XX.VVI
Rodolphe arriva auprès d'Albert qui allait se coucher. Les deux frères s'embrassèrent.
— Tu arrives de Lausanne ?
— Non, mon ami, j'arrive de Paris.
— Et que faisais-tu à Paris?
— J'y étais en prison, où j'attendais mon jugement. Grâce à Dieu, j'ai été acquitté. Me voici. Nous ne nous séparerons plus, après toutefois un petit voyage que je vais être obligé de faire.
— Quel bonheur! tu es acquitté ! Mais comment est-ce que je ne te savais pas en prison? Et ces lettres qui venaient de Suisse?
— C'était un chagrin que je voulais épargner à toi et à
ceux de la ferme. Les lettres de Suisse, c'était une invention que nous avions eue, le père Dauphin et moi, pour vous tromper tous.
— Comment! tu étais en prison, mon pauvre Rodolphe, et tu me le cachais !
— Quand je te cache quelque chose, Albert, c'est pour t'épargner un chagrin. Songe toujours que tu es le but de ma vie, et que je n'ai pas perdu de vue un instant les promesses que nous nous sommes faites sur la tombe de nos chers parents.
— Mais je serais allé te voir, passer avec toi dans ta prison tout le temps possible.
— C'est ce que nous aurions fait si j'avais été condamné; mais ce que je voulais surtout épargner à Agathe, à Marguerite et à toi, c'était l'anxiété causée par l'incertitude de l'événement. De ce côté, tout va bien. Embrassons-nous de bon cœur et n'en parions plus.
— De quel voyage me parles-tu?
— - J'ai reçu ta lettre.
— Hélas!
— Eh bien, il faut que j'emmène Marguerite, que je soigne son pauvre cœur blessé. Je ne veux pas qu'elle soit ici au moment du mariage.
— Quel malheur que les choses aient ainsi tourné !
— Henri est-il au château ?
— Oui.
— Voici fine lettre qu'il a écrite à Agathe. Dans cette lettre, il prétend qu'il cède à une dure nécessité en épousant mademoiselle de Pontaris.
— C'est singulier ! dit Albert après avoir lu la lettre. C'est lui qui est venu me prier de lui faire épouser Sydonîe.
— Il faut qu'il nous explique cettre lettre; fais-le appeler.
Henri était couché et ne dormait pas. Il se leva et vint dans la chambre de son père. Au premier moment il embrassa son oncle avec effusion; puis il baissa les yeux et ne parla pas.
— Henri, qu'est-ce que cette lettre? lui dit Rodolphe.
— C'est une lettre que j'ai écrite à ma tante Agathe.
— Que veut dire cette lettre?
— Elle ne contient que la vérité.
— Ce n'est donc pas avec joie que tu épouses Sydonie? demanda Albert.
— J'aime Marguerite.
— Pourquoi alors m'as-tu demandé avec tant d'instances à épouser mademoiselle de Pontaris, quand ton oncle et moi nous aurions été si heureux de te voir épouser Marguerite?
Henri baissa la tête et ne répondit pas.
— Ta mère et ta tante prétendent que tu es passionnément épris de Sydonie.
— J'avoue que sa beauté, l'inusité de ses manières, la hardiesse de son esprit m'avaient séduit un moment.
— Eh bien?
— Mais aussitôt que j'ai regardé dans mon cœur, j'ai vu que je n'aime et que je n'aimerai jamais que Marguerite.
— Mais alors ce mariage sera horrible pour mademoiselle de Pontaris et pour toi ?
— Pour moi du moins, car je remplirai tous mes devoirs envers la femme que j'épouserai.
— Ton premier devoir envers elle sst de ne pas la tromper et de ne pas lui faire croire que tu 1 aimes quand tu en aimes une Mitre.
— 11 n'est plus temps, il faut que ce mariage se fasse.
— Je pense au contraire que je ne dois pas te laisser aller plus loin; je vais consulter ta mère et ta tante Isabelle.
— Au nom du ciel! n'en fgitesr;en,mon père.
— 11 le faut bien, puisque je u obtiens de toi que des charades et des iogogriphes.
— Si je n'épouse pas Sydonie, je suis déshonoré.
— Mais tu ne feras pas non plus une action fort honnête en l'épousant sans l'aimer, en te chargeant de devons auxquels tôt ou tard tu manqueras.
— N'importe ! je dois épouser Sydonie.
—Tu ie lui as promis-
— Oui, et ma promesse est sacrée.
— Alors, il n'y a plus rien à dire; c'est un maineur, c'en sera un plus grand plus tard, mais fais ton devoir. Adieu, Albert. Accompagne-moi un peu.
— Ah! mon oncJe, je suis bien malheureux !
Quand Albert et Rodolphe furent hors du château, Albert dit à Rodolphe :
— Tout ie monde sera donc malheureux de ce mariage?
— Je ne le laisserai pas faire !
*- S-ydonie seule peut le rompre; ni toi, ni moi, nous n a-
vons le droit de nous y opposer. Je craignais qu'Henri, qui est mon fils comme à toi, n'eût cédé à une versatilité que je n'aimerais pas à voir dans son caractère ; il a été entraîné sur une pente où il est bien facile de glisser; il accomplit un devoir, c'est un honnête garçon.
— Mais, enfin, quel sera le résultat de cette union?
— Très-mauvais pour tout le monde; je ne vois guère que la tante Isabelle qui y trouvera son compte, son bonheur ne pouvant se faire que du chagrin des autres.
— Ne vois-tu, Rodolphe, aucun essai à tenter?
— Non, le mariage ne peut être rompu que par Sydonie* Ce qu'il y a de fâcheux encore, c'est que le hasard m'a fait découvrir que sa tendresse pour Henri n'est ni bien ardente ni surtout bien exclusive.
— Mais alors nous serions fous et criminels de les laisser se marier!
— J'essaierai quelque chose demain. Ne parle de rien à personne ; viens me trouver dès qu'il fera jour,
— Bonsoir, mon cher Rodolphe,
Rodolphe entra a la ferme. Ce fut une grande joie de le revoir. Il ne voulait pas avoir à parler d'Henri jusqu'à ce qu'il eût tenté la dernière épreuve qu'il avait remise au lendemain. Il embrassa cependant sa fille avec plus de tendresse que de coutume, et il se sentit le cœur serré en la trouvant pâle. Il donna le change à son imagination en leur racontant ce qui lui était arrivé depuis son départ de la ferme. Les deux femmes pleurèrent amèrement en apprenant que, tandis qu'elles le croyaient en Suisse, il était dans une prison.
