continuer à y vivre comme par le passé.

Elle accepta, sans se faire prier, une offre qu'elle attendait.

— La tante est devenue meilleure, dit Albert à ?on frère lorsqu'ils furent seuls.

— Cela n'empêche pas qu'elle me fasse toujours peur, reprit Rodolphe. Dieu veuille que tu n'aies pas à te repentir de ton offre généreuse !

Le château était en bon état, et Albert n'eut pas grande peine à préparer l'appartement de Cécile. Pour ce qui est de la ferme, il fallut d'abord indemniser et renvoyer ceux qui l'habitaient ; puis, si Rodolphe conserva scrupuleusement le toit de chaume et toute la simplicité extérieure, il changea entièrement le dedans et y réunit tout le confortable et toute l'élégance possibles. La tante désapprouva fort l'habitation et le toit de chaume; elle demanda pourquoi Rodolphe ne viendrait pas demeurer au château avec sa femme. Albert insista avec tendresse, mais Rodolphe fut inébranlable.

— Mon bon frère, dit-il un jour à Albert qui revenait sur ce sujet, il faut que chacune de nos femmes soit la maîtresse dans sa maison ; il faut qu'elles s'aiment : elles y sont déjà disposées par la tendresse qu'elles nous portent; mais ce germe d'affection a besoin d'être cultivé et demande au commencement de grands ménagements. 11 va falloir nous priver de trois ou quatre petits bonheurs qui nous charmeraient pour assurer le bonheur de toute notre vie. Ainsi, nous ne nous marierons pas ensemble; nos femmes ne se connaîtront que lorsque nous serons mariés. Je ne veux pas qu'Agatne sorte de la sphère dans laquelle je compte vivre, et je ne veux pas non plus qu'elle souffre de la comparaison. Si elles se mariaient ensemble, Agathe serait encore mademoi»

selle Dauphin, fille d'un écrivain public ; Cécile serait encore mademoiselle de Golbert, fille d'un riche bourgeois. Elles ne se connaîtront que lorsqu'elles seront, l'une madame Albert Reynold, l'autre madame Rodolphe Reynold. 11 faut les faire égales avant de les faire amies.

— Mais, mon cher Rodolphe, ta générosité qui t'a fait te priver de la plus grande partie de ta fortune ne te permettra pas de faire vivre ta femme sur le pied de l'égalité avec la mienne, — je parle de l'égalité qui touche le plus les femmes, celle de la parure.

— Ceci est moins grave que tu ne crois. Agathe, en m'épousant, fait un mariage riche; elle va se trouver dans une situation de fortune qu'elle n'avait jamais rêvée. Cécile, au contraire, élevée dans une maison riche, mais dont la fortune doit se diviser entre son frère et elle, sans compter la plus forte part que se réservent les parents, Cécile n'en est pas moins accoutumée à la vie d'une maison où l'on dépensait 50,000 fr. par an, et ce n'est pas trop de toute la tendresse qu'elle a pour toi, pour qu'elle ne se croie pas ruinée et déchue. Ma position est donc au commencement plus facile que la tienne. D'ailleurs, si par hasard mon revenu ne me suffisait pas, qu'est-ce que cela fait que ce soit l'un ou l'autre de nous deux qui ait de l'argent ? Te croirais-tu pauvre si j'étais riche?

Les huit jours ne tardèrent pas à s'écouler et les deux frères se retrouvèrent à Paris. Le père Dauphin avait vendu son fonds d'écrivain public ; Albert assista au mariage de Rodolphe, qui se fit le matin à huit heures; Rodolphe fut témoin d'Albert, qui se maria à onze heures, et tous deux emmené-

rent leurs femmes chez eux. Albert, accompagné de M. et de madame de Golbert, qui devaient passer huit jours chez leur gendre ; Rodolphe, du père Dauphin, qui tout naturellement, sans qu'il en eût été question une seule fois, venait finir sa vie avec ses enfants. La tante Isabelle plut singulièrement par ses grandes manières et ses airs de cour à M. et à Madame de Golbert. Elle reçut admirablement Cécile. Le château fut trouvé très-habitable; chacun proposa des changements et des embellissements, et dès le lendemain on mit des ouvriers partout.

Agathe ne revenait pas de toutes les magnificences qu'elle trouvait dans la maison. En entrant dans cette chaumière qui lui avait paru bien jolie, elle s'attendait à des appartements et à un ameublement à l'avenant. Mais quand elle vit des tapis partout et sa chambre tendue d'étoffes de perse et meublée avec une élégance dont elle n'avait pas eu d'idée jusque-là,

— Mon Dieu, dit-elle, c'est un conte de fées, c'est un rêve ! Pourvu que je ne m'éveille pas !

Le lendemain matin, Albert alla au cimetière prier sur la tombe de ses parents. Il y trouva Rodolphe : tous deux renouvelèrent le serment qu'ils y avaient fait de s'aimer toujours tendrement, et prièrent leur père et leur mère de bénir leur bonheur.

Deux jours après, Rodolphe fit avec sa femme et son beaupère une visite au château. 11 était le plus jeune, c'était dans Tordre. Agathe était mise simplement, mais avec beaucoup de goût : elle avait d'ailleurs une grâce et une élégance naturelles qui lui donnaient un grand charme. On alla d'abord

voir la tante Isabelle, qui chercha sans y parvenir ce que ce pouvaient être que le père Dauphin et sa fille. Les deux jeunes femmes s'embrassèrent avec effusion. Entre M. et madame de Golbert et M. Dauphin, il n'y eut que de la politesse. On resîa à dîner. La tante Isabelle mit Ja conversation sur divers sujets pour continuer ses investigations. Il ne fut pas difficile de voir qu'Agathe, malgré ses excellentes manières, n'avait jamais été dans le monde, et ne connaissait ni le bai ni le spectacle.

— Ma tante, interrompit Rodolphe, Agathe ne sait rien de ces belles choses; la Providence, qui la destinait à embellir la vie d'un paysan comme moi, a inspiré à ses parents de l'élever dans la retraite.

En retournant à la ferme, Agathe fit de grands éloges de la. beauté de Cécile et de l'accueil qu'elle lui avait fait. Rodolphe la sonda sur l'impression qu'elle avait ressentie en voyan le luxe et le train du château.

— Mon Rodolphe, dit-elle, je ne trouve personne aussi riche que moi. Ton amour dans l'échoppe du père Dauphin ne m'aurait jamais laissé envier personne. Et cependant, tu as fait d'une pauvre fille, destinée peut-être à épouser un ouvrier, une femme riche et considérée, mais aussi la plus heureuse et la plus reconnaissante des femmes. Loin d'enviert personne au monde, j'ai au contraire peur d'exciter l'envie, tant j'ai le cœur plein de bonheur et de fierté.

Le lendemain, tous les habitants du château vinrent dîner à la ferme. Ce'cile était un peu trop parée. Albert avait risqué une observation, mais M. et madame de Golbert et la tante Isabelle avaient jeté les hauts cris. Bien plus, Cécile avait cédé tout de suite au désir de son mari, et avait montré tant d'empressement, quoique mêlé à faible dose d'un petit air résigné, qu'il finit parla supplier de remettre le châle de cachemire et le chapeau à plumes qu'elle avait ôtés, ce qui lui fut accordé.

On avait, un peu trop peut-être, apporté avec soi un parti pris d'admiration pour tout ce qu'on verrait à la ferme. Agathe, qui ne connaissait au monde rien d'aussi beau que son séjour^ prit parfaitement au sérieux tous les éioges qu'on

lui en ût. Rodolphe y vit de !a maladresse, mais de la bienveillance, et tout se passa le mieux du monde.

Il était bien facile, du reste, à Agathe, d'accepter l'admiration qu'on témoignait pour sa maison : la nature y avait développé ses réelles magnificences; un rosier et un jasmin, tous deux vieux et énormes , ?v tapissaient entièrement la façade ; le toit de chaume était en partie couvert de mousse et surmonté sur sa crête de touffes d'iris. Tout cela faisait une maison toute fleurie et toute parfumée. D'un côté, une grande prairie s'étendait jusqu'à la rivière, qu'il fallait traverser pour aller au château; des moutons et des vaches y paissaient en liberté. De l'autre côté, la pelouse tapissait une colline que couronnait un bois de chênes. Plus loin, on voyait les granges, les étables, les écuries, tout cela animé par les animaux qui les habitent. Le bon goût que Rodolphe avait établi à l'intérieur contrastait le plus agréablement du monde avec la simplicité du bâtiment. Aussi Agathe recevait les compliments avec modestie, loin d'y voir de la complaisance et de l'affectation.

A la ferme, les domestiques n'avaient pas de livrée : c'étaient des filles et des garçons du pays, nés à la ferme, et y ayant toujours vécu employés aux travaux de la terre. Ce n'était pas sous ce rapport qu'Agathe aurait pu être envieuse ; elle comprenait qu'elle aurait bientôt pour ces braves gens des sentiments affectueux et presque de famille, que ne pourraient jamais lui inspirer les messieurs humbles et fiers, viehement chamarrés, qui servaient au château.

Le diner fut excellent. Les maîtres de la ferme reconduisirent leurs hôtes jusqu'à la riviez et les deux frères se di-

rent adieu en se serrant la main avec un bonheur impossible à décrire : tous leurs projets réussissaient mieux qu'ils n'avaient pu l'espérer. Les huit jours passés, M. et madame de Golbert retournèrent à Paris et emmenèrent leur fille et leur gendre pour quelques jours. Albert revint seul; il avait de bonnes et de mauvaises nouvelles à donner à son frère : Cécile était grosse, mais cette grossesse s'annonçait mal. Cécile, naturellement délicate, était très-soufîrante. Madame de Golbert s'était alarmée, et le médecin de la famille, consulté, avait ordonné d'aller passer l'hiver en Italie. Il n'y avait rien à objecter. Les deux frères, tout tristes qu'ils étaient de cette séparation si imprévue, la première de leur vie, se résignèrent et se promirent de s'écrire souvent.

Cécile revint avec ses parents passer quelques jours au château, puis ils partirent Rodolphe resta quelque temps sombre et triste. Agathe redoubla de soins et de tendresse. Albert écrivait souvent. Il ne supportait pas beaucoup mieux que Rodolphe leur triste séparation. La santé de Cécile était melleure, mais madame de Golbert n'osait la laisser revenir en France avant la fin de l'hiver. L'hiver passé, la grossesse était si avancée qu'il y aurait eu une réelle imprudence à se mettre en route. Puis Cécile accoucha. On ne pouvait ni laisser l'enfant là-bas, ni l'exposer à un voyage long et fatigant dans un âge aussi tendre. Puis on approchait de nouveau de l'hiver. 11 fut décidé qu'on ne reviendrait qu'au printemps suivant. On était à Florence, on y voyait beaucoup de monde et l'on y menait grand train. Cécile écrivit deux ou trois fois à Agathe; mais les deux jeunes femmes s'étaient vues trop peu pour qu'il se fût établi eo^e elles une intimité suffisante

pour rendre leur correspondance intéressante. Les lettres de Cécile contenaient bien quelques regrets bienveillants, mais il était facile de voir qu'an fond elle se trouvait très-heureuse.

Ce fut cependant grand? fête à la ferme quand Albert et sa femme revinrent au château: les deux frères pleurèrent d'attendrissement en se : evoyant. Cécile était embellie, elle rapportait un beau gros garçon. Agathe se sentit envieuse pour la première fois. Il y eut encore là un désappointement: les deux frères, dès avant leur mariage, étaient convenus qu'ils seraient réciproquement les parrains de leurs enfants; c'était un nouveau lien entre eux, et de plus c'était donner ceux pères aux enfants. Malheureusement, le petit Henri était ne en pays étranger. Or, Albert avait d'abord décidé qu'on attendrait le retour en France pour le baptiser, afin que Rodolphe pût être le parrain; mais une indisposition de ï'enfant alarma les mères. Madame de Goibert, surtout, fut d'autant plus d'avis de le baptiser tout de suite, qu'un prince italien de leurs connaissances devait être parrain avec elle. Albert devait céder et céda.

Agathe ne fut plus longtemps envieuse de Cécile, elle se trouva bientôt grosse à son tour et accoucha d'une fille. Albert fut son parrain et la nomma Marguerite.

Les deux frères ne tardèrent pas à subir une nouvelle séparation. Cécile, pour la même cause, donna encore a sa mère les mêmes inquiétudes. Le même médecin ordonna encore un séjour sous un ciel plus clément Rodolphe ne put, à cette nouvelle, dissimuler quelque impatience.

— Voilà un singulier médecin, dit-il, qui paraît bien certain

que ses malades ne peuvent guérir qu'à cinq cents lieues de lui!

Il fallut cependant partir. Ce'cile laissa, après beaucoup d'hésitation, son petit Henri aux soins d'Agathe.

Cette fois, les choses ne se [passèrent pas aussi bien pour Cécile. On retrouva à Florence les connaissances du séjour précédent ; on alla beaucoup plus dans le monde, on se livra beaucoup plus au plaisir. Soit par quelque imprudence, soit par quelque accident naturel, Cécile fit une fausse couche. Ce n'était pas le moment de voyager pour revenir, surtout de quitter le climat salutaire de l'Italie. Madame de Golbert risqua même la proposition d'acheter une propriété à Florence et de vendre le château des Aulnaies. Mais celte fois, Albert laissa à peine finir la phrase. On revint au bout d'un an ; Agathe fut presque fâchée d'avoir à rendre Henri, qui s'était mêlé dans son cœur avec sa petite Marguerite. Albert dit à son frère :

— J'ai découvert un petit secret : c'est que l'affaiblissement de la santé de Cécile et la nécessité d'un voyage en Italie, tout cela était prévu dès avant mon mariage. C'était une fantaisie de madame de Golbert que son mari n'a\ait pas voulu satisfaire, et elle avait dit à sa fille : « Quand tu « seras mariée, nous irons en Italie. » Cécile n'a pas su résister à sa mère ; d'ailleurs elle n'était pas fâchée de voir un nouveau pays , mais je t'assure bien que plutôt que de quitter encore une fois la France , je déclarerai Henri à tout jamais mon fils unique ; nos projets, dont la réalisation avait si bien commencé, sont tous renversés depuis trois ans, et je ne m'y résigne nullement.

— Mon cher Albert, dit Rodolphe, tu me rends bien heureux en parlant ainsi , et notre séparation , presque conti« Ile depuis notre mariage, a été pour moi un bien vif cha griii.

Cécile, élevée dans le monde, était loin d'en avoir perdu l'habitude depuis son mariage. Elle passa les hivers chez sa mère et l'été on reçut des amis au château, où s'installèrent régulièrement, pour la belle saison, M. et madame de Golbert. L'été des gens comme il faut, avait été décidé n'être que de quatre mois, sur lesquels on en prenait deux ou trois pour un voyage à des eaux quelconques. L'hiver, Albert quittait quelquefois Paris et venait passer une semaine avec son frère. Henri, pendant l'hiver, restait avec Agathe et surtout avec le père Dauphin, qui avait résumé toutes ses affections sur les deux enfants et avait retrouvé pour eux une seconde jeunesse et une inaltérable gaité.

Les enfants, de leur côté, aimaient le père Dauphin à rendra les mères jalouses. Mais comment lutter avec un homme qU; savait et racontait tous les contes imaginables? Il y avait, er. re autres, l'histoire de Polichinelle, histoire qui, à cause de l'immense succès qu'elle obtenait auprès d'Henri et de Marguerite, dura un peu plus de deux ans, et ne fut jamais terminée, quoique le père Dauphin en narrât au moins un chapitre tous les soirs, en tenant les deux enfants chacun sur un de ses genoux. Ce récit n'était pas sans quelques rapports avec les Mille et une Nuits, à cause que chaque chapitre commençait et finissait inévitablement de la même façon.

Quand il se faisait tard, lorsque Agathe jugeait qu'il était

temps de coucher les enfants, le vif intérêt qu'ils portaient à la continuation de l'histoire de Polichinelle les rendait d'abord rebelles au sommeil, et ce n'était qu'avec des plaintes, des larmes et des cris qu'ils accueillaient la proposition d'aller se coucher. Mais le père Dauphin imagina un expédient qui eut tout le succès désirable. Lorsque Agathe lui faisait signe que l'heure approchait où il faudrait coucher les enfants, tout en continuant son récit, il faisait entrer Polichinelle dans un café, soit que Polichinelle eût faim, soit que Polichinelle eût soif, soit que Polichinelle fût fatigué, et alors. Polichinelle prenait un journal et le lisait sans pitié jusqu'à ce que les pauvres petits enfants se fussent endormis sur les genoux des narrateurs. Une fois Henri lui dit :

— Mais, père Dauphin, Polichinelle entre bien souvent au café.

— C'est vrai, mon petit Henri, je trouve comme toi qu'il y entre bien souvent ; c'est un des défauts de Polichinelle, un défaut que je ne saurais trop te recommander d'éviter quand tu seras grand. Je n'ai pas besoin d'en parler à Marguerite : les femmes ne sont pas sujettes d'ordinaire à ce défaut-là... Elles en ont d'autres.

— Mais, père Dauphin, objecta Marguerite, est-ce que tu ne pourrais pas nous dire simplement : Polichinelle entre au café et il lit le journal. Est-ce que Polichinelle ne pourrait pas lire le journal tout bas au lieu de le lire tout haut, ce qui nous endort?

— C'est vrai, dit Henri, Marguerite a raison.

— Vous trouvez , M. Henri ? Eh bien, moi, je dis que Marguerite n'a pas raison, et voici pourquoi : Voulez-vous

que je vous raconte toute l'histoire de Polichinelle ? Eh bien , si je passe quelque chose, je perdrai le lil de l'histoire, et un jour je ne me rappellerai plus la suite ; et quand vous me direz : — Père Dauphin, l'histoire de Polichinelle? —je vous dirai : — Mes enfants, j'en suis désolé, mais il n'y en a plus, j'en ai perdu le fil, je ne sais plus où j'en suis, c'est une affaire terminée.

Et les enfants se résignèrent à ce qu'on ne passât rien de l'histoire de Polichinelle. Et tous les soirs ils s'endormaient de la même manière.

Rodolphe s'était tout à fait adonné à l'agriculture, et en quelques années les terres dépendant de la ferme qu'il s'était réservées dans son partage avec Albert, avaient doublé leur produit; il se trouvait beaucoup plus riche qu'il ne l'avait supposé. Agathe, de son côté, avait pris un grand goût aux occupations de la campagne, et Marguerite occupait le reste de son temps d'une manière charmante. Leurs habitudes avaient été tout doucement influencées et modifiées par leurs occupations. lis se couchaient à neuf heures et se levaient aux premiers rayons du jour ; aussi, même l'été, quand les habitants du château y revenaient, ne pouvaientils guère vivre avec eux, accoutumés aux longues veillées. Si bien que les deux frères, pour être certains de passer une soirée ensemble au moins une fois par semaine, convinrent de diner k la ferme tous les samedis. D'abord Cécile y vint assez régulièrement, puis elle s'excusa quelquefois, puis elle n'y vint plus. Albert se montra à ce rendez-vous d'une exactitude complète > l'hiver il venait de Paris tout exprès et couchait au château.

Sa maison, de plus en plus envahie par les amis de son beau-père et de sa belle-mère, ne tarda pas à lui devenir beaucoup moins agréable que celle de son frère. Il attendait le samedi avec impatience et quelquefois trouvait deux ou trois samedis dans la semaine. Il avait chez Rodolphe sa pipe et son fusil ; c'était là qu'il était véritablement cnez lui. Agathe le traitait tout à fait comme s'il eut été son frère.

Agathe et Rodolphe allaient quelquefois dîner au château, où ils étaient toujours fort bien reçus par Cécile et par ses parents. Mais l'aspect de figures étrangères, des conversations auxquelles leur éloignement du monde les empêcnait de prendre part, leur faisaient regretter la chaumière et l'his toire de Polichinelle que le père Dauphin avait promise pour le soir.

La tante Isabelle, pour une raison frivole, échangea un jour avec madame de Golbert quelques paroles aigres-douces. Elle vint trouver Rodolphe et lui dit :

— Rodolphe, je suis la sœur de ton père; c'est moi qui vous ai élevés et ai sauvé votre fortune ; on n'a pas ctoez ton frère tous les égards qui me sont dus. J'ai décidé que je quit terai le château; tu ne refuseras pas un asile à la sœur de ton père.

— Ma tante, dit Rodolphe, je suis convaincu que si vous n'êtes pas traitée chez Albert comme il est convenable que vous le soyez, c'est tout à fait à son insu et contre sa volonté; vous l'offenseriez en quittant sa maison; d'ailleurs, vous ne «eriez pas bien ici : nos goûts et nos habitudes sont très-différents des vôtres. Je ne me suis iamais informé de votre

fortune; si vous quittez la maison d'Albert et que vous n'ayei pas par vous-même assez pour vivre noblement, je vous ferai avec grand plaisir une pension convenable. Mais nous sommes si heureux ici, que je craindrais d'admettre même un plaisir de plus.

— 11 n'est pas besoin de tant emmieller ton refus, Rodolphe; tu as toujours eu le cœur plus dur que ton frère; j'avais tort d'oublier par quels chagrins, encore enfant, ta savais reconnaître mes bienfaits.

La tante se raccommoda avec madame de Golbert et ne montra aucun ressentiment à Rodolphe de son refus; loin de là, elle était douce et caressante avec Agathe et avec Marguerite, par suite de quoi Rodolphe dit un jour :

— Si on était sage, ce serait peut-être le vrai moment de se défier de la tante.

11 arriva qu'Albert fut tout étonné un jour de découvrir que ses dépenses avaient depuis son mariage toujours dépassé son revenu, et chaque année ces dépenses s'étaient accrues et menaçaient de s'accroître encore. Il se trouva endetté ; mais Rodolphe avait de l'argent; il paya les dettes, et Albert, d'après son conseil, déclara formellement: 1° que la belle saison aurait désormais huit mois; 2° que les voyages aux eaux seraient au moins suspendus, attendu qu'il avait remarqué qu'on était beaucoup plus chèrement et beaucoup plus mal dans des auberges encombrées d'étrangers, que dans un château à soi, au milieu de ses terres et au sein de sa famille.

Cécile pleura un peu, mais la faiblesse d'Albert necéda pas pour cette fois : l'obligation où il s'était trouvé de pren-

dre l'argent de Rodolphe lui avait donné une leçon sévère, M. et madame de Golbert offrirent de prendre leur fille chez eux pendant une partie de l'année ; mais Albert répliqua que lui, étant décidé à passer désormais huit mois aux Aulnaies, ne pensait pas que sa femme pût être ailleurs. Il fallut donc se résigner; mais M. et madame de Golbert n'admirent pas cette révolution dans l'almanach, et ne vinrent, comme autrefois, passer que deux ou trois mois chez leur fille. De ce moment les deux familles se trouvèrent tout à fait en présence.

Madame Cécile Revnold des Aulnaies fit quelques visites dans le voisinage. Alors seulement Albert avoua à son frère que sa belle-mère et sa femme l'avaient tant tourmenté, qu'il avait fini par se laisser donner le nom de sa terre, et que tout doucement on avait fini par l'appeler M. des Aulnaies.

— Quoiqu'à vrai dire, répondit Rodolphe, j'aime mieux garder le nom de notre père, qui rappelle un honnête homme, que de prendre un nom qui ne rappelle que des arbres dont on a un stère pour 20 francs, je ne vois là rien de grave; si ta femme et ta belle-mère y tenaient si fort, tu n'as pas acheté la paix trop cher. A ce prix, si la paix de la maison était en question, ce qu'à Dieu ne plaise, je me laisserais volontiers appeler chose, ou bien Pst, pour la reconquérir.

Les voisins rendirent la visite; mais on ne forma de relations qu'avec un d'eux , appelé M. Clodomir de Poutaris, qui passait la belle saison à une demi-lieue des Aul-

naies, dans une maison quïl louait déjà depuis plusieuri années. — M. de Ponlaris était resté veuf avec une petite fille.

Un jour qu'à diner Rodolphe avouait voir avec chagrin Pintimité de son frère avec M. de Pontaris, il ajouta :

— Peut-être est-ce par jalousie; l'amitié qui unit mon frère et moi a toute la tendresse, tout le charme de la passion : qu'y aurait-il d'étonnant qu'elle en eût aussi la violence et l'àpreté?

— M. de Pontaris, dit le père Dauphin, est un homme loyal, franc, brave et généreux.

— Et qui vous a appris cela, père Dauphin?

— Vous me demandez, mon fils, qui m'a appris que M. Clodomir de Pontaris est loyal, franc, brave et généreux; mais qui pourrait-ce être, si ce n'est lui-même? Vous savez bien que je ne connais personne qui le connaisse, et que je ne puis rien savoir sur lui que ce qu'il a eu l'obligeance de m'apprendre lui-même. C'est du reste ainsi, je crois, que le jugent votre frère Albert et sa femme, car je ne suppose pas qu'ils aient eu d'autres renseignements que ie mien.

A ce moment, on mit Henri en pension. Le but secret des Golbert était sans doute de séparer l'oncle et le neveu.

— Que veux-tu ! dit Albert, le père et la mère de ma femme lui ont mis cela dans la tête. J'ai résisté, j ai lutté et puis un jour j'ai dit oui, et il n'y a plus moyen de revenir ià-uessus, Je sais bien que c'est une sottise ; mais ma femme se figure que je n'aime pas notre fils, que je veux en faire un paysan, etc. ; et, comme dit Clodomir, il faut toujours finir par céder aux femmes. Une femme qui a une volonté ne s'en laisse

pas distraire : elle consacre à son accomplissement tout ce qu'elle a de puissance. Quelque futile qu'en soit le sujet eiLs ne pense plus à autre chose; elle ne fait rien qui n'y tende. Il est bien plus simple de céder tout de suite ; on s'épargne ainsi la fatigue de la lutte, la bouderie et l'humiliation de la défaite. Je fais semblant d'être du même avis.

— Tant mieux, si cela te donne la paix et le bonheur chez toi, dit Rodolphe; mais, cette fois, tu les paies un peu cher.

Madame des Aulnaies, car on n'appelait plus autrement Cécile Reynold, avait pu s'apercevoir, aussitôt qu'elle s'était vue condamnée à passer huit mois de l'année à la campagne, qu'Agathe y était adorée. Agathe, en effet, était tout naturellement ce que les autres veulent paraître ; elle aimai», tout ce qui était faible, pauvre ou souffrant; c'était un doux et divin instinct. Un oiseau malade, une fleur chétive, devenaient par cela seul ses favoris dans la volière ou dans le jardin. Aussi Rodolphe lui avait-il confié le département de la bienfaisance ; c'était elle qui visitait et secourait les pauvres. Cécile ne voulut pas lui laisser cet avantage; seulement elle y mit plus de pompe et d'éclat. Elle avertit le curé du village qu'elle comptait s'occuper des indigents, et on la voyait porter elle-même un bouillon à une femme malade à une assez grande distance. Le vase dans lequel était le bouillon était tellement grossier et contrastait tellement avec le costume de Cécile, qu'il n'y avait pas moyen, si on la rencontrait ou si on ïa voyait passer, de ne pas lui demander où elle allait ainsi chargée. Alors elle s'arrêtait et répondait : « C'est un bouillon que je porte à une pauvre femme malade. » Puis

elle récitait sur la bienfaisance deux ou trois jolies phrases qu'elle tenait toutes prêtes. Or, comme pour être rencontrée, elle prenait le plus long, comme elle s'arrêtait plusieurs fois sur la route, le bouillon arrivait froid, mais le but était atteint. Les pauvres gens, complètement dupes, se disaient entre eux : « Comme elle est bonne et pas fière ! Voyez, en robe de soie, elle porte un bouillon à la Mathurine dans un vieux pot de grès. »

Agathe, au contraire, s'occupait de ses pauvres avec tant de naturel, et était si heureuse de les soulager, qu'on ne pensait guère à lui en savoir gré. On l'aimait, mais on ne l'admirait pas. Ce que Cécile daignait faire, Agathe le faisait pour son plaisir. D'ailleurs, Agathe n'avait pas d'aussi belles robes, surtout pour aller chez les pauvres. Les gens la prenaient pour un être de leur espèce et ne lui savaient que le gré qu'on sait à un parent, à un ami qui accomplit un devoir en vous aidant. Cécile, au contraire, madame des Aulnaies, était une étrangère qui ne leur devait rien.

On parlait quelquefois à Agathe des bienfaits de Cécile. On lui disait : « Voyez comme madame des Aulnaies n'est pas fière ; elle est venue hier ici, elle m'a parlé comme vous me parlez, elle s'est assise là sur cette mauvaise chaise où vous êtes, pas fière du tout. »

Agathe eut un peu d'irritation; elle sentait que Cécile ne faisait de bonnes choses que pour paraître bonne, et elle voyait que les gens lui savaient bien plus de gré qu'à ellejnême. Elle trouva injustes ces gens qu'elle aimait, et elle laissa déborder l'amertume de son cœur dans le cœur de Rodolphe.

— Ma chère Agathe, dit Rodolphe, ferme bien vite un cœur à ce mauvais sentiment qui est tout près de s'y introduire. Pourquoi t'occupes-tu des pauvres? Parce que tu souffres de les voir souffrir ; parce que tu dînerais mal si tu savais qu'un de nos voisins n'a pas de quoi donner à dîner à sa famille. Quel que soit le sentiment qui porte la femme d'AU bert à soulager les malheureux, le résultat est toujours bon pour eux, tu dois donc t'en réjouir, et leur ingratitude apparente doit être, non pas un sujet de chagrin, mais au contraire un charmant triomphe. Ils te croient trop heureuse de soulager leurs misères, ils pensent que tu produis de bonnes actions comme en rosier produit des roses ; ils ne te savent pas plus de gré qu'un enfant ne sait gré à sa mère de ses soins, de ses veilles, de ses alarmes. Ils t'aiment; il me semble que c'est bien assez pour payer le bonheur que tu prends à leur faire du bien. D'ailleurs, essaie de ne plus en faire, et tu verras bientôt qui sera le plus attrapé des pauvres ou de toi.

Agathe embrassa son mari et lui dit :

— Tu as raison, j'ai tort et plus que tu ne le crois encore. Voilà plusieurs jours que j'ai cessé de faire la charité et que je ne fais plus que l'aumône. Je te promets de réparer ma faute.

— De plus, ajouta Rodolphe, ne te permets pas à toi-même d'interpréter défavorablement les actions de Cécile; il importe beaucoup au bonheur de mon frère et au mien que vous viviez bien ensemble.

Lorsque Henri revint, aux vacances, il n'était pas depuis un quart d'heure au château qu'il avait traversé la rivière et

qu'il embrassait Rodolphe, et Agathe, et Marguerite, et le père Dauphin. Albert était arrivé avec lui.

— Voici le savant, dit-il. Clodomir voulait l'interroger sul ses études, mais il s'est sauvé comme un lièvre.

— Cours-tu donc encore bien? demanda Rodolphe. • — Mais, oui, mon oncle.

— Tant mieux. Vois-tu, dit-il à part à Albert, j'avais peur qu'on ne le gâtât; mais je me charge de lui pendant les vacances.

En effet, Rodolphe apprit à son neveu à nager et à monter à cheval.

— C'est toujours ça de sauvé, dit— îl en le voyant, après les vacances, repartir pour sa pension.

his deux belles-sœurs ne se cherchaient guère. Agathe vivait chez elle, entièrement occupée des soins de sa maison, et toute consacrée à sa petite Marguerite. Cécile recevait du monde et s'était formé tout doucement une société où Rodoï- Alpheet surtout Agathe et le père Dauphin n'avaient que faire, bert lui-même n'était pas de la société de sa femme, si on en excepte M. et madame de Pontaris. Sa vraie famille, sa vraie maison, c'était la ferme, la maison de Rodolphe. Il voulut lier Rodolphe avec M. de Pontaris; Rodolphe lui dit : Tes amis seront toujours les bienvenus chez moi, mais je n'aurai jamais d'autre ami que toi ; je n'ai rien de plus à faire de M. de Pontaris.

Un samedi qu'Albert tenait sur ses genoux sa petite filleule Marguerite, elle lui demanda si Henri allait bientôt ventr.

— Dans un mois, reprit Albert, et il me charge, dans une lettre qu'il m'a écrite hier, de t'embrasser de sa part.

Rodolphe regarda son frère avec un sourire épanoui. Eu effet, la tendresse de ces deux enfants leur rappelait un projet qu'ils avaient caressé lorsque, sur le point de se marier, ils se laissaient aller à tous les rêves que leur donnait leur prochaine félicité.

Albert rougit et ne tarda pas à retourner au château, non pas qu'il eût changé d'idée au sujet de l'union de leurs enfants, s'il arrivait qu'ils s'aimassent plus tard, mais il se rappelait que, la veille, la tante Isabelle avait dit en parlant de la fille de M. de Pontaris, qui était sortie de pension pour quelques jours : « Sydonie de Pontaris sera jolie et parfaitement élevée ; ce serait un beau parti pour Henri dans l'avenir. » Et Cécile avait approuvé d'un sourire. Certes, Albert était bien décidé à donner Marguerite à Henri si les deux enfants s'aimaient ; il ne supposait pas un moment que ce projet, si charmant pour le cœur des deux frères, pût jamais trouver un obstacle dans la volonté de l'un des deux; mais il prévoyait de loin un désaccord avec Cécile, de la lutte, de la guerre, et il avait peur.

Pour Rodolphe, il ne s'aperçut même pas de l'embarras de son frère.

— Je suis un peu observateur, dit le père Dauphin, et s'il y a quelque chose de touchant, c'est la joie d'Albert en pensant à ïa possibilité de Punion de nos deux enfants.

