‹ Agathina, ma femme!Chapitre 3 sur 15 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

^athina, ma femme

Cri de Douleur

J*» qui so^, vous MUS) ^ aur amours ardemes ^

gercés de douleurs intenses et mordantes :

euve s au sombre deuil, maris inconsolés,

tord mort;

as tous, vous!

Je n'ai plus, je n'ai plus ma compagne chérie!

Je n'ai plus ni maison, ni cité, ni patrie!

Ma raison disparaît, je n'ai plus de talent.

Mon esprit agonise et mon corps est râlant.

J'ai perdu mon soutien, mon conseil et mon guide.

Il ne bat plus, son cœur, mon roc et mon égide!

Je suis un solitaire, errant dans un désert;

Et j'entends des corbeaux le lugubre concert

Criant : « O le pauvre homme, il a du plomb dans l'aile !

Il n'a plus, comme nous, sa femme qui l'appelle! »

Ah ! c'est toute ma joie et c'est tout mon bonheur,

Que d'un coup, sans pitié, tu m'enlèves, Seigneur!

Et si tu m'as frappé, pour me mettre à l'épreuve,

Si mon âme, par toi, de sa jumelle est veuve;

Si tu m'as foudroyé, sans grâce et sans merci,

Pour me rendre humble et doux : — tu n'as pas réussi !

J'ai souvent lu de Job le lamentable drame :

Si malheureux qu'il fût, tu lui laissas sa femme !

Que j'eusse des trésors, des enfants les plus beaux,

Je t'aurais dit : « Prends-les, cruel Dieu des tombeaux!

Mais pour me consoler, laisse-moi, je t'en prie,

Ma douce Agathina, mon épouse chérie! »

Ma Femme

Naguère on profana le doux nom de « Ma femme »,

Le vice s'en servit de frontispice infâme.

L'Europe pouvait croire, en voyant le succès

De ce livre d'égout, craché par un Français,

Et qui mériterait, à moins de repentance,

Par la main du bourreau, la corde et la potence,

Qu'en France la vertu, fuyant le lit sacré

Du foyer conjugal, eût au vice abhorré

Abandonné la place, et que, comme à Sodome,

Il n'y fût plus de femme aimant d'amour un homme!

Oh! mon Agathina! Je t'invoque à genoux!

Lève-toi dans ta tombe et, tout debout, dis-nous, Toi qui fus chaste et pure et dont le moindre verbe Fut toujours si loyal et parfois si superbe ; Dis-nous ce que tu fus, dès l'âge de vingt ans?...

La vertu réunie aux labeurs incessants.

Tu portas sur ton front un nimbe, une auréole,

Dont le charme opéra jusque dans ta parole ;

La première au travail, la dernière au repos;

Avide de t'instruire et sourde aux bas propos;

Prompte et leste aux devoirs, lente aux plaisirs du monde ;

Pour tous les malheureux d'une pitié profonde.

Idole de ta mère et de tous tes parents,

Dans toutes les maisons admise aux premiers rangs.

Digne avec la cliente, affable à l'ouvrière,

Tu ne fus nulle part ni hautaine, ni fière !

Tous ceux qui te parlaient devenaient tes amis,

Jusqu'à tes serviteurs, dévoués et soumis.

Souvent, en admirant ton ineffable grâce,

Ta parole entraînante, à la fois flamme et glace,

Je me suis demandé, vers mon cœur me penchant :

Qu'as-tu fait dans ce monde, ou niais, ou méchant,

Pour avoir un pareil trésor intarissable,

Qui répand des fruits d'or, comme on répand du sable ; j

Et qui pour tant d'efforts et pour tant de vertus, j

— Rejetant les plaisirs comme autant de fétus, — J

N'exige rien, sinon ma dette obligatoire :

De l'honneur, de l'estime, avec un peu de gloire !

Plus tard quand la douleur, qui de ses dents de fer

Me déchire le cœur et me ronge la chair,

Me laissera, j'espère, un moment d'accalmie,

J'essaîrai le portrait de ma divine amie.