Dauphin apporta les lettres datées de Lausanne. Entre les lignes qui parlaient de la Suisse, d'autres lignes retra-
cées par le feu en brun foncé parlaient de la prison. Ces lettres arrachèrent encore des larmes à Agathe et à Marguerite.
— Mais tout est fini, disait Rodolphe; nous ne nous quitterons plus jamais.
Le lendemain matin, Albert était à la ferme à la pointe du jour. Rodolphe lui expliqua ce qu'il voulait tenter.
— En effet, disait-il, s'ils ne s'aiment ni l'un ni l'autre, il sera très-heureux d'amener mademoiselle dePontaris à rompre une union qu'elle seule peut rompre.
Rodolphe se plaça dans un cabinet d'où il pouvait entendre ce qui se disait dans l'appartement d'Albert, et Albert fit prier mademoiselle de Pontaris de le venir trouver. Elle ne tarda pas à arriver.
— Mon enfant, dit Albert, asseyez-vous et écoutez-moi avec attention. Votre union avec Henri est décidée; cependant il est une chose que vous ignorez et que je ne dois pas vous cacher plus longtemps. Je ne suis pas aussi riche que je le parais : ce château, les terres qui en dépendent, le luxe qui nous entoure, tout a dû vous tromper. Mon frère Rodolphe, pour rendre mon mariage possible, m'a abandonné une notable partie de son patrimoine, et de cette façon, en effet, grâce à sa générosité, grâce à la dot de mademoiselle Golbert que j'épousais, j'étais riche. Albert, fils unique, était un beau parti; mais de malheureuses circonstances, qu'il serait trop long de vous expliquer, m'amenèrent en peu d'années sur le bord de la ruine. Rodolphe, qui, pendant le même temps,
par l'ordre, par le travail, par la simplicité de sa vie, par des chances heureuses, s'était enrichi, vint à mon secours avec le même empressement, mais avec des restrictions dont de nouveaux devoirs lui imposaient la nécessité. Rodolphe était marié et avait une fille. Il rachète mes terres grevées d'hypothèques. C'était me les donner une seconde fois. « Cela va le soi-même, me dit-il ; ton Henri épousera ma petite Marguerite ; le château et la ferme sont leurs biens qu'ils réuniront. Il n'importe pas que l'un apporte moins, que l'autre apporte davantage, puisqu'ils réuniront le tout. » Ce projet, je ne vous le cache pas, ma chère Sydonie, nous plaisait si fort, à mon frère et à moi, que nous ne nous étions jamais avisés de douter de sa réussite. Une douce tendresse semblait naître entre les deux enfants, et nous ne pensions qu'à remercier Dieu de ce que tout paraissait ainsi concourir à la réalisation de nos désirs. Le malheur qui vous est arrivé nous a imposé le charmant devoir, à Cécile et à moi, de voir en vous un enfant de plus. Peut-être avons-nous été un peu loin en formant des projets d'union entre vous et Henri ; mais, projets ou non, votre beauté a fait le reste. Henri est devenu amoureux de vous et nous a priés de vous donner à lui. Il a obtenu votre consentement, et vous serez sa femme.
Toutefois, quoique je ne doute pas, ma chère Sydonie, de votre désintéressement; quoique je sois persuadé que vous partagez la tendresse de mon fils et que vous l'aimez pour lui-même, je dois achever de m'expliquer avec vous sur nos affaires d'argent.
Lors de mon mariage, Rodolphe me donna plus de la
— 2oî — moitié de son patrimoine. C'était son droit; j'acceptai sans hésiter. Mais lorsqu'il s'agit de dégager mes terres hypothéquées, il dut donner l'argent qui devait un jour appartenir à sa fille. Si nos premiers projets s'étaient réalisés, cet argent revenait à Marguerite par son mariage avec Henri; mais aujourd'hui que tout est changé, Rodolphe n'a pas plus le droit que je n'ai le pouvoir ni la volonté de laisser cette confusion dans nos affaires. Rodolphe, le fermier, est le propriétaire réel de plus de la moitié des terres du château. Il faut qu'il les réserve pour sa fille, à laquelle elles appartiennent. Henri ne peut pas vous apporter en dot la fortune de Marguerite.
Je le répète, ma chère Sydonie, je vous crois une belle âme; je ne mets pas en doute, un seul instant, que vos affections sont au-dessus des intérêts matériels. Mais j'ai dû tout vous dire. Vous-même, vous n'êtes pas riche M. de Pontaris en mourant a laissé vos affaires dans un tel état, que sa mort seule peut-êlre vous a sauvée d'une ruine complète. Quand nous aurons rendu à mon frère ce qui appartient à sa fille, nous n'aurons qu'une bien modeste aisance. Il faudra mettre à bas tout ce luxe qui nous entoure; il nous faudra vivre comme ils vivent à la ferme. Mais un esprit élevé comme le vôtre est fait pour le comprendre : ce n'est pas l'argent qui fait le bonheur. Nous vivrons simplement ; nous renoncerons à Paris et au monde. La nature avec ses magnificences fera notre luxe, et les douces affections de famille remplaceront ce qui nous manquera sous le rapport de la fortune. C'est dans une honnête médiocrité que
les philosophes et les sages de tous les temps ont placé le bonheur.
Albert récita ainsi pendant dix bonnes minutes des lieux communs sur la pauvreté dont Rodolphe lui avait indiqué la plupart.
Sydonie, frappée comme de la foudre, ne l'interrompit pas, et au contraire redoutait le moment où elle serait obligée de parler à son tour. Mais Rodolphe avait tout prévu, et avait recommandé à Albert de lui épargner cet embarras.
— Ma chère Sydonie, dit Albert au moment où elle essayait de balbutier une réponse, pardon si je vous interromps, mais je ne veux pas <jue. vous ajoutiez un mot de plus. Je sais tout ce que l'élévation de votre esprit, la générosité de votre cœur et votre tendresse pour Henri vous feraient due; mais j'exige positivement que vous ne me répondiez qu'après-demain, ici, à la même neure ; pas un mot de plus, je vous en prie; je le veux. Qu'il ne soit fait ni à moi ni à personne aucune allusion à notre conversation de ce matin. Je veux que vous m'en fassiez la promesse formelle.