— En vérité, dit un jour M. de Pontaris à Albert, c'est u vrai Nemrod que votre frère? Vous m'avez gracieusemenr permis de chasser sur vos terres. J'avais aperçu quelque: compagnies de perdreaux dont je pensais bien tuer ma part. Je fus quelques jours à me mettre en chasse; j'attendait un habillement convenable de Paris, je n'avais qu'une défroque de trois ans de date; mon tailleur m'envoie mon vêtement hier. Je me mets en route ce matin; le costume est bien: pantalon de daim, guêtres pareilles, habit vert, à deux rangs de boutons ciselés représentant des têtes d'animaux, casquette de velours noir. Je n'ai rien rencontré. Le garde m'a dit : aVous venez trop tard, M. Rodolphe a tué tous les perdreaux, et il a y aura rien à faire jusqu'au moment du passage. »

— Rodolphe est très-adroit, dit Albert en souriant, et tandis que vous attendiez vos beaux habits, il se mettait en route en blouse.

— Mais, mon neveu, dit la tante Isabelle, Rodolphe ne peut-il chasser chez lui? On prétend que les terres de la ferme, quoique peu étendues, sont plus giboyeuses que les vôtres.

— Il est très-fâcheux, ajouta Cécile, qu'il ne se trouve plus un perdreau à tirer, soit pour -vous, soit pour ceux de vos amis qui veulent bien venir r~"5 voir.

— Voulez-vous que je vous dise la vérité ? dit Albert. — Je prie Clodomir de ne pas s'indigner. — Je suppose, ou qu'il ne veut pas mener son bel habit vert où Rodolphe porte sa blouse, — ou qu'il n'est pas aussi habile chasseur que mon frère, — ou que le garde, qui est un peu jaloux de l'adresse de Rodolphe... — Et d'ailleurs, il aura voulu reconnaître quelque générosité de M. de Pontaris, qui me gà.te volontiers mes gens, — en donnant quelques consolations au chasseur malheureux. — Du reste, j'ai donné à Clodomir l'autorisation de chasser également sur la ferme.

— Je n'en profiterai pas sans l'autorisation spéciale de M. Rodolphe Reynold.

— Et vous aurez grand tort. Du reste, il vous adressera l'invi talion quand vous voudrez, et je gage bien qu'il vous fera trouver quelques perdreaux encore, assez pour que vous soyez tout à fait humilié si vous rentrez le carnier vide. Je dispose de la ferme comme Rodolphe dispose du château.

La tante échangea un sourire avec M. de Pontaris. Cécile traduisit ce sourire et dit :

— Est-ce pour donner une preuve du désintéressement de votre frère?

— Oh ! dit Albert, je n'ai pas besoin d'en donner.

— Ni lui non plus, sans doute. C'est pour cela qu'il use de vos chevaux de selle comme vous pouvez user de ses chevaux de labour ou de ses bidets d'allure. Hier encore, votre alezan est rentré en sueur.

— Que dites-vous là? dit Albert.

11 sonna un domestique et dit :

— Courez chez mon frère, et demandez si tout le monde se porte bien chez lui. Pourvu, ajouta-t-il, qu'il ne soit rien arrivé qui lui ait fait faire cette comse rapide !

Pendant qu'il écrivait, la tante, Cécile et M. de Ponlaiïs avaient continué de causer en baissant un peu la voix. La tante finit en disant : « C'est du fanatisme ! »

— Ma tante, dit Albert, vous savez au moins que cette religion-là ne cède pas à la persécution. Vous l'avez en son temps honorée de l'épreuve du martyre. Mais tenez, Clodomir n'est pas de trop, il est assez de nos amis pour savoir nos secrets de famille. D'ailleurs, si je n'en ai parlé à personne, c'est que Reynold m'avait dit de n'en rien faire.

11 y eut encore un sourire échangé entre les trois interlocuteurs ; mais, cette fois, Cécile n'eut pas le temps de traduire cette remarque sur l'obéissance d'Albert.

— Je serais, en effet, plus riche que mon frère, comme j'en ai l'air, dit Albert, que je partagerais avec lui, comme je le ferais sans scrupule s'il était plus riche que moi. Mais savezrous comment j'ai eu vingt mille livres de rente et ce château ? La tante, qui connaît nos affaires, a dû au moins s'en

douter. Rodolphe, voyant que M. de Golbert ne me donnerait pas sa fille si je n'avais que la moitié de la fortune que nous ont laissée nos parents...

— Votre père, interrompit madame de Vorlieu, car votre mère n'avait rien.

— Elle avait un bon cœur et toutes les douces vertus qui ont fait le bonheur et la consolation de notre père. Eh bien, Rodolphe, voyant que mon bonheur était attaché à la possession de ma belle Cécile, Rodolphe a fait deux parts de notre bien. Il a mis d'un côté le château et vingt mille francs de rente, et de l'autre quatre mille francs de revenu et la ferme; et il a choisi... Quand j'ai su cela, malgré mon adoration pour Cécile, j'ai voulu refuser ; mais il m'a si bien prouvé qu'il serait très-heureux ainsi, et qu'il ne pouvait pas être heureux si je ne Tétais aussi, et que d'ailleurs j'en aurais fait autant à sa place, que je n'ai plus rien dit et que j'ai accepté. Vous voyez si je dois avoir quelque chose qui ne soit pas en même temps à mon frère !

De grosses larmes coulèrent sur les joues d'Albert. Il y eut un moment de silence. La tante reprit :

— Rodolphe a très-bien agi ; le mariage de votre père avait singulièrement abaissé notre maison.

— Ma tante !

— Sous le rapport de la fortune, se hâta d'ajouter la tante. Votre frère n'a fait que rétablir ce qui avait lieu en France, il n'y a pas longtemps : il a rendu à l'aîné ce qui lui appartient, et l'a mis à même de soutenir le rang de notre famille. Lui-même, du reste, a raison, quand il dit qu'il est très-heureux ainsi; la fille qu'il a épousée, la famille à laquelle il a

cru devoir s'allier, ne pouvaient guère se montrer exigeantes.

— On ne revient pas de chez Rodolphe, dit Albert; j'y vais aller moi-même, et il sortit.

— Le frère de M. des Aulnaies a-t-il réellement fait cet abandon? demanda M. de Pontaris.

— Il n'en est pas moins vrai qu'Albert aurait alors trompé mes parents sur sa fortune, car ce n'est pas avoir en réalité les choses quand on reconnaît à quelqu'un, sur ces mêmes choses, des droits sans limites. — M. Rodolphe jouit de tout ici plus que nous ; vous avez vu par vous-même que la chasse est à lui et qu'il tue les chevaux.

— Albert saura bien reconnaître ce que son frère a fait pour lui, dit la tante; ils ne négligent rien tous les deux pour jeter dans le cœur des deux enfants toutes sortes de germes de tendresse, et un jour...

— J'espère que non, dit Cécile; Henri n'épousera jamais la petite-fille d'un écrivain public.

— Ne heurtez pas Albert de front, ma belle nièce, dit Isabelle. Il est brave en bataille rangée, et sur ce sujet, il ne céderait pas ; il faut le vaincre par des escarmouches et une guerre de partisans. Je suis ici tout à fait de votre parti ; j'espère bien que Henri réparera les sottises de deux générations et fera honneur à la famille par quelque alliance sortable. Le père avait épousé une paysanne, et Albert a été plus raisonnable ou peut-être seulement plus heureux. Rodolphe a suivi les traditions de mon pauvre frère en épousant une fille qui n'avait ni rang ni fortune et qui ne lui apportait qu'une beauté incontestable. Il est vrai, car je suis juste, que ruade-

moiselle Dauphin est admirablement belle; n'êtes-vous pas de mon avis, monsieur de Pontaris?

Comme la tante venait de donner ce dernier coup, Albert rentra, le visage tout épanoui.

— Il n'y a pas de mal, dit-il, tout va bien chez les paysans, et Rodolphe n'avait eu besoin de l'alezan que pour une promenade.

— 11 se promène vite, dit Cécile.

— - Ma chère Cécile, chacun, je pense, se promène de la façon qui lui fait le plus de plaisir.

— Sans doute, il ne s'agit pas de savoir celle qui ferait plaisir aux chevaux.

— Les chevaux sont des chevaux, ma chère femme, et comme le disait l'autre jour un garçon de charrue de mon frère : « Puisqu'ils n'ont pas étudié pour être prêtres, il faut qu'ils fassent leur métier de chevaux.» Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : j'ai dit à Rodolphe que M. de Pontaris était furieux contre lui et contre le carnage qu'il a fait de nos perdreaux. Il nous attend tous demain à dîner à la ferme, et prendra à la pointe du jour M. de Pontaris et moi, lequel Pontaris fera prudemment d'aller chercher son beau costume et ses armes chez lui et de coucher ici. Nous attendrons ces dames à la ferme.

Comme l'avait prévu Albert, Rodolphe fit tuer quelques perdreaux à M. de Pontaris ; mais Albert et lui furent beaucoup plus heureux; c'est du moins ainsi que leur politesse expliqua le gonflement de leurs carniers. En les voyant revenir de loin, le père Dauphin dit :

— A la bonne heure, voici M. de Pontaris galamment

équipé ; voilà ce que j'appelle un chasseur. Je ne prétends pas être infaillible , mais je gage ce qu'on voudra qu'il aura battu ces deux messieurs.

Madame des Aulnaies, et madame de Vorlieu étaient arrivées une heure avant le retour des chasseurs. La tante Isabelle, qui ne faisait jamais rien que pour les autres, avaif dit en partant :

— Allons, ma nièce, puisque vous le voulez, je vous accompagnerai à ce dîner villageois.

Elle s'était mise avec grand soin , pour ne pas faire honte à sa famille.

Cécile se sentait mal à Taise ; la simplicité, le peu de luxe de la chaumière dont elle avait , au commencement de son mariage, tiré vanité, avaient quelque chose d'humiliant pour elle depuis la révélation d'Albert , et donnaient à Agathe un grand avantage sur elle et sur son luxe aux yeux des gens qui avaient eu leur part de cette confidence.

Rodolphe fut gai et lutta avec avantage contre rembarras que devaient naturellement apporter à la réunion les dispositions de Cécile et de la tante.

Comme M. de Pontaris lui disait :

— Vous tirez admirablement bien, Monsieur.

— Oh ! Monsieur, dit Rodolphe, il ne faut pas attribuer à mon adresse le quelque peu de bonheur que j'ai eu de plus que vous à la chasse d'aujourd'hui. Votre costume vous a nui ; vous comprenez; le gibier, de loin, en voyant Albert et moi, avec nos blouses bleues, nos chapeaux de paille, a dit : «Ah ! voilà deux bons paysans qui se promènent , ils ne se préoccupent que de regarder où en sont les betteraves et le

colza , » et le gibier nous laissait approcher; mais vous , du plus loin qu'une perdrix vous apercevait , elle disait à sa couve'e: « Attention, mes enfants. Voyez d'ici ce chasseur: c'est un homme terrible; chacun de ses boutons est le portrait d'un des pauvres animaux qu'il a assassine's. » Vous leur faisiez l'effet d'un de ces intrépides et sauvages chefs mohicans qui vont au combat portant à la ceinture les chevelures des ennemis tués à la guerre.

La gentille Marguerite vint embrasser sa tante Cécile et lui demanda si Henri allait bientôt arriver.

—Charmante enfant, dit madame de Vorlieu, qiù craignait que Cécile n'eût pas fait assez d'attention à cette préoccupation de l'enfant ; comme tout en elle répond aux vœux de ses parents !

— La petite Marguerite sera jolie, dit la tante Isabelle , un matin, pendant le déjeuner, auquel assistait Rodolphe.

— Dites charmante , matante, répliqua Albert. Ce sera tout le portrait de notre mère, à laquelle Rodolphe ressemble tant.

— J'aime mieux Sydonie de Pontaris, dit Cécile ; elle a la bouche plus petite.

— Le nez plus fin, ajouta la tante.

— Oh ! interrompit Rodolphe , les femmes ne connaissent rien à la beauté des femmes. Ce n'est pas pour vous qu'elle est faite, et quand vous voulez prouver à un homme que telle femme est ou n'est pas belle, vous me faites l'effet d'un chat qui voudrait apprendre à un chardonneret à distinguer le

chènevis et le meilleur millet, et qui, si le chardonneret répondait : « Le bon millet est celui que j'aime le mieux , » voudrait lui répliquer par des règles et des the'ories. Il y a deux sortes de beauté, celle qui se prouve et celle qui s'éprouve. Vous ne pouvez rien savoir de la seconde, et celle-là e'est la vraie.

Quand Rodolphe fut parti, Albert reprocha aux deux femmes d'avoir eu au moins la maladresse de faire un mauvais compliment à son frère.

— Mais maintenant que nous sommes seuls , dit Cécile , est-ce que vous trouvez réellement que Marguerite sera aussi jolie que Sydonie ?

— Non pas autant, mais beaucoup plus, ce qui n'empêchera pas Sydonie de trouver des gens qui la trouveront mieux que Marguerite.

— Je désire bien que Henri soit plus tard de ces gens-là.

— Et moi j'en serais désolé, parce que si Henri aimait réellement Sydonie et que Pontaris y consentît , je la lui ferais épouser.

— Et en quoi cela vous désolerait-il?

— En cela, ma chère Cécile , que, s'il est un projet doucement caressé par Rodolphe et par moi, c'est celui de l'union de nos enfants.

— Et alors si Henri aimait Sydonie...

— Je vous l'ai dit, je ferais tout pour qu'il l'épousât.

— Et que dirait le redouté frère Rodolphe ?

— Le très-aimé frère Rodolphe s'en affligerait avec moi , et m'aiderait de tout son pouvoir à faire le mariage.

— Quelle foi aveugle dans M. Rodolphe, votre cadet î

— Dites une foi clairvoyante, au contraire , et sans vous dire dans combien de circonstances je me suis trouvé bien de ce qu'il faisait mes affaires , je vous rappellerai seulement , ma chère et belle Cécile, que sans lui je ne serais pas aujourd'hui votre heureux mari.

— Attendons, dit la tante ; c'est le doigt de Dieu qui conduit tout en ce monde.

— Heureusement I dit Albert en s'en allant.

—Ma chère Cécile, dit madame de Vorlieu, si nous ne réussissons pas dans nos projets, ce sera parfaitement notre faute, et si je me mêle de cela, c'est pour vous, ma chère, et aussi pour notre famille, que je ne veux pas voir tourner dans ce cercle de filles de paysans et de mercenaires où mon pauvre frère est entré le premier.

— Que ferons-nous contre la maudite influence de ce Rodolphe ?

— Ici , c'est plus difficile ; j'y ai échoué moi-même une fois, mais ce n'est pas cependant impossible.

Où l'auteur s'adresse a madame trois étoiles*

Un des meilleurs prétextes qui puissent Tenir au secours de ma paresse et se joindre au respect que je professe pour le papier blanc, c'est, sans contredit, la pensée que les lignes que j'écris doivent être imprimées au bas d'un journal.

Quand on faisait des livres , et, grâce à Dieu, c'est ainsi que j'ai presque toujours fait , c'est-à-dire quand on livrait au public des volumes où Ton était tout seul, il arrivait deux choses : Voici la première.

Parmi mes lecteurs, les uns étaient des gens inconnus qui avaient pris quelque amitié pour moi , et auxquels je me trouvais lié par une étroite sympathie. Ils lisaient mes livres comme on cause avec un ami, l'hiver, au coin du feu ; l'été , sous les ombrages frais et parfumés des chênes , ou au bord

murmurant d'une rivière. Je savais que je leur plaisais , non pas seulement par ce que je leur racontais, mais aussi par les idées et les sensations que j'éveillais en eux. L'auteur descend de la pensée à l'expression. Le lecteur , besogne plus pénible, doit remonter, gravir de l'expression à la pensée ; mais la route lui est plus facile et plus riante, lorsqu'il n'a qu'à remonter à une pensée qui lui appartient aussi bien qu'à l'auteur, il ne fait avec ledit auteur que parcourir des sentiers des bois connus et aimés.

Les autres prenaient un de mes livres par hasard. Si le livre leur convenait, ils se rangeaient au nombre de ces amis inconnus dont le hasard me fait de temps en temps connaître quelqu'un. Sinon , si le livre les ennuyait , ils le fermaient , et le pis qui pouvait m'arriver était qu'ils le rendissent au cabinet de lecture avec quelque appréciation injurieuse. Au fond, ils ne m'en voulaient pas sérieusement, je ne les avais pas irrités. Au premier moment où je les avais ennuyés, ils avaient fermé le livre ; ils avaient été débarrassés de moi , et pourvu qu'ils prissent la peine de se rappeler mon nom , ils étaient sûrs de ne jamais relire une ligne de moi. Je n'insistais pa$ ; je ne leur disais pas un mot de plus qu'ils n'en voulaient entendre

Ainsi, j'avais grand plaisir à écrire. Presque tous mes livres ont été écrits pour une seule personne, et quelquefois pour un ami avec lequel j'avais causé avec abandon la veille, d'autres fois pour une femme que j'avais aperçue à une fenêtre.

Il me semblait que, couché sur l'herbe , ou assis au coin d'un âtre, ou voguant sur la mer, je racontais mes histoires

à un ami, un ami que je choisissais , auquel je savais que cette histoire plairait, dont l'esprit et le cœur avaient une place pour moi.

Car il y a des gens dont la pre'sence, comme un doux soleil d'avril, fait éclore vos pensées; d'autres qui glacent et font périr vos idées en germe et les empêchent de se développer, et qui durcissent votre imagination, comme la gelée fait de la terre.

Il arrive à moi, comme à bien d'autres , d'avoir l'esprit semblable à un jardin dont le sol a quelque fécondité; mais certains regards amis y font germer les pensées . y font fleurir les violettes et les muguets, et épanouir quelques roses; tandis que les autres vous font éprouver un froid glacial qni cause la stérilité et a pour résultat une extinction d'esprit.

Quand, au contraire, un livre s'imprime dans un journal, c'est une tout autre affaire. Vous vous présentez le matin à un homme qui ne vous connaît pas , qui ne vous aime pas , auquel vous déplaisez; il s'est abonné à ce journal pour la politique ou pour le feuilleton des théâtres, ou pour tel écrivain qui lui est sympathique. — Qu'est ceci? dit-il en voyant votre nom au bas d'un feuilleton. Quel est cet intrus , cet importun? Que dit-il ?

Le lendemain , une nouvelle tranche lui est présentée le matin.

— Eh quoi ! c'est encore lui ?

Au bout de quelques jours , il s'impatiente ; s'il est d'un naturel très-doux , il ne sent contre vous les premières pointes de la haine qu'au bout de dix à douze jours. Quelquesuns vous haïssent dès le troisième feuilleton. Le quinzième

jour, il croit que c'est vous qui lui en voulez. Si la chose dure un mois , il croit que vous l'insultez. Vous êtes un ennemi , une hydre à trente et quelques têtes, et il n'est un peu con* sole que lorsqu'il voit paraître en tête du feuilleton quelque note humiliante pour vous émanant de ladirection du journal:

«Après ce roman, qui sera définitivement terminé mardi prochain , nous donnerons telle et telle chose de monsieur tel ou tel. »

Au résumé, quand je fais un roman qui doit être publié en volume, je crois causer avec une personne bienveillante ; quand il est destiné à un journal, j'éprouve les agréables sensations d'un orateur de la minorité à la chambre des députés, lorsqu'il traitait une question plus ou moins irritante , au milieu des interruptions, des cris, des chuchotements, des éternuments d'une majorité intolérante et enrhumée, qui se mouchait haineusement, ou l'accompagnait avec les couteaux de bois sur les pupitres. Son seul dédommagement , c'était de trouver, quand il descendait de la tribune , haletant , épuisé, trois ou quatre mains qui venaient presser la sienne , plus souvent pour paraître et se mêler à son succès, que pour témoigner une sympathie réelle à l'orateur.

C'est pourquoi, ayant vu hier dans la rue une femme trèsbelle et très-gracieuse que je ne connais pas, lui ayant offert la main pour franchir un ruisseau d'une largeur inusitée , ayaht reçu pour paiement un charmant sourire, je déclare que c'est à elle que je raconte la suite de cette histoire , et que, sûr de son appui , je prends à l'égard du public un aplomb sans égal , déclarant gens sans goût , sans raison, ignorants et bélîtres tous ceux qui n'approuveront pas mon

livre } ou seront sur quoi que ce soit d'un avis quelque peu différent du mien.

Mais d'abord re'pondez-moi : êtes-vous bien assise , Madame ? vos petits pieds sont-ils chauds dans vos mules de velours, étroites mais trop larges , comme toute chaussure de femme? votre feu est-il brillant? les fleurs de votre jardinière exhalent-elles de suaves parfums dans votre chambre? Êtesvous un peu fatiguée du bal d'hier ! assez pour que votre corps souple soit dans une sorte de douce torpeur , et que votre esprit veuille s'amuser à son tour et sente les aiguillons de cet appétit qui assaisonne si bien les mets et qui donne , quand on est jeune, aux mûres et aux prunelles des haies , une saveur que les gens repus demandent en vain aux ananas et aux truffes? C'est à vous que je m'adresse . ma belle ectrice : écoutez à moitié ce qui suit.

Suite de l'histoire de Rodolphe et d'Albert»

Rodolphe aimait tendrement Henri; il ne doutait pas un moment qu'il dût être un jour le mari de Marguerite , si les deux enfants s'aimaient, et il ne négligeait rien pour lui former le cœur et l'esprit, et compléter son éducation.

— L'éducation, disait-il, doit être faite pour la vie et non pour l'école. Et il citait volontiers ce mot si raisonnable que l'on prête à Agésilas , auquel on demandait ce qu'il fallait enseigner aux enfants : « Ce qu'ils doivent faire étant hommes. »

Il faisait tourner tous les jeux et toutes les promenades au profit de son élève. — Lui, habitant delà campagne, ne pouvait supporter que, sous prétexte qu'elles sont dites en vers élégants, on remplisse la tête des enfants d'idées ïausses et

absurdes sur l'histoire naturelle, en ne les avertissant pas que les Géorgiques, par exemple, fourmillent d'erreurs grossières; c'est que souvent les maîtres n'en savm pas plus long. Il y a des sots bien vêtus et des sottises bien habillées, disait-il , mais ce sont toujours ne'anmoins des sottises et des sots. Il corrigeait donc Virgile par Réamur.

Henri et Marguerite avaient chacun un jardin. Marguerite avait en outre une volière et faisait des cadres de papillons ; ils apprirent ainsi tous deux la botanique , l'histoire des oiseaux et des insectes.

Il était difficile de raconter des histoires après celle de Polichinelle; mais cependant le soir, l'hiver au coin du feu , l'été à l'ombre, Rodolphe disait à Henri :

— Belles merveilles que tous ces contes ue fées ! La nature est pleine de bien plus grands miracles. Tu marches sur des prodiges. Tu as admiré le conte de fées où un prince , le prince Charmant, je crois, apporte à la princesse je ne sais qui une noix dans laquelle est une noisette , dans cette noisette une graine de chènevis , dans cette graine de chènevis une pièce de toile de cent aunes. Tu trouves peut-être cela étonnant?

— Cher oncle, disait Henri, je crois qu'il faut qu'une toile soit terriblement fine pour que cent aunes tiennent dans un grain de chènevis.

— Tu vas voir que ce n'est rien du tout. Prends ce straiD de chènevis, et ouvre-le.

— C'est fait.

— Que vois-tu dedans?

— Rien.

— C'est la faute de tes yeux. H y a dedans d'abord des pieds de chanvre de quoi faire une forêt.

— Oh!

— Ensuite d'autres grains de chènevis de quoi nourrir deux millions de chardonnerets et de bouvreuils.

— Oh ! oh î

— Et mille aunes de toile.

— Ah ! mon oncle !

— Tu crois que je me moque de toi. Pas le moins du monde. Tu ne peux ni voir ni faire sortir tout ce que je t'annonce, mais je vais tout à l'heure t'en donner le moyen en te prouvant que je suis bien modéré dans l'énumération de ce que contient ce grain de chènevis. Mais accorde-moi un instant quece que je te dis est vrai, je m'engage à te le prouver, et alors tu m'avoueras que ton prince Charmant , avec ses cent aunes de toile, est un plaisant coquin , et son grain de chè ievis un pauvre grain de chènevis à peu près creux et vide en proportion de celui-ci.

— Comment me ferez-vous voir cela, mon oncle?

— Rien de plus facile : mets ce grain de chènevis en terre, il lèvera un pied de chanvre; ce pied aura plusieurs milliers de graines qui, à leur tour, produiront plusieurs milliers de plantes ; alors, à mesure, on en fera de la toile, des cordages, de l'huile, et même une liqueur enivrante appelée hatchich Tout cela est cependant contenu dans cette petite graine, et tout en sort successivement comme la noisette sort de la noix, comme le chènevis sort de la noisette, etc.

Et quand je te dis mille aunes de toile, c'est pour ne pas t'épouvanter, car il en sortira toujours jusqu'à la fin monde.

ainsi que des graines , et de l'huile, et des cordages. Voilà pourquoi je fais peu de cas du prince Charmant. Et sa princesse mêtamorphose'e en chatte , est-ce donc aussi quelque chose de bien merveilleux ? Vois cette chenille qui rampe : ce sera au printemps un riche papillon qui daignera à peine se poser sur les fleurs de la luzerne.

Jcîteles yeux dans cette mare. Vois ces petits insectes qui ont un peu la forme du dauphin. Il fait du soleil , tu n'as qu'à attendre un peu. En voici un qui monte à la surface de l'eau, sa peau se déchire, il en sort un animal ailé, un cousin; il développe ses ailes, son ancienne peau lui sert de nacelle; quand ses ailes sont bien déplissées, il s'envole. Et cette sorte de punaise grise qui sort de la vase et vient s'attacher à une pierre de la rive. Regarde aussi : voici sa vilaine peau grise qui se déchire ; il en sort une libellule , une demoiselle ; son corselet est d'émeraude, et ses ailes d'un tissu auprès duquel les plus fines dentelles paraissent de la toile à torchons. Viens donc après cela me raconter l'histoire de Peau d'âne ! 11 y a mille libellules qui viennent en ce moment étinceler et rendre au soleil ses rayons colorés et enrichis.

Les jours de congé, Henri et Marguerite s'occupaient avec ardeur de leur jardin. Henri avait le privilège des travaux fatigants : c'était lui qui bêchait, qui arrosait. Marguerite savait greffer. Tous deux s'amusaient autour de la mai: on, quelquefois plus loin, à découvrir quelque pied vigoureux d'églantier sauvage; ils greffaient dessus leurs plus belles espèces de roses; et se réjouissaient en pensant à la surprise du voyageur qui verrait ces buissons épineux si richement parés.

Ils ne consacraient pas seulement leurs soins aux fleurs, ils avaient des arbres à fruits et cultivaient des légumes. Qu'elle joie, lorsque, dans son jardin, Marguerite trouvait de quoi faire un petit plat des premiers pois, surtout si, grâce à

ses soins plus assidus, il n'y en avait pas encore de mûrs dans le jardin de Henri ! Elle les cueillait, les écossait ellemême, et au premier jeudi ou au premier dimanche, avec quel orgueil elle disait à Henri en dînant :

— C'est un plat de pois de mon jardin !

Rodolphe disait quelquefois : « Je n'en veux aux Grecs et aux Latins qu'à cause de l'abus qu'on en fait et de l'exclusion que, pour eux, on donne aux connaissances plus utiles ; certains professeurs me semblent des jardiniers maniaques qui, charge'sde cultiver l'esprit des enfants, n'y veulent semer que des fleurs, refusent d'y planter des fruits et des le'gumes, et encore, parmi les fleurs, n'admettent aucune de ces plantes du pays vigoureuses et splendides , mais consacrent tout le terrain à certaines plantes étrangères, ne soignent, n'arrosent qu'elles, et considèrent les autres comme de l'ivraie et du chiendent qu'ils arrachent sans relâche.

« Je lis les anciens, ajoutait Rodolphe, et j'en tire de bonnes choses, comme on choisit un bouquet parfumé dans une prairie couverte de foin.

» Ainsi , par exemple , Sénèque donne pour l'éducation des jeunes gens un admirable conseil , et je le donne aussi à Henri. »

En effet , il lui faisait raconter l'histoire des héros et des grands hommes des temps anciens et modernes , et lui disait :

— Q*iel est celui de tous ces hommes célèbres que tu aimes le mieux ?

Henri avait choisi Achille.

— Eh bien, il faut le prendre pour modèle et pour ami, il

faut lui ressembler. Quand tu es embarrassé , demande-toi : « Que ferait à ma place Achille? S'est-il trouvé dans une circonstance analogue à celle où je me trouve? Comment a-t-U agi? » Si tu ne vois rien de pareil dans ce que tu sais de lui, avec un peu d'application et d'intelligence , connaissant son caractère et ses autres actions, tu dois arriver à deviner ce qu'il aurait fait à ta place.

Bien des gens auraient ri sans doute, s'ils avaient entendu quelquefois l'oncle et le neveu s'entretenir sérieusement dans cette donnée.

— Voilà ce qu'aurait fait Achille, disait Rodolphe; tu te conduis comme Thersite.

Marguerite avait , sur le même sujet, un sentiment plus tendre et plus pieux. Son modèle était sa mère, et on ne saurait croire combien ce culle avait été profitable à Agathe d'abord, avant de l'être à sa. fille.

Combien l'idée d'être un exemple incessant pour sa fille lui donnait pour elle-même de sévérité! Combien elle avait développé les germes féconds et les douces vertus qu'elle avait dans le cœur !

Henri, né intelligent, était bien vite devenu un enfant des plus intéressants; c'était avec fanatisme qu'il voulait ressembler à Achille. Cela avait servi merveilleusement vite à faire disparaître toutes les terreurs que cause d'ordinaire la nuit aux enfants, et il vint un jour où Rodolphe fut obligé de relire toute V Iliade pour réunir les divers actes de prudence que pouvait avoir faits Achille, afin de mettre un frein à la témérité de Henri.

— Ta mère n'a pas eu occasion de te tremper dans le Styx,

iï faut y suppléer par l'exercice, en t'endureissant progressivement toi-même; seulement, ne te permets pas trop de talon ; chacun a son point vulnérable comme le talon d'Achille, et ce n'est pas seulement physiquement.

A la moindre faiblesse , à la moindre faute un peu grave dans laquelle Henri retombait, Rodolphe n'avait qu'à lui dire . «Ah! je vois ton talon!» Et Henri devenait rouge, honteux , et se promettait à lui-même de s'observer avec sévérité.

Agathe arriva un jour chez Cécile avec le père Dauphin : la tante Isabelle était auprès de Cécile. A peine eut-on échangé quelques mots , que Clodomir Pontaris entra. Céciie lui fit une petite guerre charmante sur ce qu'on ne l'avait pas vu la veille; puis on parla de quelques personnes et de quelques salons, du théâtre, de l'Opéra, des Italiens, des acteurs; dialogue entièrement à l'usage de Clodomir , de la tante et de Cécile, mais qui, pour Dauphin et pour Agathe, était aussi inintelligible que s'il avait été tenu dans une langue étrangère. Tous deux avaient peine à dissimuler de larges bâillements, et s'avouaient des yeux qu'ils voudraient bien être rentrés à la ferme. Agathe essaya deux ou trois fois de pren-

dre part à la conversation, en la ramenant sur des points communs : elle demanda des nouvelles d'Albert et de Henri. Cécile lui répondait brièvement et reprenait sa course à travers les nouvelles d'un monde auquel Agathe était tout à fait étrangère. Clodomir se leva après avoir promis devenir dîner le soir; il avait plusieurs fois jeté les yeux à la dérobée sur Agathe, et Cécile s'était mordu les lèvres. Aussi , quand il fut parti, quand elle ne se trouva plus qu'avec le père Dauphin et Agathe, qu'elle considérait comme ses ennemis, et la tante Isabelle, qu'elle avait de fortes raisons de croire son alliée , elle pensa qu'il ne serait pas uopportun de froisser un peu la femme de Rodolphe.

— « J'ai appris une singulière chose , dit-elle, et je ne vous cache pas, ma chère belle-sœur, que je ne suis pas sûre d'avoir tout à fait pardonné à mon mari. Eh quoi I me tromper en nous mariant ! tromper ma famille !

» Je croyais, nous croyions tous à la réalité de la fortune qu'il annonçait. Nous ne savions pas que son frère lui abandonnait une partie de son patrimoine pour rendre notre mariage possible. 11 est vrai que Rodolphe ne faisait là qu'un acte raisonnable, et qu'il rétablissait le droit de l'aîné que de sots législateurs ont aboli.

» Belle idée, en effet, que de ruiner toutes les grandes familles en trois générations par ce partage égal entre les enfants ! N'était-il pas facile de prévoir qu'au bout de trois générations, les fortunes seraient détruites, et que les rejetons des races les plus illustres devraient s'aller honteusement mettre à la file derrière les marchands, les industriels et peut-être les ouvriers !

» J'avoue que votre mari a agi avec une sorte de grandeur, mais cependant ce n'est pas tout à fait du désintéressement que de sacrifier quelques avantages d'argent à celui plus noble de voir l'aîné de sa famille en état de tenir son rang dans le monde; c'est au contraire un intérêt bien entendu qui fait rejaillir sur le nom un éclat que la division perpétuelle de la fortune et la pauvreté qui en est la suite n'auraient pas tardé à ternir et à éteindre. »

Agathe regarda le père Dauphin ; le père Dauphin regarda Agathe; ils ne fromprenaient ni l'un ni l'autre pas un seul mot au discours ampoulé de Cécile.