Mais qu'on m'accuse ou non d'orgueil national,

Je prétends qu'on ne trouve un pareil idéal

Qu'en France. Encor faut-il qu'au cœur de la jeunesse

La raison s'affranchisse et qu'elle se connaisse ;

Sachant prendre son vol sans superstition,

Pour l'essor de sa force et de sa mission.

Plus d'un Français dira : « Ce croquis, c'est ma femme. Il me l'a dérobé des replis de mon âme! »

A Paris même il est des couples que je crois Des modèles d'époux! J'en connais jusqu'à trois! Donc, arrière, à genoux et couvertes de cendre, Ces femmes à pompons, qui sont toujours à vendre ! Les Giraud, les Fanny et les Camélias !

Ces beautés du matin, qu'on jette dans le tas

D'immondices du soir, et que l'homme à la hotte . Relève, tôt ou tard, avec des coups de botte.

Malheur! Trois fois malheur au pays qui les met, Couvertes de joyaux et de gloire, au sommet!

Mais quand devront périr les modernes Sodomes, Croulant sous leurs péchés et faute de dix hommes (i), Alors se lèveront deux cents Agathinas Qui diront au Seigneur : « Toujours tu pardonnas A l'homme qui se perd pour la femme trouvée!... » Et la France sera pardonnée et sauvée !

(i) On lit, Genèse, chap. XVIII, v. 32 : « Et il (Abraham) dit : Que mon Seigneur ne se fâche pas. Je ne parlerai plus qu'une fois. Peut-être y trouvera-t-on (à Sodome) dix justes? Et le Seigneur lui répondit : S'il y en a dix je ne le détruirai pas! *

La Femme forte de Salomon

Salomon, dans ses Proverbes, En vers rythmés et superbes, Après avoir décrit, Et puissamment flétri, Les brigues de la courtisane Et ses charmes qu'elle profane, Fait un dernier tableau, Majestueux et beau, De la femme forte et vaillante.

Voici, de ma main défaillante, Une traduction en vers, De ce portrait de l'antique univers.

« Heureux celui qui trouve une femme qui vaille ! » Plus rare que la perle et la pierre qu'on taille !

» Son époux, dans son cœur, sur elle se fiant, » Acquiert de la fortune, en se fortifiant.

» Elle fera venir le bien, à tire d'aile, » Et jamais aucun mal n'arrivera par

elle!

» Sa main tisse la laine et le lin qu'il lui faut

» Pour toutes les saisons, qu'il fasse froid ou chaud !

» Comme d'un armateur, les voiles bien soignées, » Elle tire son pain des cités éloignées.

» Avant qu'il fasse jour, elle est prête, debout. » Au foyer, à ses gens, elle pourvoit à tout!

» Du fruit de ses labeurs elle plante une vigne,

» Et le champ qui lui plaît, on l'acquiert sur son signe.

» Ceignant ses reins de force, unie à la douceur, » Elle soutient le faible et brave l'oppresseur !

» Et jugeant son commerce utile et profitable, » La lampe du travail ne quitte pas sa table !

» La quenouille en son bras, en sa main le fuseau, » Elle sait se courber, souple comme un roseau.

» Puis, avec ses deux mains, toutes pleines d'offrandes, » Aux pauvres elle court et les leur ouvre, grandes!

» Sa maison ne craint pas, l'hiver, les froids subits, » Car tous ses gens, comme elle, ont de doubles habits.

» Le tapis qu'elle foule, elle-même le tisse,

» Ainsi que son manteau, fait de pourpre et de bysse.

» Son mari, dont le nom pour l'éloge est cité, » Siège parmi les grands juges de la cité.

» Aux Phéniciens elle offre, aux marchands, pour leurs ventes » Ceintures et tissus, œuvres de ses servantes.

» Forte par ses devoirs, dignement accomplis, » Elle affronte la mort et les jours de conflits!

» Ce qui sort de sa bouche est la sagesse même, » Et sa langue est la loi de la grâce suprême.

» Dans sa maison il n'est ni cancans ni tracas, » Car le pain de paresse, on ne l'y mange pas !

» Ses fils, en l'exaltant, se lèvent devant elle, » Et son époux la chante, heureux d'être fidèle.

» D'autres filles encor brillent de bon aloi.