— Je vous obéirai, Monsieur, dit Sydonie.
— Maintenant, mon enfant, quoique je ne doute pas de votre réponse, je ne veux la connaître que mardi, Si vous agissiez autrement, vous m'offenseriez.
Sydonie se retira.
Rodolphe sortit de sa cachette.
— Eh bien! mon cher Albert, cette fille-là n'aime pat
Henri : elle n'aurait sans cela tenu aucun compte de ta défense, et elle aurait voulu dire sans délai qu'elle Paimait et l'épousait pauvre comme riche. Peut-être est-ce ce qu'elle fera après-demain. Néanmoins, tu as bien fait de suivre nos conventions et de ne pas lui laisser prendre un engagement à l'improviste. Il faut qu'Henri disparaisse pendant ces deux jours. Imagine une commission à lui donner à Paris. Du reste, nous n'avons rien dit que de vrai à Sydorie, et la probité t'obligeait à lui parler comme tu as fait. & élément elle a à rendre ce soir une réponse qui pourra bien être influencée par votre conversation de ce matin.
— Que veux-tu dire?
— Tu sauras cela plus tard.
xxxvm
Sydonie était rentrée chez elle dans un grand trouble. Tous ses rêve? de grandeur, de luxe, de monde, de succès dans les salons venaient de se dissiper comme une légère fumée. Elle se rappelait avec un sourire amer la phrase d'Albert : « La fortune ne fait pas le bonheur. » Elle relut la lettre d Emile.
Emile, sans parlerde ce changement dansla fortune d'Henri, changement qu'il ignorait, semblait cependant faire prévoir à Sydonie que ses espérances au sujet de <*on mariage avec Henri seraient inévitablement trompées.
« A quelle existence, ma belle Sydonie, lui disait-il, allezvous vous condamner Dans toute cetie famille où vous allez entrer, l'oncle Rodolphe finit toujours par être le
maître. Ma sœur, avec sa beauté et tout l'amour qu'elle inspire à son mari ; madame de Vorlieu, ia tante, avec la finesse de son esprit et l'obstination de son caractère, n'ont jamais pu lutter avec un avantage soutenu contre son influence.
» Or, ledit oncle veut absolument qu'on vive à la campagne et dans la pratique de toutes les vertus champêtres. Votre vie sera une longue et ennuyeuse bergerie, sans même un pauvre loup pour rompre la monotonie de cette berquinade; à moins que je n'aie pitié de vous, et que je ne vienne jouer, à votre égard, ce rôle divertissant, par bonté d'âme. Vous serez riche, mais savez-vous à quoi sert l'argent, dans cette famille, sous le règne de l'oncle Rodolphe premier? on se prive de tout plaisir, on s'habille comme des petits bourgeois, on économise des liards, on remplit des tirelires; avec le produit de ces austérités exercées sur soi-même, on achète un demiarpent de terre, on en défriche un autre demi-arpent, où on essaye de nouveaux engrais.
» Moi, au contraire, je suis beaucoup moins riche que ne le sera Henri, mais ce que j'ai est à moi. Je vis comme je veux, et ce que je veux, c'est de vous voir heureuse, brillante, adorée de tous les hommes, enviée et haïe de toutes les femmes. Je ne veux plus manger mon fonds, mais avec mes revenus dépensés avec le talent que m'a donné l'expérience, nous pouvons vivre dans le monde avec un éclat suffisant; il s'agit de savoir dépenser son argent.
» Pensez-y donc, ma belle Sydonie : vous n'êtes pas faite peur fleurir, vous épanouir et vous faner à la campagne comme une fleur des champs, dans une plaine déserte. Ve-
nez au milieu du monde dont votre beauté, vos grâces, votre esprit, vos talents vous donneront la plus légitime des royautés. Si je n'étais pas amoureux de vous, je vous tiendrais le même langage, par probité, par amour de l'ordre, par respect pour ce qui est beau. Si vous épousez Henri, vous serez sous le joug de l'oncle : avant six mois, vous haïrez ces gens et cette vie. etc. »
Quand arma le moment fixé pour le rendez-vous, Sydonie ouvrit ses persiennes et dit à Emile : — «Montez.»
Quand Emile fut dans la chambre de mademoiselle de Pontaris, il voulut lui baiser la main.
— Asseyez-vous, lui dit-elle; ce que j'ai à vous dire est si sérieux, que je n'ai pas pensé avoir à me défendre d'aucun manque de respect. J'allais céder à un entraînement. Cette famille m'a accueillie dans l'abandon où me laissait la mort de mon père. Je m'étais habituée à lui accorder une grande influence sur moi. ils avaient l'air si heureux tous de me voir épouser ce jeune homme, que je n'avais pas la force de m'y refuser. Cependant, au moment d'un acte aussi important que le mariage, au moment d'engager ma vie tout entière, j'ai réfléchi mûrement; j'ai pensé que j'aurais trop de temps à me repentir d'une faiblesse. Je n'aime pas M. Henri, et... j'en aime un autre. Ils ont été bons pour moi; mais cependant je ne leur dois pas Je sacrifice de ma vie entière. D'ailleurs, celui que.. . j'aime leur tient aussi par les liens du sang. Plus tard, après le premier moment de désappointement et de dépit, je me retrouverai dans cette famille, si toutefois celui que j'aime ne m'a pas trompée, si ses protestations, si
ses serments partent d'un cœur sincère et d'un esprit résolu. Emile se jeta aux genoux de Sydonie.
— Asseyez-vous ; nous n'avons que quelques instants pour prendre une résolution. Vous m'avez dit que vous m'aimez. Eh bien, je vous aime aussi, et je veux être votre femme. Vous n'êtes pas riche, mais « ce n'est pas la fortune qui fait le bonheur. »
Tous deux se trompaient. Mademoiselle de Pontaris ne donnait la préférence à Emile Golbert qu'à cause de la révélation que lui avait faite M. des Aulnaies sur la fortune de son fils. Elle ne renonçait pour Emile à cette fortune que depuis qu'elle savait qu'elle n'existait pas, et qu'Emile était au contraire plus riche que son neveu.