Cécile continua :

— Certes, j'apprécie tout ce qu'il y a de haute raison dans ce qu'a fait Rodolphe , tout en laissant au vulgaire le soin d'admirer ce qu'il prendrait facilement pour une généreuse abnégation. J'irai même plus loin : je dirai que Rodolphe a si peu cru être généreux, qu'il n'a pas mis dans ses façons d'agir toute la délicatesse que n'aurait pas manqué d'y apporter un homme qui, se considérant comme une sorte de bienfaiteur, aurait voulu conserver tout l'honneur du bienfait. Ainsi, loin de se renfermer dans la portion d'héritage qu'il s'est réservée , portion qui dépasse encore de beaucoup ce que les anciennes lois accordaient à un cadet de famille; dans la vie ordinaire, il use de ce qui appartient à son frère comme s'il n'y avait pas eu de partage. Albert en est enchanté , je suis loin de le désapprouver; mais il n'en est pas moins bon de constater qu'Albert n'est pas en réalité l'obligé de son frère; qu'il n'est guère que titulaire de la fortune en ques-

tion. En effet, Rodolphe, autant et plus qu'Albert, chasse sur les terres du château comme sur celles de la ferme ; il se sert des chevaux d'Albert et les fatigue plus que lui.

—Mais, ma chère sœur, dit enfin Agathe, qui profita d'un moment où Cécile était forcô de reprendre haleine, de quoi voulez-vous me parler?

— Je veux être franche avec vous, ma chère madame Rodolphe , reprit Cécile. J'ai cru voir que, à votre insu, sans doute , vous vous exagériez votre position vis-à-vis de nous.

— Mais quelle position? dit Agathe.

— J'ai voulu ramener les choses aux proportions de la vérité.

— Ma chère Cécile, il y a quelque quiproquo; j'ai prêté l'oreille avec la plus grande attention depuis que vous parlez , et je suis forcée d'avouer que je n'ai pas compris un seul mot.

— Allons donc , ma nièce ! dit Isabelle , il s'agit des huit mille livres de rente.

— Quelle rente?

Quelques questions et quelques réponses s'échangèrent encore, et il fallut à la fin que Cécile et Isabelle restassent persuadées d'une chose : c'est que Rodolphe n'avait jamais parlé ni à sa femme ni au père Dauphin de ce qu'il avait fait pour son frère, et qu'Agathe, que Cécile accusait de se targuer de la générosité de Rodolphe, n'en savait pas le premier mot.

Elle se retira même sans bien comprendre; mais quand elle raconta à son mari les discours de Cécile, il lui expliqua ce qui s'était passé. Elle embrassa tendrement Rodolphe et lui dit :

— Oh ! mon ami ! combien je. suis fière et heureuse d'êlre ta femme !

— Cette pauvre femme , disait à Cécile , de son côté, la tante Isabelle, il ne lui dit rien de rien.

— Je ne me prétends pas plus fin qu'un autre, se disait à part lui le père Dauphin; mais j'ai bien compris que cette mijaurée voulait reprocher à Agathe de ne pas avoir apporté de dot à son mari. Il n'en est pas moins prodigieux d'assembler les vingt-quatre lettres de l'alphabet en tant de façons pour ne dire à peu près rien.

— Tu ne m'en veux donc pas, dit Rodolphe à Agathe, de ne pas t'avoir faite aussi riche que Cécile ?

— Ne m'as-tu pas faite plus riche que je n'avais jamais osé l'espérer, même en rêve ; si heureuse que je crains parfois de l'être trop ?

Rodolphe ne crut pas devoir prendre en considération l'opinion de sa belle-sœur sur la façon dont il en usait relativement à la chasse et aux chevaux d'Albert.

Un matin Henri vint trouver son oncle , il était triste et préoccupé.

— Mon cher Henri, dit Rodolphe , est-ce parce que tu es en philosophie que tu te crois obligé à arborer cet air profondément triste et comiquement austère ? Je ne me rappelle pas bien, pour n'y avoir guère fait attention en ce temps-là , ce que c'est que la philosophie qu'on t'enseigne au collège ; mais tiens-toi pour averti d'une chose : la véritable philosophie, la véritable sagesse, comme la véritable vertu , n'ont aucune raison d'être sombres ; au contraire , elles ont un air riant et heureux , elles répandent sur la vie toutes sortes de douceurs etendiaprentles chemins de fleurs parfumées. Ces

grands airs désespérés, ces figures patibulaires , ces fronts ridés conviennent à ceux qui recherchent quel était le vrai nom de la femme du treizième Pharaon, ou qui traduisent en latin qu'on ne parle plus, du sanscrit qui ne s'est jamais parlé.

— Ce n'est pas en qualité de philosophe, mon cher oncle , c'est en qualité d'homme affligé que j'ai l'air que vous remarquez,

— Affligé ! et de quoi? Tu n'as pas encore retourné le premier feuillet, et à te voir on dirait que tu as lu tout le livre , et que tu sais tout. Voyons, que t'a-t-on fait? Hector auraitil tué Patrocle ? car à ta tristesse il se mêle un feu sombre, indice de sentiments quelque peu belliqueux.

— Ne plaisantez pas, mon cher oncle Rodolphe ; je suis venu auprès de vous chercher je ne sais quoi : de la consolation, des conseils , de l'appui , que sais-je enfin ? Je souffre , je suis venu à vous.

A l'accent avec lequel Henri prononça ces paroles , aux larmes retenues qui brillèrenf ians ses yeux , Rodolphe vit qu'il s'agissait de quelque cho&ode sérieux. Il embrassa Henri et lui dit :

— Viens nous promener, personne ne nous interrompra et nous causerons. Prenons nos fusils.

Quand ils furent dans la campagne, sur la lisière d'un bois, Rodolphe avisa un tronc d'arbre renversé, fit signe à Henri de s'y asseoir et s'y assit lui-même.

— Voyons, dit-il, maintenant, mon cher Henri, parle-moi sans crainte; nous sommes bien seuls, et mon cœur est ouvert autant que mes oreilles.

— Avant tout , mon cher oncle, il faut que je vous supplie de vous contenter de ce que je vous dirai, et de ne me faire aucune question. Il s'agit d'un secret terrible et qui doit mourir dans mon sein. Mon oncle, ma re'solution est fixe, inébranlable, je veux me battre î

— Diable! fit Rodolphe; et quel est le Troyen imprudent qui a excité la colère d'Achille ?

— C'est, dit Henri un peu embarrassé, mais lançant autour de lui des regards pleins d'un feu sombre, c'est M. Clodomir de Pontaris qu'il faut que je tue, ou qui me tuera.

Rodolphe cessa de plaisanter ; il sentit un frisson lui passer dans les cheveux.

— Allons, mon pauvre enfant, dit-il, à ton âge on s'exagère volontiers certaines offenses. J'ai eu dix-huit ans aussi, et je croyais que me marcher sur le pied dans une foule était une injure qui ne pouvait « se laver que dans le sang. » Que t'a fait M. de Pontaris?

— Je ne le lui dirais pas à lui-même, mon oncle ; mais je veux me battre avec lui, et je viens vous demander comment il faut s'y prendre pour lui transmettre une provocation, et quels sont les usages de ces sortes d'affaires, car je vous avouerai que je ne me suis jamais battu.

— Je l'espère bien ! C'est bien assez déjà de m' avouer que tu veux te battre. Mais si tu ne dis pas à M. de Pontaris pourquoi tu veux te battre avec lui, il ne se battra pas. Il aura encore dans ton âge une très-excellente raison de refuser. Ensuite, il te faut des témoins, et tu n'en trouveras pas qui ne veuillent savoir préalablement quelle est la nature et la gravité de l'offense que t'a faite M. Clodomir de Pontaris. Moi-

même, mon cher Henri, mon fils, je considérerais comme un malheur que tu fusses obligé de te battre, si toutefois, pardonne l'irrévérence, on est obligé de se battre à dix-huit ans. Mais, crois-moi : si par impossible il se présentait un cas où tu dusses le faire, tu n'aurais pas d'autre témoin que moi; je saurais vaincre le chagrin et l'inquiétude que me donnerait cette cruelle nécessité. Mais aussi mets-moi à même de t'éclairer et d'apprécier quelle est l'offense que tu crois avoir reçue. Ne t'irrite pas contre moi; tu n'es pas encore assez homme pour ne pas te fâcher qu'on te prenne pour un enfant, mais je suis presque sûr que tu te trompes. Je ne blâme pas ta susceptibilité; il y a deux ou trois choses dont il faut avoir trop à ton âge, sous peine de n'en pas avoir assez au mien.

— Je vous jure, mon oncle, que je n'exagère rien, et que j'ai passé toute la nuit à pleurer de rage et de désespoir. Mais, tenez, mon oncle, je ne veux, je ne dois rien avoir de caché pour vous; sachez seulement que c'est pour ma mère que je veux me battre, pour ma mère que j'aimais tant, que j'aime tant encore.

— Eh quoi ! mon cher Henri, M. de Pontaris aurait-il manqué au respect qu'il doit à ta mère?

— Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, mon cher oncle. Mon Dieu! comment vous dire? Si vous saviez à quel triste étonnement, à quelle fureur je suis en proie depuis hier ! Ma mère! ma mère! que je respectais comme la plus sainte des femmes!... ma mère!...

Il se leva, se cacha le visage dans le sein de son oncle, et lui dit d'une voix étouffée et à peine intelligible :

— Un lâche, un fourbe l'a fait manquera ses devoirs. Ma

mère est criminelle, elle trahit mon père ; et ce scélérat, celui qui Ta fait tomber dans l'abîme, c'est M. Clodomir de Pontaris, que mon père croit son ami, qu'il a accueilli comme un frère, auquel peut-être il a donné dans ses affections un peu de la place qui vous appartient !

— Calme-toi, mon enfant, mon cher Henri; calme-toi. Ce serait affreux! Mais, heureusement, c'est complètement faux. Tu te trompes, je le sais.

— Hélas ! mon oncle, hier je l'ai vu ,* il était aux genoux de ma mère, et elle avait une main passée dans ses cheveux...

— Il la remerciait, et je sais pourquoi. Il s'agit d'amour, en effet, M. de Pontaris, veuf depuis longtemps, est fort amoureux d'une femme de notre connaissance; il doit l'épouser. Par un quiproquo, ce mariage a failli être manqué, et a mère a tout arrangé.

— Oh! mon oncle! mon cher oncle!... est-il vrai?... ma mère serait innocente !

— Parfaitement innocente, mon cher Henri, et je le savais par elle-même, qui me le disait en riant hier soir. « Ce pauvre Pontaris, disait-elle,, il m'a attendrie en même temps qu'il me donnait envie de rire. 11 était si heureux de la nouvelle que je lui ai donnée, qu'il s'est jeté à mes genoux. Il n'aurait pas mieux fait vis-à-vis de la dame de ses pensées. »

— Cependant... mais non; vous avez raison, mon cher oncle ; je me le disais aussi : « C'est impossible, ma mère ne commettrait paç un semblable crime. Mon père est si bon pour elle ! » Mais alors que suis-je, moi, d'avoir osé la soupçonner? De quel front l'aborderai-je, ce matin, moi dont l'imagination a osé la flétrir!

— Console-toi, mon cher Henri, les apparences ont pu tromper un jeune homme inexpérimenté, et ton désespoir, ainsi que tes ardeurs de vengeance, n'ont rien que d'honorable. Mais cache-le bien à ta mère, cache bien à tout le monde la fausse impression que tu as reçue; ta mère pourrait justement s'offenser de tes soupçons.

— Vous avez vu combien j'ai eu de peine à me décider à vous en parlera vous-même. Mais tenez, mon oncle, j'aime mieux ne pas la voir aujourd'hui. Je ne sais si je pourrais m'empêcher de lui demander pardon à deux genoux. Je devais retourner à Paris après déjeuner. Je vais déjeuner chez vous et partir sans rien dire. Je ne reviens que dans un mois; l'impression sera passée. Vous voudrez bien donner des ordres au château pour qu'on m'envoiemes malles.

— Oui, tu as raison, pars. Rentrons, viens déjeuner. Ils reprirent le chemin de la ferme.

— Qu'avez-vous donc, mon oncle? dit Henri. Que vous paraissez sombre et soucieux!

— Rien .. Je calcule l'heure pour que tu ne manques pas la voiture, et je cherchais aussi si je n'avais pas quelque commission à te donner. Il faut que je l'aie oublié; mais cela me reviendra pendant le déjeuner.

Un l'jiirt d'heure après on était à table. Le pauvre Henri était débarrassé d'un terrible poids. Aussi était-il d'une gaîté folle qu'il communiqua en partie en Marguerite, et qui flt dire à Agathe :

—Voyez, le méchant garçon, comme il est heureux de nous quitter !

Pour Rodolphe, il ne mangeait pas et répondait à peine à

ce qu'on lui disait. Henri en fit deux fois l'observation, Mais son oncle lui dit, comme sortant d'une rêverie :

— Ah! j'y suis; je ne retrouvais pas les commissions que je voulais te donner. Je me les rappelle maintenant. Tu sais comme ça préoccupe d'avoir quelque chose sur les lèvres et de ne pouvoir le retrouver. Preods bien note de ce que je vais te dire, et tu m'enverras le tout le plus tôt possible.

Et Rodolphe dicta à son neveu une liste bizarre d'objets inutiles que celui-ci devait lui acheter aussitôt son arrivée à Paris.

La liste terminée, il était l'heure de partir pour la ville. Henri embrassa son oncle, sa tante et sa cousine Marguerite, et partit.

Aussitôt après son départ, Rodolphe monta s'enfermer dans sa chambre, pendant qu'Agathe et Marguerite s'occupaient dans la maison de leurs soins ordinaires, et là, se voyant bien seul, il donna un libre cours à son chagrin.

— Mon frère, mon pauvre frère ! s'écria-t-il, faut-il donc voir se confirmer ainsi ces affreux soupçons que j'avais déjà repoussés plusieurs fois! Plus de doute, Cécile le trahit! Cécile, qu'il aime avec tant de dévouement et de passion! Comment ne m'en étais-je pas aperçu? Il fallait tromper ce généreux jeune homme, il fallait qu'il ne méprisât pas cette malheureuse femme. Pontaris à genoux! elle une main dans ses chevaux ! Et ce traître qui a su capter l'amitié de mon irère ! Pauvre Albert! Pourvu que je puisse le lui cacher toujours ! 11 en mourrait ! Cependant il faut faire cesser cette horrible intrigue. Si j'ai détourné la vengeance de ton fils, mon

frère chê*rr, ce n'est pas pour épargner les criminels, c'est pour épargner à ton fils comme à toi une immense douleur. Et puis, je veux ensevelir dans l'oubli la faute de cette malheureuse, car Albert l'aime. Il l'aimerait peut-être encore, il lui pardonnerait et mourrait de désespoir. Mais le Pontaris paiera pour tous deux. J'ai détourné de son infâme cœur l'épée généreuse et inexpérimentée d'un enfant, mais c'est que je me réservais de le punir moi-même! Comment faire? Il faut avant tout cependant éviter l'éclat; il faut que rien n'arrive aux oreilles d'Albert, dût ma vengeance être trompée!

Et Rodolphe passa le reste du jour sans sortir de sa cham« bre, s'asseyant, se relevant, marchant avec précipitation, adoptant et rejetant cent projets différents et ne pouvant s'arrêter à aucun.

Enfin, il prit le parti d'aller trouver Cécile et de lui de» mander un entretien particulier.

Rodolphe se rendit auprès de sa belle-sœur.

— Ma chère Cécile, lui dit-il , je ne sais si depuis votre mariage avec mon frère, les germes d'amitié qui auparavant semblaient tombés dans nos cœurs comme dans des terrains féconds se sont beaucoup développés ; peut-être n'avons-nous pas pris l'habitude d'échanger beaucoup tous les jours de monnaie d'amitié, mais dans les cas sérieux, j'ai de grosses pièces à votre service; je puis ne pas vous entourer de soins quotidiens, mais le jour où elle aurait besoin de moi, la femme de mon frère et la mère d'Henri a droit à toute ma force et même à ma vie,

— Malgré le soin que vous prenez de m'avertir que et

que vous feriez ne serait nullement pour moi, mon cher beaufrère, je n'en dois pas moins vous remercier de cette manifestation de dévouement. Peut-être vous pourrais-je dire que dans le commerce de la vie, il est plus agréable de rencon; trer ces soins affectueux de chaque jour dont vous parlez peut-être avec un pou de dédain, que de compter toujours sur un gros dévouement des dimanches dont on espère n'avoir jamais l'occasion de faire l'épreuve. Permettez-moi, mon cher beau-frère j d'emprunter ici une comparaison aux termes du ménage : « On ne va pas au marché avec des lingots, miis avec de la monnaie. »

— Ma chère Cécile, ce n'est pas en ce moment l'occasion de récriminer, de vous dire que je suis parfaitement de votre avis et que ce n'est pas ma faute si je ne vous apporte pas mes grosses pièces à changer, ce qui aurait mis entre nous de la monnaie en circulation. Peut-être, si cela vous plaît, chercherons-nous ensemble, un de ces jours, comment se sont établies nos relations actuelles, lesquelles promettaient d être toutes différentes ; mais ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, c'est que vous vous trompez en pensant que vous n'avez pas besoin d'un bon gros dévouement. Je viens, au contraire, vous donner une sérieuse preuve d'amitié; je viens risquer de vous donner des conseils dans l'intérêt du bonheur d'Albert, du vôtre.

— Des conseils? dit Cécile avec une moue dédaigneuse.

— Je sais que c'est aussi facile à donner que difficile à recevoir : aussi ne vous les ai-je pas prodigués jusqu'ici, en çrande partie parce que, sauf ce qui nous a éloignés les uns des autres et a séparé en deux familles des gens qui auraient

dû n'en faire qu'une, vous ne m'avez pas paru en avoir besoin. Mais aujourd'hui, il s'agit de vous apprendre quelque chose dont vous ne vous êtes pas aperçue, et que votre bon esprit saura prévenir ou re'parer aussitôt que vous serez avertie. M. Clodomir de Pontaris , ajouta-t-il tout d'un coup en regardant Cécile, est amoureux de vous et vous fait la cour. L'attention publique s'en préoccupe, des interprétations fâcheuses pour vous, pour Albert, se feront bientôt* se font déjà sans doute ; il faut les arrêter court.

— Mon cher beau-frère, dit Cécile après être restée quelques instants interdite, vous m'avez regardée attentivement en disant ces mots pour voir si je rougirais. Je dois être fort rouge, en effet, mais cela ne vous apprendra pas grand'chose, si ce n'est qu'on rougit de colère aussi bien que de confusion ou de honte. Je méprise parfaitement les sots propos qu'en pourra faire. M. de Pontaris est l'ami le plus intime de mon mari; c'est lui qui me l'a présenté. J'ignore s'il est amoureux de moi; mais tant qu'il ne m'en fera point part, je n'ai nullement à m'en préoccuper. Je vous remercie donc de nouveau de vos offres de service, et vous répète que je n'en ai pas besoin pour la situation actuelle, ni même pour toute autre qui pourrait dériver de celle-ci, attendu que mes principes et mon éducation m'ont suffisamment munie contre les dangers auxquels est ordinairement exposée une jeune femme.

— Ma sœur, ma sœur, dit Rodolphe avec tristesse, je m'attendais à plus de confiance de votre paît. Je vais donc parler avec moins de ménagements. Hier, on a vu M. de

Pontaris à vos genoux, et vous lui passiez une main dans les cheveux.

Cette fois Cécile pâlit visiblement, et essaya de prononcer quelques mots qui restèrent confus sur ses lèvres.

— Je vous répète qu'on vous a vue, ma sœur. J'aurais voulu vous rappeler cette circonstance sans en parler; vous ne l'avez pas voulu.

— Hé ! que m'importe ! s'écria Cécile qui avait fini par se remettre un peu de son trouble. Il est très-vrai, pourquoi le nierais-je? que dans un élan de reconnaissance, exagéré peutêtre.., mais auquel sa franche et loyale nature n'a pu résister... et que motivait l'importance du service que je lui avais rendu... M. de Pontaris m'en a remercié avec effusion. Dois-je m 'inquiéter de la fausse interprétation que la calomnie a pu donner à une action si simple, et que, de son côté, la malveillance paraît accueillir avec tant d'empressement I

— C'est précisément le mensonge que j'ai fait à votre fils , car je vais tout vous dire : c'est Henri qui, pâle, atterré, est venu cacher ce fatal secret dans mon cœur ; c'est lui qui a vu M. de Pontaris à vos genoux , tandis que vos doigts étaient dans ses cheveux ; c'est Henri qui , désespéré de voir coupable cette mère qu'il aime, voulait se battre avec M. de Pontaris.

— Henri ne quitte pas votre maison, où l'on ne m'aime guère et où on le prépare à mal juger sa mère.

— Si vous ne m'aviez pas interrompu , vous n'auriez pas risqué cette insulte inutile. J'ai fait croire à Henri précisément le mensonge que vous m'avez fait tout à l'heure. Il est parti consolé, mais il reviendra, mais ses regards interroge-

ront ; il faut qu'il ne retrouve plus M. Clodomir de Pontaris dans l'intimité où on le voit dans votre maison. Est-ce votre avis ?

— A ce sujet, je ne peux, je ne veux rien vous dire de plus que ce que je vous ai dit tout à l'heure; je ne me veux pas préoccuper d'une ridicule hallucination d'un enfant. Mon mari est rami de M. de Pontaris, c'est lui qui l'a établi dans sa maison sur le pied qui lui a paru convenable; je ne dois compte qu'à lui tout au plus des sots bruits qu'il peut convenir à la haine ou à la jalousie de propager; et, puisque nous en sommes à parler franchement, mon cher beau-frère, je vous prie désormais de réserver pour votre maison cette prodigieuse sollicitude; pour moi, j'ai assez d'un maître, et vous m'obligerez d'attendre à l'avenir , pour me donner des conseils , que je juge à propos de vous les demander.

— Ma chère Cécile, vous me connaissez mal. Ce ton hautain ne m'intimide pas, et vous avez tort de prendre en mauvaise part une démarche que je fais autant dans votre intérêt que dans celui de mon frère. Vous savez combien j'aime Albert ?

— Oui, et vous voyez avec mauvaise humeur l'amitié intime qu'il a formée avec M. de Pontaris.

—-Oui, je vois avec mauvaise humeur, avec douleur, avec indignation, la précieuse amitié qu'il donne en échange d'une noire trahison, et je suis décidé à ne pas le laisser en proie à ce lâche complot.

— Allez donc lui mettre dans la tête vos ridicules soupçons; je vous déclare que s'il m'en dit un mot, je m'en senti-

rai tellement offensée, que vous aurez fait entre lui et moi une séparation éternelle.

— Non, tel n'est pas mon projet, parce que je veux croire que vous n'avez pas encore consommé son déshonneur.

— Monsieur!...

— Oh! vous m'écouterez, Madame. Si je le croyais, je lui dirais devant vous : « Frère , cette femme est une infâme ; elle a trahi ton amour et déshonoré ton nom. Chasse-la de la maison de notre père. »

Mais je veux croire que vous n'êtes que sur une pente dangereuse, et je veux vous montrer le précipice où elle vous entraîne; je veux vous arrêter au bord de l'abîme.

— Allons donc, Monsieur! il faudrait que je fusse encore plus méprisable que vous n'osez le penser, pour que je souffrisse qu'on me tînt un pareil langage. Taisez-vous, Monsieur, et n'insultez pas plus longtemps la femme de votre frère \

— Trêve de grands mots et de grandes phrases ! Ma chère Cécile, rentrez en vous-même , voyez quel chemin vous suivez; les soupçons de votre fils ne doivent-ils pas être pour vous déjà une terrible leçon ? Ne vous contentez pas de n'être pas coupable; ne vous laissez soupçonner ni par votre fils ni par votre frère.

— Vous, mon frère!... Dites mon ennemi !

— Je suis en ce moment le seul ami qui veuille et qui puisse vous sauver.

— Assez, Monsieur, ou je demanderai à votre frère, à mon mari, la protection qu'il me doit contre vos insultes.

— Et lui direz-vous aussi quelle est la cause de ce qu'il vous plaît d'appeler des insultes?

— Peut-être.

— Voyons, Cécile, ma sœur, ne jouons pas ce jeu puéril et cruel ; ne faites pas le malheur de cet excellent Albert ; il vous aime si tendrement, si passionnément l Vous savez bien que je ne lui dirai rien ; je ne voudrais pas lui porter un coup aussi cruel, et qui sait, d'ailleurs, jusqu'où se porterait son ressentiment! Albert est doux et même faible dans ta vie de tous les jours ; mais, quand il est irrité, quand surtout il est indigné par quelque infamie que sa belle âme hésite longtemps à croire, il est capable d'une colère terrible. Voyons, ma chère sœur, ne faites pas le malheur de ce qui vous entoure, ne faites pas votre propre malheur !

— Pour la dernière fois, Monsieur, je vous prie de m'épargner vos ennuyeuses tirades.

— Enfin vous m'y forcez?... Vous ne voulez pas éloigner M. de Pontaris? Eh bien I je le chasserai, moi ! Je ne laisserai . pas tromper aussi indignement ce bon , ce généreux Albert ! Et savez-vous ce que c'est que ce M. de Pontaris? Un chevalier d'industrie, un homme taré!

— M. de Pontaris, Monsieur, est au-dessus de pareilles injures ; mais il sérail plus honnête et plus brave, peut-être, de lui tenir à lui-même de pareils propos, au lieu d'en ennuyer une femme que cela ne regarde pas.

— Votre conseil est bon , Madame ; je le suivrai peutêtre.

— Vous ne tarderez pas alors à vous repentir de vos paroles. M. de Pontaris n'est pas un homme qu'on insulte im-

punément. Vous aurez alors et ensuite à expliquer cet acnarnement à votre frère, qui aime, qui estime M. de Pontaris. 11 vous faudra appuyer vos calomnies par d'autres calomnies, faire naître dans son esprit des soupçons contre moi, alors, moi, sans daigner "me justifier , je retournerai dans ma famille. Si c'est ainsi que vous entendez le bonheur de ce frère que vous prétendez aimer si tendrement....

— Si M. de Pontaris n'a pas changé d'attitude dans troii jours, je me charge de le chasser, Madame. Adieu.

— Adieu, Monsieur

Comme Rodolphe disparaissait derrière les saules au bord de la rivière, Clodomir entra et trouva Cécile pâle, les yeux égarés.

— Qu'a donc votre beau-tïère? dit-il en entrant; il m'a lancé un regard foudroyant. Mais, grand Dieu ! qu'avez- vous vous-même ? êtes-vous souffrante ?

— Clodomir ! Rodolphe sait tout. Je viens d'avoir une scène affreuse avec lui. Il veut que je vous chasse.

— Charmant homme I dit Clodomir.

— Ne plaisantez pas. Vous savez bien, l'autre jour, quand ▼ous teniez mes genoux embrassés.- quand je passais ma

main dans les ondes de vos beaux cheveux ? Eh bien f on nous a vus.

-Qui?

— Henri ! mon fils ! 11 a tout dit à son oncle.

— Ils ont fait de cet enfant un espion et un ennemi pour vous?

— Il prétend, au contraire, qu'il a donné à Henri une explication dont cet enfant se contente pour le moment. Mais lui, Rodolphe, rien n'a pu le convaincre, ni mes dénégations, ni mon indignation. Il est parti en proférant d'horribles menaces.

— Veut-il parler à son frère?

— Non. Il aime son frère comme on aime son enfant : il craindrait son désespoir... Mais... non, je ne puis vous dire cela!

— Ce cher monsieur aurait-il fait des menaces contre moi?

— Si vous ne partez pas , si vous ne commencez pas par venir moins souvent ici , par rompre toute intimité avec la maison...

— Eh bien ?

— 11 prétend qu'il vous fera partir,

— Vraiment ! J'ai donc à redouter la lame de ce grand redresseur de torts?

— Je vous le répète, Clodomir, ce n'est pas le moment de plaisanter; je suis perdue ! Cet homme est, quand il s'agit de son frère, d'un dévouement et d'une opiniâtreté effrayante : il vous insultera, il vous provoquera!

— Eh bienl je le tuerai. C'est, du reste , un très-bon moyen pour empêcher les gens de parler.

— Autant alors faire ce qu'il demande, car, meurtrier de Rodolphe, il vous faudrait tuer aussi Albert.

— Je saurai bien mettre les torts et la provocation dô son côte'.

— En supposant qu'Albert veuille bien ne pas venger son frère, cette maison vous serait à jamais fermée.

— Qui sait? J'ai enlevé à mon bénéfice déjà une partie de l'amitié qu'Albert avait pour ce M. Rodolphe.

— Je ne prévois que d'horribles malheurs ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que je voudrais être morte !

— Voyons, ma belle Cécile, ne vous laissez donc pas abattre comme une femme vulgaire. Vous voudriez être morte, dites-vous? Eh bien! des gens qui ont le courage de mourir n'ont rien à redouter. Quand la place n'est plus tenable, on s'en va, voilà tout. Mais la partie n'est pas perdue. Laissezmoi réfléchir un instant. Il faut jouer un coup savant.

— ii ne parlera pas, j'en suis sûre, à son frère de ses soupçons sur notre liaison ; mais il cherchera par d'autres moyens à vous perdre dans l'esprit d'Albert. Il prétend qu'il peut prouver que...

— Quoi?

— J'ose à peine le dire. Il semble dire que certaines affaires où vous vous êtes trouvé mêlé ont eu de mauvais résultats.

— Parbleu! belle nouvelle! J'ai fait des affaires. Naïf comme un enfant, j'ai été trompé; je m'y suis ruiné. Je n'en fais pas mystère.

— Il prétend, au contraire, que les rôles ne seraient pas... Il dit que loin d'avoir été ruiné par d'autres...

— Je me suis enrichi à leurs dépens, peut-être ? C'est une

idée gaie, ma pauvre chère Cécile. Vous ne savez que trop si je me suis enrichi, vous qui venez si généreusement à mon secours. C'est égal, c'est bon à savoir ; mais c'est un coup facile à parer, je le parerai, car la calomnie est une terrible arme. Du courage, ma charmante, mon adorée Cécile; puisque M. Rodolphe veut lutter, nous lutterons. Ne craignez rien; vous êtes sous ma protection. Ah! M. Rodolphe! rira bien qui rira le dernier ! Ma chère Cécile, je viens d'examiner mon jeu ; j'ai beau jeu. Ce pauvre M. Rodolphe sera capot ou je veux ne jamais tenir une carte de ma vie. Je serai ici dans deux heures. Attendez-moi. Adieu, soyez tranquille, ne craignez rien : la femme qui est sous l'égide de l'amour es* ccmme la plante... la plante... A tantôt. Et il s'échappa à travers le jardin.

— Omme il m'aime ! dit Cécile.

— Maudite phrase ! disait Clodomir de Pontaris en s'en aJant vers la ville, je n'ai pu en sortir ; je l'avais pourtant Lie hier. Ah! bast, elle a fait tout de même son effet. Mais il faut jouer serré. J'aurais mieux fait de me décider pour la tante, d'après mon premier plan. Qui sait si je ne serai pas forcé d'y revenir ? En attendant, je ne détesterais pas casser quelque chose à ce M. Rodolphe; l'occasion n'en est peutêtre pas très-éloignée.

Quelques minutes après, il entrait en ville.

Rodolphe était dans une grande anxiété; il ne pouvait g« dissimuler qu'il n'avait plus, comme autrefois, la confiance entière de son frère. Albert avait changé l'or de son cœur en monnaie pour en pouvoir donner à trois personnes. 11 aimait passionnément sa femme, et s'était fait un besoin de la présence de Clodomir; il trouvait dans l'intimité de Clodomir ce qui manquait à l'amitié de son frère. Albert, tout l'aîné qu'il était, sentait la supériorité de Rodolphe, tandis que celui-ci l'ignorait et ne voyait dans la faiblesse de son frère que des raisons de l'aimer avec plus de sollicitude. Avec Clodomir, au contraire, Albert était le premier ami. Clodomir avait pour lui une complaisance un peu servile à laquelle il s'était accoutumé.

Aussi Rodolphe n'espérait pas faire prendre une résolution à Albert contre son nouvel ami sans lui en donner de trèsbonnes et très -détaillée s raisons. Or, lui dire que Clodomir était l'amant de Cécile, c'était le jeter dans le désespoir. Laisser cependant déshonorer son frère à ses yeux par cette femme ingrate et cet ami fourbe, il frémissait d'indignation en y pensant. D'ailleurs, son devoir envers son frère était de le venger ou de l'avertir. 11 se décida à avoir une explication avec M. de Pontaris, d'essayer de réveiller dans son cœur quelques bons sentiments ou de lui faire des menaces qui ne précéderaient que de peu d'instants la vengeance si elles n'étaient pas efficaces. Il se transporta chez Clodomir, mais il ne le rencontra pas.

En effet, M. de Pontaris revint chez Cécile avant même le court délai qu'il avait fixé.

— Ma belle Cécile, lui dit-il, j'ai mon plan de campagne, et la victoire est à nous ; seulement, il est nécessaire que vous me secondiez un peu. Je vais mettre à la poste et adresser à votre mari la lettre que voici. Cette lettre me concerne, comme vous allez voir :

« Monsieur,

» Un ami qui ne peut pas se faire connaître veut cependant vous avertir que vous réchauffez un serpent dans voire sein. Un homme, que vous croyez votre ami, vous trompe d'une manière horrible.

» M. Clodomir de Pontaris ne s'appelle pas de Pontaris ; c'est un nom qu'il lui a paru utile de s'attribuer. Son vrai nom est Clodomir Durand ; mais comme il y a longtemps

qu'il a pris le nom de Pontaris, il n'est connu que sous ce nom. »

— Mon Dieu 1 s'écria Cécile, qu'est-ce que cela veut dire ?

— Ne m'interrompez pas, ma belle amie.