» Mais toutes leurs vertus, tu les surpasses, toi!

» Vaine est toute beauté, la grâce est illusoire :

» La femme craignant Dieu, seule, est digne de gloire ! »

Salomon ! Salomon ! En traçant ce portrait,

Grand prince! toi, qui dans toute l'histoire antique,

Chantas seul de l'amour le suprême cantique,

Pourquoi, de ton pinceau, n'as-tu pas, par un trait,

Fait connaître le nom de ce divin modèle?

Etais-tu, grand poète, épris, amoureux d'elle?

Craignais-tu de livrer à la postérité,

Un nom victorieux, fier de t'avoir dompté?

Mais non ! mille fois non ! Le portrait que tu traces

De ta royale main, que tu combles de grâces,

Ressemble à la vertu qui, sainte à tous égards,

Eloigne tout amant d'un seul de ses regards.

Ton poème est un rêve, un idéal de Juive,

Pour qu'au sein d'Israël toute femme le suive!

Mais poème ou tableau, ton portrait, tel qu'il est,

D'Agathina, ma femme, est un vivant reflet.

Avec l'exception du mari qui, fier d'elle,

N'a jamais occupé de place officielle !

Mais je n'en suis pas moins malheureux, ni moins veuf

Et le coup est perçant, comme d'un poignard neuf.

Je sais bien que ma femme était vaillante et forte.

En suis- je moins frappé? En est-elle moins morte?

Un Sanglot

Mon Dieu ! pourquoi m'as-tu si vite abandonné, Comme un faible orphelin sans mère, à peine né ? Qu'ai-je donc fait ? Ma vie est pleine de tempêtes. Mais qu'on vienne y chercher des actes malhonnêtes ! Pourquoi m'as-tu soumis à des coups si subits ? Et pourquoi m'as-tu pris mon unique brebis ?

Pourquoi ne m'as-tu pas plutôt frappé moi-même ? Je sais souffrir. Mais voir souffrir l'être qu'on aime, Sans pouvoir l'arracher à la douleur qui mord, Sans pouvoir le sauver, par sa vie ou sa mort, Sans pouvoir le quitter et sans pouvoir le suivre ; Ne pas oser mourir et ne pas pouvoir vivre, C'est un enfer nouveau qui m'était inconnu !

C'est la douleur sans nom, c'est le malheur tout nu. Et pourtant jamais mal, ni chagrin, ni querelle, Pendant trente-deux ans ne me vinrent par elle. Le premier grand chagrin dont ^lle m'accabla, Ce fut de partir seule, et de me laisser là !

Consolations et Consolateurs

On vient me consoler, et Ton me dit qu'il faut

Se soumettre aux décrets qui nous viennent d'en haut.

Soit! Mais on s'y soumet, ce me semble, assez vite,

Surtout quand le défunt est riche et qu'on hérite.

Je n'ai pas encor pris mon poison cacheté,

Mais je pense, et le dis, que c'est par lâcheté.

Car mes bonheurs, petits et grands, me venaient d'elle,

Et mes nombreux défauts se cachaient sous son aile.

Elle ne me permit jamais d'être mauvais ;

Disant que j'étais bon, plus que je ne savais.

D'un geste elle étouffait la mauvaise pensée

Qui, sur ma lèvre, était à moitié commencée.

Et quand, en bondissant, ma voix, comme un torrent,

Retentissait au loin, dans un ton abhorrent,

Le soir, seule avec moi, de sa voix douce et tendre,

Elle me démontrait et me faisait comprendre

Que de parler ainsi n'était pas d'un penseur;

Que Yut ne se criait que contre un oppresseur!

Qu'eût-on trois fois raison, on n'est qu'un saxophone,

En face d'un mortel qui pense et qui raisonne.

Que n'ai-je profité de toutes ses leçons !

Mais l'homme est si mauvais !... Le lait que nous suçons,

C'est le lait de l'orgueil. C'est du lait de vertige!

Oui ! chaque homme se croit un génie, un prodige !

Mais toi, tu fus modeste, et tu ne savais pas

Que cette modestie illustrait tes appas;

Ton pouvoir s'étendait jusque sur tes clientes :

Car toutes te parlaient les lèvres souriantes.