M. Golbert, de son côté, était plus d'à moitié ruiné ; il ne savait pas à quel point Clodomir de Pontaris avait ébréché la fortune de sa fille. Mais , en tout cas , Sydonie était encore pour lui une bonne affaire qu'il croyait meilleure, Sydonie se donnant bien de garde de le désabuser de l'erreur où il devait être relativement à sa lortune. Chacun d'eux croyait tromper l'autre, le trompait en effet, mais était aussi trompé par lui.
Le résumé de la conversation fut que Sydonie et Emile se promirent de s'épouser sous le plus bref délai. Mais Sydonie ne savait comment se dégager envers les Reynold.
En réalité, il n'était pas bien commode de leur dire : « Ah! vous n'êtes plus riches? Alors je n'épouse plus votre fils. » Sans dire à Emile la véritable cause de son embarras, elle lui fit facilement comprendre cependant que les choses étant par sa condescendance aussi avancées qu'elles l'étaient, les pa-
rents ravis de ce mariage, Henri lui faisant l'honneur d'être passionnément amoureux d'elle, elle avait à traverser, pour suivre leurs projets, trois ou quatre scènes fatigantes et désagréables, qu'elle ne s'en sentait pas la force, et qu'elle était capable d'épouser qui on voudrait pour les éviter.
Il fut donc arrêté qu'il fallait à tout prix éviter les premiers moments de désappointement de la famille Reynold.
Cela convenu, Emile partit.
Le lendemain matin, mademoiselle de Pontaris se dit indisposée et resta au lit. Elle comprenait que, malgré le délai qu'Albert lui avait imposé pour répondre, si elle avait aimé Henri sérieusement, si le changement apporté dans la fortune qu'elle croyait épouser n'avait rien changé à ses résolutions, elle n'aurait pas accepté ce délai, elle n'aurait pas voulu avoir l'air de réfléchir, elle aurait parlé, elle aurait écrit, elle aurait à tout prix fait connaître sans aucun retard que rien n'était changé. Aussi cette feinte indisposition avait-elle pour but de ne voir personne de la famille, surtout Albert, car elle ne pouvait empêcher Cécile et Isabelle de venir la voir dans sa chambre; mais elle eut soin d'éviter toute conversation.
— Ce n'est rien, dit-elle : une migraine très-douloureuse qui me brise le crâne quand je parle, mais qui sera complètement dissipée demain. Il ne me faut que du calme, du repos, de l'obscurité. Je suis assez sujette à cette indisposition ; amais elle ne m'a duré plus de vingt-quatre heiues.
Naturellement on la laissa seule.
Le lendemain, de très-bonne heure, Isabelle, qui dormait
peu, était de nouveau chez mademoiselle de Pontaris. Celle-ci n'était pas dans sa chambre.
— Comment, se dit madame de Vorlieu, est-elle déjà sortie? Est-elle allée se promener dans le jardin? Quelle est cette lettre placée en évidence sur la cheminée? « A madame Isabelle de Vorlieu!... » « A madame Cécile Reynold des Aulnaies!... »
Et la tante Isabelle ouvrit la lettre avec émotion, la lut et courut chez Cécile, avec laquelle elle s'enferma.
Dans cette lettre, adressée A ma<Tame 3e Yorueu et à madame Cécile Reynoid, Sydonie leur avouait que depuis longtemps déjà son cœur ne lui appartenait plus ; mais que sa reconnaissance; sa tendresse filiale étaient telles pour Cécile et pour Isabelle, qu'elle n'avàît rien trouvé à objecter à un projet qui semblait leur tenir à cœur ; cependant qu'au moment décisif, elle avait pensé que c'était faire son malheur à elle, et ainsi le malheur d'Henri, que de passer outre à une union sans amour ; qu'elle avait dû prendre une autre résolution, mais que, n'ayant pas la force de paraître devant elles pour ie ieur dire, elle leur écrivait; que, craignant les reproches, redoutant un simple soupçon d'ingratitude, elle avait pris le parti de s'enfuir et de se cacher, jusqu'à ce aue tout
fût terminé et que les deux personnes, pour qui elle avait le plus de tendresse et de reconnaissance, lui permissent de venir implorer son pardon et leur demander la continuation de leurs bontés.
— Comment ! s'écria Cécile, elle n'aimait donc pas Henri !
— Comment agit-elle avec ceux qu'elle aime, alors ! dit Isabelle, car, d'après ses propres confidences, elle lui avait donné lieu de croire à un sentiment de préférence. Après tout, ce que nous en faisions, c'était pour elle, et aussi contre ce Rodolphe, et pour éviter que votre fils, en épousant la petite-fille de l'écrivain public, ne continuât les traditions de mésalliance que l'on paraît décidé à suivre religieusement dans notre malheureuse famille.
— Je n'y consentirai jamais, dit Cécile ; jamais il n'y aura un lien de plus entre moi et cet odieux Rodolphe !
— Vous n'y Dourrez rien faire, ma chère nièce, et on se passera de votre consentemeni.
— Henri aime Sydonie.
— Le pauvre garçon, en effet, va êire victime de tout ceci. Mademoiselle de Pontaris nous prie d'avertir de sa résolution votre mari et votre fils. Ailons trouver Albert.
Les deux femmes se dirigèrent vers l'appartement d'Albert ; mais elles furent frappées de stupeur quand on leur dit qu'il était sorti, il y avait déjà longtemps, avec son frère Rodolphe.
— Rodolphe ! s'écria Isabelle, tout est perdu ! C'est peutêtre lui qui a enlevé Sydonie.
— Mais il était en prison !
— Il se sera échappé.
Elles se transportèrent chez Sydonie. L'évasion, il était facile de le voir, n'était pas précisément improvisée : Sydonie avait très-soigneusement fait quelques paquets de ce qu'elle avait de plus précieux, se réservant de faire plus tard réclamer le reste. On prit des informations auprès des domestiques; personne n'avait rien vu. On trouva ïes traces d'une voiture à la porte du iardin.
— Et mon pauvre Henri ! dit Cécile.
— Je le plains aussi, dit Isabelle, et j'ai quelques remords d'avoir allumé son cerveau pour les attraits de cette petite pécore. Henri est d'un naturel violent, ardent. Il ne faut pas trop le consoler. Amoureux de Sydonie, il refusera d'épouser la petite-fille de l'écrivain public. Et qui sait ce qui arriverait si nous pouvions arriver à lui donner des preuves que c'est son oncle Rodolphe qui est cause qu'il perd mademoiselle de Pontaris»? Et puis, faute de preuves, on peut le lui persuader.
