XL VI
Oa servit îc déjeuner. Cécile goûta de deux ou trois choses et ne mangea pas. Rodolphe mangea, mais resta préoccupé : il se rappelait les paroles de sa tante : « Que faisais-tu, il y a un an, à pareil jour? » et il prenait pour de mauvais augure le hasard qui l'avait amené au château, précisément pour l'anniversaire de son duel avec M. de Pontaris. Le trouble de Cécile était étrange, ses lèvres pâles, sa voix saccadée.
Quand arriva le dessert, Rodolphe lui dit :
— Ma chère Cécile, aurons-nous toujours les domestiques derrière nous? Il n'y a pas moven de causer ainsi.
— ie suis décidée à vous obéir en tout, Monsieur, dit-elle;
et s'adressant aux domestiques : Je sonnerai si j'ai besoin de vous.
Si les paroles de la tante Isabelle avaient d'abord paru ridicules à Rodolphe, l'aspect de madame Reynold, le décousu de ses paroles, l'e'garement de ses yeux, tout lui vint répéter les paroles de sa tante : « Prends garde ! » Il ne tarda pas à s'apercevoir que les regards de Cécile s'arrêtaient souvent à la dérobée sur une carafe dans laquelle était du vin de Madère, et qui était placée sur une console.
— Ce n'est sans doute pas, Monsieur, sans motif, que vous avez choisi ce jour pour vouloir me voir. Vous avez désiré que nous pussions célébrer ensemble l'anniversaire... Mais vous ne buvez pas, Monsieur!
Cécile se leva, prit la carafe pleine de vin de Madère et la plaça devant Rodolphe. A ce moment, sa pâleur était effroyable; deux gouttes de sueur glacée roulèrent sur ses tempes.
— Ma chère sœur, dit Rodolphe, je jure, par la vie de mon frère, que je ne savais pas la date de ce jour; mais si je l'avais sue, peut-être serais-je venu pour vous dire : « Moi seul connais votre secret, il est enfermé dans ma mémoire et n'en sortira jamais. Si vous croyez avoir perdu mon affection, je viens vous faire voir de combien de tendresses vous êtes entourée; tendresses dont vous pouvez, dont vous devez être fière. Pleurons ensemble, si vous voulez, et votre faute et l'expiation que le ciel en a faite par mes mains. »
— Buvez donc, Monsieur!
Rodolphe remplit son verre de vin de Madère, regarda Cécile et continua :
— Je ne suis pas voire ennemi, Cécne. Si je vous ai fait du mal, £a été pour protéger mon frère, que j'aime par-dessus tout. Si j'étais votre ennemi, voyez ce que j'aurais pu faire et ce que j'ai fait. C'est votre fils qui, le premier, s'est aperçu de votre crime. 11 est venu en pleurant me dire : «J'ai vu M. de Pontaris aux genoux de ma mère. Je veux tuer M. de Pontaris. Eh quoi! ma mère ne serait pas la plus pure, la plus honnête des femmes? Je veux tuer M. de Pontaris !» J'ai prouvé à votre fils qu'il se trompait; je vous ai épargné le mépris de votre fils. Est-ce un ennemi qui agit ainsi? Je suis venu vous trouver; je vous ai montré l'abîme entr'ouvert sous vos pas. Je vous ai dit : « Mon frère vous adore, et vous allez le déshonorer, le désespérer. » Je vous ai suppliée d'avoir pitié d'Albert, de ne pas lui rendre l'infamie en échange de sa tendresse. Vous m'avez repoussé. Devais-je laisser trahir mon frère? Je ne lui ai cependant rien dit. Loin de là, j'ai tâché d'épaissir le bandeau qui était sur ses yeux. J'ai supplié M. de Pontaris de ne pas trahir et déshonorer l'homme qui l'appelait son ami. Je n'ai reçu de M. de Pontaris qu'insulte et dédain. J'ai dû venger mon frère, son honneur et le mien. Vous avez irrité mon frère contre moi; vous l'avez exaspéré; vous l'avez rendu fou. Il m'a tiré un coup de pistolet. La balle m'a atteint. Je n'avais qu'un mot à dire pour que cette injuste colère d'Albert devînt légitime en se tournant contre vous. Ce mot, je ne l'ai pas dit. La balle, retirée de mon corps, a été conduite par la Providence : c'est elle qui a tué M. de Pontaris, qui m'a blessé avant de mourir. Alors mou frère m'a trouvé cruel, mon frère a cessé de m' aimer, mon frère m'a chassé de «on cœur, moi qui me dévouais pour
lui. Je pouvais encore dire un mot, et mon frère se jetait à mes genoux et baisait mes blessures ; mais il vous chassait, mais il vous tuait peut-être. Je n'ai rien dit. Est-ce votre ennemi qui a fait cela! Ensuite j'ai subi l'exil, j'ai quitté tous ceux que j'aime, laissant dans le cœur de mon frère un sentiment d'horreur contre moi. J'ai été arrêlé, emprisonné sur votre dénonciation : j'ai subi la prison, et je n'ai rien dit. Voyez, Cécile, suis-je votre ennemi?