« Ledit Clodomir a été caissier dans la maison de banque de M. Darcet, à Paris, rue du Ponceau, n6 72; il en a été chassé pour de nombreuses infidélités commises dans sa caisse. »

— Mais c'est horrible ! dit Cécile.

— Ce n'est encore rien, chère Cécile.

« 11 doit 2,000 francs à un M. Frolling. Ces 2,000 francs, perdus au jeu, n'ont pas été encore payés ; il y a quinze jours qu'ils sont dus. M. Frolling demeure rue de la Chaussée d'Antin, H.

» Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'il vous trahit de la plus horrible manière, vous qui l'avez reçu comme un ami. comme un frère! 11 vous trahit dans ce que vous avez de plus cher, dans votre honneur et dans vos affections.

» Il a su se faire écouter de Cécile votre femme, et ils doivent prendre la fuite ensemble, mardi prochain 23 novembre, à minuit.

» Vous êtes averti, défiez-vous î — Un ami de la vertu. »

— Mais, Clodomir, dit Cécile, m'expliquerez-vous cette affreuse folie9

— Très-volontiers. J'envoie cette lettre, que j'ai fait écrire, à Paris, à Albert ; vous comprenez qu'elle ne part pas d'ici; je l'envoie à un ami que j'ai à Cherbourg, et elle sera mise à la poste de Cherbourg pour Albert.

- Mais, après?

— Eh bien ! Albert lira la lettre.

— Suis-je folle? Il lira cette lettre où vous lui dites que vous êtes mon amant et que nous prenons la fuite ensemble !

— Et également, que je me pare d'un faux nom; que j'ai voie un banquier et que je ne paie pas mes dettes de jeu.

— Quel est le but de ces odieuses inventions ?

— Le but, c'est de nous sauver, c'est de de'jouer les complots qu'on va ourdir contre nous. J'ai mon plan bien arrêté. M. Rodolphe veut la guerre, eh Dien ! nous ferons la guerre.

— Je ne comprends rien à ce que vous voulez faire : loin de là, cette lettre étrange que voulez envoyer me troubla singulièrement. Albert va être furieux.

— Je l'espère bien; sans cela l'effet serait manqué. Je pars. Vous reverrez Albert avant de me revoir, mais vous ne resterai pas sans instructions. Adieu, ma belle Cécile!

Quatre jours plus tard, Cécile reçut une lettre ;

«Je suis en ce moment avec Albert; il me l'ait une mine atroce; il a reçu la lettre, je n'en fais aucun doute; je suis certain qu'il va partir demain soir. Je ne négligerai rien d'ici là pour augmenter ses soupçons. Pour vous, conformez-vous bien à mes instructions; n'ayez peur de rien ; jouez bien votre rôle, et la malveillance de Rodolphe tournera à sa confusion, en attendant que je trouve une occasion honnête de lui loger une balle quelque part. »

En effet, Albert avait reçu la lettre et l'avait lue dix fois; la première fois, il l'avait trouvée odieuse et ridicule, et avait failli la jeter au (eu.

A la deuxième lecture, au moment où il y était question de sa femme, il sentit un soupçon lui mordre le cœur. Il relut plusieurs fois ce passage.

— C'est impossible, disait-il, c'est une infâme calomnie ; Cécile m'aime, Cécile est honnête, Clodomir est mon ami. Cependant, il y a dans cette lettre des faits bien précis. On n'oserait pas indiquer ainsi un moyen si facile d'avoir la preuve de la calomnie. Que faire? Hésiter, c'est faire injure à Cécile; je dois jeter cette lettre au feu; oui, mais... il peut me revenir des doutes plus tard, et, pour Cécile autant que pour moi, il faut... savoir... quoi? savoir que c'est une odieuse calomnie, un infâme mensonge Ne pas aller aux preuves, cela aurait l'air d'avoir peur d'en trouver.

C'est alors que Clodomir arriva à Paris et vint tout de suite à l'hôtel d'Albert. Celui-ci eut à son égard Pair contraint, qu'avait bien observé M. de Pontaris. Cependant il ne tarda pas à se dire : — Clodomir vient à Paris, dans le même hôtel que moi, pour plusieurs jours, à ce qu'il dit; loin d'éviter mes regards, son premier soin est de se loger auprès de moi; je savais bien que c'était une calomnie.

Mais le lendemain, après le déjeuner, comme ils sortaient ensemble, Clodomir dit aux gens de l'auberge : Il est possible que je ne rentre pas ce soir.

Le cœur battit à Albert; il erra dans Paris sans but. Le soir, il se mit en route ; il emporta ses pistolets chargés. — Si l'on me trompe, dit-il, je les tuerai! Mais non, c'est impossible !... Cette voiture ne marche pas, je n'arriverai jamais !

Il était onze heures lorsqu'il aperçut le château. Il prit un

détour pour entrer sans être vu par le jardin, dont il avait la clef. Le chien aboya, mais le reconnut, vint à lui et le lécha. Le cœur d'Albert battait si fort qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc. De ce banc, il voyait le salon où était Cécile.

— 11 y a encore de la lumière. Il est onze heures un quart... Ordinairement, elle se couche de bonne heure... Qu'attend-elle?... C'est trop souffrir! il faut savoir tout de suite!... Allons!

Il se leva, s'introduisit dans le château, monta doucement l'escalier. Arrivé au salon , il s'arrêta encore : son cœur battait par secousses éloignées et violente:. 11 mit la main sur ses pistolets pour voir s'ils étaient bien dans sa poche, puis il tourna la clef et entra. Cécile était sur un canapé; une table était devant elle ; une bougie l'éclairait. Elle s'était endormie en écrivant. Une lettre commencée était sur la table.

Albert fit un pas, le parquet craqua sous ses pieds et Cécile se réveilla en sursaut.

— Qui va là? s'écria-t-elle. Mais en même temps elle reconnut Albert et cacha rapidement la lettre qu'elle écrivait quand le sommeil l'avait surprise.

— Ah ! c'est vous, mon ami? Pourquoi entrer si brusquement? Vous m'avez fait une peur ! Je ne vous attendais pas ce soir.

— Quel est ce papier que vous avez caché?

— Oh! rien du tout. Une lettre que j'écrivais, plus pour me distraire qu'avec l'intention de l'envoyer.

— Montrez-la moi.

— Mais quel air vous avez, mon cher Albert! Après une

séparation de huit mortels jours, c'est ainsi que vous revenez auprès de moi !

— Montrez-moi cette lettre. Madame.

— La voici.

Et Albert lut :

« Où est-il? Pense-t-il à moi? Sait-il combien les jours et les nuits me semblent longs et tristes pendant son absence? Tous les matins je me dis : « Est-ce aujourd'hui qu'il revient?» et chaque soir je me réponds : « Encore une journée de perdue î » J'ai peine à chasser par moments des pensées sinistres qui me troublent l'esprit. Si ses affaires n'étaient qu'un prétexte î si mon Albert... »

Albert s'arrêta là. «Mon Albert! » C'était à lui qu'elle écrivait, à lui qu'elle songeait uniquement quand le sommeil l'avait surprise ! Il tomba aux genoux de sa femme et les embrassa avec ivresse.

— Ma belle, mon adorée Cécile, c'est donc en songeant à moi que tu t'étais endormie sur ce canapé!

— Oui, je pensais à vous, Monsieur; mais ne croyez pas en être quitte à si bon marché. D'abord, je suis fort en colère, et je ne voulais pas vous laisser voir cette lettre, preuve humihante de ma faiblesse. Vous me rendrez compte de votre conduite.

— Oui, de ma conduite et de ma folie.

— C'est ce que je voulais dire. D'abord, qu'est-ce que cet air furieux avec lequel vous êtes entré ici? A qui supposiez-vous que j'écrivais? Seriez-vous jaloux, par hasard? Si je le croyais !... Je regrette de vous avoir montré la lettre «

— - Ma chère Cécile, il faudra bien que tu me pardonnes, quand tu verras combien je suis malheureux depuis vingtquatre heures. Je n'aurais jamais supposé qu'il pût tenir tant de souffrances dans cet espace de temps.

— Riais enGn qu'avez-vous?

— Je ne sais quel ennemi secret veut empoisonner ma félicité. Tiens, lis : voilà la lettre que j'ai reçue.

Cécile lut la lettre, et termina cette lecture par un violent éclat de rire.

Ah ! c'est charmant ! Vous veniez ici dans l'espoir de me trouver partie, en fuite avec ce pauvre M. de Pontaris? C'est une idée ravissante! j'en rirai longtemps. Et sans doute, s'il en était encore temps, vous veniez avec des projets tragiques? Ne me cachez rien de cette épopée grotesque, mon ami. Estce l'oreiller d'Othello ou le poignard d'Orosmane que vous comptiez employer? ou bien aviez-vous du moins inventé quelque nouveau ressort tragique ?

— Ne riez pas, Cécile, j'ai horriblement souffert.

— Ne rions pas si vous voulez, Albert ; mais alors, si je parle sérieusement, n'est-il pas triste et humiliant de voir qu'il dépend d'un lâche anonyme de me faire passer à vos yeux pendant vingt-quatre heures pour une femme coupable, et qu'il faut que le hasard vous donne des preuves de mon innocence !

— Pardonnez-moi, Cécile, et laissez-moi oublier ces heures cruelles.

En disant ces mots, Albert approcha la lettre de la bougie.

— Donnez-moi encore cette lettre, que je la relise. Elle prit la lettre, la lut avec attention et dit :

— Non, je ne connais pas cette écriture. Mais je pense à

autre chose : connaissiez-vous M. de Pontaris avant de le rencontrer ici?

— Non, mais nous le connaissons, maintenant.

— Qui sait? ce qu'on vous dit là semble bien précis.

— Comme ce qu'on me disait sur votre fuite pour cette nuit.

— Votre e'preuve a bien réussi, et il serait malheureux que vous ne l'eussiez pas faite. On ne sait ce que peut devenir, dans une tête exaltée comme la vôtre, un germe malfaisant ainsi jeté. A votre place, j'irais aux informations.

— Allons donc !

— Qu'est-ce que cela vous fait? Pour ma part, je tiens à connaître le résultat de ces informations.

— Mais, ma chère enfant, l'auteur de cette lettre est jugé: c'est un infâme calomniateur.

— Eh bien, il faut en être convaincu tout à fait. Et puis, qui sait? nous ne savons rien des affaires de M. de Pontaris. Quelle est sa fortune? Que fait-il? Fait-il quelque chose?

— Mais, ma chère, cette lettre...

^- Ecoutez, Albert : après votre avanie de ce soir, j'ai le droit de commander pendant quelques heures. Je veux que vous alliez aux adresses qu'on vous indique, et que vous me rendiez compte de ce que vous aurez appris.

— Vous n'exigez pas que j'y aille cette nuit?

— Non, vous devez avoir besoin de vous reposer.

— Non, mais de rester avec vous.

Et Albert baisa tendrement la main de sa femme, et, la laissant passer dans sa chambre, cacha ses pistolets dans le tiroir de la table.

Le lendemain, après le déjeuner, Albert, dont les affaires à Paris n'étaient pas terminées, se remit en route pour la ville. Cécile lui recommanda de lui rapporter le résultat de ses informations sur M. de Pontaris. Il revint avant quatre heures.

— Quelle aimable surprise! s'écria Cécile. Avez-vous fait mes commissions?

—J'ai d'abord fait les miennes. Voici une bague sous laquelle j'ai fait mettre la date d'hier. Si jamais tu me vois fou, inquiet ou malheureux, tu me la montreras.

— Mais, mon ami, n'ayez pas souvent de pareilles dates à enregistrer, vous vous ruineriez. Ce diamant est magnifique.

— Mets ce monument expiatoire à ton doigt, et n'en parlons plus.

— Et mes commissions?

— Elles sont faites. Je voudrais bien savoir quel est le hardi coquin qui m'a envoyé cette affreuse lettre. Je ne voulais pas aller à ces deux adresses; c'est toi qui l'as voulu.

— Eh bien?

— Eh bien, je suis allé d'abord à l'adresse du prétendu banquier. Personne ne le connaît. Je me suis transporté ensuite chez M. Frolling; M. Frolling est un sellier harnacheur qui ne connaît pas M. de Pontaris et n'en a jamais entendu parler.

— Alors ce n'est qu'une mystification.

— C'est pis que cela, car ma frénésie était telle que si, par un hasard possible, j'avais trouvé Clodomir avec toi, je ne sais si j'aurais attendu des explications pour vous tuer tous les deux. Va-t-on bientôt diner? A propos, j'ai trouvé à l'hôtel

ce pauvre Clodomir; j'avais envie de l'embrasser; je l'ai invité à dîner pour demain avec Sydonie, c'est-à-dire mademoiselle de Pontaris, que nous avons appele'e madame par distraction à la page 72.

Après le diner, auquel assista la tante Isabelle, Cécile fit de la musique. Albert était si he'ireux, que deux ou trois fois il baisa sa femme sur le front.

Le lendemain, en sepromena.it avec Albert dans le jardin, Cécile prit un air grave, et lui dit :

— J'ai beaucoup réfléchi à cette lettre, mon ami.

— Tu es bien bonne : j'espère n'y plus penser; je suis honteux du rôle qu'elle m'a fait jouer.

— Vous avez peut-être raison, mais j'ai pensé. 11 y a toujours quelque chose sous une calomnie, un prétexte, du moins. Eh bien! peut-être M. de Pontaris est -il trop assidu dans la maison. Le devoir d'une femme est de ne pas même se laisser calomnier. Je verrai désormais M. de Pontaris quand il dînera ici, quand vous y serez, mais je ne le recevrai plus quand je serai seule. C'est un homme du monde, il sera facile de lui faire comprendre, sans dire un mot, quelle modification je veux mettre à l'avenir dans mes relations avec lui. M. de Pontaris est votre ami, il n'est pas le mien.

— Pourquoi ne serait-il pas le tien ?

— Je suis, sur ce point, de l'avis de votre frère Rodolphe: je ne crois pas beaucoup à l'amitié désintéressée et parfaitement pure entre hommes et femmes.

— Tu ne vas pas chasser ou mal recevoir ce pauvre Clodomir?

— Non, mais je veux changer ma façon d'être avec lui.

— Tu me contrarieras énormément.

— Je sais ce que je dois faire.

— Eh bien ! tu te trompes ; si la lettre part de quelqu'un qui soit à même de voir ce changement, c'est un triomphe que tu donnes au gredin qui l'a écrite. Je te prie sérieusement, au contraire, de ne t'en préoccuper en rien et d'être, avec Clodomir, comme par le passé.

— Je ne vous accorde cette nouvelle exigence qu'à moitié ; mais faites-moi l'honneur de me supposer un peu de tact. Les légères modifications que je ferai n'auront nullement l'air de la préméditation, et, si je ne vous en avais pas averti, vous ne vous en seriez pas vous-même aperçu.

— Fais comme tu voudras; mais moi, j'ai à réparer un tort envers Clodomir comme envers toi, et je l'aime dix fois plus qu'auparavant.

Pendant le dîner, Cécile fut plus que froide pour M. de Pontaris, qui eut ou prétexta des affaires après le dîner, et sortit en emmenant sa pupille.

— Il est charmant ton tact ! dit Albert à sa femme avec mauvaise humeur. Je suis sûr que Clodomir n'a pas d'affaires et que ta mauvaise réception le chasse.

— Je l'ai reçu comme à l'ordinaire.

— Ma nièce, dit Isabelle, malgré que je n'aime guère donner raison aux hommes, je suis forcée de dire que l'observation d'Albert est juste. Vous avez reçu M. Clodomir de Pontaris si froidement, que j'en étais moi-même embarrassée.

— Fallait-iï le tutoyer? comme s'est avisé de faire Albert pour la première fois aujourd'hui.

— Non, dit Albert, mais je t'assure, ma chère Cécile, que si on me recevait deux fois dans une maison comme tu as reçu Clodomir aujourd'hui, je n'y remettrais les pieds de ma vie.

La discussion fut assez longue. Enfin Cécile, pour complaire à Albert, finit par promettre de se surveiller ellemême, et de faire en sorte crue M. de Pontaris ne s'aperçût d'aucun changement notable dans sa manière d'être avec lui.

Cependant Rodolphe alla voir M. de Pontaris chez lui, et lui demanda un entretien.

— Monsieur, lui dit-il, vous savez comme j'aime mon frère, et vous ne serez pas surpris si je me mêle de ce qui touche à son bonheur et à son honneur. Le hasard vous a lié avec lui. Vous ne pouvez pas tenir beaucoup à cette liaison.

— Pardon, Monsieur, dit Clodomir, j'y tiens extrêmement, et il faudrait que je fusse ingrat...

— Nous parlerons plus tard d'ingratitude, s'il y a lien. Laissez-moi continuer sans m'interrompre. — On interprète mal votre assiduité auprès de ma belle-sœur. Albert est confiant, mais il aime passionnément sa femme. Sa fureur serait

de la frénésie s'il se voyait, peut-être s'il se croyait trompé. Votre présence dans notre famille en a chassé la paix et l'union. D'un moment à l'autre, elle peut nous rendre tous fort malheureux. Diminuez la fréquence de vos visites; ayez moins d'intimité dans la maison ; éloignez-vous graduellement, ou, si vous l'aimez mieux, prétextez des affaires, un voyage.

— Monsieur, vous avez le visage si sérieux, que je ne dois pas croire que vous plaisantiez. Je vais donc vous répondre sérieusement. Je suis l'ami de votre frère, comme il est le mien ; à lui seul et à moi il appartient de juger le degré d'intimité que je dois avoir chez lui. Permettez-moi de décliner entièrement votre intervention à cet égard.

— Très-bien, Monsieur. Alors, puisque ma requête est rejetée, je vais lui donner une autre forme. Vous êtes l'amant de la femme de mon frère; si je voulais lui en donner la preuve, il vous tuerait, mais sa vie serait empoisonnée ; je veux le tromper, être votre complice, à vous et à cette femme ! mais je veux vous dire à vous que je sais tout.

— C'est beaucoup, dit ironiquement Clodomir.

— Oui, c'est beaucoup. Je sais aussi votre passé, Monsieur. Je sais ce qu'est devenue presque toute la fortune de votre fille; je sais pourquoi vous avez rompu votre association avec l'agent de change Brissier.

— Monsieur, vous m'insultez!...

— Oui, Monsieur, reprit froidement Rodolphe.

— Monsieur!...

— Réservez ces airs formidables pour tout à l'heure; je n'ai pas fini.

— Achevez donc.

— Je vous remercie de la permission; j'allais la prendre. Dans cette maison où un homme de votre sorte n'aurait jamais dû être admis, vous avez jeté le déshonneur déjà et bientôt le désespoir. Mon frère et moi, nous ne pouvons être heureux l'un sans l'autre ; nous n'avons qu'un honneur à nous deux. De cette maison, Monsieur, je vous chasse ! je vous chasse ! vous entendez !

Pontaris ricana.

— Je vous chasse! je le répète; je ne vous permets plus, comme je vous le disais tout à l'heure, de rompre graduellement : je ne veux pas que vous retourniez chez mon frère.

— Et que feriez-vous, Monsieur, si je ne tenais aucun compte de vos ridicules rodomontades?

— J'espère qu'il v a des insultes que vous ne supporteriez pas.

— Je n'en supporte naturellement aucune, et je vais vons dire pourquoi je vous ai laissé parler comme vous l'avez fai'. Si je m'étais fâché, il faudrait nous battre, et alors vous auriez l'avantage que voici : si la chance était pour vous, vois seriez débarrassé de moi; si, au contraire, je vous tuais, là maison de votre frère me serait fermée. Ainsi, dans le premier cas, votre but serait atteint; dans le second, le mien serait manqué. Je ne veux pas jouer un jeu auquel je suis sûr de perdre. Je ne me fâche donc pas.

— Oh ! je vous fâcherai !

— Ça n'est pas difficile : je suis tout fâché, et j'aimerais fort à vous tenir au bout d'un pistolet. J'espère bien que ça se trouvera un jour ou un autre ; mais il faut que ce soit à ma

convenance et non pas à la vôtre. Si vous vous avisiez d'en venir à une de ces insultes qu'on ne peut pas tolérer, je vous mettrais alors dans la position que je ne veux pas accepte! pour moi. Je vous donnerais tant de torts, que ma mort même vous brouillerait avec votre frère, et que la cause (je veux dire le prétexte) que vous donnez à votre inimitié ne serait plus un mystère pour lui.

— Mise'rable ! sais-tu alors que mon frère ne daignerait pas se battre contre toi î qu'il te tuerait comme on tue une vipère, Si tu n'es pas un lâche, donne-moi un rendez-vous pour demain, pour tantôt, pour tout de suite.

— Ecoutez-moi, M. Rodolphe, je ne crois pas à ces beaux dévoûments désintéressés. Vous étiez jeune quand vous avez abandonné à votre frère une partie de votre patrimoine. Aujourd'hui, vous avez trente-huit ans, vous êtes moins désintéressé; il ne vous fallait qu'un prétexte honnête pour tâcher de rentrer dans ce patrimoine. Vous voulez marier votre fille à Henri: vous croyez voir que, grâce à la tante Isabelle, ma fille Sydonie peut devenir un obstacle à ce mariage.

— Assez. Voulez-vous partir, oui ou non?

— Non.

— Voulez-vous vous battre avec moi, oui ou non?

— Non.

— Alors, n'en parlons plus.

— Volontiers.

Et les deux adversaires se séparèrent.

De ce moment, Rodolphe se fit avertir de tous les mouvements de Clodomir. Il s'arrangea pour le rencontrer aux Tuileries. Il l'aborda, et tout à coup les personnes oui se trouvaient près d'eux se retournèrent au bruit d'un soufflet.

Clodomir était pâle, ses lèvres tremblaient. Pour Rodolphe, il dit froidement et tout haut :

— Vous m'avez menacé d'un soufflet, je vous l'ai rendu d'avance; voilà tout.

— Vous vous battre?.

— Si cela peut vous être agréable, Monsieur.

— Vous plairait-il de vous écarter un peu avec moi?

— Je suis à vos ordres.

Quand ils furent dans une allée écartée, Clodomir dit â Rodolphe :

— Quelle que soit l'issue du combat que vous avez rendu inévitable, comment en expliquerez-vous les causes à votre frère ?

— Les causes ! elles n'ont pas besoin d'être expliquées. Je vous ai poussé sans intention, vous m'avez menacé d'un soufflette vous l'ai donné, voilà tout. Je ne connais pas d'autre cause à notre duel.

— Votre belle-sœur...

— Ne mêlons pas, je vous prie, ma belle-sœur dans cette affaire.

— Mais...

— Ni ma belle-sœur, ni mon frère, Di personne n'a rien à voir là dedans.

— Jj ne vous ai pas menacé, et ce conte est ridicule.

— Si fait bien. Allez demander aux gens qui sont dans la grande allée.

— Ah ! parbleu ! ils ne savent que ce qu'ils vous ont entendu dire.

— Quelle est votre amie?

— Le pistolet.

— Quand vous plaît-il que nous nous rencontrions?

— Demain matin.

— J'irai vous prendre chez vous. Tenez-vous à avoir des témoins d'avance?

— C'est inutile, ils voudraient arranger l'affaire; elle ne peut pas s'arranger.

■— Je l'espère ainsi. Je dois vous avertir que si mon frère est averti je ne me bats pas avec vous, je vous brûle la cer* velle!

Et sur cette menace, Rodolphe sortit*

XYI

Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il faisait nuit. Cependant on lui dit que son frère était venu le chercher et le priait de ne pas se coucher sans l'avoir vu. Rodolphe alla chez Albert qu'il trouva dans son salon, les deux coudes sur la table et la tête dans les mains ; il dit à Rodolphe :

— Je t'attendais, j'ai à te parler.

— Je t'écoute, mon cher Albert, dit Rodolphe.

— Je sais ce qui se passe, dit Albert. Rodolphe fut effrayé.

— Quelqu'un qui se trouvait tantôt aux Tuileries m*a tout dit. Comment t'es-tu laissé aller à un emportement semblable, -ris-à-vis surtout de Clodomir, qui est mon ami ?

— C'est à lui que tu devrais faire cette question. 11 m'a

insulté, j'ai répondu à son insulte. Comment peux-tu me dire qu'un pareil homme est ton ami?

— Je sais que tu le hais.

— Comment as-tu pu prostituer ainsi la sainte amitié qui nous liait, Albert? Sais-tu ce que c'est que ce monsieur de Pontaris? Sais-tu pourquoi son association a été rompue avec un agent de change ?

— Oui, oui, je sais, dit Albert avec un sourire ironique ; il a volé la caisse du banquier Darcet.

— Brissier.

— Brissier ou Darcet ; je sais, je sais.

— Que trouves-tu de plaisant à cela?

— Rien, mais je sais que c'est une calomnie.

— Je prouverai que c'est vrai.

— J'ai les preuves ; j'ai les preuves aussi qu'il joue, perd et ne paie pas.

— Ne plaisante pas, mon frère.

— Pourquoi ne dis-tu pas aussi qu'il est l'amant de ma femme? Pourquoi ne me dis-tu pas qu'il enlève Cécile cette nuit?

— Mais, es-tu fou?

— J'aimerais mieux être fou que méchant. Oh! Rodolphe , toi si noble, si généreux, avoir recours à de pareils expédients !

— Mais que veux-tu dire ?

— Rien. Il ne s'agit pas pour le moment de tout cela Occupons-nous du plus pressé : tu ne te battras pas avec Clodomir.

— Est-ce lui qui t'a chargé de cette commission?

— La haine t'aveugle. Clodomir est brave, et j'aurai sans doute bit u du mal à lui faire agréer tes excuses.

— Je ne ferai pas d'excuses.

— Je compte sur son amitié pour empêcher ce duel absurde ; ne puis-je aussi compter sur la tienne?

— Oh ! mon frère, tu sais si je t'aime ; mais ne me demande rien dans cette affaire, je te refuserais. M. de Pontaris m'a offensé. L'offense que je lui ai faite ne me suffit pas ; mon honneur est engagé.

— Me feras-tu croire qu'un pareil ressentiment a pour cause un choc dans une foule?

— Il m'a menacé d'un soufflet.

— Mais tu lui en as donné un! Voyons, Rodolphe, M. de Pontaris acceptera tes excuses; j'ai obtenu de lui ce sacrifice immense, et je t'avoue que si tu étais à sa place et lui à la tienne, je ne t'aurais pas demandé une pareille abnégation.

— Ne me demande plus rien, mon cher Albert, j'ai le cœur navré de te refuser.

— Eh bien, tu ne te battras pas : Clodomir est mon ami, ^e le suivrai partout ; quand tu tireras sur lui, je l'entourera de mes bras.

— Mais tu veux donc que je l'assassine, Albert !

— Quelle horrible haine! Qui eût pensé que Rodolphe au rait jamais cette férocité de bête sauvage î Tu ne dis rien? tu ne réponds pas ? Mais au moins dis-moi la vérité, dis-moi la véritable cause de cette animosité !

— Je ne te répondrai plus : au nom du ciei, ne te mêle

point de cette affaire. Rien ne m'empêchera de tuer cet homme, à moins qu'il ne me tue lui-même.

— Alors, je devine, et Cécile a raison.

— Quoi ? Que veux-tu dire ?

— Tu crois avoir une offease plus grave à vepger ; mais alors pourquoi n'être pas venu me trouver? Si la chose était vraie, je serais ton témoin, ton second, je tuerais le misérable!...

Et Albert mit la main sur ses pistolets restés dans le tiroir.

— Je ne te comprends pas.

— Mais c'est une calomnie ! Est-ce au'on ne m'a pas érrit à moi aussi une lettre! Pardon! j'ai cru un moment qu'elle venait de toi; pardon, car cette lettre est une horrible lâcheté. Mais jamais Clodomir ne va chez toi. Agathe ne lui a pas parlé dix fois dans sa vie.

— Que vient Taire Agathe là dedans ?

— Voyons, mon cher Rodolphe, dépouille avec moi une dissimulation inutile. On t'a dit, on t'a écrit que Clodomir est Pâmant de ta femme ? On m'a bien écrit, à moi, qu'il était l'amant de la mienne!

— On ne m'a rien écrit de cela. Qui a pu te donner une pareille pensée?

— Oh! pour cela les femmes sont plus fines que nous. Cécile a bien vu que tu étais jaloux; mais elle a été la première à me dire que c'était à tort. — Je crois Agathe sage, m'a-t-elle dit. Si Clodomir et elle sont d'accord, ils se cachent bien.

— C'est Cécile qui t'a dit cela?

— Oui; mais si elle savait que je te l'ai dit, elle serait m-

rieuse. Elle m'a bien recommandé de ne pas te laisser roir que je soupçonnais la cause de ta haine contre Clodomir.

— Ta femme est une vipère !

— Rodolphe !

— Ta femme est une odieuse cre'ature I

— Rodolphe, tais-toi !

— Oser parler d'Agathe! de mon Agathe si chaste, si pure! Je ne veux plus revoir ta femme ! c'est une infâme !

— Rodolphe la douleur t'égare; je t'ordonne de te taire, ou sors de chez moi !

— Enfin, on nous sépare ! Eh bien ! cela devait arriver, mais je vais tuer ton chevalier d'industrie de Pontaris. Pour ta femme, dis-lui...

— Tais-toi, Rodolphe ! Va-t'en ! Pas un mot de plus I En ce moment Cécile entra.

— Ah! vous voilà, Madame, s'écria Rodolphe; écoutez donc ce que je chargeais Albert de vous dire.

Albert voulut mettre la main sur la bouche de son frère, mais celui-ci le repoussa.

— Je vous défends, dit Rodolphe à Cécile, de jamais souiller Agathe d'un seul de vos regards.

— Albert, votre frère m'insulte!

— Va-t'en, Rodolphe ! va-t'en ! s'écria Albert, pâle et hors de lui.

— Mon frère me chasse de sa maison, Madame, et vous savez pourquoi. Je n'y rentrerai plus. Je suis vaincu; mais je vous le dis...

— ■ Va-t'en, Rodolphe !

— Je vous le dis, vous êtes une infâme J

Albert, ivre de colère, devint fou. 11 prit un de ses pistolets et le déchargea sur Rodolphe.

Puis il tomba pâle, assis, sans mouvement. Les domestiques accoururent, la tante Isabelle les suivit. Rodolphe avait repris tout son calme et dit froidement :

— Vois, Albert, comme c'est imprudent de jouer avec des armes à feu. Tes pistolets seraient chargés à balle qu ils partiraient de même. Ce n'est rien, ajouta-t-il en s'adressant aux gens : un pistolet chargé à poudre seulement qui nous est parti dans les mains. Allez-vous-en. Et lui-même sortit de la maison.

Les domestiques se retirèrent. La tante Isabelle s'en alla aussi en disant : — Quelle imprudence et quel bruit ! j'ai cru que la maison sautait.

Albert, quand ils furent partis, éclata en sanglots, se jeta sur le canapé, dont il mordait les oreillers.

— Mais qu'avez-vous, mon ami ? lui disait en vain Cécile.

— J'ai que je suis un scélérat ! J'ai voulu tuer mon frère f

— Quelle folie ! cette arme est partie par hasard dans vos mains. C'est un accident, qui n'a eu aucune suite fâcheuse, qui n'en pouvait pas avoir, puisque les pistolets n'étaient pas chargés à balle, ainsi que votre frère le disait luimême.

— Vous vous trompez, les pistolets étaient chargés à balle, et c'est sur Rodolphe que j'ai tiré. Je l'ai visé; c'est par maladresse que je n'ai pas assassiné mon frère. Je voudrais êlre mort moi-même avant cette horrible nuit.

Pendant ce temps, Rodolphe s'était enfui jusque chez fui, en tenant la main serrée sur le côté de sa poitrine. Là il avait fait monter un domestique à cheval, et l'avait envoyé, à un quart de lieue du village, chercher un médecin, ancien officier de santé, fort habile dans ce qui regardait les blessures. Le domestique devait laisser son cheval au docteur et revenir à pied. Aussi, en l'attendant, Rodolphe, après e voir lui-même bandé sa blessure, réveilla doucement le père Dauphin, et iui dit qu'en déchargeant imprudemment un de ses pistolets, il s'était blessé, et qu'il avait fait chercher un chirurgien; que la blessure lui semblait très-peu grave, mais qu'il avait quelque chose de plus sérieux à lui dire : c'est qu'il se battait le matin même, et qu'il avait besoin de prendre quelques

dispositions pour le cas où, la chance lui étant défavorable, il devrait laisser sa femme et sa tille sans autre soutien que le père Dauphin. Dauphin voulait faire des observations, mais Rodolphe lui dit très-sérieusement :

— Ne perdons pas en discours très-connus, et que je saurais faire aussi bien que vous, mon cher père Dauphin, un temps qui n'est pas trop long pour ce que j'ai à faire et pour prendre ensuite quelques heures de repos.

Rodolphe écrivit en quelques lignes son testament. 11 instituait le père Dauphin son exécuteur testamentaire et lui confiait, ainsi qu'à son frère Albert, sa femme et sa fille. Puis, comme il faisait verbalement des recommandations à Dauphin, qui pleurait tout bas, le chirurgien entra. 11 sonda la blessure et put facilement en extraire la balle, qui s'était logée dans les chairs. Rodolphe dit : — « Donnez-moi cette balle; j'en ai besoin. » Le médecin fit un premier pansement, annonça que ce ne serait rien, recommanda le repos et la diète, et voulut s'en retourner en promettant de revenir le lendemain. Rodolphe lui offrit un lit et lui confia qu'il serait peut-Otre à propos qu'il ne s'éloignât pas, à cause qu'il se battait le matin, et lui demanda s'il voudrait lui servir de témoin. Le chirurgien, vieux soldat, accoutumé aux champs de bataille, se contenta de dire : — « Diable ! » puis se coucha et dormit.