— Oh ! prenons garde ! Rodolphe me tuerait encore celui-là.
— Rodolphe l'aime comme son fils. Tout ce qui peut arriver de ce que je vous disais, c'est qu'Henri rompe le projet de son union avec Marguerite.
— Qui nous délivrera de ce Rodolphe, de ce meurtrier, de cet assassin ?
— Modérez-vous, ma nièce. Vous savez que je vous aime ; écoutez mes conseils : je sais la plaie de votre cœur, je la comprends, mais pour vous, pour Albert, cachez-la ,• haïssez
Rodolphe, faites-lui tout le mal possible, détruisez tous ses bonheurs, attaquez-le dans ses affections, mais prenez des prétextes, ne parlez jamais di» meurtre de ce malheureux Clodomir, ne donnez pour cause à ce que vous ne pourrez dissimuler de votre haine que ses tentatives opiniâtres de faire mésallier votre fils comme il s'est mésallié lui-même, comme son père s'était mésallié avant lui.
— Ah ! ma tante, que je hais cet homme ! Et il est libre, et dans quelques instants peut-être il me faudra subir son odieuse présence !
— Pensez à ce que je viens de vous dire, Cécile, et ne montrez pas à d'autres qu'à moi les blessures de votre cœur. Mais il faut prévenir Henri, le pauvre enfant ! et sinon le consoler, c'est trop tôt encore, du moins amortir le premier coup que va lui porter la fuite de mademoiselle de Pontaris. Je ne veux pas laisser ce soin à son père, je vais le faire appeler.
— Nous voici sous la fenêtre. Montons chez lui.
Cécile et Isabelle se firent annoncer chez Henri. 11 lisait, ou plutôt, la tête entre ses deux mains, les yeux sur un livre, il pensait à Marguerite, qu'il aimait et qu'il allait perdre ; à Sydonie, qu'il n'aimait pas et qu'il allait épouser; au mépris qu'il inspirerait à Marguerite, à Agaihe, à Rodolphe, au père Dauphin. Mais il était engagé d'honneur; c'était également l'avis de son père et àe son oncle. Tout était perdu : Marguerite et le bonheur.
Les deux femmes échangèrent un regard. Ce regard voulait dire : « Il paraît triste. Est-ce qu'il aurait déjà appris ce qui se passe ? »
— A quoi, demanda Heim, dois-je l'honneur et la sur-
— 275 ~ prise de celte visite matinale ? Jamais, je crois, ni l'une ni l'autre vous n'êtes entrées chez moi.
Cécile embrassa son fils. La tante Isabelle le prit à son tour par la tête et l'embrassa. Cécile se mit à pleurer. Isabelle se contenta d'essuyer ses yeux secs. Henri, qui, le cœur plein de chagrin, n'attendait qu'un prétexte pour l'exhaler, se prit également à pleurer.
— Ah ! ma tante ! il sait tout ! dit Cécile.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau, ma mère?
— N'as-tu rien appris ce matin ?
— Je n'ai vu personne encore d'aujourd'hui, et je ne suis pas sorti de ma chambre.
— Eh bien ! mon pauvre Henri, arme-toi de courage.
— Vous m'effrayez, ma mère ! Est-il arrivé quelque chose à mon père, à ma tante, à mon oncle.... à quelqu'un de la famille?
Il n'osait pas prononcer le nom de Marguerite.
— Non pas, que je sache ; mais n'as-tu pas d autres affections? Hélas! mon pauvre enfant, c'est quand on croit le bonheur le plus assuré, que le sort vient nous l'enlever ; tous les rêves joyeux de ton cœur, il faut y renoncer. Mais sois homme, aie du courage, de la force. Sydonie...
— Eh bien! Sydonie?
— Allons, sois calme. Sydonie... Sydonie ne t'aimait pas, elle s'est enfuie ; votre mariage est rompu.
— Est-ce bien vrai, ma mère, ce que vous me dites là ?
— Hélas! oui; mais viens pleurer sur le cœur de ta mère.
— 11 est bien certain que mon mariage est rompu ?
— Tiens, vois cette lettre.
Henri lut fiévreusement la lettre.
— Viens, mon fils, viens dans mes bras ; j'ai voulu pleurer avec toi.
— Pleurer, ma mère ! il s'agit bien de pleurer ! Cette chère Sydonie ! Oh ! la bonne, l'excellente Sydonie ! Merci mille fois, ma belle fiancée ! et à toi qui me l'enlèves, mon cher rival ! je vous bénis tous les deux ! je veux aller à votre noce ! je veux y danser !
— Ma tante, ma tante, sa raison s'égare!
— Pas du tout, ma chère mère ; embrasse-moi! Et Henri embrassa sa mère et sa tante.
— le suis le plus heureux des hommes! Vive la liberté! vive la vie ! Ah ! mais, quelle belle matinée !
Et Henri, ivre de joie, à moitié fou, se livra à toutes les extravagances d'un lycéen qui apprend un congé imprévu ; il sauta à pieds joints sur son lit ; il mit la pendule sous le ht, les chaises sur la cheminée ; il prit sa mère et sa tante par les mains, les força de danser en rond avec lui, et les embrassa encore.
— Mais qu'est-ce que je fais? Il faut que je coure à la ferme.
La tante voulut l'arrêter et se mit devant la porte. Henri sauta par la fenêtre et s'élança vers la demeure de Rodolphe.
— Il est fou! s'écria Cécile; il court vers la rivière!
— Il n'est pas fou, dit la tante, il est simplement trèsjontent.
— Je ne comprends plus rien. 11 n'aimait donc pas Sydonie ? Mais pourquoi l'épousait-il ?
— Oh ! cela, je m'en doute : Sydonie avait engagé son
— Wi —
hooneur. Mais tout est perdu ; il aime Marguerite, Rodolphe est lâché, il faut nous apprêter à la noce.
— Ma tante, cette noce n'aura pas lieu !
— Rodolphe est libre, je vais préparer ma robe pour la cérémonie.
— Je vous jure, ma tante, comme je l'ai juré aux mânes deClodomir...