Il regarda Cécile, éleva son verre à la hauteur de ses lèvres.
Cécile ne dit rien.
Il reposa le verre sur la table.
— Je ne prétends pas vous faire croire que c'est par tendresse pour vous que j'ai eu ce dévouement. Non. mais mon frère vous aime; je sais le désespoir où une révélation l'aurait jeté. Je vous aimerais tant de le rendre heureux ! Nous serions encore tous si heureux si vous le vouliez ! II me semble qu'une nouvelle vie va s'ouvrir pour r*ôï i Nos entants amoureux, mariés, heureux! Jamais je ne me suis senti si heureux de vivre. Vrai ! j'aurais une grande peur et un grand désespoir de mourir en ce moment.
Et Rodolphe porta encore le verre à la hauteur de sa bouche et posa ses lèvres sur le bord en regardant Cécile- Cécile détourna les yeux et ne dit rien. — Ma tante se trompe, pensa Rodolphe ; moi-même je suis fou, ou cette femme est bien cruelle.
Il posa de nouveau le verre sur la table comme s'il eût été entraîné par la conversation.
— Voyons, Cécile, étiez- vous tout à fait heureuse pendaut
— ?9S — vos criminelles amours? Ne frémissez-vous pas en pensant au mépris de votre fils suspendu sur votre tête, à la haine, au mépris d'Albert? Eh bien, cet homme auquel vous aviez tout sacrifié, votre honneur, celui d'un époux qui vous adore, l'estime de votre enfant, cet homme ne vous aimait pas.
Cécile sourit dédaigneusement.
— Lisez celte lettre : elle m'a coûté bien de l'arpent et bien des ruses, mais la voici !
Et il tendit à Cécile une lettre que Clodomir avait autrefois adressée à un de ses amis, Antoine Flegent.
Cécile lut la lettre, la laissa tomber et resta immobile et
glacée.
Rodolphe la ramassa et la brûla à la flamme d'une bougie que les domestiques avaient apportée avec des cigares.
— Cécile, oublions le passé, n'en parlons plus, revenez à nous. Votre mari est plus amoureux de vdus que jamais; nos enfants vous devront leur bonheur; moi, je vous supplie à genoux de revenir au milieu de nous, où tous les cœurs vous sont ouverts. Vous serez aimée, respectée, adorée, et par moi plus que par tous les autres, si vous rendez Albert heureux.
Et Rodolphe s'était mis, en effet, au genoux de Cécile.
Cécile était émue.
Rodolphe se leva, prit le verre de vin de Madère et le porta à ses èvres.
Cécile lui mit rapidement la main sur le bras.
— Ne buvez pas! s'écria-t-t»Ale.
— A la bonne heure donc! reprit Rodolphe; vous ne vou»
lez plus que je meure je n'avais pas la moindre intention
de boire ce vin. Je sais qu'il est empoisonné.