Pour Rodolphe, il s'endormit aussi et ne se réveilla qu'au bout de quatre heures. Le docteur l'entendit et se leva, lui fit un nouveau pansement et dit :

— J'irai avec vous.

Quelques instants après, Rodolphe était chez Clodomir de

Pontaris. Celui-ci l'attendait et sortit avec lui. Il avait prévenu de son côté un sous-officier en congé. On s'arrêta dans une clairière d'un bois, et les deux témoins, avertis qu'ils n'avaient qu'à régler les conditions du combat, partirent dos à dos, marchèrent chacun pendant quinze pas et firent une raie sur le terrain ; puis, se retournant l'un sur l'autre, ils firent chacun dix pas, et, se trouvant à dix pas de distance, ils plantèrent leurs cannes dans le sol. Il fut convenu alors^ que les adversaires, placés à trente pas l'un de l'autre, s'avanceraient comme ils l'entendraient, mais ne dépasseraient pas les deux cannes, qui laissaient entre eux un espace de dix pas. Leurs pistolets étant de même calibre, chacun garda les siens, et les garda tous deux, un dans chaque main.

Il fut ordonné que lorsque l'un aurait tiré, l'autre tirerait immédiatement.

Rodolphe fit charger un dé ses pistolets avec la balle qu'il avait reçue dans la poitrine, et qu'il avait mise de côté pour cet usage, quand on la lui avait extraite ; puis les adversaires se mirent aux places marquées. Rodolphe commença à marcher, mais Clodomir le coucha en joue sans changer de place ; alors il s'arrêta et visa lui-même. Clodomir lira le premier, Rodolphe riposta : le chapeau de Rodolphe fut enlevé, Clodomir ne fut pas atteint. Rodolphe alors, saisissant de la main droite son second pistolet, celui dans lequel était la balle extraite de sa blessure, marcha rapidement jusqu'à la canne, en disant à Clodomir :

— Allons, monsieur de Pontaris ! faites comme moi et qu'on se touche, cette fois!

M. de Pontaris, en effet, s'avança jusqu'à sa canne, et les

deux ennemis se trouvèrent en face l'un de l'autre, à dix pas de distance.

Les deux coups partirent presque en même temps : Rodolphe tressaillit, il avait le bras cassé ; M. de Pontaris fit un bond et tomba sur la face. Les deux te'moins coururent à lui et le relevèrent ; le docteur prononça qu'il était mort, puis il revint à Rodolphe, dont il banda la nouvelle blessure. Pendant ce pansement, on entendit un bruit de chevaux; c'étaient des gendarmes qui, prévenus dès la veille, avaient couru la campagne pour empêcher le duel, mais n'avaient trouvé le champ de bataille qu'en entendant les coups de pistolet. u

Le brigadier dressa son procès-verbal. Pendant que le docteur reconduisait Rodolphe chez lui dans la voiture qui les avait amenés, et dont les cahots le faisaient horriblement souffrir, un des gendarmes alla chercher des paysans qui, avec une civière, portèrent le corps de Pontaris dans sa maison.

Le père Dauphin, en proie à une anxiété facile à comprendre, ne pouvait rester en place depuis le matin. U s'était levé en même temps que son gendre et se promenait sur la route, interrogeant du regard tous les chemins qui conduisaient à la ferme. Il ne tarda pas à apercevoir la voiture, et sa respiration s'arrêta dans sa poitrine. Mais le cœur de Rodolphe avait deviné le cœur du père Dauphin : il savait que le père Dauphin serait là, et, malgré ses souffrances et les avis du docteur, il penchait la tête par la portière, de sorte que Dauphin le reconnut de loin et se précipita joyeux vers la voiture. Le docteur l'arrêta quand il allait embrasser Rodolphe, en lui disant :

— Nous ne sommes pas les plus maltraités, mais nous ne revenons pas intacts : M. Reynold a une balle dans le bras.

Le père Dauphin retourna à la maison pour prévenir le plus doucement possible sa pauvre Agathe, puis la voiture continua au pas et entra dans la ferme par derrière.

Agathe accourut, mais sans cri?, sans désespoir bruyant. Elle était horriblement pâle et tremblante. Elle voulut rester pendant le pansement. Elle se mit à genoux au pied du lit et remercia Dieu, qui n'avait pas permis un plus grand malheur. Puis, quand le docteur eut assuré que c'était une fracture simple et ordinaire, et eut fait ses prescriptions, elle alla trouver Marguerite pour la prévenir à son tour. La douleur de Marguerite ne permit pas, pendant quelque temps, qu'on l'introduisît auprès de son père. Puis, quand elle eut promis qu'elle se contiendrait, elle entra avec Agathe. Mais à la vue de Rodolphe blessé, pâle, son pauvre cœur déborda, et elle fut obligée de sortir.

On ne tarda pas à savoir au château le résultat du duel. En vain Albert avait envoyé dans toutes les directions dès le jour, et lui-même s'était mis en route. Les gendarmes Beuls avaient trouvé les adversaires, et Albert allait chez Rodolphe lorsqu'il vit de loin les gendarmes, suivis des paysans portant la litière sur laquelle était le corps de Pontaris. Un gendarme vint au trot au-devant de lui et lui dit :

— 11 est mort !

— Qui? demanda Albert; et la vie fut suspendue à ses lèvres.

— M. de Pontaris, dit le gendarme.

— Et... mon frère V

— Blessé,... au bras.

Certes, le premier mouvement d'Albert, en voyant la civière, avait été la plus horrible terreur d'y trouver Rodolphe, et comme il fallait que ce fût ou lui ou Clodomir, l'élan de son cœur avait demandé au ciel la mort de celuici ; mais quand il sut que Rodolphe n'était que blessé, et quand il vit le cadavre de Pontaris , tout son intérêt fut pour le mort.

— Il a donc assouvi sa haine ! dit-il. 11 l'a tué!

Et, ia tête nue, il entra dans la maison avec le corps de son ami. Sydonie, avertie par les domestiques, accourut et remplit la maison de cris, de sanglots et de gémissements.

Albert l'emmena au château, où la nouvelle, déjà répandue, avait jeté la consternation. Cécile, cependant, fut assez forte pour cacher à peu près l'impression terrible qu'elle recevait. Quand Albert lui amena Sydonie, elle put alors s'attendrir sur la jeune fille et mêler à ses larmes des larmes qu'elle retenait jusque-là par un effort surhumain.

La tante Isabelle ne se priva pas d'une douleur bruyante, Elle accusait hautement Rodolphe.

— 11 doit être satisfait, maintenant, cet être sanguinaire !

— Ma tante, dit Albert, Rodolphe est blessé.

— Celui qui frappe avec l'épée périra par l'épée, dit la tante.

— Ma pauvre enfant, dit Albert à Sydonie, j'étais l'ami de ton père. Te voilà seule et sans soutien dans la vie, je le

remplacerai ; je t'accepte comme le legs d'un ami : tu seras de'sormaismaûlle.

Les deux femmes embrassèrent Sydonie, lui faisant des promesses semblables, et toutes trois se retirèrent, Sydonie chez Isabelle, et Cécile dans son appartement, où elle put, pendant quelques instants, se livrer à son désespoir sans témoins et sans contrainte, tandis qu'Albert envoya un domestique chercher des nouvelles de son frère et alla audevant de lui pour les recevoir plus vite, mais sans vouloir entrer dans sa maison. On lui rapporta que Rodolphe avait Je bras cassé, que ia balle était extraite, et que le médecin répondait qu'il n y avafi aucun danger. Albert retourna au château triste et abattu. Qu'était devenue cette amitié si douce, si sereine, qui avait jusque-là uni les deux frères ? La veille, il avait, lui, tiré un coup de pistolet sur son frère, sur ce frère chéri, toujours si généreux pour lui, et lui, Albert, savait bien qu'il y avait des balles dans les pistolets. Mais quoiqu'il n'eût pas retrouvé la balle dans les lambris de son salon, il était loin de soupçonner l'héroïque dissimulation de Rodolphe et croyait que la balle, rencontrant un corps dur, avait ricoché au dehors par une fenêtre restée ouverte.

Il ignorait surto ut que c'était pour lui, Albert, pour écarter de sa maison la honte et le déshonneur, que Rodolphe venait d'être blessé de nouveau et avait commis un meurtre qui faisait horreur à Albert, tandis que, s'il en eût su la cause, il n'aurait fait qu'un seul reproche à son frère : c'aurait é' é de ne pas lui avoir laissé venger son propre outrage, et

de lui avoir ôté le frénétique plaisir de tuer lui-même sod ennemi.

Quand Rodolphe sut qu'Albert n'était pas entré dans la maison, il fut d'abord froissé, puis il pensa qu'Albert ne savait rien.

— Pour lui, dit-il, je suis un meurtrier féroce. Si je voulais dire un mot, si je voulais lui révéler tout ce qu'il ne sait pas dans ce qui s'est passé hier et aujourd'hui, il serait là à genoux près de mon lit, il baiserait mes blessures. 0 mon Dieu ! faites qu'il vienne un jour où, sans le jeter dans le lésespoir, je puisse lui prouver que son frère n'a jamais eu qu'une passion, celle de le voir heureux, et que si j'ai commis uu meurtre qui lui fait horreur, c'est encore pour dui.

Au château, on installa Sydonie. Cécile se servit de ïa compassion permise pour la douleur de Sydonie comme d'un prétexte excellent pour laisser paraître ce qui de son chagrin ne se pouvait cacher. Par moments, elle se croyait frappée parla vengeance divine, et regardait la mort terrible de Pontaris comme un avertissement d'en haut. Dans d'autres moments, elle maudissait Rodolphe et roulait dans son esprit des projets de vengeance contre lui. Cependant la terreur revenait bientôt dans son cœur. Rodolphe blessé, abandonné par son frère, auquel il s'était sacrifié, aurait-il la force de rester ainsi méconnu et injustement accusé? ne révélerait-il pas à AlDert le crime de Cécile, cause unique de toutes es horri-

blés choses qui s'étaient passe'es depuis quelques jours? Alors, que deviendrait-elle? Ne serait-elle pas justement un objet d'horreur pour tout le monde et surtout pour Albert? Mais sa terreur s'augmenta encore lorsqu'un matin Albert, qui, chaque jour, sortait dès l'aurore et allait, à quelques pas de la maison de Rodolphe, attendre le domestique qu'il envoyait prendre des nouvelles du blessé, rentra pâle et défait.

Un juge d'instruction s'était présenté chez Rodolphe, l'avait longuement interrogé et lui avait dit que le parquet était décidé à poursuivre ce duel dont le résultat avait été si funeste ; que Ton voulait faire des exemples ; qu'il ne cachait pas à M. Reynold que la futilité de la cause avouée du combat, en regard de son résultat mortel, disposerait mal pour lui, à coup sûr, le ministère public et peut-être les juges et les jurés.

Rodolphe allait donc être mis en jugement, jugé, condamné peut-être.

11 est perdu, dit Albert à sa femme, s'il persiste à ne pas donner d'autre cause à sa haine acharnée contre ce malheureux Clodomir, que le prétexte futile qu'il nous a obstinément donné ici. J'espère qu'en face de la justice, il dira la vérité; car Rodolphe est doux et compatissant. Il faut, — plus j'y pense, plus j'en suis convaincu, — que Pontaris ait commis à son égard quelque grande et terrible offense que nous ne savons pas. La fureur où il s'est mis, fureur, hélas ! qui en a causé chez moi une plus criminelle, et à laquelle je ne puis penser sans frémir. Sa fureur, quand nous lui avons parlé d'Agathe, ne prouve pas que ce ne soit pas de ce côté que venait le sujet de son inexorable ressentiment.

— Agathe? dit Cécile, il ne s'est jamais occupé d'elle; il la trouvait niaise et commune.

— Mais c'est toi qui m'avais donné cette idée.

— Elle m'était venue par hasard avec cent autres. C'est si inexplicable.

— IN'im^orte ! je le verrai, non pas à présent, mais quand il faudra au'il paraisse devant la justice. Je me jetterai à ses pieds, je le supplierai de dire la vérité. Je communiquerai tous mes soupçons à son avocat. Il faudra le sauver malgré lui.

Plus de doute pour Cécile : Rodolphe finirait par parler. Il ne consentirait pas toujours à passer, aux yeux de tout le monde et de son frère, pour un homme farouche et sanguinaire. Il ne se laisserait pas condamner comme un meurtrier, quand, d'un seul mot, il pouvait prouver que sa conduite n'avait été tracée que par le plus héroïque dévouement, et alors, elle Cécile, que serait- elle f

Cependant les scellés, pose's d'abord sur la maison de Pontaris, avaient été levés,, ses papiers avaient élé visités, et il en était ressorti que, non-seulement la situation des affaires du déiunt était déplorable, mais encore qu'il avait compromis et entamé la fortune de sa fille; que cette maison qu'il habitait et qui, en réalité, appartenait à Sydonie, était grevée de plusieurs hypothèques pour des sommes que ne dépassait pas de beaucoup la valeur réelle de la maison.

D'autres papiers et des réclamations qui furent présentées jetèrent des doutes sur l'affaire au sujet de laquelle Rodolphe avait voulu donner à son frère des renseignements. C'était à îa suite de discussions sur des points graves et touchant à probité, que Pontaris avait été évincé de son association

avec l'agent de change Brissier. Dans la lettre qu'il avait fait écrire à Albert, il avait été au-devant de tout ce qu'on pouvait lui rapporter; rien n'était plus vrai que ses dettes de jeu et que le motif de son éloignement des affaires; seulement il avait exagéré les choses et avait envoyé à de fausses sources pour les renseignements. 11 était vrai également qu'il ne s'appelait de Pontaris que de son autorité privée ; son vrai nom, comme il avait eu l'audace de l'écrire à Albert, était l'affreux nom de Durand. C'était une chose qu'on pouvait dire à Albert, et comme ia preuve de cette imposture était la plus difficile à trouver, il était persuadé, avec raison, qu'Albert, après avoir considéré les diverses autres inculpations comme calomnieuses, dédaignerait complètement celle-ci. comme il fît des accusations de Rodolphe.

11 tenait singulièrement à Albert pour plusieurs raisons : la m:re de Sydonie n'avait pris en mourant aucune précaution contre lui. Pontaris avait dissipé la majeure partie de la fortune de cette enfant. Un moment il avait songé à épouser la tante Isabelle, et ses empressements n'avaient pas trouvé la tante insensible; puis il était devenu amoureux de Cécile, qui était remarquablement jolie. D'ailleurs, il avait appris que la tante était beaucoup moins riche qu'il ne l'avait cru dans l'origine, et, par l'influence de Cécile sur son mari, par celle qu'il avait su acquérir lui-même sur Albert, il avait tout lieu d'espérer qu'Albert lui prêterait les fonds nécessaires pour une entreprise qui pouvait rétablir ses affaires. Il rêvait aussi de faire épouser Sydonie par Henri et d'éluder ainsi une reddition de comptes plus qu'embarrassante.

Albert reconnut, d'après ce qu'il apprit par les papiers,

qu'il s'était fort trompé sur le compte de Pontaris. Sans savoir la fourberie et la trahison qui avaient touché à son honneur, il savait que Pontaris s'appelait Durand ; qu'il avait été expulsé par l'agent de change Brissier; qu'il avait plus d'à moitié ruiné la pauvre enfant que la confiance d'une mère mourant avait livrée à sa -protection. Il savait aussi qu'il était joueur et médiocrement scrupuleux ; mais tout cela ne justifiait pas la haine implacable de Rodolphe, haine qui n'avait pu s'assouvir que par la mort de Clodomir. 11 pensait bien aussi que Rodolphe, qui n'avait jamais eu d'autre amitié que celle qu'il éprouvait pour lui, Albert, avait vu avec douleur la folle tendresse qu'il avait prise pour cet étranger, duquel Rodolphe avait, avec raison, une très-mauvaiso opinion. Etait-ce donc à l'amitié jalouse qu'il fallait attribuer des excès, des violences, un crime, qu'on est habitué à ne voir causés que par les jalousies de l'amour?

La tante Isabelle ne songeait plus guère au défunt, et d'ailleurs les derniers rêves qu'elle avait faits peut-être sur M. de Pontaris ne pouvaient s'appliquer à M. Clodomir Durand.

Sydonie avait été frappée de cette mort si brusque. Mais elle n'avait pour son père qu'une tendresse fort tempérée, surtout quand elle sut qu'il l'avait à peu près ruinée. Elle avait fort gagné à la quasi- adoption de M. Reynold. Elle était au château d'Albert plus heureuse qu'elle ne se rappelait l'avoir jamais été. Enfin elle entendait parler par la tante, comme d'une chose assez positive, de son mariage avec Henri.

On ne parlait donc plus guère de Clodomir, et Cécile seule

en gardait un souvenir amer. Les découvertes faites après la mort de son amant n'avaient pas été sans influence sur son esprit ; mais si elle était réveillée de son rêve, si elle avait perdu ses illusions, elle ne pouvait oublier quelles relations elle avait eues avec lui, e\ ïms quel abîme ces relations l'avaient précipitée. Pour lui, elle avait manqué à tous ses devoirs; pour lui, elle avait ajouté à son premier crime d'horribles perfidies; et il y avait un homme qui savait tout cela, un homme qui ne pouvait se sauver lui-même qu'en disant ce qu'il savait. Le procès s'instruisait ; encore quelques jours et Rodolphe, dont la santé s'améliorait à chaque testant, allait paraître devant ses juges. Comment espéier qu'il se tairait? Une des causes probables de son généreux silence, jusque-là, était la crainte de voir son frère exposer sa vie en voulant punir la perfidie deClodomir. Cette crainte avait disparu. Le séjour du château était insupportable pour Cécile. Chaque fois que son mari rentrait, elle craignait que Rodolphe n'eût parlé. Elle interrogeait avec anxiété son air, ses regards, son maintien ; enfin, elle écrivit à sa mère, qui ne tarda pas à lui répondre qu'étant gravement indisposée, elle priait Albert de permettre â sa fille de venir passer quelques jours avec elle. Albert n'hésita pas à conduire lui même sa femme chez sa belle-mère.

Là il sembla à Cécile qu'elle pourrait attendre plus patiemment le coup suspendu sur sa tète.

Albert ne put tenir plus longtemps à aller voir son irère. Rodolphe se levait, mais était fort pâle et fort aiïaibli.

Les deux frères se serrèrent la main avec quelque embarras de la part d'Albert.

— Mon frère, dit-il à Rodolphe, j'ai beaucoup souffert de ne pas venir te voir pendant ta maladie, mais tous les jours j'envoyais prendre de tes nouvelles : on te l'a dit?

— Oui, mon cher Albert, et tu venais toi-même, pour les avoir plus vite, attendre ton domestique derrière la haie d'aubépine de ma cour, si bien que j'avais fait approcher mon lit de la fenêtre pour t'apercevoir chaque matin, que j'attendais ton arrivée et que je te disais chaque jour du fond de mon cœur : — Bonjour, mon cher frère !

— Je viens te faire une prière que tu as déjà repoussée, Rodolphe. C'est dans trois jours que tu parais au tribunal ; j'ai causé avec ton avocat ; il est en bas; veux-tu qu'il monte et que nous causions tous les trois ?

— Volontiers, mon frère. Que je suis donc content de te voir et de te presser la main, mon cher Albert !

— Qui aurait jamais cru qu'il se passerait de si cruelles choses entre nous, Rodolphe ■

L'avocat monta ; il avait vu le juge d'instruction, il avait vu les juges : c'était un de ces avocats qui ont, comme on dit, l'oreille de la cour. On m'a donné de cette locution des explications si variées, que je les néglige toutes. Tout le monde était d'accord sur un point : le duel s'était passé régulièrement, sauf la présence de deux témoins au heu des quatre que prescrit l'usage. Rodolphe avait tué son adversaire, mais ii avait été blessé lui-même ; il ne s'élevait aucun doute sur la loyauté du combat. Mais Rodolphe avait montré, dans toutes les circonstances qui avaient précédé le duel, un acharnement voisin de la férocité. Pour une cause futile, il avait fait à Pontaris une insulte extrêmement grave, il avait refusé de faire des excuses que les règles dites de l'honneur ne permettaient guère à Pontaris d'accepter, et que pourtant il consentait à accepter. Le ministère public ne comptait guère pour une condamnation sur les lieux communs à débiter contre le duel ; il savait que ce n'est qu'en torturant la loi qu'on accuse en ce cas le prévenu d'homicide, mais que le prévenu peut toujours établir qu'il n'a tué qu'à son corps défendant, ce qui entraîne toujours un acquittement. Mais il comptait sur l'opiniâtreté de Rodolphe à rendre nécessaire

un combat devant lequel son adversaire reculait évidemment; il se proposait d'exploiter cette implacable haine, et de faire partager aux jurés l'indignation qu'elle lui faisait éprouver. L'avocat pensait, comme lui, qu'il y aurait condamnation, non pas une condamnation capitale, mais une condamnation à plusieurs années de prison.

A moins, ajouta l'avocat, qu'il n'y ait eu à ce duel, dont les résultats avaient été si funestes, une cause plus grave, capable, sinon d'en justifler, du moins d'en faire excuser les suites, et l'opiniâtreté de Rodolphe ; ces causes qui probablement existent, cette offense impardonnable faite par M. Clodomir de Pontaris à M. Rodolphe Rejnold, il fallait absolument les avouer au tribunal, c'était le seul moyen d'éviter une condamnation sévère.

Albert renouvela toutes ses prières à son frère, mais inutilement ; celui-ci s'obstina à dire que la seule cause de son duel avec M. de Pontaris était que lui, Rodolphe, l'ayant, dans un endroit public, poussé involontairement, avait été menacé par lui d'un soufflet, qu'il avait donné ce soufflet à M. de Pontaris, estimant que c'était presque le rendre ; que M . de Pontaris avait demandé raison, que la moitié pour ie moins des duels n'avaient pas de causes plus sérieuses, et que graduellement, d'une discussion sur un objet futile, il arrivait fréquemment qu'on aboutissait à des insultes graves qui rendaient une rencontre indispensable.

Albert essaya encore de glisser qu'un sentiment jaloux, quelques assiduités de Pontaris auprès d'Agathe peut-être...

Rodolphe l'arrêta sévèrement et lui dit .

— Agathe n'a pas même été eifleurée d'un soupçon

Agathe est de ces femmes auxquelles, si elles ont un mari ou un amant, les autres hommes ne songent plus à faire la cour, tant il est facile de voir combien, dans ces cœurs, l'amour est exclusif, honnête et sacré. Cette allusion a amené entre nous, Albert, une discussion dont nous ne devons même pas rappeler le souvenir...

Albert l'interrompit et dit •

— Oh ! je ne l'oublierai jamais. Comment puis-je condamner l'emportement, moi qui ai failli tuer le meilleur, le plus généreux des frères! Mais, mon cher Rodolphe, au nom de notre amitié, au nom d'Agathe, que tu aimes comme j'aime ma Cécile, et de Marguerite, écoute les conseils de monsieur et les prières, les larmes de ton frère ! Jamais, toi que je sais si doux, si clément, toi qui, dans cette circonstance où j'ai commis le crime de tirer sur toi, as garae ce calme magnanime et ce sang-froid pour laisser ignorer ma frénésie aux gens qui accouraient... Non! il est impossible que tu aies tué cet homme s'il ne t'avait fait une terrible offense ! Jamais, dans notre vie entière, je ne t'ai vu avoir tort. Et tu commencerais par un emportement aussi épouvantable ! Sauve-moi, sauve ta femme et ta fille en te sauvant, en disant la vérité à tes juges !

— Non, jamais ! s'écria involontairement Rodolphe. Puis, se reprenant : — Je vous ai tout dit : jamais, ni ici ni au tribunal je ne dirai un mot de plus. C'est la seule raison de mon duel avec M. de Pontaris.

— Tant pis, Monsieur, dit l'avocat, car tout me porte à croire que vous serez condamné. Je n'ai plus alors qu'un con-

— 16? — seil à vous donner, c'est de prendre la fuite, c'est de quitter la France pendant quelque temps.

11 fut alors décidé que Rodolphe partirait. 11 passa la soirée seul avec le père Dauphin et Agathe. Il leur dit :

— Cette absence ne sera pas longue ,• ce genre d'affaires s'éteint de lui-même après un peu de temps. Ecrivez-moi souvent. Que le père Dauphin me fasse tous les soirs un récit de la journée qui se sera écoulée.

— Quand partez-vous? dit Agathe.

— Demain.

Agathe se retira pour cacher ses larmes et aussi pour préparer tout ce qui était nécessaire à Rodolphe pendant son voyage.

— C'est un grand malheur, dit le père Dauphin, de voir le meilleur, le plus juste et le plus généreux des hommes fuir ainsi son pays, sa maison, sa famille comme ferait un malfaiteur. Dieu a cela sur la conscience.

On ne dit rien à Marguerite, sinon que son père partait en voyage et serait quelque temps absent. Aussi regardait-elle avec étonnement et inquiétude le visage de sa mère, sur lequel les larmes qu'elle avait voulu cacher avaient cependant laissé leur empreinte. Le matin, Rodolphe se leva et alla prier sur le tombeau de son père et de sa mère.

— 0 mes chers parents, mes morts bien-aimés, dit-il, vous savez, vous, ce que j'ai souffert de l'injustice et de l'aveuglement d'Albert; vous savez aussi que je souffrirais bien davantage peut-être s'il savait la vérité, car il aime cette femme et serait bien malheureux. Cependant il doit souffrir dans «on cœur de ne plus pouvoir m'aimer autant ; je lui sem-

ble un homme orgueilleux, inflexible et sanguinaire. Me* chers parents, j'ai bien tenu la promesse que je vous ai faite d'aimer tendrement et fidèlement mon frère. Je quitte ma douce retraite, ma femme et ma fille bien-aimées, et ce frère auquel je sacrifie tout le reste. Priez Dieu pour que mon esil ne soit pas trop long !

Le soir, Albert amena la voiture qui devait emporter Rodolphe. Ils se serrèrent la main, mais sans s'embrasser comme ils faisaient d'ordinaire.

Pour Albert, du moment que Rodolphe était sauvé, qu'il ne paraîtrait pas en justice et n'était plus exposé à être condamné, il lui revenait à la pensée que Rodolphe avait été bien implacable dans ce duel funeste; que l'offense de Clodomir, déjà punie par une offense plus grande, ne méritait pas la mort, et que d'ailleurs l'amitié que lui portait Albert aurait dû le mettre à l'abri de cette opiniâtre vengeance. S'il avait un moment retrouvé toute son amitié pour Rodolphe, c'est que Rodolphe était en danger. Celui-ci vit bien ce qui 3e passait dans l'esprit de son frère, et partit triste et ayant besoin de se dire ; C'est pour son bonheur que je me tais.

Rodolphe parti, Albert alla voir sa femme étiez madame Golbert. Celle-ci fut annoncée comme convalescente; mais Cécile était malade à son tour, elle désirait rester auprès de sa mère quelque temps. Albert insista pour le retour aux Aulnaies.

— Eh bien, dit Cécile, je ne vous cacherai rien. 11 y a un homme que je ne veux plus voir; je ne sais jusqu'où ira votre indulgence pour lui, mais à mes yeux c'est un meurtrier, un assassin ! Je ne puis vous demander de fermer votre maison à votre frère ; peut-être le temps modifiera-t-il mes impressions; mais aujourd'hui, sa présence me ferait horreur!

— Rodolphe est parti, Dieu sait quand je le reverrai, refu-

sant de donner d'autres raisons de son duel avec Clodomir; sa condamnation était certaine, je l'ai supplié de fuir.

— Vous avez bien fait. Vous n'avez donc pu en tirer rien de plus?

— Non, il a été inébranlable. Son récit n'a pas gagné une circonstance : c'est toujours cette querelle futile qui a amené le duel.

— Il faut que ce soit vrai.

— Par moments je le crois; cependant, Rodolphe, que j'ai toujours vu si doux et si indulgent...

— Il détestait ce malheureux Pontaris, à cause de l'amitié que vous lui portiez.

— Maudit soit le jour où ce Pontaris est entré aux Aulnaies !

— Dites plutôt : « Maudits soient l'orgueil et la dureté de mon frère ! »

Certaine de ne pas rencontrer Rodolphe, et rassurée d'ailleurs par son silence si noble sur les véritables causes de son duel avec Clodomir, madame Reynold consentit enfin à retourner aux Aulnaies. Cependant, de cruelies émotions l'y attendaient. Elle pleura, elle embrassa Sydonie, et lui fit mille amitiés.

Au commencement, Albert fut très-triste de l'absence de son frère, mais graduellement Cécile réussit à lui faire regarder son duel avec M. de Pontaris comme un acte de férocité, et à lui faire décider qu'il avait dit la vérité en affirmant que ce combat n'avait pas d'autre cause que celle que Ton savait.

— Vous avez fait pour votre frère, dit-elle, ce que vous deviez; vous avez favorisé sa fuite, vous n'avez pas voulu qu'il fût condamné comme meurtrier et jeté en prison. Vous avez bien fait, je vous approuve ; je vous aurais conseillé de le faire, si vous aviez eu besoin de conseils pour cela; mais il n'en reste pas moins établi que votre frère est un homme dur et cruel, et sur l'esprit duquel vous n'avez aucun pouvoir. 11 n'a pas voulu accorder à vos prières de renoncer à une haine sans sujet. Le titre de votre ami n'a pas pu mettre à l'abri de sa colère aveugle l'homme qui n'avait d'autre tort à ses yeux que de vous aimer et d'être aimé de vous. Pour vous, au contraire, ses moindres désirs étaient toujours des lois. Jamais vous n'hésitiez à lui céder sur les plus frivoles, comme sur les plus importants objets. Entre nous, mon cher Albert, il vous menait, comme on dit, par le nez. Je ne vous en ai jamais parlé, parce que je respectais l'amitié qui vous unissait. Je voyais bien qu'il avait pris sur vous, à votre insu, une autorité sans limite, mais je croyais qu'au besoin il vous donnerait le même pouvoir sur lui-même. Un triste événement est venu vous donner la preuve qu'il ne ferait pas céder, même à votre prière, la moindre de ses passions. Vous avez bien fait de faire évader votre frère ; vous devez au besoin l'aider de votre bourse s'il a besoin d'argent en pays étranger; mais vous devez désormais secouer le joug que vous vous étiez si doucement laissé imposer. Pourquoi sa femme et sa fille ne viennent-elles pas au château?

— Le départ de Rodolphe a répandu à la ferme une tristesse profonde.

— Raison de plus; nous les distrairions ici, en même temps

que cette pauvre et intéressante Sydonie. Il faut les engager à venir, sans en excepter même M. Dauphin. Je ne suis pas assez injuste pour les rendre responsables de l'acte de mauvais cœur de votre frère. Je ne leur en parlerai même pas et leur ferai bon accueil.

Albert baisa la main de sa femme et alla s'acquitter de sa commission. La conduite de Cécile à ce sujet était le résultat de longues conférences avec la tante Isabelle. Albert allait presque tous les jours à la ferme. Là tout lui rappelait son frère : là tout était triste de l'exil de Rodolphe ; là il ne se rappelait que la sainte amitié qui l'avait touiours uni si étroitement avec Rodolphe. Cécile et madame de Vorlieu ce pouvaient rien mêler à ces impressions qui auraient pour résultat prochain, sans aucun doute, la résurrection de la tendresse des deux frères.

Agathe hésita à revenir aux Aulnaies, puis elle céda aux instances d'Albert. Un jour qu'elle parlait de sa douleur, de l'exil de son mari, on la laissa dire, mais personne ne prononça une parole. Un autre jour qu'elle dit : « J'ai des nouvelles de Rodolphe, » on répondit par un : Ah ! ah ! sans demander à les connaître.

Elle annonça formellement dès le lendemain à Albert qu'elle ne sortirait plus de la ferme jusqu'au retour de Rodolphe .