— Chut! ma nièce, au nom au ciel ! Laissez-moi deviner, mais ne me dites pas de ces choses-là. Vous savez ma discrétion. Heureuse de vous sauv.°,r la vie, n'ai-je pas fait semblant de ne pas savoir que c'était du poison que je vous ai arraché des mains et presque des lèvres, le jour de ce duel funeste ?
— Et moi qui venais consoler mon (ils !
— Remettons un peu d'ordre dans cette chambre. 11 est inutile que les domestiques voient dans quels excès de joie le précipite son malheur.
Il y avait longtemps cfëJS. qu'Henri avait traversé ?a rivière ; il était entré dans la ferme comme un ouragan ; il avait trouvé le père Dauphin dans le jardin, l'avait embrassé et avait failli le renverser ; puis il s'était précipité dans une salle où il avait trouvé Agathe et Marguerite. Il s'était jeté aux genoux de Marguerite et s'était mis à fondre en larmes.
Les deux femmes lui demandèrent en vain des explications ; son cœur, trop plein dé joie et d'amour, débordait enfin, lorsque Albert et Rodolphe entrèrent. Tout ne tarda pas à s'expliquer. Rodolphe, qui avait prévu et vu l'évasion de mademoiselle de Pontaris, avait été tout dire à son frère, et ils étaient sortis ensemble pour s'entretenir du change-
ment que cet événement venait apporter à toutes les situations de la famille.
On ne pouvait guère expliquer à Marguerite pourquoi Henri se croyait obligé d'épouser Sydonie; il fallut qu'elle consentît à croire son père, qui lui affirma qu'Henri n'avait pas cessé de l'aimer, qu'il avait été plus malheureux qu'elle, et qu'elle n'avait pas grand'chose à lui pardonner, même si sa joie de recouvrer sa liberté pour la reperdre à ses pieds tie faisait pas de lui l'homme le plus innocent comme le plus amoureux.
— Je lui pardonne bien, moi, dit le pèie Dauphin, moi à travers qui il a passé pour venir se jeter à tes genoux.
On passa une heure à faire les plus doux projets. Marguerite alla avec Henri se promener dans leur jardin.
— - Monsieur, lui dit-elle, vous ne prendrez pins mes roses pour les donner à d'autres, infidèle et voleur que vous êtes !
Henri baisa tendrement la petite main de Marguerite.
Pendant ce temps, Agathe pleurait de joie : elle avait tant souffert du désespoir morne de sa fille !
— Oh ! j'en suis sûre, disait-elle, Marguerite en serait morte.
Après les quelques instants donnés à la joie, Albert dit :
— Oui, mais Cécile ?
— Et la tante Jésabel ? dit Rodolphe.
— La tante, ça m'est à peu srès ézzL dit Albert, mais ma femme !
Les jours qui suivirent se passèrent dans la joie à la fermée Henri ne quittait pas Margue^e; il osait maintenant parler de l'avenir, et c'est du passé qu'il évitait de s'entretenir. Marguerite, de son côté, lui avouait son chagrin. Henri appelait Agathe sa mère ; celle-ci s'oubliait quelquefois et l'appelait « mon fils. »
Au château, au contraire, tout était dans le trouble et dans l'agitation. La tante reconnaissait l'ascendant de l'étoile ou du caractère de Rodolphe ; elle était presque résignée et ne doutait pas du mariage de Marguerite avec Henri.
Cécile, au contraire, était dans un état d'exaspération difficile à décrire. Elle eut des accidents nerveux à cause desquels ou sous prétexte desquels elle passa plusieurs jours
dans son lit. Rodolphe voulait la voir et causer avec elle. Elle refusa opiniâtrement de le recevoir.
Albert mit tout en usage pour obtenir son consentement au mariage d'Henri. Elle fut inflexible.
— Vous n'êtes ni juste ni bonne, Cécile, lui disait-il ; j'avais bien, moi, consenti à lui faire épouser mademoiselle de Pontaris, et cependant cette union nous causait un vif chagrin, à moi et à des personnes que j'aime plus que moimême ; et vous, quand tout le monde est d'accord, quand tout le monde est heureux, seule vous venez mettre obstacle à ce qui nous comble de joie !
— Je sais bien que vous passerez outre, que ma volonté sera impuissante; il suffit d'ailleurs que votre frère le veuille pour que je n'aie qu'à me soumettre. Quand je vous ai épousé, je savais que je me donnais un maître ; mais au moins c'était un maître qui me disait qu'il m'aimait et qui me l'avait persuadé. Je n'aurais pas consenti à en avoir deux, à avoir surtout pour second maître M. Rodolphe, qui me hait, et auquel je le rends bien. J'acceptais un maître, mais je ne savais pas que ce maître était un esclave.
— Epargnez-vous, chère Cécile, ces tentatives pour désunir Rodolphe et moi. Vous avez failli y réussir un moment, grâce à des circonstances mystérieuses et fatales qui sont venues vous aider. Mon frère a été fugitif, exilé, prisonnier, et je n'ai pas été pour lui ce que j'aurais dû être, ce qu'il aurait été pour moi. Il me l'a pardonné.
— Vous lui avez bien pardonné, à lui, d'avoir assassiné votre ami.
— Rodolphe n'a pas assassiné Clodomir : ils se sont bat-
te
tus ; Rodolphe a été blessé ; il prétend avoir de bonnes et sérieuses raisons pour s'être battu avec M. de Pontaris. Je le crois, et j'aurais dû le croire plus tôt : Rodolphe n'a jamaic menti. Nous nous sommes promis, lui et moi, de ne jamais parler de cette époque où je me suis laissé emporter par la fureur au point de tirer un coup de pistolet sur mon frère, sur mon bienfaiteur ! Je ne veux pas chercher à quel point vous m'avez poussé à ce crime ; mais ce que je sais bien, ce que je puis vous dire, c'est que si j'avais tué mon frère, je vous aurais tuée, et me semis tué ensuite. Rodolphe m'a presque prouvé que j'étais excusable. J'ai fait semblant de le croire, parce que cela l'affligeait ; mais j'ai commis un grand crime. N'espérez donc jamais séparer Albert et Rodolphe. Maintenant, soyez sûre d'une chose : c'est que ce mariage se fera. J'avais cédé relativement à Sydonie. Ce n'est pas ma faute si cette jeune fille s'est conduite si étrangement. Je faisais, entraîné par vous, le malheur de toute ma famille, d'Henri lui-même. Le ciel m'a épargné ce nouveau crime : Henri épousera Marguerite, il dépend de vous de mêler des pleurs à la joie, de gâter notre bonheur à tous, mais il ne dépend pas de vous d'empêcher ce mariage.