Ce'cile fut prise d'un tremblement nerveux et fondit en larmes.
— J'étais sûr que vous aviez agi dans un moment de folie, et que vous ne me laisseriez pas boire le poison.
— Je suis un monstre !
— Non, vous avez été folle, mais j'avais été dur. Pardonnons-nous l'un à l'autre, et réunissons-nous pour rendre Albert heureux.
— Comment saviez-vous, grand Dieu!...
— La tante Isabelle se doutait de quelque chose. Et d'ailleurs, votre trouble en disait assez.
Et Rodolphe jeta le vin du verre et celui de la carafe par une fenêtre.
— Oh: il faut que ce soit moi qui meure ! Vous me haïrai, vous me détesterez tous... Grand Dieul Isabelle...
Isabelle, en effet, n'avait pu maîtriser son inquiétude, elle était revenue aussitôt qu'elle avait pu trouver un prétexte. Elle jeta un regard d'anxiété sur Rodolphe et sur Cécile. Rodolphe lui dit :
— RionSj ma tante : vous avez été dupe d'une singulière erreur. Cécile se moquerait bien de vous si je lui disais de quoi vous aviez peur. Cécile est redevenue ma bonne, ma charmante sœur, notre amie à tous. Elle m'a donné un excellent déjeuner; elle m'a un peu grisé, elle sait que j'aime le vin de Madère. Mais au dessert elle m'a dit de bonnes choses. Et venez avec nous, elle veut aller demander à Agathi la main de Marguerite pour Henri. Cette chère Cécile, commo
nous allons tous l'aimer et la bénir! et comme Albert va être heureux!
Isabelle arrangeait son chapeau devant un miroir.
Cécile saisit la main de Rodolphe et la baisa.
A la ferme, Albert était revenu annoncer que tous les ob» stades étaient levés, la dispense arrivée, les bans publiés. A gathe renouvelait ses objections, mais Marguerite et le père Dauphin n'étaient plus de son parti. Albert exprimait énergi» quement sa volonté.
Tout à coup Marguerite, qui regardait par la fenêtre, s# retira, et, pâle, émue, tomba sur une chaise : elle venait de voir Cécile et Isabelle.
— Qu' as-tu? demanda Agathe à sa fille.
— Ma tante Cécile ! ma tante Isabelle 1
Agathe devint aussi pâle que sa fille.
Tout le monde était au moins embarrassé. Les deux femmes entrèrent; mais on n'avait pas vu Rodolphe qui les précédait de quelques pas. Cécile alla droit à Agathe, l'emDrassa et lui dit :
— Ma chère Agathe, ma chère sœur, Rodolphe, le meilleur
des hommes, prétend que vous me recevrez en amie et cp sœur.
Agathe l'embrassa avec effusion.
— Je viens vous demander pour Henri la main de votre charmante Marguerite. Qu'elle ait vos vertus, comme elle a votre beauté, et Henri sera bien heureux.
Marguerite et Henri s'étaient jetés aux genoux de Cécile, qui les releva et les serra ensemble sur son cœur.
Tout le monde pleurait, tout le monde s'embrassait.
Le père Dauphin, dépareillé, voulut embrasser la tante Isabelle.
Celle-ci recula de deux pas.
— Ah 1 c'est juste, dit le père Dauphin, la tante, à force de détester le bonheur chez les autres, a fini par ne plus l'aimer nulle part.
— Allons, dit Rodolphe, la tante veut bien être heureuse et aimée aussi; on l'y habituera tout doucement et à petites doses. — Eh bien! Cécile? dit-il tout bas à la femme de son frère...
Cécile se jeta dans les bras de son mari, en tendant la main à Rodolphe.
Puis les femmes, le père Dauphin et Henri s'assirent en groupe serré, et parlèrent tous à la lois sans écouter.
Albert et Rodolphe disparurent. Ils étaient allés sur la tombe de leurs parents remercier Dieu et renouveler le serment de s'aimer toujours par- dessus tout.