— Mon cher frère, lui dit-elle, chez vous on aimait beaucoup M. de Pontaris; peut-être le méritait-il; je l'ai peu vu et jp n'ai pas eu d'occasions de faire attention à lui. Naturelle-

menton considère Rodolphe comme un homme très-criminel de l'avoir tué : on veut bien ne m'en rien dire ; mais si je parle de mon cher exilé, on semble gêné, et personne ne prend intérêt ni à mon chagrin, ni à mon inquiétude quand je ne reçois pas de lettres, ni à la consolation que m'apportent les nouvelles quand il m'en arrive. Je lie sais pas plus que vous les causes de l'événement funeste qui vous a séparés, mais je connais Rodolphe. Il y a là-dessous quelque chose de noble et de généreux : j'en suis sûre, je le crois, je le sais. Je ne puis discuter cela chez vous, mais je souffre tout le temps que j'y reste. Je ne vis que par mon mari, en ce moment surtout où il est malheureux. Ici, entre nous, nous et? parlons librement et avec bonheur; nous nous rappelons l'ap pui que sa puissante bonté nous donne à tous, le bonheur qu'il nous a préparé et qu'il nous conserve. Nous ne goûtons pas le moindre plaisir, sans nous rappeler ensemble que c'est à lui que nous le devons : le parfum d'une fleur, un fruit savoureux, tout nous fait dans notre cœur remercier Rodolphe, et aussi le beau soleil et le chant des oiseaux, car c'est lui qui nous a élevé le cœur assez pour que nous aimions les choses simples et que nous sentions plus que les autres toutes les magnificences de la nature. Quand vous voudrez venir nous voir et nous parler de l'homme dont vous êtes la joie et la passion, vous serez reçu comme vous l'avez toujours été, c'est-à-dire avec une sincère amitié ; mais j'attendrai Rodolphe ici. L'esprit de votre frère reste sur sa maison; absent, c'est lui qui commande encore. Seulement, pendant son exil, notre obéissance est plus scrupuleuse; elle est pour nous une consolation et un bonheur. Nous nous plaisons, quand ii se pré-

sente une circonstance inusitée, à deviner quelle aurait été sa décision. Jusqu'ici, nous ne nous sommes pas encore trompés, car il sait tout ce que nous faisons, et il nous écrit très-souvent. Tenez, voici sa dernière lettre, elle est d'hier:

« Mes chers amis,

j> Je ne vous écrirai pas longuement, parce que j'ai opéré une grande chose: j'ai quitte Lausanne, et, je suis venu planter ma tente dans un petit hameau que j'ai découvert dans mes promenades. Il s'appelle Montreux. Il est tout à fait sur le bord du lac ; une large et belle terrasse qui entoure l'église et qui est remplie d'arbres, est baignée par l'eau. C'est un endroit ravissant qui n'est pas sur les itinéraires des voyageurs; j'y suis plus tranquille. Je vous enverrai dans ma première lettre un dessin de ma retraite ; vous aurez presque autant envie d'y être avec moi que j'en ai d'être avec vous dans notre cher nid. Il y a cependant cette différence pour moi qu'il y aurait pour vous ; c'est que, ans Aulnaies, toutes nos années, tous nos jours, tous nos bonheurs, tous nos chagrins écoulés ne sont pas perdus. J'ai là, à part vous autres et mon cher frère, j'ai là les tombeaux de mes parents, les souvenirs de notre enfance à Albert et à moi. Notre cnère Marguerite y est née. Et puis ces arbres que j'ai plantés, qui ont grandi avec elle, qui vieillissent avec nous, ont un charme qu'on ne retrouve pas ailleurs, où les arbres ne vous connaissent pas et n'ont pas l'air de s'intéresser à vous le moins du monde. Dites-moi, ma chère femme, ce que fait Albert. 11 ne m'écrit pas, je le comprends ; il a des doutes gur moi, il sent qu'il ne déviait pas en avoir et il ne veut pas

me les laisser voir; il croit que j'ai eu tort dans \ ce malheureux duel; s'il était à ma place et moi à la sienne, j'aimerais mieux avoir tort avec lui que de me séparer de lui. Soutenir quelqu'un quand il a raison, belle afiaire ! C'est une justice qu'on doit au premier venu. Mais si mon frère a tort, j'ai tort avec lui. Et dites-moi, paraît-il heureux? Je n'ai pas besoin de vous dire comment vous devez être pour lui. Agathe, c'est ton frère, tu lui dois l'amitié qu'il t'inspire naturellement; Marguerite, c'est ton oncle, tu lui dois le plus grand et le plus affectueux respect. Quant au père Dauphin, il n'y a pas de danger que son cœur ne fasse pas assez. D'ailleurs vous savez tout ce qu'Albert a été pour moi. etc. »

Suivaient des explications pour le père Dauphin, explications relatives à la ferme et à la culture des terres.

Deux larmes tombèrent des yeux d'Albert; il baisa la lettre et la rendit à Agathe.

— 11 a raison, dit-il, il vaut mieux que moi. Je ne puis me débarrasser du trouble où m'a mis cet acte qui semble montrer tant de férocité. J'aime mon frère comme je l'ai toujours aimé. J'invente chaque jour un gros volume d'explications; je passe ma vie à plaider pour lui dans mon cœur ; je n'ai pas cette foi que je vous envie et qu'il aurait, comme Ole dit, j'en suis sûr, s'il était à ma place et moi à la sienne. Je ne lui écrirai pas encore, mais dites-lui, ce que je vous dis les larmes aux yeux, qu'il est meillear que moi, que je n'aime rien au monde autant que lui. Mais pourquoi manque-t-il de confiance en moi ? Pourquoi n'a-t-il pas pitié du tourment horrible que j'éprouve en doutant de lui pour la première

— 17o — fois de ma vie ? Dites-lai aussi que l'avocat chargé de son affaire est un homme qu'il a très-séduit et qui met un grand cœur à ses intérêts. Sous des prétextes différents, il a fait remettre le jugement ; il espère le faire remettre encore longtemps. C'est beaucoup de gagner du temps, dit-il, outre que peut-être, d'un instant à l'autre, les choses peuvent s'éclaircir. Un duel, un meurtre qui a eu lieu il y a longtemps, ne produit plus le même effet sur l'esprit des jurés. C'est proportionnellement comme quand on apprend qu'un homme est mort à la Chine ou il y a dix ans. Quelque réellement qu'on ait aimé cet homme, on n'a pas le même chagrin que si on l'avait vu faire ce terrible passage de la vie à la mort. Les enfants, ajoute-t-il, savent d'instinct ce mystère du cœur humain. Quand vous découvrez qu'ils ont cassé quelque chose, ils ne manquent jamais de vous dire : — « 11 y aïongtemps ! » li ne l'a ut pas encore que Kodoiphe revienne.

Cécile et la tante Isabelle étaient toujours d'accord sur un point : leur amour du monde, des plaisirs et de la distraction. Ol invita les voisins, on alla chez eux, on donna des fêtes, dans lesquelles les succès qu'obtint Cécile achevèrent promptement de lui faire oublier Clodomir. Vis-à-vis d'elle-même, elle se louait de ne pas montrer de chagrin, et appelait cela « force et soin de sa réputation. »

Marguerite se trouvait quelquefois accompagnée du père Dauphin dans les fêtes des Aulnaies. Un des danseurs les plus assidus était Je frère de Cécile, Emile Golbert, celui auquel Albert avait autrefois donné des leçons de mathématiques.

Henri avait fini ses e'tudes du collège, mais Ce'cile et la tante Isabelle obtinrent d'Albert, par leurs persécutions, qu'il consentît à ce que son fils étudiât son droit. Il était donc encore étudiant, mais plus libre, et il venait souvent aux Aulnaies. 11 ne manquait jamais alors d'aller faire un tour à la ferme, où souvent il dînait. Il ajoutait quelques mots aux lettres que la famille adressait à Rodolphe. Henri, quand on lui avait annoncé la mort de M. de Pontaris, avait entrevu un moment la vérité, mais il avait détourné les yeux. Néanmoins, il n'avait pas caché qu'il ne regrettait que très-modérément Clodomir, et qu'il était désespéré du départ de Rodolphe.

D'abord il s'en alla souvent des Aulnaies avec son autre oncle Emile Golbert, puis graduellement ils s'avertissaient des jours où ils devaient y aller et venaient ensemble. L'oncle n'avait qu'une dizaine d'années de plus que son neveu, et arriva facilement à exercer sur sa jeune imagination une assez grande influence. Emile Golbert n'était ni bon ni mauvais; ses facultés étaient très-ordinaires. Répandu dans un monde d'hommes jeunes et désœuvrés comme lui, il se piquait d'être un homme à la mode, il trouva Henri plein de préjugés et d'idées fausses ; il attaqua par la moquerie les nobles et jeunes pensées de son neveu. Celui-ci n'eut pas le courage de les défendre; d'abord il les cacha, puis il en fut honteux, puis il fit semblant de penser comme Emile Golbert, et, du moins, réussit à parler comme lui.

Emile Golbert lui faisait de longs et variés récits de ses bonnes fortunes. Henri avait compris tout de suite que ce n'était pas le moment de parler de la naïve et poétique tendresse que lui inspirait Marguerite. S'il avait sacrifié à son oncle

Goîbert ses autres pensées, il voulut re'server celle-là., et la cacha dans le fond de son cœur avec la sollicitude d'un avare. 11 faut dire aussi que, suivant Emile Golbert dans son monde, il se mit aussi à moins songer à Marguerite. 11 était quelquefois huit ou dix jours sans venir aux Aulnaies. Une fois il alla chez son père, mais ne vint pas à la ferme, parce que Golbert ne le quitta pas et qu'il ne voulait pas l'y mener avec lui.

Une autre fois, après avoir hésité tout le jour, il se décida à dire :

— 11 faut que j'aille voir ma tante Agathe.

Golbert le suivit. Ils restèrent peu de temps ; mais néanmoins Henri n'échappa pas aux sarcasmes de son oncle.

— Tu ne m'avais pas parlé de cette modeste violette épanouie au pied d'une haie, lui dit-il. Cette villageoise a un assez joli visage. Mais, mon ami, c'est écœurant de simplicité et de candeur ; ça ne sait pas dire deux mots ça ne sait rien de rien. J'aimerais mieux la mère. Ce n'est pas qu'elle soit non plus fort causeuse. Mais, une bonne figure, c'est le père Dauphin ; il ne change pas. Mon cher neveu, je veux bien vous garder le secret, mais que je ne vous reprenne plus en semblables bucoliques, vous seriez perdu de réputation parmi nos amis. Et il continua en chantant :

Une robe légère D'une entière blancheur. Un chapeau de bergère, De nos bois une fleur.

Oui, voilà la parure Dont je suis enchantêp Car toujours la nature Embellit la beauté.

« — Mais, mon cher Emile, dit Henri, Marguerite est tout simplement ma cousine, la fille de mon oncle.

— Précisément, voilà où est la vertu ! voilà où je te prends ! uisqu'elle est la fille de ton oncle, la tendresse ne peut avoir

qu'un but honnête, légitime. Ah ! parbleu, s'il ne s'agissait que de déniaiser une jeune paysanne assez gentille comme elle est, quoiqu'il soit ennuyeux de déniaiser, pour ma part je te le passerais ; mais non, ici il a'y a pas moyen, on ne peut aimer qu'avee le consentement des parents et par-devant monsieur le maire.

— Tu es fou !

— N'en parlons plus ; mais si je fy reprends, je te perds d'honneur.

Tout en disant : N'en parlons plus, Emile Golbert continua à en parler. 11 en parla à Paris le soir à un souper où se trouvaient des amis d'Emile et quelques dames de théâtre. On plaisanta tellement Henri, qu'il finit par laisser penser qu'il ne prenait pas du tout au sérieux la petite cousine, que rien n'était si éloigné de ses idées que le mariage, etc. Cette apostasie le réhabilita, et il fut déclaré non coupable du crime de bergerie, d'amour honnête et ridicule dont il avait été fortement prévenu.

Emile déclara même que son neveu était un énorme coquin, an scéléra qu'il ne compta^ plus fréquenter dans la crainte de se perdre parla contagion de l'exemple.

Sydonie de Pontaris avait re&u ce qu'on appelle une briliante éducation, c'est-à-dire qu'elle avait appris tout ce qui jette de l'éclat au dehors, rien de ce qui donne du bonheur au dedans. La nature ne l'avait pas faite musicienne : elle n'avait pas de voix ; néanmoins, des maîtres habiles et chèrement payés avaient fait d'elle une pianiste admirée. Elle n'avait dans son jeu ni sentiment, ni sensibilité. Le piano ne savait sous ses doigts ni pleurer ni chanter, et chacun des sons qu'elle lui faisait rendre semblait due : « Je suis en bois. » Mais elle était habile dans cette gymnastique à la mode qui consiste à faire le plus de notes possibles à l'heure. Elle exécutait admirablement de ces grandes difficultés qui faisaient dire à Grétry : « Quel malheur que ça ne soit pas un peu plus

difficile! ça serait peut-être impossible ; » de ces difficultés gui sont cause qu'aujourd'hui, dans un concert, on recherche surtout les places d'où l'on voit le pianiste faire mouvoir ses doigts avec une agilité si surprenante, que la musique, si elle cesse d'être un plaisir pour les oreilles, en est un maintenant pour les yeux.

Sydonie, comme les gens qui ont appris la musique et ne la sentent pas, ne faisait aucun cas de la mélodie, ou plutôt ne faisait cas que de ce qui était à la mode, n'avait que les admirations de bon genre et les sympathies bien portées.

Elle ne jouait et n'approuvait que la grande musique.

Il faut dire, pour l'explication de ceci, qu'on n'est décidément pas musicien en France, que de temps en temps il devient à la mode d'aimer la musique. Alors ce goût n'a plus de bornes : chacun ne montre pas le plaisir qu'il ressent, mais se pique d'en montrer plus que les autres. On va aux théâtres de musique, non pour voir le spectacle, mais pour être le spectacle soi-même. On interrompt les chanteurs pour les applaudir. Peu importe qu'on n'entende pas la musique, pourvu qu'on soit vu l'applaudissant avec frénésie.

Ainsi, nous autres artistes et poètes, Dieu sait combien de temps nous avons passé pour fous, alors que nous aimions seuls à entendre la musique de Beethoven. A cette époque, où Habeneck, qui est mort récemment, s'obstinait à ia faire jouer et à la faire comprendre, ses meilleurs amis disaient : Ce pauvre Habeneck !

Puis, un beau jour, la musique de Beethoven est devenue

à la mode, comme les meubles de bois sculptés et cent autres

choses.

Depuis ce temps, il suffit de jouer n'importe quels bruits sous le nom de Beethoven pour faire crier et pâmer les di« iettanti. Ils nous disent, à nous : « Connaissez -vous Beethoven? aimez-vous Beethoven? mais comprenez-vous bien Beethoven ? » Et ils ne nous permettent plus à nous-mêmes de préférer telle ou telle symphonie, d'aimer moins telle ou telle autre. Tout est également beau. Nous sommes des malheureux, des impies !

Ce qui a contribué à faire enfin accepter en France cette musique, c'est la perfection avec laquelle la joue l'orchestre du Conservatoire. Mais comme la musique de Beethoven est maintenant à la mode, on l'aime tant qu'on n'a plus besoin d'orchestre pour la jouer : on la joue sur le piano, sur la flûte, sur le tambour de basque, sur les castagnettes, et les musiciens ont toujours le même succès, les auditeurs toujours le même enthousiasme.

Ce n'est pas tout : quelques compositeurs ont arrangé, ou plutôt dérangé pour le piano des symphonies écrites pour cent cinquante instruments; ils ont retranché, mêlé, rajusté ce qu'ils ont pu, et, malgré les mutilations de tous genres, cela a encore fait de la musique très-difficile à jouer. Bien jouée, elle produit un effet médiocre. Or, trois ou quatre personnes la jouent bien, une trentaine la jouent passablement, le reste se contente de faire des bruits confus sur le piano. Malheureusement ce reste est fort nombreux.- et si vous avez le malheur de dire que vous ne prenez aucun plaisir à ces tapages, on vous ûit :

— Ah! c'est que vous n'aimez pas Beethoven.

— Pardon, je l'aimais avant vous; j'étais de ceux que vous classiez fous avant que Beethoven ne fût devenu à Ja mode. Mais ce que vous me tapez là, ce n'est pas Beethoven, pas plus que vous ne me réciteriez Horace en m'en disant quelques vers éclopés dont vous rompriez le rhythme, ou en me montrant les o qui sont dans Virgile, les d qui sont dans Juvénal.

— Ah ! très-bien! monsieur n'aime pas Beethoven.

Mademoiselle Sydonie de Pontaris donc ne jouait que de la grande musique, delà haute musique.

11 est juste d'ajouter qu'elle ne pouvait guère en jouer d'autre : la nature ne l'avait pas faite musicienne. Elle savait la musique, c'est-à-dire elle avait appris ce qui s'apprend; elle avait acquis dans les doigts assez de vigueur et de volubilité pour étonner, quoiqu'elle ne fût pas, sous ce rapport môme, des plus étonnantes; mais il suffît de proclamer une bonne fois qu'on ne joue que de la grande musique, de cette musique qui n'est pas à la portée de tout le monde, de cette musique réservée aux organisations d'élite, pour que personne ne consente à être en dehors de ce cercle privilégié, pour que personne ne veuille se dire : « Je n'ai pas une organisation d'élite ; c'est trop beau pour ma faible intelligence. » Une fois ceci établi, on fait boire aux gens l'ennui à pleins verres, on leur fait entendre ce qu'on veut, aussi longtemps qu'on veut. Ceux qui comprennent le moins, ceux qui s'ennuient le plus, ne se reconnaissent qu'à un signe : comme ils sont au dedans un peu humiliés de ne pas comprendre et de ne pas ressentir

— 18o — ces voluptés réservées aux intelligences supérieures, ils se donnent bien de garde d'avouer leur infirmité, et, pour détourner les soupçons, ils s'extasient bien plus haut que les autres, ils se livrent aux hyperboles les plus violentes, ils se transportent, ils se pâment, ils deviennent furieux. Ce sont ceux-là qui, si quelqu'un dit devant eux : « C'est admirable! tu s'écrient avec colère : « Admirable ! vous êtes bien froid ; vous ne sentez guère la musiaue. Admirable ! voilà vraiment un bel éloge ! Ah ! vous trouvez cela tout simplement admirable? Eh bien, je vous plains! Admirable! c'est... c'est bien plus

que cela c'est à cent piques au-dessus de cela; c'est

c'est... » Et comme ils ne trouvent pas d'autres mots, ils s'é- Joignent en disant : « Ah ! que c'est beau ! »

On a inventé à ce sujet une assez bonne plaisanterie dont quelques-uns sont dupes et dont beaucoup font semblant de l'être. On vous dit : « Cette musique ne vous plaît pas, parce que vous ne l'avez entendue qu'une fois : c'est de la grande musique; il faut l'entendre plusieurs fois pour la comprendre. »

J'admets parfaitement qu'une belle musique, comme un beau livre, ne vous prodigue pas d'abord tous ses charmes. Les Muses sont vêtues, mais elles montrent un beau visage et cachent un beau corps. Ainsi, je veux que le livre, comme la musique, donne par ce qu'il montre le désir de connaître ce qu'il cache. Il n'est pas nécessaire que le livre soit ennuyeux, que la musique endorme à la première audition, pas plus qu'un vilain visage, des mains communes, des pieds gros et courts ne sont l'indice nécessaire d'un beau corps.

Les dragons qui gardaient les pommes du jardin des Hespérides dévoraient les gens, mais ne les ennuyaient pas.

Que ia muse paraisse avec une douce et sympathique figure, des yeux intelligents, une démarche noble ou élégante : elle aura beau se couvrir de longues draperies et multiplier les plis sur elle, on ne se découragera pas, et on voudra connaître tout ce qu'elle cèle de charmes ravissants. Que Ton me dise que je ne connais pas, a une première audition ni à une seconde, toutes les beautés d'un ouvrage, j'en suis parfaitement d'accord.

Je ne sais plus qui avait lu quatre-vingts fois Térence. Alphonse le Sage, roi de Castille et de Léon, avait lu quatorze fois toute la Bible avec les commentaires ; Abu-Hanifah-Al- Nooman-Ebn-Thabet, né l'an de l'hégire 80, avait lu sept mille fois le Koran dans la prison où il mourut.

Il y a des livres qu'on relit toujours, des musiques qu'on entend sans cesse avec plaisir. Mais avouons qu'on est plus porté à reine, à entendre derechef le livre ou la musique qui vous charment et qui vous plaisent, que ceux qui vous fatiguent et vous ennuient.

Vous me direz : « La truffe, ce cryptogame embaumé, n'attire pas par ses charmes extérieurs ; il faut en manger pour l'apprécier. » Mais je répondrai : « Croyez-vous que la pêche soit un moins bon fruit parce qu'elle a cette peau veloutée qui attire les lèvres avant les dents? L'écorce d'or de l'orange n'en l'ait pas un fruit méprisable.

» D'ailleurs, ia truffe vous avertit et vous provoque par son odeur, et il suffit d'ew manger une fois pour la connaître. »

Mais je m'arrête, je me laisse emporter sur cette question, comme si je parlais aux gens qui m'ont si souvent impatiente par leur admiration feinte et leur enthousiasme récité, tandis que j'écris pour des lecteurs innocents, qui ne m'ont Jamais fait de mal^ et qui auraient le droit de me dire que je leur fais entendre trop longtemps un air qui les ennuie, et qui ont le droit d'exiger que je tourne la manivelle dans l'autre sens,

Entendre, c'est obcïr^

Sydonie était jolie, elle avait surtout de beaux yeux dont elle savait jouer comme elle savait jouer du piano : elle avait des regards dièzes et des regards bémols. Elle avait aussi Fart de la parure à un très-haut degré : elle s'appropriait si bien les étoffes, les bijoux, la gaze, que tout cela semblait être elle aussi bien que ses cheveux et ses mains. Sa beauté était un tableau, un ensemble où il y avait autant de soie, d'or, de dentelles et de pierreries que de femme.

Elle avait une assurance imperturbable et n'hésitait jamais à mettre en relief tous ses avantages. Elle avait choisi dans les idées, dans les sentiments, non pas ce qu'elle éprouvait, mais ce qui lui allait le mieux, comme elle eût choisi dans des

étoffes et des bijoux. Elle mettait l'enthousiasme pour les arts, comme elle mettait ses manchettes de point de Venise; elle se parait d'admiration pour la nature comme de son collier de perles.

La pauvre Marguerite était une douce et simple fille, dont la beauté avait fleuri comme fleurissent les primevères et les violettes. Ses grands yeux naïfs, souvent baissés, n'exprimaient que bien juste ce qu'elle ressentait, et encore était-ce un éclair fugitif qu'elle s'empressait de cacher sous ses longs cils. Elle chantait comme chantent les fauvettes sur les aubépines, avec une voix pleine, vibrante, sympathique, mais ignorant presque quels accords, quelle note même elle faisait. Cependant Rodolphe Reynold lui avait appris à lire la musique et à s'accompagner sur le piano, après qu'elle se l'était appris d'elle-même. Dans un salon elle ne parlait guère, quelquefois même pas du tout. Elle savait fort peu de chose de la vie, et ce qu'elle savait, ou à son gré n'intéressait pas les autres, ou l'intéressait trop elle-même pour qu'elle aimât à en parler. Sa vie d'ailleurs était peu accidentée : elle était née à la ferme des Aulnaies et ne s'en était jamais écartée de plus de quelques lieues. Elle ne s'occupait guère plus du reste du monde que nous ne nous occupons, nous, de la lune et des autres planètes que Ton suppose habitées. Il y avait dans sa vie cinq ou six événements, mais ils avaient pour elle tout l'intérêt qu'auraient eu les innombrables incidents d'une autre existence, qui s'absorbent mutuellement et s'absorbent les uns les autres dans le souvenir. Quand on vit dans un horizon resserré, tout le peu qu'on voit garde une grande importance. Ainsi, sur la carte du village que l'on habite, onre-

trouve sa maison et son jardin ; sur la carte de France, on ne trouve plus que son village désigné par un point; sur la mappemonde, on ne voit plus que tout au plus son département.

De même pour Marguerite le petit drame de sa vie n'avait que très-peu d'incidents.

Eile vous aurait rappelé une course faite dans les bois à la fin de l'automne, huit ans auparavant, pour aller arracher des églantiers et les replanter dans son jardin. Elle n'en avait oublié aucun détail. Elle vous aurait décrit le costume de chacun des membres de l'expédition, comme Homère dépeint les chefs de la Grèce devant Troie. Elle s'animait en disant les difficultés de la route et le repos sur l'herbe. Henri s'était écorché la main, puis on s'était égaré au retour. Le père Dauphin avait perdu sa tabatière en allant ; on la retrouva en revenant, ce qui prouva en même temps qu'on avait retrouvé le chemin.

Elle savait quel jour était née telle poule, l'âge précis de tel mouton, quel jour il était tombé malade, quel berger l'était venu voir, et quelle herbe il avait apportée, par suite de quoi le mouton avait été sauvé.

Une semblable existence, qui doit paraître naïve et un peu stupide à bien des personnes, a un charme qui peut presque s'expliquer. Ayant toutes ses affections partagées entre un petit nombre de personnes, n'ayant de relations qu'avec les objets de ses affections, on échange pour le commerce de sa vie les lingots d'or de son coeur. On n'est pas obligé de diviser ces lingots, d'abord en petites pièces, puis de changer ces piècecontre dubillon, puis de frapper un peu de fausse monnaie. Les gens qui ont tant d'amis et tant de connaissances se di-

visent en menues parcelles, et ne reçoivent de chacun que des bribes pareilles. Ces gens-là sont un peu comme les ponts auxquels tout le monde donne un sou. J'aime mieux le commerce du lapidaire qui ne voit pas tant de chalands., mais que l'on paye en or.

La plupart de? gens s'occupent plus des autres et de leurs affaires que d'eux-mêmes, et à la fin de la vie ils ont plus vécu pour les autres* le plus souvent contre les autres, qu'ils n'ont vécu pour eux-mêmes.

11 était bien évident qu'une fille comme Marguerite ne devait guère briller en face de Sydonie. C'est précisément pourquoi la tante Isabelle et madame des Aulnaies lui prodiguaient des amitiés, et faisaient tous leurs efforts pour qu'Henri ne les vît plus que réunies. Le meilleur moyen pour cela était d'attirer beaucoup Marguerite au château, ce qui n'aurait pas été bien difficile en tout autre temps, parce qu'elle prenait très-vite pour de bon aloi une manifestation affectueuse, et parce qu'elle avait été élevée dans le plus tendre respect pour son oncle Albert. Cependant elle refusa d'y retourner les jours de bal et de grande réunion. L'absence et l'exil de son père étaient une raison d'éviter ces plaisirs bruyants; mais elle avoua naïvement qu'elle regrettait de ne pas avoir un plus grand sacrifice à faire à ce cher père absent, attendu que ce tumulte et cette cohue ne l'amusaient guère. Les autres jours elle devait et aimait mieux rester auprès de sa mère, qui ne quittait pas la maison, et du père Dauphin.

lu thé au château des Auluale*.

la tante Isabelle, Est-ce que vous n'allez pas nous jouer» ma charmante Sydonie, quelque chose sur le piano ?

sydome. Avec plaisir, Madame, mais que jouerai-je?

la tante Isabelle. Jouez-nous la symphonie en la.

sydome. Cela n'amusera pas Marguerite.

Marguerite. Pourquoi cela?

sydonie. C'est de la musique sérieuse, ma chère, c'est de la grande musique.

marguerite. Mais je ne tiens pas à ce que la musique soit gaie ; j'ai entendu quelquefois de la musique qui me faisait pleurer, et que cependant j'aimais beaucoup.

sydome. Ce n'est pas là ce que je veux dire ; ce n'est de la musique ni gaie ni triste, c'est de la musique savante.

marguerite. Cela doit regarder alors le compositeur et l'exécutant. C'est une difficulté pour vous, ma chère Sydonie; mais comme vous êtes très-habile, \ous en triompherez.

sydonie. Vous ne me comprenez pas.

Sydonie se met au piano, joue parfaitement mal, mais avec beaucoup de bruit et un aplomb imperturbable, un chefd'œuvre de Beethoven, mais qui, écrit pour l'orchestre, a besoin de l'orchestre, et qui, pour donner sur le piano un plaisir réel, pour en réveiller le souvenir, aurait besoin d'être joué avec beaucoup de précision. Sydonie lève de temps à autre les yeux au ciel. Quand elle a fini, la tante Isabelle et madame des Aulnaies l'applaudissent ; Emile se livre aux acclamations les plus bruyantes, aux admirations les plus convulsives ; Henri ajoute quelques compliments ; Marguerite ne dit rien.

sydonie [avec un sourire dédaigneux). Eh bien, Marguerite, je vous l'avais bien dit!

marguerite. Ma chère Sydonie, j'ai admiré votre habileté. Il me semble qu'en dix ans d'études je ne pourrais jamais faire ce que vous faites sur le piano ; mais cela ne m'a ni émue ni intéressée.

sïdonie [avec le même sourire). Je vous l'avais dit.

marguerite. Mais vous, à partie plaisir de triompher d'une difficulté, est-ce que cela vous fait réellement plaisir?

émile. Mais, Mademoiselle, c'est du Beethoven.

sydonie. Non, ma chère, cela ne me fait pas plaisir, mais cela m'enchante, cela m'enivre!

Henri regarde Sydonie. Elle ressemble à Corinne au Capitule ; aussi dit-il :

— C'est charmant !

Albert emmène Marguerite dans un coin et lui dit :

— Ma chère enfant, ne dis plus rien, car tu as raison. Seulement, ne va pas prendre pour de la musique de Beethoven les bruits que Sydonie vient de faire sur le piano.

Sydonie savoure son triomphe. Il lui vient à Fide'e de l'augmenter par la comparaison. Elle demande d'un air câlin à Marguerite si elle ne jouera rien.

— Je ne sais pas jouer du piano.

— Mais vous chantez?

— À la ferme, où personne ne m'écoute.

— Vous vous faites prier?

— Nullement, et si ça vous fait plaisir, je vais chanter. sydome. Que chantez-vous?

marguerite. Je sais la prière du Freyschutz de Weber, je sais. et... peut-être ne les sais-je pas très-bien, mais je les chante quelquefois à la maison, et parfois aussi mon père me les demande, quelques autres airs allemands et quelques airs italiens.

stdome. Eh bien, la prière de Freyschutz, Voulez-vous que je vous accompagne ?

marguerite. Merci. Je suis si ignorante que vous n'en viendriez pas à bout : je sais à tout cela une sorte d'accompagnement en accords.

Marguerite chante d'une voix pure, fraîche, charmante.'

Henri retombe sous le charme de cette voix. Madame des Aulnaies et madame de Vorlieu disent :

— C'est une jolie voix.

Emile fait sa cour à Sydonie et ne dit rien. Albert embrasse sa nièce.

sydonie. Vous avez eu tort, ma chère, de ne pas me permettre de vous accompagner. J'ai tous ces morceaux-là ici. Cela perd beaucoup à ne pas être accompagné autrement. Chantez-nous encore quelque chose et je vous accompagnerai.

Marguerite obéit, mais Sydonie s'occupe de briller sur le piano et un peu d'écraser la voix de Marguerite; de plus elle ne joue pas toujours en mesure. Marguerite s'arrête et lui dit :

— Je vous en avais prévenue, mon ignorance est telle que vous ne pouvez me suivre.

sydonie. Recommençons.

marguerite. Non, cela n'irait pas mieux.

sydonie. Cet air est si joli.

marguerite. Si l'air vous plaît, je vais vous le chanter, mais en m'accompagnant moi-même, à ma manière.

sydonie. Cela perdra beaucoup.

Marguerite va s'asseoir auprès de son oncle. Elle a bien envie de pleurer. L'oncle l'embrasse encore. Sydonie se remet au piano. Emile montre de nouveau le plus vif enthousiasme. Albert dit :

— Sydonie, chantez à votre tour

Sydonie répond qu'elle est très-enrhumée, que d'ailleurs elle ne chante pas.

Albert sort. Alors on parle de bals, de concerts; on cite par leurs noms les acteurs à la mode. Marguerite ne comprend plus un mot. Il lui semble qu'elle est au milieu de Chinois ; tous les gens dont on parle lui sont inconnus, tout ce qu'on dit est inintelligible pour elle. Aussi est-elle ravie quand Albert rentre et lui offre de la reconduire. Henri n'essaye pas d'accompagner son père , il craint les moqueries d'Emile, et il se sent retenu par un charme secret auprès de Sydonie.

Marguerite, dans le trajet du château à la ferme, a regardé deux ou trois fois si Henri ne les suivait pas. Rentréedanssa chambre et couchée, elle satisfait l'envie de pleurer qu'elle avait sentie trois ou quatre fois dans la soirée.

Au château on parle d'elle. Sydonie déclare qu'elle ne sait pas une note de musique et qu'il n'y a pas moyen de l'accompagner. Henri un peu choqué lui dit : « Elle vous en avait prévenue, Mademoiselle. » Sydonie répond n'importe quoi, mais frappe Henri d'un tel regard, qu'il trouve qu'elle a parfaitement raison. Madame des Aulnaies dit que c'est une honte d'élever une fille comme une paysanne, et de la laisser si ignorante des choses du monde; qu'elle y est déplacée. "Madame de Vorlieu ajoute que s'il en était autrement, ça ferait disparate avec le père Dauphin et avec sa fille, et que d'ailleurs, destinée sans doute à épouser quelque fermier, Marguerite est élevée selon sa condition.

Sydonie est extrêmement brillante. Néanmoins, la soirée finie, elle se sent une haine profonde contre Marguerite. Marguerite a une voix ravissante. Il n'y a pas moyen de se le nier. De plus, elle s'est aperçue que Sydonie voulait la troubler sous prétexte de l'accompagner.

La tante Isabelle s'inquiète aussi de la belle voix de Marguerite ; mais les sentiments de Sydonie ne lui ont pas échappé, et elle s'en rapporte à elle. En effet, Sydonie trouve que le piono n'est pas d'accoté. Gn fait venir un accordeur de la ville. Sydonie fait monter ie piano d'un demi-ton. Aussi, la première fois qu'on se trouve réuni, on prie Marguerite de chanter. Elle ne se fait pas plus prier que la première fois, mais elle ne sait ce qui est survenu à sa voix : elle commence un air et ne peut pas le continuer; elle recommence et est encore arrêtée.

— Je ne puis chanter aujourd'hui, dit-elle.

Sydonie se met au piano à son tour et cette fois triomphe sans aucune rivalité. Emile applaudit bon jeu, Henri applaudit ses yeux. Albert vient plus tard et dit à Margi^erite : — A ton tour, chante-nous quelque chose.

— J'ai essayé, mon oncle : ça m'est impossible.

— Cela ira peut-être mieux maintenant. Chante-moi ce petit air allemand que j'aime tant.

— Je vais essayer, mon oncle.

Marguerite chante, mais s'arrête comme toutà l'heure. Albert écoute attentivement et dit :

— Je le crois bien, c'est cet imbécile d'accordeur qui est tenu l'autre jour, qui est l'auteur du mal. Ta voix est tou-

jours charmante, Marguerite, mais le piano est plus haut d'un demi-ton que l'autre fois. Comment, Sydonie, virtuose comme vous l'êtes, ne vous en apercevez-vous pas?

— Pardon, mais Marguerite en transposant pourrait...