Comme une fée, au lieu de marcher, tu planais.

Debout, tu commandais; assise, tu trônais.

Et tu servais d'exemple à tes subordonnées,

Pour suivre tes vertus de succès couronnées.

Jamais plus belles dents, jamais plus beaux cheveux

N'ont poussé sur un corps plus souple et plus nerveux !

Un signe distinctif, sur son limon sans fange,

Presque invisible à l'œil, ce fut l'aile d'un ange !

La suprême justice et le suprême amour,

D'eux-mêmes s'alliaient dans son cœur. Sans détour,

Elle rendait justice à toute noble idée;

A tout effort de bien d'une âme décidée.

Jamais mot d'amertume, encor moins de venin,

N'est sorti de sa bouche, aux dépens du prochain !

Elle se dérobait à toute médisance,

Quand elle ne pouvait l'étreindre en sa présence.

Mais que font au lecteur les éloges rimes

De ma femme chérie et mes pleurs imprimés ?

N'est-il pas de malheurs plus poignants dans le monde ?

Qu'importe à la douleur qu'on y mette une sonde !

Calme-t-on une plaie en la touchant du doigt,

Et disant au blessé : Je souffre plus que toi ?

Aussi n'ai-je pas dit que, malheureux, je veuille,

Par des gémissements poussés sur cette feuille,

Consoler les humains, affligés comme moi,

Qui ne peuvent se taire et ne restent pas coi ?

Je voudrais, au contraire, aviver leurs blessures,

Pour pouvoir transformer leurs impuissants murmures

En hurlements de guerre et de rage qui mord,

Contre ce malfaiteur qu'on appelle la mort !

Ah! devant ce faucheur nous ne sommes que l'herbe !

Et contre le destin nous n'avons que le verbe !

Et comme Philoctète au bord d'un désert d'eau, Nos sanglots de douleur ne trouvent d'autre écho Que les vents de l'abîme et les cris des mouettes, Qui rendent nos cœurs sourds et nos langues muettes.

Catinisme Littéraire et Artistique

« Imagination d'un poète alité ! »

Dira-t-on, « qui n'a pas du vrai la qualité ! » Chacun ne doit-il pas chanter la renommée De sa chère compagne et de sa bien-aimée?

Surtout quand le trépas, ce cruel impromptu, Effaçant les défauts, illustre sa vertu !

— D'accord ! Mais plût à Dieu qu'on vouât un poème A toute épouse honnête et vaillante qu'on aime ! Voilà trente ans et plus que la prose et le vers Reçoivent la catin, les deux battants ouverts, Dans le temple de l'art, et jusqu'au sanctuaire ! Il n'est plus d'autre amour que l'amour adultère. / Alceste ! honte à toi, fille de Pélias !

Et toi, Lucrèce, à bas ! Gloire aux Camélias ! Gloire aux filles de joie et gloire à leurs poètes,

Auxquels, de leurs faveurs, elles donnent les miettes !

A bas Laure et Pétrarque, et Dante et Béatrix !

Et vive la prêtresse artiste et meretrix !

Oui. Depuis trop longtemps les écrivains de France (i)

Répandent à Penvi que la morale est rance ;

Que le devoir — mot fruste — appartient au passé,

Et qu'il faut que le siècle en soit débarrassé.

Il n'est pas de vertu que leur chant n'ait salie ;

Il n'est pas de vin pur qu'ils n'aient fait boire en lie !

Si bas que fût un vice et si glaçant d'effroi,

Ils l'ont drapé de pourpre et l'ont couronné roi !

Dans leurs contes d'amour, dans leurs romans et drames,

Ils ont glorifié des malfaiteurs infâmes,

Pourvu que dans la vie, en de honteux procès,

Ils aient eu de l'audace et d'amoureux succès !

Ces émancipateurs, soi-disant poétiques,

Ces prêtres du veau d'or, maximant leurs pratiques,

Ces emboîteurs de pas, ces bâtards shakespeariens,

Qui font de si grands vers sur de si petits riens,

Vendent leur sel pourri, sous le couvert du livre,

Pour prendre l'or du peuple en échange du cuivre.