Les deux époux essayèrent inutilement et par tous les moyens de se vaincre mutuellement. Les prières, les reproches, les menaces, tout fut sans résultat. Cécile employa de plus qu'Albert les larmes, les attaques de nerfs, les convulsions; elle jura que le mariage ne se ferait pas. Albert jura qu'il se ferait. Elle essaya d'influencer Henri ; Henri se jeta à ses pieds, la conjura de consentir à son bonheur, mais en
même temps jura qu'il n'aurait jamais d'autre femme que Marguerite.
Ce qui mettait le comble à l'exaspération de Cécile, c'est que, malgré son opiniâtre résistance, on faisait tous les préparatifs nécessaires pour le mariage. Albert avait eu une sorte de discussion avec son frère. Albert voulait, ce qui eût été tout naturel en d'autres circonstances, que Marguerite et Henri habitassent le château, et il faisait préparer leur appartement. Rodolphe prétendait que jusqu'à ce que Cécile eût pris son parti, il valait mieux que les jeunes époux restassent à la ferme, et il avait, de son côté, tout préparé pour les loger.
Mais un autre obstacle ne tarda pas à s'élever, et il vint cette fois delà douce et timide Agathe, qui avait retrouvé je ne sais où une volonté dont elle ne s'était pas servie une seule fois depuis son mariage, se trouvant si heureuse de ce que Rodolphe lui servait chaque jour sa vie et son bonheur tout préparés et tout faits. Mais elle expliqua qu'il lui serait bien pénible que sa fille épousât Henri sans le consentement de Cécile ; que sa fille aurait à subir trop d'humiliations ; qu'en la mariant, loin de lui donner une seconde mère, elle lui donnerait une marâtre ! qu'elle admettait volontiers que les deux jeunes gens se considérassent comme liés saintement et indissolublement, mais que c'était à Henri et à Albert à obtenir, sinon tout de suite, du moins avec le temps, le consentement de Cécile; qu'il fallait que Cécile vînt chercher à la ferme la femme de son fils, et non que Marguerite entrât chez la mère de son mari en ennemie et malgré elle. Elle
fit tant que Marguerite en pleurant partagea son avis, et que les trois hommes furent assez embarrassés pour lui répondre. Le père Dauphin était de l'avis de sa fille. Albert cependant répondit qu'on n'obtiendrait rien de Cécile, qu'ii ne se croyait pas le droit, en obéissant à un caprice opiniâtre dont elle ne daignait pas donner une raison sérieuse, de faire ie malheur de ces deux pauvres enfants ; qu'il avait déjà à se reprocher l'entraînement auquel il avait cédé en consentant à un mariage qui les aurait séparés à jamais.
— Cécile, la chose faite, ajouta-t-il, se résignera, et graduellement, à force de soins, de concessions peut-être, nous arriverons à lui faire prendre sa place dans notre bonheur. Si au contraire nous avions la faiblesse de lui céder, par une apparence de déférence et de respect, savez-vous ce qui arriverait? c'est que nous la haïrions et que nos cœurs lui seraient toujours fermés. Pour moi, j'ordonne à Henri de se préparer à épouser sa cousine. Je supplie ma charmante sœur Agathe de me permettre d'expier mes regrets de ce que j'ai failli faire, et de donner son consentement. Pour le père Dauphin, je lui joue son consentement au piquet ou aux échecs, à son choix. Henri fera encore une tentative auprès de sa mère ; j'en ferai, moi, une dernière.
— Et moi aussi, dit Rodolphe.
— Toi? elle ne veut pas seulement te voir.
— ^'importe, j-essayerai.
— Ensuite, si elle est inflexible, nous passerons outre. Nous marierons nos enfants ; nous serons très-heureux ; et nous garderons dans notre bonheur toujours la place de
Cécile, que nous finirons bien par la décider à venir occuper.
Agathe fut ébranlée, le père Dauphin passa dn côté d'Albert, et Marguerite vint embrasser son oncle.
D'après l'ordre de son père, d'après le conseil de son propre cœur, Henri fit une nouvelle tentative auprès de sa mère. Il fut repoussé.
Albert n'obtint rien non plus. Il lui dit :
— Eh bien, ma chère Cécile, je vais vous rendre le service de me passer de votre consentement.
— Je maudirai mon fils !
— Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous vous épargnerez ce ridicule; en y réfléchissant un peu, vous serez bien vite convaincue qu'aux yeux d'Henri, amoureux comme il l'est de sa charmante Marguerite, le plus grand malheur possible, le seul malheur qui puisse l'atteindre, c'est d'être
séparé de sa cousine. Or, pour éviter votre malédiction, c'est-à-dire la menace de malheurs aléatoires et lointains, il lui faudrait accepter immédiatement le plus grand, le seul malheur qu'il redoute : voue u« ^ous exposerez donc pas à lancer des foudres de carton. Si je vous cédais, si ma bien légitime tendresse pour vous m'entraînait encore une fois, si j'empêchais le bonheur de cinq ou six personnes, seulement parce que ce bonheur vous déplaît, ces cinq ou six personnes vous haïraient, et moi-même, à force de vous trouver injuste, en voyant leurs larmes et leur tristesse, il me semble que je vous aimerais moins. Si, au contraire, je rends tout ce mondelà heureux, moi compris, très-heureux malgré votre veto, nous aurons tous le sentiment que vous êtes fâchée contre nous, que nous avons à nous faire pardonner par vous ; nos cœurs vous seront ouverts quand vous voudrez y rentrer; de ce bonheur nous vous ferons votre part, comme, des gâteaux des rois, on fait la part des absents et la part des pauvres.
Vos plaisanteries sont de bien mauvais goût.
— Je ne plaisante pas.
— Moi non plus ; et si ce mariage se fait, je m'en irai chez ma mère.
— J'espère que vous ne nous ferez pas à tous ce chagrin. Mais, je vous l'ai dit, ce mariage se fera.