— Allons, Sydonie, avouez votre erreur, mon enfant; vous savez bien que Marguerite ne sait pas transposer. Avouez tout simplement que vous ne vous étiez pas aperçue que le piano était remonté, quand vous devriez en rougir un peu. Ce beau carmin ne vous messied pas, d'ailleurs. On fera remettre le piano au ton, car je ne veux pas être privé de la jolie voix de Marguerite.

Cependant Henri était exposé aux obsessions de sa mère et de madame de Vorlieu. Sa mère disait :

— Jamais je ne donnerais mon consentement à une mésalliance, si j'avais un fils assez sot pour en rêver une.

— Peut-on faire une mésalliance dans sa famille? demanda Henri.

— Oui, s'il y a une branche de cette famille qui s'est déshonorée déjà par une union méprisable. Ma tante, ajoutait-elle avec un air de négligence affectée, où était donc l'échoppe de M. Dauphin, le père de madame Rodolphe?

— Je n'ai jamais voulu le savoir, ma nièce.

La tante faisait sans cesse l'éloge de Sydonie. — Heureux, disait-elle l'homme qui pourra fixer son choix ! Mais Sydonie a le droit d'être difficile.

Elle faisait aussi, rendons justice à son équité, l'éloge dp Marguerite. — Elle a beaucoup de fraîcheur, disait-elle; il est vrai que ça passe avec a première jeunesse. Mais, enfin,

pendant qu'on la conserve, on en jouit. Elle fait très-bien ïes fromages de chèvre et coud dans la perfection : ça fera une très-bonne femme de ménage -, ça ne sera pas brillant, mais ça aura une maison proprement tenue. Si ça épouse quelque riche fermier qui n'en demande pas davantage, il pourra s'en trouver très-bien.

Quoique Henri aimât tendrement Marguerite, son imagination fut frappée de la beauté plus provocante de Sydonie. D'ailleurs, tout le monde parlait de Sydonie avec un enthousiasme si exalté, qu'il finit par lui apparaître comme une chose très-glorieuse d'obtenir quelques préférences de la part de mademoiselle de Pontaris. Emile surtout lui donnait de l'inquiétude; Emile s'était déclaré, un peu imprudemment, l'admirateur passionné de Sydonie, et il ne semblait nullement s'inquiéter de la rivalité possible d'Henri. En toute occasion il se plaçait près d'elle, tournait les feuillets de sa musique, lui donnait le bras pour aller dans la salle à manger et au jardin, et avait adopté avec elle un ton de familiarité qu'autorisent aujourd'hui les femmes, surtout celles qui ont des prétentions aux beaux-arts, et qui a le tort de toucher d'assez près à la mauvaise compagnie. Ainsi, Emile n'entrait pas sans tendre la main nue à mademoiselle de Pontaris, qui lui tendait la sienne gantée ou non, et tous deux secouaient !a main comme auraient pu faire deux hommes.

Rodolphe apprit trois choses par une lettre du père Dauphin : la première, qu'Albert était malade ; la seconde, que Marguerite était triste et qu'il la soupçonnait de pleurer eu

cachette ; la troisième, que son affaire serait jugée au premier jour.

La maladie d'Albert n'avait rien de bien grave. Cependant le me'decin la jugeait probablement digne de quelque attention, puisqu'il venait assez régulièrement. Le jugement relatif au duel de Rodolphe avec Clodomir de Pontaris était une chose prévue. Voici ce qui causait la tristesse de Marguerite.

Tous les jours, Marguerite, en se levant, allait faire le tour de son jardin, du jardin qui appartenait à elle et à Henri, et qu'ils avaient commencé à planter dans leur première enfance; elle visitait chaque arbre, chaque plante à son tour, en lui disant : — - Bonjour; comment te portes-tu? as-tu besoin d'eau? es-tu rongée par quelque chenille? faut-il te débarrasser de quelque menu bois mort? faut-il te soutenir par un tuteur? etc.

11 ne faut pas croire cependant qu'en donnant à toutes ses fleurs, à tous ses arbres, des soins semblables, elle n'eût pas dans le cœur quelque préférence.

Elle aimait particulièrement cet églantier aux feuilles parfumées que les Anglais nomment sveet-briar, et qu'elle «tait

allée chercher dans la forêt si loin, avec toute la famille, ce jour quei Henri eut la main très-écorchée. La plupart de ses riches et éclatantes roses à fleurs pleines avaient été greffées sur cet églantier ; mais elle avait permis à une touffe de végéter avec tout son luxe sauvage ; elle n'avait à nourrir que ses propres enfants, et ne se couvrait que de ses petites roses pâles et simples qui flattent peut-être moins les yeux que les roses doubles, mais parlent plus au cœur et à l'imagination.

Je n'oublierai jamais un lieu sauvage où mon père nous menait souvent dans notre enfance, mon frère et moi : c'est une île sur laquelle s'appuie une des arches du vieux pont de Saint-Maur, jeté sur la Marne, à quelques lieues de Paris. L'île était une prairie où s'épanouissaient tant de marguerites blanches, de sainfoins roses, de sauges bleues et de papillons de toutes les couleurs î Au-dessous de l'arche la plus rapprochée de l'île, l'eau, resserrée, roulait en bouillonnant. Dans la fissure d'une des vieilles pierres noires du pont avait été jetée par le vent une graine d'églantier; cette graine avait trouvé là un peu de terre, amassée depuis cent ans peut-être dans cette fente; des mousses de différentes grandeurs avaient crû successivement en se contentant de l'humidité de la pierre nue, mais chacune était en mourant, après avoir vécu sa vie de mousse, un peu de terre suffisante pour une mousse plus grande ; puis enfin, parmi ces graines sans nombre que îe vent promène à travers les airs, se trouva une graine d'églantier : peut-être s'échappa-t-elle du bec d'un oiseau qui avait son nid dans quelque cavité de l'arche et qui apportait à sa couvée quelqu'une des baies rouges qui renferment les

graines des roses et qui était restée sur l'arbre jusqu'au printemps.

Cette graine était devenue un vigoureux et touffu buisson ; les racines avaient en serpentant été chercher aux environs toutes les fentes où il se trouvait quelque peu de terre. 11 pendait du sommet de l'arche et en longues guirlandes sans cesse agitées parle moindre vent et humectées par l'écume de l'eau. A la fin de mai, et pendant une partie du mois de juin, ces guirlandes se couvraient de petites fleurs d'un rose pâle, dont, à mesure qu'elles avaient vécu leur vie de roses, les pétales se détachaient et s'en allaient flottant sur les flots écumeux de la rivière.

Il est évident qu'ainsi placée, la plus belle des roses doubles conquises par le génie créateur de l'homme eût été presque ridicule, eût été une dissonance dans le paysage , tandis que ces roses sauvages y produisaient un effet ravissant.

Revenons à Marguerite.

Marguerite donc avait le matin visité, comme de coutume, toutes ses fleurs. Entre ses préférences, nous avons signalé la rose sauvage rapportée de la forêt. îl faut parler aussi d'une belle épine à fleurs roses qui rappelait également un des grands événements de sa vie, et qui parlait aussi d'Henri.

Il n'y avait autrefois à la ferme et au château des Aulnaies que des épines blanches, les unes en haies, les autres en arbre. Un jour, dans une de leurs promenades, les enfants, avertis par une suave odeur, avaient levé les yeux en passant

auprès d'un jardin fermé de hautes murailles, et étaient resté? saisis d'admiration à l'aspect d'une aubépine tellement chargée de fleurs, que cela avait l'air d'un arbre rose. Après avoir donné longtemps à l'admiration, on passa outre. Henri était resté en arrière, et rejoignit bientôt la famille en maugréant : il avait frappé à la porte du jardin pour demander une toute petite branche de l'aubépine, mais on n'avait pas ouvert. Le lendemain matin, il en avait apporté à Marguerite une superbe branche : il avait pendant la nuit été escalader le mur pour la cueillir; il ne s'était pas vanté de cet exploit à son oncle Rodolphe, qui l'aurait fort réprimandé ; mais, malgré tous les soins, la branche avait été fanée en quelques jouis. Henri aurait bien voulu avoir et surtout donner à Marguerite un arbre semblable à celui qu'ils avaient tant admiré. Rodolphe lui apprit à greffer, et à la saison suivante, l'oncle se chargea d'avoir les greffes, qui reprirent très-bien. Il y avait de cela sept ou huit ans déjà,eti'aubépine rose était devenue un arbre assez haut et assez touffu pour que plusieurs personnes pussent se mettre à l'ombre dessous.

L'aubépine et l'églantier n'avaient plus de fleurs à l'époque de l'année où on se trouvait ; néanmoins Marguerite leur prodiguait toujours ses soins et leur jetait en passant un coup d'oeil d'amitié.

Elle regardait ensuite les fleurs nouvellement épanouies ce jour-là et celles dont les boutons gonflés promettaient de s'épanouir le lendemain, avec l'aide d'un peu de soleil le jour et d'un peu de rosée la nuit.

Sa tournée finie, Èlarguerite était rentrée à la ferme un

peu précipitamment. Elle avait entendu des pas, et sa chevelure était à peine noue'e. Elle se retira dans sa chambre, écouta et regarda avec plus d'attention : c'était Henri. Depuis plusieurs jours déjà il n'était pas venu à la ferme, il regarda autour de lui d'un air presque inquiet, jeta les yeux sur la maison, mais n'aperçut pas Marguerite qui se tenait au fond de la chambre, et qui, pensant que Henri ne tarderait pas à entrer dans la ferme, se mettait en état de paraître. Elle peigna et lissa ses beaux cheveux, et acheva de mettre son simple costume de tous les jours. Puis elle écouta et n'entendit rien. Elle descendit, embrassa sa mère, donna son front à baiser au père Dauphin, ci dit :

— Est-ce qu'il n'est venu personne ?

— Personne mon enfant.

— Il m'avait semblé entendre... Je me serai trompée. Pourquoi ne disait-elle pas : « J'ai vu Henri? » C'est que

l'amour, qui s'était doucement emparé de son cœur, faisait un trésor de toutes les sensations qui s'y éveillaient; c'est qu'une bonne fois amoureux, on voudrait que personne ne s'occupât plus de l'objet aimé ; c'est que le reste des habitants du monde semble un peu encombrer la terre, où l'on voudrait n'être que deux.

Elle sortit de la maison, certaine de le trouver dans leur jardin, où elle l'avait vu entrer; mais il n'y avait personne dans le jardin. Seulement,, ce qui lui démontra qu'elle n'avait pas été le jouet d'un rêve, c'est qu'elle trouva ouverte la petite porte qu'elle avait soigneusement fermée en quittant le jardin; elle la referma et fit le tour de la fejrne, jetant ses regards aussi loin que le permettait l'horizon. Elle rentra dans

le petit jardin, elle y trouva d'autres traces du passage <i'Henri. Il avait presque entièrement dépouillé un rosier qui, une heure auparavant, était chargé de grosses roses jaunes, et qui n'en'présentaitplus que deux ou trois. Ce rosier n'exis^ tut pas dans les jardins du château et était un des orgueils de Marguerite ; elle ne douta pas un moment alors que Henri n3 fût près de là.

— Je vais le gronder, se dit-elle, de m'a voir fait un bouquet de toutes ces belles roses jaunes qui me faisaient b en plus de plaisir et auraient duré bien plus longtemps sur l'arbre. Une seule fleur aurait suffi, cueillie par lui, pour me faire un bouquet pour toute ma journée. Ah î cependant, il y a encore bien des boutons, je ne le gronderai pas trèsfort.

On appela Marguerite pour déjeuner ; elle fut très-distraite pendant le temps que dura le repas.

— Où peut être Henri? J'ai eu tort de ne pas dire que je l'avais vu; on l'aurait attendu pour déjeuner.

Au moindre bruit, elle levait brusquement la tête. Le déjeuner se passa sans qu'on vît paraître Henri, hélas ! et toute la journée aussi. Marguerite était singulièrement préocupée ; elle aurait bien voulu aller au château, mais il ne se présentait aucun prétexte. Elle passa le reste du jour à cajoler le père Dauphin pour qu'il consentît à l'y mener. 11 devait y avoir du monde ce jour-là et elle n'y allait seule que quand il n'y avait pas d'étrangers. Le père Dauphin céda aux volontés de celle qu'il appelait en plaisantant son tyran, et l'on ge mit en route aussitôt que le dîner fut fini. C'est ce jour-là qu'Albert tomba malade; il se plaignit d'être incommodé de

la chaleur, sortit, et au lieu de rentrer dans le salon, se sentit si fort indisposé qu'il alla se coucher.

A peine Marguerite était-elle entrée dans le salon que ses yeux furent frappés d'un étrange objet : Sydonie avait deux roses jaunes dans les cheveux, et un gros bouquet des mêmes roses à la ceinture. Cet aspect raconta à Marguerite toute l'histoire du matin. Henri était venu de bonne heure cueillir pour Sydonie un bouquet de ces roses qu'on ne trouvait pas au château ; puis il s'était presque entui sans entrer à la ferme. Sydonie était charmante avec cette coiffure. Henri, après avoir accueilli sa cousine avec empressement, avait tout à coup paru embarrassé ; néanmoins, il était retourné auprès de Sydonie. Marguerite alors sentit s'épanouir dans son cœur toutes sortes de fleurs vénéneuses, dont elle connaissait à peine le nom. La jalousie s'était emparée d'elle et la mordait au cœur. Elle ne tarda pas à dire au père Dauphin :

— Je suis fatiguée, un peu malade peut-être... Je voudrais bien retourner chez nous. Echappons-nous sans qu'on nous voie.

Ils allèrent à l'appartement d'Albert demander de ses nouvelles ; on leur dit qu'il dormait; puis il reprirent la route de la ferme. Marguerite fut silencieuse tout le long du chemin. A peine arrivée, elle se coucha, et passa le reste de la nuit à verser des larmes abondantes qui la soulagèrent un peu. Le lendemain, elle tut fort effrayée de se voiries yeux aussi rouges; elle alla les rafraîchir dans l'eau d'une source qui jaillissait à quelques pas de la ferme, puis elle alla dans son

jardin. Deux roses étaient épanouies sur le rosier jaune. Elle les cueillit, les froissa et en jeta les débris par-dessus la haie.

— Elle n'en aura plus, dit-elle; je n'en laisserai pas fleurir une seule.

Puis elle alla s'asseoir sous un berceau de chèvrefeuille.

— Quel enfantillage ! se dit-elle. Est-ce donc bien mes roses que je regrette ? Et pourquoi ce mauvais sentiment? Pour quoi, puisque Sydonie avait envie de roses jaunes, Henri ne serait-il pas venu en prendre dans notre jardin ? Mais aussi pourquoi n'est-il pas venu me dire : « Sydonie a envie d'avoir des roses jaunes? » Pourquoi est-il passé sans entrer seulement nous dire bonjour ? Pourquoi ne vient-il plus nous voir? Pourquoi, à l'aspect de Sydonie, ai-je senti une douleur aiguë au cœur? Non, non, je ne me suis pas trompée, Henri ne m'aime plus!

Et, les larmes l'étouffant, elle se reprit à pleurer; puis elle alla encore se laver les yeux à la source; puis elle revint au jardin.

— Que me fait mon jardin à présent? dit-elle; si je vois avec ravissement l'églantier qu'il s'est donné tant de peine pour arracher dans la forêt et me l'apporter, je fais trois pas et je vois le pauvre rosier jaune qu'il a hier dépouillé pour elle. Oh! je suis bien malheureuse!

A ce moment, la servante vint lui dire qu'on l'avait déjà appelée trois fois pour le déjeuner.

— Oh! mon Dieu ! ma chère Annette, dites que vous ne m'avez pas trouvée.

— Mais qu'avez-vous, Mademoiselle, que vous êtes tout en larmes ?

— Ça n'est rien; mais...

— Si je dis que je ne vous ai pas trouvée, on me renverra vous chercher.

— Eh bien, alors, vous me trouverez, et je rentrerai avec vous.

— Pauvre demoiselle ! ça me fend le cœur de la voir pleurer.

— Taisez-vous, Annette, ou vous allez me faire pleurer encore.

Pendant qu'Annette retournait, et que, ainsi qu'elle l'avait prévu, on la renvoyait à la recherche de Marguerite, celle-ci s'essuya et se lava les yeux. Annette revint suivie du père Dauphin.

— Où était-elle donc? demanda Agathe.

— Dans son jardin, Madame.

— Et vous ne l'avez pas trouvée?

— C'est que j'étais baissée, maman : je travaillais à mon jardin près de la haie.

— Comme tu as les yeux rouges, Marguerite !

— - Maman, c'est peut-être d'avoir eu la tête baissée longtemps au jardin.

— Ce n'est pas cela, Marguerite; tu as pleuré.

— Eh bien, oui ; je me suis donné un coup.

— Embrasse tamère, si tu as quelque petit chagrin; tu sais que son cœur est ouvert et se refermera par-dessus.

— Je le sais, ma bonne mère, mais je n'ai rien à vous dire.

Depuis ce jour, néanmoins, Marguerite n'alla plus volontiers au château, si ce n'est le matin, pour prendre des nouvelles de son oncle Albert. Henri était retourné 4 Paris.

On n'avait pas reçu de réponse de Rodolphe â la lettre dans laquelle le père Dauphin lui parlait de la maladie de son frère, mais un soir Rodolphe arriva lui-même. Après qu'il eut embrassé tout le monde,

— Comment va Albert?

— Un peu mieux, à ce que dit ie médecin; cependant vous le trouverez changé.

— Je vais aller le voir, puis je reviendrai souper. Marguerite voulut aller avec son père, mais Dauphin lui

dit:

— Reste avec Agathe, ma chère fille; je vais, moi, accompagner ton père; j'ai à causer avec lui.

— Mon cher Rodolphe, lui dit-il, vous arrivez aussi mal à

propos que possible; votre avocat est venu tout effaré, m'a fait demander et m'a dit que, malgré ses efforts, vous aviez ce matin même été condamné par défaut à un an de prison.

— Un an! mais c'est bien long. Vous n'avez rien dit à la maison, père Dauphin?

— Je m'en serais bien gardé; ces deux pauvres femmes, sans père ni mari, sont courageuses, mais tristes. Je n'aurais pas la force de prononcer devant elles ce mot de prison qui m'a fait mal à moi-même .

— N'en parlez pas non plus à Albert, s'il ne le sait pas.

— 11 faudra bien cependant qu'il s'en occupe.

— Oui, mais quand il se portera bien.

On arriva. Albert fut très-touché de l'arrivée de Rodolphe; il savait le jugement :

— Il ne faut pas que tu restes ici : on t'arrêterait.

— Bah ! on ne sait pas que j'y suis. J'ai le temps de passer quelques jours auprès de vous; j'irai voir demain mon avocat, puis j'agirai d'après ses conseils.

— Je l'ai vu : il dit qu'il faut en appeler en cour royale, mais que, pour en appeler, il faudrait se constituer prisonnier.

— Diable ! Et si on n'est pas acquitté; un an en prison, c'est long !

— L'exil est bien long aussi.

— N'en parlons plus, mon cher Albert. Voyons donc, tues malade ; qu'as tu ? Explique-moi bien cela.

On laissa les deux frères seuls. Après s'être rassuré sur la maladie de son frère, Rodolphe acquit la certitude qu'Ai-

bert n'élait pas heureux. Dabord, en l'absence de son frère, il lui manquait quelque chose, puis sa femme ne l'aimait pas.

Quand Ce'cile apprit que Rodolphe était dansla maison, elle eut presque une attaque de nerfs ; elle se renferma dans sa chambre, se dit malade, et défendit qu'on la dérangeât sous aucun prétexte.

Dauphin et Rodolphe rentrèrent souper. Le lendemain matin Rodolphe alla chez son avocat. Avant de partir, il dit à Dauphin :

— La situation se complique fort par cette condamnation. On ne sait pas ce qui peut arriver. Il faut, père Dauphin, que nous puissions correspondre librement sans donner de soupçons ici ni au château de ce que je puis vous écrire.

— Il y a un moyen, dit le père Dauphin, un moyen que j'avais imaginé quand j'étais écrivain public, et qui a porté bien des consolations dans bien des cœurs.

— Voyons votre moyen.

— Il est bien simple : vous m'écrivez une lettre ordinaire, parlant de tout ou de rien, à votre choix, de la pluie, du beau temps, de ce que vous voulez. Cette lettre-là, je la montre si je veux. Quand votre lettre est terminée et séchée, entre les lignes vous écrivez ce que vous avez à me dire, avec une plume trempée dans du jus de citron; vous laissez sécher sans approcher du feu; ça s'efface complètement; vous pliei votre lettre et vous me l'envoyez.

— Eh bien?

— C'est mon affaire de faire reparaître les caractères.

Le soir Rodolphe ne rentra pas. On passa la nuit dans l'inquiétude. Le matin la poste apporta une lettre ; elle contenait ces mots :

« Mon cher Dauphin, le hasard me pre'sente une occasion pour repartir immédiatement dont je dois profiter, parce que je ne pourrais pas encore rester ici sans danger. Il îaut prendre du courage pour cette nouvelle séparation. Je vous écrirai plus longuement, aussitôt mon arrivée à Montreux, auquel je vais encore demander asile. Embrassez pour moi ma chère Agathe et ma petite Marguerite. Vous adresserez vos lettres à Me ...., mon avocat, qui a toutes les semaines des occasions plus rapides que ia poste pour me les

faire parvenir. C'est lui également qui vous fera remettre les miennes. »

Agathe et Marguerite furent comme frappées de la foudre â cette nouvelle. Elles n'avaient fait qu'entrevoir leur mari et leur père. Il repartait sans dire le terme de son absence. Elles tombèrent en pleurant dans les bras l'une de Pautre. Dauphin était en dedans plus ému qu'elles. Il était persuadé que la lettre avait encore quelque chose à lui dire; mais il voulut attendre qu'Agathe Peut lue pour qu'elle ne la lui demandât pas ensuite. Quand leurs sanglots furent un peu apaisés, il tendit la lettre à Agathe, qui la lut, en baisa la signature, et allait la garder.

— Rends-moi la lettre, ma fille, lui dit-il. Il faut que je prenne en note la recommandation pour l'avocat.

Enfermé dans sa chambre, le père Dauphin se hâta de faire passer plusieurs fois la lettre de Rodolphe au-dessus de la flamme d'une bougie, et ne tarda pas à voir paraître entre les lignes les mots suivants écrits en couleur bistre :

«Ne vous alarmez pas, mon cher Dauphin, et ne dites rien à personne de ce que vous allez lire. J'ai été arrêté hier comme je sortais de chez mon avocat et conduit à la Conciergerie. Je suis convenu avec l'avocat que l'on cacherait ce fâcheux accident à mon frère, à ma femme et à ma fille. Vous seul serez dans le secret. Mon avocat vous fera passer des lettres datées de la Suisse, entre les lignes desquelles je vous écrirai à vous. Je n'ai encore rien à vous dire ; je ne sais rien, si ce n'est qu'il faut que ma présence à Paris et mon projet de fuite aient été dénoncés par quelqu'un bien au courant de

nos affaires. Soyez ferme, ne laissez voir aucun chagrin, et tenez-moi bien instruit de ce qui regarde ceux que j'aime. »

Peu de jours après, Dauphin reçut une seconde lettre ainsi conçue.

c Lausanne.

» J'ai quitté pour quelques jours mon petit réduit de Montreux. Je vais faire le tour du lac de Genève avant d'y rentrer. Hier, je suis arrivé â Lausanne; j'ai voulu aller voir la cathédrale; on y monte par une rue en escaliers, recouverte d'un toit de bois. Le marché est placé dans cette rue, divisée en étages. 11 faut un bon quart d'heure pour la gravir. L'église est au deuxième étage. Quand on y est arrivé, on la trouve fermée; mais un écriteau, placé sur la porte, vous apprend qu'il fallait prendre en bas M. Bâche, teinturier et marguiliier, qui a les clefs. Alors on redescend, on va chez II. Bâche et on remonte avec lui. L'église est fort belle. Les stalles sont en bois admirablement sculpté. Devant l'église est une plate-forme en terrasse entourée d'un parapet d'où l'on voit tout le lac de Genève. De la cathédrale on monte encore par une allée bordée de cerisiers, à côté de laquelle descend en se précipitant un ruisseau bruyant. Puis on arrive à une nouvelle plate-forme appelée le Signal. Derrière est une ' forêt de sapins. Sur le devant, on a disposé des bans placé? sous des platanes et des acacias. On voit sous ses pieds Lausanne avec ses toits de tuiles rouges. A droite et à gauche, le lac, qui paraît blanc au soleil et bleu foncé à l'ombre. Derrière le lac, des montagnes au sommet neigeux. 0 le magnifique tableau! La nature a fait de la Suisse un pays libre, et

sur ses montagnes, on dit de bon cœur avec je ne sais quel poète :

L'habitant des montagnes Respîre près du ciel l'air de la liberté.

La lettre finissait par un dithyrambe sur la liberté. Le père Dauphin lut entre les lignes :

«Mon dépôt à la Conciergerie n'était que provisoire, on m'a transféré à Sainte-Pélagie, dans le quartie du jardin des Plantes. J'ai interjeté appel; si la cour royale repousse mon appel, je resterai ici un an; c'est bien long et bien triste ! En ce cas, nous cacherons la chose le plus longtemps possible, ensuite nous aviserons. En attendant, comme on m'assure que la cour royale casse presque tous les jugements qui portent condamnation pour cause de duel, il est possible que je ne sois pas ici pour très-longtemps. En ce cas, nous aurons à nous féliciter d'avoir épargné à ces trois êtres que j'aime tant, le chagrin et les angoisses que leur donnerait la connaissance de mon emprisonnement. Je ne vous parlerai pas de ma prison, mon cher Dauphin, je vous aime aussi très-tendrement, et je ne veux vous donner de chagrin que ce qu'il est nécessaire que vous en ayez pour m'aider à l'épargner aux trois autres qui sont plus faibles que vous. Je vous dirai seulement qu'en finissant la lettre ostensible, je me suis laissé aller à parler de la liberté comme en parle un prisonnier, c'est-à-dire avec enthousiasme et qu'en finissant la lettre, j'avais les larmes aux yeux.

» Je sais maintenant d'une manière certaine à qui je dois

mon arrestation, c'est pourquoi nous n'en parlerons plus, et je vous prie de ne me faire aucune question à ce sujet.

» Donnez-moi bien régulièrement de vos nouvelles, des nouvelles de mon frère, de ma femme et de ma fille. J'attendrai plus patiemment celles de la tante Jésabel et des autres hôtes du château.

» RODOLPHE REYIS0LD,

» l'nson de Sainte-Pélagie. »

Au premier moment, après la mort de Clodomir, Albert; irrité de la dureté de Rodolphe, que d'ailleurs il ne s'expliquait pas encore, avait adopté avec empressement l'idée que lui avaient suggérée madame de Vorlieu et Cécile, de prendre sous sa protection la pauvre Sydonie, restée seule et sans appui, et de lui faire épouser Henri. Néanmoins, dans les instants qu'il avait passés avec Rodolphe, il ne lui avait pas dit un mot de ces nouveaux projets; il avait réfléchi depuis et il lui semblait qu'il avait été un peu loin et un peu vite. Il pensait toujours qu'il était juste et bon de donner un appui à Sydonie, mais l'examen des papiers de Clodomir de Pontaris lui avait prouvé que cet appui n'était pas tant pour remplacer celui qu'elle perdait par la mort de Pontaris qu«

pour réparer les de'sordres que ledit Pontaris avait mis dans la fortune de sa fille.

D'autre part il se rappelait que le projet d'unir ensemble Henri et Marguerite avait précédé leur naissance, qu'on ne l'avait pas laissé ignorer aux enfants, et que les deux frères s'étaient quelquefois serré joyeusement les mains en voyant l'amour s'épanouir au cœur des deux enfants comme une fleur printanière. 11 en parla à sa femme et à sa tante et leur dit :

— Henri aime Marguerite ; vous ne comptez sans doute pas lui faire épouser Sydonie malgré lui ?

— Nullement, dit la tante Isabelle. Seulement vous vous trompez en croyant que votre fils aime Marguerite : c'est, au contraire, de Sydonie qu'il est amoureux; vous pouvez vous en rapporter à moi.

— Etes-vous de cet avis, Cécile?

— Oui, je pense, comme ma tante, qu'Henri est amoureux de Sydonie.

— Et cette pauvre Marguerite !

-— Elle en attendra et en trouvera probablement un autre.

— Mais si elle aime Henri ?

— Les filles n'épousent pas toujours l'homme qu'elles aiment; elles tâchent d'aimer celui qu'elles épousent. D'ailleurs la vanité de Marguerite y trouvera une leçon.

— La pauvre petite n'a guère de vanité, ma tante

— C'est au moins une présomption blâmable que d'avoir cru que Henri serait son mari.

— Présomption?... Je l'ai cru aussi, ma tante, et Rodolphe aussi l'a cru.

— Oh ! Rodolphe avait arrangé ce mariage dans sa iête depuis longtemps.

— Vous avez raison, ma tante, nous l'avions arrangé dès avant la naissance des enfants.

— Henri est appelé à une alliance plus relevée.

— Que voulez-vous dire?

— Que Marguerite est la pfctite-fille d'un écrivain public.

— Et la fille de mon frère, ma tante. Mais nous tenons là des discours inutiles. Dans un premier moment d'émotion, j'ai consenti à votre projet à toutes deux de faire épouser Sydonie par Henri. J'avais promis à Rodolphe, aux enfants eux-mêmes, à Dieu, à la nature, de marier ensemble Marguerite et Henri; mais vous n'espérez pas contraindre Henri à épouser Sydonie s'il aime Marguerite. Ni Rodolphe ni moi nous ne voulons qu'il épouse Marguerite que s'ils s'aiment tous les deux. Ce n'est donc pas nous qui pouvons décider la question ; laissons parler la nature et l'amour; seulement je suis convaincu que Marguerite aime tendrement Henri, et si vous ne vous trompez pas toutes deux dans vos prévisions, son cœur sera brisé aux premiers jours de la vie. La pauvre enfant est bien belle, bien douce et bien charmante ; j'espère pour elle une meilleure destinée.

— Quel bonheur, dit madame de Voiiieu quand Albert fut sorti, que le démon de Rodolphe ne soit pas ici! il détruirait encore une fois tout notre ouvrage.

— J'y ai mis bon ordre, ma tante; de bons verrous noui en garantissent.

Cependant les deux femmes, Ce'cile et Isabelle, continuaient leur travail sur la jeune imagination d'Henri. C'était sans cesse des éloges de Sydonie ; quelquefois, mais avec adresse et sobriété, des critiques sur Marguerite. Puis on avait conseillé à Sydonie des manèges qu'elle aurait probablement imaginés elle-même et qu'il était parfaitement dans sa nature d'employer.

Marguerite, simple, naïve, innocente, — malgré toute sa beauté, ne parlait qu'à l'imagination et au cœur.

Sydonie au contraire était d'une beauté provocante ; elle enivrait Henri avec des regards qu'elle lui dardait au cœur, puis elle baissait artificieusement les yeux après, comme un

chasseur abaisse son arme pour la recharger ; quelques pressions de main avaient achevé la séduction.

Un autre élément achevait de livrer en proie le fils d'Albert à sa mère et à sa tante. Emile faisait également la cour à Sydonie. D'abord Cécile voulut l'écarter, mais elle changea d'avis sur les savantes explications que lui donna la tante, laquelle avait, d'autre part, appris à Sydonie à se servir des assiduités d'Emile pour compléter la défaite d'Henri. Sydonie, née coquette, se laissait, de la meilleure grâce du monde, enseigner des choses qu'elle avait pratiquées aussitôt qu'on avait fait la moindre attention à elle.

Elle savait parfaitement alarmer Henri au moyen d'un mot insignifiant dit à l'oreille d'Emile, ou en prenant son bras à la promenade, ou en portant un bouquet donné par lui ; mais elle savait aussi ramener la joie sur son visage avec un regard, avec un mot.

Elle voyait plus loin que la tante Isabelle. Elle était décidée à se marier, cl elle n'avait pas été sans comprendre que son mariage avec Henri trouverait des obstacles, surtout de la part de Rodolphe, que la mort de Pontaris et la façon dont en parlaient madame des Aulnaies et madame de Vorlieu lui faisaient voir comme un homme terrible et sans pitié. Aussi, tout en se servant d'Emile pour irriter l'amour d'Henri, elle se le réservait pour Je cas où Henri lui échapperait.

Emile, de son côté, n'était pas très-pressé de se marier; il s'occupait de Sydonie parce qu'elle lui plaisait ; mais il n'y attachait pas tellement son bonheur qu'il n'eût remarqué plus d'une fois la parfaite beauté de Marguerite. L'abandon où !;\ laissait Henri, la façon dont on parlait au château de l*

petite-fille de L'écrivain public, lui montraient dans la séduction de Marguerite une de ces raille aventures sans conséquence que se permet un homme de son âge. Il avait essayé dix fois de s'introduire à la ferme ; on l'avait très-poliment reçu, mais Marguerite, soit par hasard, soit par suite de sa volonté, ou parce qu'on l'avait élevée à ne pas rester inutilement en présence d'un étranger, ou ne se trouvait pas là lorsqu'il venait, ou ne tardait pas à sortir de la salle.

L'amour-propre d'Emile était un peu irrité de l'équilibre que Sydonie tenait si adroitement entre lui et Henri, qu'il considérait dédaigneusement comme « un petit jeune homme. » Parfois il était en colère contre Sydonie, mais il ne voulait pas la céder à son rival; il pensait que Marguerite pouvait être une distraction qui lui ferait prendre patience.