(i) Ce passage est extrait de mon Nouvel Isaïe.

Si leur art crée un homme, à moins d'un grand coquin, C'est un honnête sot, ou c'est un lourd faquin ! Et si Phonnête femme est Penfant de leur muse, Cest une Agnès dévote, ou bien c'est une buse !

Des auteurs à vapeur, sans sortir de leurs rails,

Travaillent jour et nuit pour nos temples sérails.

Pour attirer la foule, il leur faut sur la scène

Des vices croustillants, sans trop friser Pobscène.

Idéal ! Vérité ! Vertu ! les grands combats

Des vaillants cœurs, fi donc ! Cela ne se vend pas !

Des excitations aux passions charnelles ;

D'orgiaques festins les ivres ritournelles ;

Le viol, Padultère et la flamberge au vent,

Tous les poisons du cœur : — voilà ce qui se vend !

La vertu par le vice est envahie et prise....

Il ne bataille plus contre elle. — Il la méprise!

Ces ordures de Part et ces futilités Remplissent les journaux et les murs des cités. La presse abâtardie, embouchant ses trompettes, De ces vases de nuit raconte les tempêtes.

Aussi plus de mystère ! On ne se gêne plus.

Plus ils sont corrupteurs, plus les journaux sont lus. Tous leurs rez-de-chaussée ont des trottoirs à filles ; Et ces exploits d'amour, racontés par des drilles, Apprennent aux Français, peuple de souverains, Qu'ils sont maris trompés ou fils adultérins !

J'essaîrai, mais ailleurs, d'indiquer le remède.

— Pour guérir un homme ivre, on le gorge d'eau tiède — Mais il serait grand temps que l'honnête mari,

Ne s'appelant Giraud, ni monsieur Bovary, En dehors des récits d'amour de son jeune âge, Décrivît avec art le roman du ménage.

— Car il faut plus d'esprit et plus de cœur, vraiment, Pour être un bon mari que pour être un amant — Afin que l'étranger, nous jugeant sur nos drames, Croyant que nous n'avons que des catins pour femmes, Trouvât dans les amours de nos foyers sacrés,

Dans nos greniers, ainsi qu'en nos palais dorés, Des portraits où la grâce à la vertu se lie ; Les modèles français d'une épouse accomplie !

Mais, hélas ! le bonheur n'a pas de chroniqueur.

Il ne fait que passer, pressé comme un sans cœur.

Ils ne sont que trop vrais, ces vers de Henri Heine : « Inconstant est l'amour, mais constante est la haine ! » Le bonheur, debout, entre et vous baise le front,

» Leste et prompt !

» Mais le malheur s'assied, près de vous, côte à côte,

» Et tricote ! »

Au Cimetière

Toi, qui fus le devoir, toi, qui fus la vertu, Toi, qui m'as tant aimé, me vois-tu ? m'entends-tu ? Me vois-tu, me tordant devant la froide pierre De ton caveau lugubre, envahi par le lierre ? Entends-tu mes sanglots, dont les échos hurlants Retentissent au loin, dans les sépulcres blancs? Oh ! toi, si confiante en la vie immortelle, Ne fût-ce qu'un instant, sors de ta citadelle ! Fais-moi savoir, dis-moi si c'est bien toi qui veux Que, nuit et jour, je reste en cet état nerveux ; Que mon âme, depuis que tu n'es plus vivante, Sans force ni pouvoir, ne soit que ta servante ! Veux-tu que je te suive en ton vol ? Dis-le-moi ! Je quitterai la terre aisément, sans émoi, Pourvu que, te chargeant de mon âme, toi-même, Tu veuilles l'élever à la hauteur suprême

Où trônent Jeanne d'Arc, Rachel et Débora, Où jamais un pécheur comme moi n'atteindra.

Mais tu te tais ! Tu n'as donc plus rien à me dire ? Je ne le verrai plus, ton gracieux sourire !

Je ne l'entendrai plus, ton angélique voix ! Tu me laisses là, seul, sur ton sépulcre froid. Pas le plus petit souffle et pas le moindre signe ! Et je suis pour toujours un échalas sans vigne !

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