Pendant ce temps, on reçut des lettres de faire part du ma riage d'Emile de Golbert avec mademoiselle Sydonie de Pontaris.
Albert continua, de son côté, tous les préparatifs du mariage d'Henri et de Marguerite ; mais il y avait un retard inévitable, causé par les délais de l'obtention des dispenses entre cousins germains.
Un matin, Cécile reçut une lettre de Rodolphe. Il lui disait qu'il était indispensable qu'ils pussent causer ensemble librement. Voilà, disait-il, plusieurs fois que je me présente chez vous; mais vous êtes malade, ou sortie, ou bien Albert et la tante sont là. Aujourd'hui Albert esta la ville, au moins pour une bonne partie de la journée. La tant ï déjeune chez
des voisins. Henri ne bouge pas de la ferme. Il faut absolument que je vous parle ; je me présenterai chez vous vers dix heures, et je vous demanderai à déjeuner. »
Cécile déchira et froissa la lettre avec colère.
— Cet audacieux personnage ne se rebute pas facilement, dit-elle à la tante Isabelle.
— Que vous demande-t-il?
— Une conversation particulière.
— Si vous êtes décidée, qu'est-ce que cela vous fait? Vous le renverrez comme il sera venu, et de plus vous le renverrez humilié, car il a fort bonne idée de son éloquence et de ses moyens de persuasion.
— Je ne veux pas le voir. Tenez, ma tante, vous qui savez tout, ssvez-vous quel jour il choisit pour me demander une entrevue? Ah! j'ai pleuré toute la nuit, toute la nuit j'ai appelé sur sa tête la vengeance du ciel!
— Calmez-vous, ma nièce.
— Et pourquoi me calmer? sa visite est une insulte et une cruauté. C'est aujourd'hui, jour pour jour, l'anniversaire de celui où il a assassiné... Probablement il veut me faire peur; il veut me dire qu'il me tuera aussi. Oh ! que ne suisje un homme! cet anniversaire mt coûterait cher! Mais on brave une pauvre femme. Mon Dieu! faut-il donc rester sans vengeance ' N'avez-vous donc donné à de pauvres créatures aucun moyen de punir leurs ennemis! Pauvre Clodomir!
— Ma nièce...
— Ah I c'est aujourd'hui qu'il veut me voir ! II veut triompher de moi et de ma douleur ! Me croit-il donc une femme
lâche et sans énergie? Ne sait-il pas que quelques Femmes se sont mises au-dessus de la faiblesse de leur sexe, et... Eh bien! qu'il vienne! Tout le monde est contre moi; Albert est retombé sous le joug de son frère; je n'ai que des ennemis, on me désespère. Soit! j'accepte la lutte. Qu'il vienne, puisqu'il veut me voir. 11 s'attend à me voir abattue, écrasée, pleurant... il se trompe.
— Ma nièce, vous êtes trop agitée, ne le recevez pas. Remettez à un autre moment, à un autre jour surtout cette entrevu e.
— Non, non, c'est moi qui veux le voir maintenant; c'est moi qui la demande, cette entrevue !
— Je suis désespérée .de déjeuner dehors; je ne voudrais pas vous laisser seule.
— Alors il ne viendrait pas, ma tante ; il veut me voir ^eule, il veut sans doute me raconter la mort de celui qu'il a assassiné! Ah! il veut me voir? eh bien, qu'il vienne donc! Il veut déjeuner avec moi? je l'attends! Pourvu qu'il ne manque pas. Ce repas me plaît. Que je tâche donc de me rappeler ce qu'il aime. Ah ! je veux lui servir de ce vin de Madère... Adieu, ma tante; ne vous mettez pas en retard.
— Au iiom du ciel ! ma nièce, qu'avez-vous ? votre visage est bouleversé.
— Moi? rien. M. Rodolphe Reynold veut me voir et me demande à déjeuner; je l'attends.
— Mais, Cécile, pourquoi ces yeux hagards et pourauoi cette pâleur?
— Ce n'est rien, cela va se passer; cet anniversaire... vous
comprenez, ma tante... mais cela va se passer... lime trouvera calme et souriante.
— J'aimerais mieux qu'il ne vînt pas aujourd'hui.
— Au contraire, aujourd'hui vous sortez, Albert est à Paris; il veut être seul avec moi : c'est une occasion qu'il ne peut pas laisser échapper. Allez , ma tante, on vous attend déjà. Je seiai calme, je vous le promets, allez.
Isabelle embrassa Cécile, la regarda , se retourna au moment ae sortir ae la chambre, hésita et se mit en ïoute.
A quelque distance du château, elle rencontra Rodolphe.
— Rodolphe, lui dit- elle, où vas-tu?
— Au château; j'ai demandé à déjeuner à Cécile, j'ai à causer avec elle.
— N'y va pas aujourd'hui.
— Pourquoi, ma tante! Est-ce qu'elle ne veut pas me rece\OJT Y
— D'abord elle ne le voulait pas, puis elle s'y est décidée mais d'une façon singulière. Elle a la fièvre, elle dit des choses étranges... n'y va pas/
— Il est indispensable que je lui parle.
— Cette femme est désespérée, elle est comme folle. Peutêtre... sans doute même... mes craintes... n'ont pas le seni
commun ; je sais qu'on ne t'empêche pas de faire ce que xu veux, mais au moins prends garde. Tiens, c'est affreux ce que je vais te dire, mais quoique tu aies été toujours mon ennemi, il me semble que tu cours un danger, et, si tu veux absolument y aller, n'y mange pas; cette femme est folle et désespérée aujourd'hui ; il m'a semblé entendre des menaces entre ses dents; sa tête est troublée; rappelle-toi ce que lu faisais il y a un an, le même jour qu'aujourd'hui ; n'y mange pas. J'ai envie de retourner avec toi.
-r- Allons donc, ma tante, je vous remercie de cette sollicitude, mais il faut que je voie Cécile aujourd'hui. AUez, allez, il ne restera de vos craintes que ma reconnaissance pour les bons sentiments qu'elles vous ont fait me manifester.
Quand Rodolphe arriva, le couvert était mis.
Cécile était pâle, et d'une voix saccadée lui dit ;
— Vous voyez que je vous obéis.
— C'est-à-dire que vous avez bien voulu céder à ma prière.
— Vous avez voulu me voir et déjeuner avec moi; orenez place et déjeunons.