Pendant ce temps la pauvre Marguerite était profondément triste. Henri ne paraissait plus à la ferme; il semblait à Marguerite que tout était mort autour d'elle ; elle n'aimait plus ni les fleurs ni le chant des oiseaux, elle repoussait les caresses du chien de la ferme, et son mouton favori venait inutilement auprès d'elle demander les croûtes de pain qu'elle lui réservait d'ordinaire. Elle qui autrefois se réveillait chaque matin joyeuse et disait à chaque journée : « Sois la bienvenue, » elle se réveillait maintenant triste des rêves de la nuit, triste de la journée qu'elle avait à passer Ses fraîches couleurs s'effacèrent, ses yeux joyeux et limpides se ternirent; enfin, un jour, on apprit au château que Marguerite était malade.

H<nri et Emile étaient réunis avec Sydonie. Sydonie jouait dw piano. Henri fut frappé au cœur en entendant dire que Marguerite était malade. Il se leva involontairement, puis se rassit. Quelques instants après, il prétexta des lettres à écrire, et fit mine de sortir du salon.

— Ne pouvez-vous écrire vos lettres plus tard? dit Sydonie avec un de ses regards les plus pénétrants.

— Non, c'est impossible.

— Alors, je vous permets d'aller les écrire, car vous avez besoin de ma permission, attendu qu'il était convenu que vous me donneriez le bras pour nous aller promener ; mais M. Emile, qui n'a pas, que je sache, une correspondance aussi importante, ne refusera pas de m'accompagner.

— Je n'aurai, Mademoiselle, dit Emile, que le regret de n'avoir rien à sacrifier à ce plaisir, que j'apprécie à sa valeur.

— Adieu donc, M. Henri, allez écrire vos lettres.

Henri hésita un moment, puis il sortit brusquement du salon en disant :

— Adieu, Mademoiselle; amusez-vous dans votre promenade.

— J'y compte bien, M. Henri.

Henri courut à la ferme ; il trouva Marguerite au lit, pâle, amaigrie. Cependant, à son entrée, elle rougit pendant quelques instants.

— Qu'as-tu, ma chère Marguerite?

— Je n'en sais rien. Je ne suis pas malade; je ne souffre nulle part, mais je n'ai ni force ni appétit. Ça ne sera rien. C'est bien aimable à toi d être venu me voir.

-— Je viens d'apprendre que tu étais malade. Je suis trèssouvent à Paris : au château, je travaille pour un examen que j'ai à passer à la fin du mois. Je n'ai pas mis cinq minutes à venir ici.

Henri, rassuré sur Marguerite, commença à se préoccuper, même auprès d'elle, de l'adieu dédaigneux que lui avait fait Sydonie ; il aurait voulu retourner tout de suite au château. Sydonie était-elle allée se promener avec Emile? Il avait trouvé tout simple que Sydonie lui demandât à lui, Henri, le bras pour aller se promener au bord de la rivière ; mais il lui semblait inconvenant au dernier degré qu'elle fit la même promenade avec Emile; il lui paraissait qu'elle aurait dû au moins prier la tante Isabelle de les accompagner, etc. Il était distrait, parlait à peine à Marguerite ou lui faisait trois fois la même question, ou bien il ne répondait pas aux questions que lui adressait sa cousine. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il se leva, lui serra la main et dit :

— Allons, puisque tu vas mieux, j'en suis bien content. Je vais retourner au château. Adieu. Soigne-toi bien; je viendrai bientôt te revoir. Adieu.

Puis il sortit et courut sur le bord de la rivière, où il pensait rencontrer Sydonie avec Emile; mais il n'eut pas besoin de courir bien loin : comme il s'élançait, il fut comme frappé de la foudre en se trouvant en face de Sydonie au bras d'Emile, qui avaient comme lui traversé la rivière et se trouvaient devant la ferme.

— Où courez-vous si vite? demanda Sydonie.

— J'allais vous rejoindre dans votre promenade

— Etiez-vous donc venu voir si nous n'étions pas à la ferme? Vous n'avez pas été bien longtemps pour écrire vos lettres.

— J'étais venu demander à ma tante un renseignement.

— M. Henri?

— Mademoiselle?

— Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?

— Avec reconnaissance, mademoiselle.

— Vous avez joué aujourd'hui un personnage très-ridicule. *

— C'est peut-être vrai.

— C'est vrai très-certainement. Pourquoi faire un mystère de vos vertus privées et domestiques? Vous apprenez que votre cousine est malade : il n'y a rien de si simple que de dire : « Je vais aller lavoir. » Au lieu de cela, vous prenez des prétextes, et encore en ce moment vous nous laites des monsonges auxquels il ne vous reste même pas le sang-froid nécessaire pour donner de la vraisemblance.

Henri voulut répondre, Sydonie ne l'écouta pas, et, désignant à Emile une rose qui était dans le jardin de Marguerite, elle lui dit : « Donnez-moi cette rose, M. Emile. »

Henri sentit un vif mouvement de colère ; il cueillit rapidement la rose et l'offrit à Sydonie. Celle-ci la prit négligemment et dit : «M. Emile, continuons notre promenade. » Elle appuya si bien sur le nom d'Emile, qu'il était clair que l'invitation ne regardait pas Henri. Néanmoins il les suivit ma* chinalement , mais on ne l'accueillit pas dans la conversa* tion. — « Finissez-moi ce que vous me racontiez, » dit Sydonie; et Emile continua je ne sais quelle histoire. Henri se

sentait ridicule, humilie, et cependant il ne pouvait prendre la résolution de les laisser seuls, de s'en aller, Sydonie effeuillait la rose cueillie dans le jardin de Marguerite, et en jetait les pe'tales au vent.

Henri voulut rentrer au moins pour un tieis dans le dialogue; il risqua une phrase. Sydonie re'pondit quelques mots et se remit à causer avec Emile.

Henri s'arrêta. 11 aurait voulu disparaître, mais il ne savait comment prendre congé. 11 était furieux et ne voulait pas le laisser voir. Sydonie le mit à son aise.

— Vous auriez tort, M. Henri, de manquer pour moi à vos devoirs de famille et de vous croire obligé de m'accompagner.

— Vous avez raison, Mademoiselle, j'y songeais. Je vcus remercie de votre permission et je vais en profiter.

îi salua et se dirigea à pas pressés vers la ferme. l\ remonta auprès de Marguerite. Celle-ci, surprise, s'essuya les yeux, mais ils étaient rouges.

— Tu as pleuré, Marguerite, dit Henri.

— Moi... pleuré?... c'est que... j'ai mal à la tête.

La pauvre enfant aurait pu dire, avec plus de vérité, que c'était son cœur qui souffrait. Elle avait voulu suivre Henri des yeux quand il l'avait quittée; elle l'avait vu aborder Sydonie ; elle l'avait vu cueillir avec empressement une rose dans son jardin et la donner à mademoiselle de Pontaris, et elle n'avait pu retenir ses larmes.

Henri avait passablement envie de pleurer de son côté. Cependant il réussit à cacher son chagrin. 11 resta à causer avec Marguerite jusqu'au diner; ils parlèrent tous deux du passé,

mais n'osèrent, iii l'un ni l'autre, parler cre l'avenir. Cependant, quand Henri partit, il avait retrouvé toute sa tendresse pour Marguerite, et quand il rentra dîner au château, il réussit à montrer une parfaite dignité vis-à-vis de Sydonie.

En vain celle-ci employa toutes ses séductions; elle joua du piano, elle demanda à Henri une foule de petits services, il fut inflexible. Alors elle prit le parti d'avoir mal à la tête et de se retirer dans sa chambre. Henri fut un peu ébranlé et alla se promener sous les fenêtres de Sydonie, qui restaient éclairées. Mais celle-ci, qui le voyait parfaitement se promener dans le jardin,, tint bon à son tour et ne daigna pas entr'ouvrir sa fenêtre. Henri ne rentra que fort tard, après qu'il eut vu les lumière éteintes.

Le lendemain il lut impossible à Henri de causer avec Sydonie il lui proposa une promenade : elle était fatiguée. Un moment, il se trouva près d'elle et il lui dit :

— Il faut absolument que je vous parle.

— Eh bien parlez-moi, répondit-elle tout haut, mais de Taule plus calme du monde.

Ce n'est que deux heures après qu'il trouva une autre occasion de lui dire :

— 11 faut que je vous parle, mais ailleurs qu'ici et à vous seule.

— Monsieur, dit-elle, je n'ai rien à entendre de si solennel.

Etle soir, Henri était redevenu parfaitement amoureux de Sydonie.

Le jour d'après, Emile revint au château. Il paraissait au mieux avec Sydonie. Elle se promena avec lui dans le jardin. IJetiri était désespère'. Tant il est vrai qu'avec la première venue et des obstacles, on peut faire une passion. A propos d'une ploisanterie qu'il eût laissé passer sans y faire attention e» toute autre circonstance, il adressa à Emile quelques paroles assez aigres. Quand celui-ci fut parti, sa mère lui dit :

— Vous voudrez bien vous rappeler qu'Emile est votre oncle, et ne plus vous permettre de lui parler sur ce ton.

— Emile est à peu près de mon âge, quoique mon oncU, répondit Henri ; il a de son côté, à mon égard, un ton qui ne me convient pas; s'il n'est pas content de moi, il n'a qu'à me le dire.

— Ce ton de spadassin serait parfaitement ridicule partout ailleurs ; ici, il est de plus tout à fait odieux. Les Aulnaies ont été récemment le théâtre, sous prétexte de point d'honneur, d'un meurtre qui a provoqué la vengeance des lois. Je ne veux rien entendre qui rappelle ce funeste préjugé du duel.

Henri ne prêtait à ces paroles, que prononça Cécile avec amertume, qu'une attention médiocre. Sydonie avait levé les épaules quand il avait proféré sa rodomontade en réalité assez îidicule. Cette marque de mépris l'exaspérait; il voulut s'approcher d'elle, mais elle l'évita.

La tante Isabelle dit à SyJcnie :

— - Venez vous promener avec moi dans le jardin.

Henri se leva comme pour se mettre en tiers dans la promenade. Mais sa mère le retint. Elle parla encore de son air ferrailleur.

— Je sais, dit-elle, à qui vous devez ces façons qui ont le tort d'être de très-mauvaise compagnie. Ces principes de votre oncle, qui mettait un sabre et un pistolet au-dessus dp toutes les lois, ne seront jamais admis ici.

Quand madame de Vorlieu et mademoiselle de Pcntaris turent suffisamment éloignées de la maison, la première dit :

— Voyons, mon enfant, parlons sérieusement et franchement : voulez-vous, oui ou non, épouser Henri?

— Je le veux bien, Madame.

— Qu'est-ce alors que votre manière d'être avec Emile ?

— Je vous ai entendue vous-même, Madame, dire qu'un peu de coquetterie était nécessaire pour captiver les hommes.

— Oui, mais je trouve que vous allez bien loin; il faut inquiéter les hommes, les irriter même, mais il ne faut pas les humilier. Faites ce que vous voulez du cœur d'un hommp, percez-le de mille traits, écorchez-ie, broyez-le : il ne vous

en aimera pas moins pour cela; mais ne touchez pas à la vanité, ne blessez pas son orgueil : si vous le faites, il vous échappera. Ètes-vous bien sûre de vous-même? Emile ne vous occupe-t-il pas un peu plus qu'il n'est nécessaire pour la rô ussite de nos projets?

— Je vous parlerai à cœur ouvert, Madame; je crois que M. Emile me plairait plus que M. Henri. Son habitude du monde, son élégance, son ton, ses manières, tout en lui flatte davantage mon imagination ; mais je ne traite pas légèrement le mariage : je sais que c'est une revanche qu'il est donné à la femme de prendre, quand elle a eu un mauvais numéro au jeu de hasard de la naissance et de la fortune. La personne de M. Emile me plairait, je crois, davantage, mais le mariage avec M. Henri me convient mieux. La fortune de M. Emile Golbert serait insuffisante pour l'existence que je veux trouver dans le mariage. Le nom de M. Henri Reynold des Aulnaies me convient également mieux. D'ailleurs, si M. et madame Reynold sont engagés envers moi, je me crois engagée envers eux.

— Effaçons cette dernière phrase, mon enfant : elle ne me fait aucun effet. Vous prenez ie mariage en personne raisonnable. Un beau nom et une belle fortune peuvent seuls assurer à une femme une position honorable dans le monde. Que votre mari ait le nez plus ou moins effilé, les yeux bleus ou noirs, cela ne changera rien du tout à votre position. Vous avez donc raison de dire que le mariage avec Henri vous convient mieux. Eh bien, alors, il ne faut pas le faire manquer ; il faut craindre que le goût que vous avez pour Emile ne vous entraîne à outrer le quelque peu de coquetterie que

vous croyez nécessaire pour tenir Henri en haleine. Ne vous y trompez pas, vous pailez à l'imagination d'Henri. Vous avex un brillant de beauté qui le séduit, mais il a aimé Marguerite, la fille de Rodolphe. Marguerite est plus belle que vous, Vous froncez le sourcil ; c'est un enfantillage. Vous êtes une Oîle intelligente, il faut voir les choses comme elles sont. Un général qui ne s'informerait pas rigoureusement du nombre de ses soldats se ierait battre honteusement à la première occasion. Il faut savoir juste ce qu'on a de beauté. Si vous vous exagérez vos avantages, vous vous ferez battre ; si, au con- 1 taire, vous appréciez les choses comme elles sont, vous suppléerez à ce que vous pouvez avoir de moins par l'adresse et l'esprit. Marguerite est plus belle que vous, mais vous avez beaucoup de chances déplaire plus qu'elle, au plus grand nombre des hommes. Mais il faut vous défier d'Henri. Quoi que j'aie pu faire, il a été élevé presque tout à fait par son oncle. Il a presque tous ses défauts, mais aussi quelques-unes des qualités qu'il faut que je reconnaisse à Rodolphe. Outre qu'Henri a aimé Marguerite, il se croit lié avec elle par une sorte de promesse tacite. Leur union était pour les deux frères un rêve très-tendrement caressé. Je n'ai qu'une conïiance modérée dans l'amour que lui donne votre beauté. Je voudrais que vous eussiez l'adresse de l'engager. Je voudrais qu'il #vous eût fait quelque serment solennel, dussiez-vous le payer un peu cher. Soyez sûre qu'alors il se croirait lié avec vous et délié avec Marguerite. D'ailleurs, ce terrible Revnold peut reparaître ici. 11 ne renoncera pas sans peine au désir de voir Henri épouser la petite-fille de l'écrivain public. Mais si Henri lui dit : « Je suis

engage avec Sydouie par une promesse sérieuse, solennelle, sacrée, » Rodolphe abandonnera la partie. J'ai eu le temps de l'étudier. 11 est en tout semblable à son père. Hâtez-vous donc, ne jouez pas trop avec Henri, parce que Marguerite est là, et qu'il ne faut qu'un moment de mauvaise humeur ou d'admiration, ou encore le retour de Rodolphe, pour que notre jeune homme nous échappe. Engagez-le par un bon serment et par un gros devoir; ni lui m Rodolphe n'auront rien à y opposer. Qu'il croie son nonneur intéressé à vous épouser, et il vous épousera ,* son oncle, lui-même, lui en ferait au besoin une loi.

Sydonie réfléchit sur les paroles de la tante Isabelle. Aiiss), quand elle vit, le soir, Henri se promenant sous ses fenêtres, elle entrouvrit ses persiennes.

— Sydonie, lui dit-il, par pitié, donnez-moi une occasion de vous parler ; c'est très-probablement pour la dernière fois, et vous serez délivrée à jamais de mes importunités.

— Ne pouvez-vous me parier d'où vous êtes ?

— C'est impossible.

— Ne pouvez-vous remettre à demain ce que vous avez à me dire, et nous causerons en nous promenant «lans le jardin?

— Non, je n'attendrai pas une minute de plus. J'ai trop souffert. Si vous refusez de m'entendre, je saurai ce que cela

veut dire, et je suis décidé à ne pas me coucher sans avoir pris une résolution sur laquelle je ne reviendrai pas.

— Eh bien ! puisque vous êtes si opiniâtre, je vais descendre au jardin. Nous nous promènerons un quart d'heure, juste, et vous me direz ce grand mystère qui ne peut attendre jusqu'à demain. Attendez que tout le monde soit couché et qu'il n'y ait plus de lumières dans le château.

En effet, fidèle à sa promesse, plus fidèle à ses projets, une demi-heure après, Sydonie apparaissait comme une ombre légère au détour d'une allée. Elle posa un peu tremblante sa main sur le bras d'Henri. Celui-ci fit quelques pas.

— Où me conduisez-vous?

— A quelque distance du château, qu'on ne nous voie pas et qu'on ne nous entende pas.

Ils ne tardèrent pas à disparaître sous une allée de platanes. Je ne répéterai pas leur conversation, le sommaire suffira. Henri voulut savoir pourquoi Sydonie avait avec lui des airs dédaigneux. Il demanda si elle aimait Emile. Mademoiselle de Pontaris lui parla de Marguerite. Il avoua les projets de son père et de son oncle, il ne cacha pas que jusqu'à un certain moment il avait prévu avec plaisir la réalisation de ce projet, ilavait cru éprouver pour Marguerite tout l'amour qu'il est possible d'éprouver ; mais depuis ce certain moment ilavait vu, à n'en pas douter, que ce qu'il avait pris pour de l'amour était un sentiment doux et tendre, il est vrai, mais calme et presque froid, quelque chose de fraternel. Cependant il redoutait le chagrin que cette découverte ferait, non pas à son

père, qui avait changé d'idée, mais à son onde et peut-être à Marguerite, Certes, s'il était aimé de Sydonie, il saurai, tout braver; mais s'il fallait se voir dédaigner, se voir préférer un autre, il épouserait Marguerite, il se résignerait au bonheur qu'on lui avait préparé dès sa naissance.

Sydonie comprit alors combien la tante avait raison. Elle montra à son tour quelque crainte de n'être pas aimée, quelques inquiétudes au sujet de Marguerite. Henri la rassura, et tous deux finirent par se jurer un éternel amour.

Le jour allait paraître quand ils se séparèrent.

Sydonie dit à Henri :

— Henri, je compte sur votre honneur; si vous ne tenez pas vos serments, je suis perdue.

Henri couvrit la main de Sydonie de baisers passionnés. Tous deux regagnèrent séparément leur appartement. Henri ne dormit pas de la nuit; il était enivré.

Le lendemain, la tante dit à Sydonie : — Allons, tout ira oïen ; mais il ne faut pas perdre de temps ; il faut surtout que Rodolphe n'ait pas le temps d'arriver, car avec ce diable d'homme on n'est sûr de rien.

Dès le jour, Henri alla trouver son père et lui tint à peu près ce langage :

— Je me trompe fort, mon père, ou j'ai cru voir que ma mère et vous aviez quelques intentions relativement à mademoiselle de Pontaris et à moi.

— Tu ne te trompes pas. Après le duel fatal qui a enlevé à Sydonie son seul protecteur, touché de la perte d'un homme que je croyais mon ami, avec lequel j'avais du moins des habitudes d'intimité, touché de la situation d'abandon où se trouvait cette jeune fille, j'ai fail le serment de remplacer son père. Je me suis laissé entraîner par ta mère et par ta tante, à y ajouter celui de t'unir h elle, si aucun de vous deux n'y mettait d'obsticles Depuis, j'ai regretté cette pro-

messe. Le ciel me l'aurait peut-être remise, mais ta mère et ta tante sont moins indulgentes. Cette parole imprudente venait détruire un projet que Rodolphe et moi nous avions formé dès ta naissance et dès la naissance de sa fille, projet que venait confirmer la douce intimité qui s'était établie entre Marguerite et toi. J'espérais que tu aimerais Marguerite, et que ma parole se trouverait ainsi dégagée. Si tu aimes Sydonie, je n'ai plus rien à dire. Viens chez ta mère.

Madame de Vorlieu était chez Cécile. Albert dit en entrant :

— Voici Henri qui me demande la main de mademoiselle de Pontaris.

Cécile embrassa son fils.

— Eh bien, dit-elle, n'est-ce pas notre vœu le plus cher?

— Henri est bien jeune, risqua Albert.

— On n'est jamais trop jeune, dit la tante d'un ton sentencieux, pour entrer dans le port et dans l'abri du mariage. Vous-même, mon neveu, ne vous êtes -vous pas marié trèsjeune? Et votre frère Rodolphe, votre héros, n'était-il pas plus jeune que vous encore, lorsqu'il a confié son bonheur à la fille de l'écrivain public, M. Dauphin.

— Ma tante, M. Dauphin est le plus honnête homme que je connaisse; pour Agathe, c'est une vertueuse et charmante femme. Et cette sœur, que m'a donnée mon frère, je l'aime comme si elle m'avait été donnée par mon père.

— Ne nous fâchons pas, mon neveu, au moment où vous venez nous donner une bonne nouvelle.

— Mon cher Albert, dit Cécile, je comprends les senti-

*ients de votre cœur : il aurait à souffrir si votre frère était ià lorsque nous conclurons ce mariage qui doit détruire des projets qu'il avait formés.

— Que nous avions formés, Cécile.

— N'importe ! Ne vous sera-t-il pas plus commode de lui écrire en lui expliquant ce qui ce passe, et de faire le mariage avant son retour ?

— Oui, si ce mariage est résolu ; mais mademoiselle de Pontaris y consent-elle?

— C'est ce que nous allons savoir dans un instant, en nous transportant chez elle, mon neveu et moi.

Sydonie accepta avec reconnaissance ce lien nouveau qui l'unissait à la famille des Aulnaies et de madame Vorlieu, qu'elle serait très heureuse de pouvoir aussi appeler comme tout le monde dans la maison : « la tante Isabelle. »

Une nouvelle conférence eut lieu, dans laquelle il fut décidé : 1° qu'on ferait le mariage à l'expiration des délais strictement nécessaires ; 2° qu'on écrirait à Rodolphe pour le prévenir.

La tante avait un troisième projet qu'elle garda secret : c'était d'aller annoncer elle-même l'événement à la ferme; c'était un petit régal féroce qu'elle se réservait.

Albert écrivit à son frère : il lui rappelait leurs projets, que l'amour qui paraissait s'épanouir dans les deux jeunes cœurs de Marguerite et d'Henri, semblait si bien favoriser ; il lui parlait de ce duel dont les causes étaient pour lui restées si obscures, et dont les conséquences avaient été si funestes : la mort pour Clodomir de Pontaris,

la fuite et l'exil pour Rodolphe. 11 avait, dans le premier moment, promis solennellement de servir de protecteur à Sydonie; par un entraînement moins justifiable, il avait promis de lui faire épouser Henri; cette promesse n'a^ vait pas tardé à l'inquiéter, mais il s'était tranquillisé en pensant que si Henri aimait Marguerite, comme toui devait le faire croire, lui Albert se trouverait naturellement dégagé de sa promesse, et que leurs rêves pour l'avenir de leurs enfants se trouverai en* -naturellement réalisés. Mais Henri, soit qu'il eût cédé aux suggestions de Cécile et de madame de Vorlieu, soit par suite de l'inconstance naturelle au cœur humain, venait de lui demander positivement la main de mademoiselle de Pontaris; leurs projets étaient donc détruits; il en était, pour sa part, profondement affligé.

11 pensait bien, du reste, qu'il irait passer quelque temps avec Rodolphe à Lausanne.

La lettre faite, Albert la porta à Dauphin.

— Voici, père Dauphin, lui dit-il, une lettre que j'ai écrite les larmes aux yeux et qui causera un grand chagrin à mon frère. Envoyez-la lui ; dites-lui qu'il ne me fasse pas de reproches, que j'ai autant besoin de consolations que lui: qu'il a toujours été le plus fort de nous deux, mon appui, mon recours, et qu'il ne l'oublie pas en cette occasion.

— Ce pauvre Rodolphe n'a pas besoin de nouveaux chagr;ns.

— Et celui-ci le frappera vivement, car Rodolphe a les sensations plus vives dans ceux qu'il aime qu'en lui-même , il a plus mal à la tête des autres qu'à la sienne propre, et il s'agit de projets qui nous étaient bien chers à tous deux.

— Voulez-vous voir Agathe et Marguerite ?

— Oh! non... Je suis pressé; un autre jour.

Et comme Albert sortait de la ferme, il vit la tante Isabelle qui y entrait.

— Ma tante! au nom du ciel, prenez garde! lui dit-il. Puis il continua sa route en disant :

— Je suis sûr qu'elle va faire du mal.

Albert ne se trompait pas. Madame de Vorlieu s'excusa presque auprès d'Agathe de ne pas être venue depuis longtemps à la ferme ; mais on avait été très-occupé au château, et on n'était pas au bout. 11 allait y avoir un mariage- Henri avait demandé la main de mademoiselle de Pontaris ; il en était amoureux comme un fou. Sydonie avait donné son consentement; le mariage aurait lieu dans dix jours. A propos, avait-on des nouvelles de Rodolphe?

La tante se leva. Pas un mot échappé à Agathe ni à Marguerite ne lui avait donné la joie qu'elle était venue chercher. Il fallait bien se contenter de l'altération du visage. Elle sortit en promettant de retenir bientôt.

A peine fut-elle dehors, qu'Agathe, qui n'avait pas eu la force delà reconduire, ouvrit en pleurant les bras à sa fille. Marguerite, pâle, les yeux hagards, se précipita dans les iras de sa mère et y tomba évanouie. Les plus tendres caresses, les secours les plus empressés la rappelèrent bientôt à la vie.

Au premier moment les deux femmes n'avaient rien à se dire.

Plus tard Agathe questionna sa fille. Celle-ci lui rapporta les diverses circonstances qui l'avaient depuis quelque temps tour à tour réjouie et désespérée.

— Ce sera un grand chagrin pour ton père, dit Agathe.

— Pauvre père ! quel malheur qu'il ne soit pas ici ! J'aurais tant besoin de vous tenir tous les deux dans mes bras.

Au château, Henri était, de son côté, très-malheureux. Il avait cédé à un moment d'ivresse plus d'à moitié préparé par Sydonie. Il croyait son honneur engagé à réparer sa faute, et le voile était déchue. Il voyait clair dans son cœur. Sydonie avait frappé son imagination, avait enivré ses sens, mais il aimait Marguerite, il n'aimait que Marguerite. Par mo< raents, il avait envie d'aller se jeter aux pieds de Sydonie et de lui avouer tout. Mais que diraient sa mère et sa tante? Que dirait-il lui-même lorsque Sydonie lui rappellerait le serment solennel qu'il lui avait fait? D'autres fois, il voulait au moins s'expliquer avec Marguerite. Ne rien lui dire , c'était la traiter avec un dédain qui était hien loin de son cœur; lui tout dire, il n'en avait pas le droit,

c'était le secret de Sydoniej an moins autant que son secret à lui.

Cependant il se décida à écrire à Agathe :

« — Ma chère tante, dites si voulez à Marguerite, et au moins sachez vous-même que je suis le plus malheureux des hommes ; j'aime, j'adore Marguerite, et je vais en épouser une autre. L'honneur, qui m'oblige à me conduire ainsi, me défend de vous en dire davantage. »

Agathe hésita à montrer cette lettre à Marguerite. 11 pouvait être dangeureux de lui rendre une vague espérance, car lout ne devait pas paraître perdu pour la pauvre enfant, s'il -*tait vrai qu'Henri l'aimât encore. Elle voulut à ce sujet consulter le père Dauphin. Dauphin répondit qu'elle ferait bien d'attendre, et qu'il allait consulter Rodolphe.

Rodolphe fut profondément attristé en recevant la lettre de son frère. 11 vit là la main de la tante Isabelle et la main de Cécile. Il pleura en songeant au chagrin de sa pauvre petite Marguerite^ chagrin qu'il se reprochait amèrement d'avoir provoqué lui même en cultivant cet amour pour Henri q-'ti germait dans le jeune cœur de Marguerite.

Au premier moment de sa douleur, il dit : « C'est trop ! cette femme me fait la guerre avec trop d'acharnement; elle aura la guerre à son tour. Ma générosité n'a fait que Fencouragerj à son tour à souffrir et à pleurer ! » Et il écrivit

— srr — une longue lettre à Albert. Dans cette lettre , il lui racontait tout; il lui dirait que lui, Albert, lui avait tiré une balle qu'il avait, lui, Rodolphe, fait extraire de son bras, et que c'était avec cette balle qu'il avait tué Clodomir. 11 lui disait les causes de ce duel, et aussi les causes de son exil et de son emprisonnement. Il lui disait : « Ces deux femmes sont deux monstres, il faut les chasser. » Mais il relut sa lettre, il se rappela l'amour aveugle d'Albert pour Cécile, il songea à son désespoir ; il déchira la lettre. « Si j'étais libre, dit-il, j'emmènerais cette chère Marguerite faire un voyage, je ferais tout pour qu'elle n'assistât pas à ce mariage. De toute façon, quand elle devrait être avec moi dans ma prison, je ne veux pas qu'elle subisse le supplice de voir Henri épouser madememoiselle de Pontaris. » 11 écrivit en ce sens au père Dauphin : « C'est après-demain qu'on me juge, lui disait-il , si je suis acquitté (et je prie le ciel avec ferveur pour être acquitté), j'irai passer quelques heures au milieu de vous, puis j'emmènerai Marguerite pendant quelque temps. Si je suis condamné, vous direz tout à Marguerite ; vous lui direz que son père est en prison ; vous me l'amènerez, et j'espère faire naître dans son esprit des idées qui calmeront sa légitime douleur. »

Au château, on s'occupait activement des préparatifs de la solennité. On faisait pour Sydonie les toilettes les plus brillantes. Emile seul paraissait très-agité en sens contraire. Sydonie lui plaisait, et il avait cru être de sa part l'objet d'une préférence marquée. Le jour de la promenade au bord de la rivière , une déclaration formelle n'avait pas été mal accueil'

lie; il avait, d'autre part, des raisons assez puissantes de voir avec chagrin le mariage de Sydonie avec Henri. Il s'était plus d'à moitié ruiné, et il avait eu, comme sa sœur, tout ce qu'il pouvait espérer du vivant de ses parents, qui étaient encore jeunes et dont, au reste , la fortune avait été considérablement diminuée par l'issue malheureuse d'affaires de bourse. Sydonie passait pour riche : on n'avait pas ébruité l'état dans lequel Clodomir avait laissé la fortune de sa fille.

C'était une occasion de relever sa situation, qu'Emile avait cultivée avec soin , et il était à la fois triste et humilié de se voir supplanté par un petit jeune homme comme Henri, il essayait d'avoir une explication avec Sydonie, de lui rappeler comment elle avait encouragé son amour : mais celle ci , qui, sans savoir précisément l'état des affaires d'Emile Golbert, savait Henri plus riche que lui, faisait taire facilement le sentiment de préférence qui naturellement l'aurait entraînée vers Emile. — « Quel malheur, disait- elle en elle-même, que je ne puisse pas jouir avec Emile de la fortune d'Henri!»

Malgré tout le soin qu'elle mettait à éviter Emile, il réussit à lui dire :

— Ce soir, à onze heures, quanJ tout le monJe sera couche, je serai sous votre fenêtre; il faut absolument que je vous parle.

— Au nom du ciel! iry venez pas, dit SyJome ; vous me perdriez.

— Ce n'est pas trop de vous demander un quart d'heure de conversation ; je vous promets ensuite de ne plus vous parler

d'un amour auquel vous aviez promis d'espérer un sort plus heureux.

— C'est impossible.

— Je vous jure, alors, que je réclamerai tout haut le résultat de vos promesses et que je rendrai ce funeste mariage impossible, dussè-je tuer Henri !

— Homme cruel! Eh bien, j'y serai.

— A ce soir donc.

Le. soir, en effet, lcrsaue le silence se tit au château, Emile se trouva sous la fenêtre de Sydonie. Elle fut longtemps sans ouvrir; elle hésitait, elle craignait. Mais il jeta de petites pierres dans les vitres. Alors elle parut sur sou balcon.

— Partez, au nom du ciel, lui dit-elle à voix basse, si vous ne voulez pas me perdre.

— Un mot seulement.

— Vous m'avez promis que nous causerions un instant.

— Non, soyez raisonnable, soyez bon, allez-vous-en.

— Alors, prenez cette lettre; je viendrai demain cherctier votre réponse.

— je ne dois pas recevoir de lettre, et je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez.

N'importe, lisez la lettre et donnez-moi la réponse.

— Je n'écrirai pas une ligne.

— Qui vous dit d'écrire? Vous me direz simplement oui ou non.

— Eh bien i je vous dis Non d'avance.

— C'est bien présomptueux. Vous ne savez pas ce que je vous demande. Tenez, voici la lettre. (Et il la jeta sur le balcon.)— A demain, à la même heure.

— J'entends du bruit, j'entends marcher sous les arbres. Pourvu que personne ne nous ait vus !

— C'est le vent dans les feuilles.

— Allez-vous-en.

— Adieu, à demain.

Sydonie ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru entendre marcher sous les arbres. Un homme, en effet, avait entendu à peu près toute sa conversation avec Emile. Cet homme était Rodolphe.

Rodolphe avait été acquitté par le tribunal. Le jugement, rendu à une heure assez avancée, il avait été néanmoins mis immédiatement en liberté, et s'était dirigé vers les Aulnaies. Malgré son désir d'embrasser les hôtes de la ferme et surtout la pauvre petite Marguerite, qu'il savait malheureuse, il avait voulu voir d'abord Albert, et savoir si tout était bien réellement fini. La lettre d'Henri à Agathe, lettre qu'on lui avait envoyée dans sa prison, lui semblait mettre tout en question, puisque c'était Marguerite qu'Henri aimait. En se

«Erigeant vers le château, il avait entendu des voix qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, et comme il voyageait en pays ennemi* il avait pensé qu'il était bon d'écouter.

— A part le chagrin que cause à Henri, à ce qu'il paraît, et certainement à Marguerite, à Albert, à Agathe et à moi la perte de nos espérances, voici un sot mariage qui se prépare.

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