‹ Agathina, ma femme!Chapitre 4 sur 15 · RÉSIGNATION · texte numérisé non relu

RÉSIGNATION

Seigneur! si tu n'es pas la justice partout, Tu n'es ni ne serais qu'une idole debout, Et le monde serait un chaos effroyable Et la vie un supplice, et tu serais le diable ! Mais la nature entière, et la terre et les cieux, Tout ce qu'elle contient et qui frappe nos yeux, Le soleil aussi bien que du pommier la pomme, Toute force, au-dessus de la force d'un homme, Prouvent à l'évidence un Mouvement moteur, Une force immuable, un juste Créateur!

Etant juste partout, au domaine des astres,

Tu l'es aussi pour l'homme et jusqu'en ses désastres !

A l'homme seul, Seigneur, tu donnas le pouvoir

De choisir, son chemin. Lui seul peut se mouvoir

Librement vers le bien, ou, par des enjambées,

Courir aux actions par tes lois prohibées,

Les malheurs des mortels sont les vivants effets

Des crimes invengés et d'impunis forfaits.

Aucun mal n'est créé. Le mal jaillit des vices

Préférés des humains et de leurs injustices.

Qu'ils montent du Schéol, qu'ils tombent des glaciers,

Qu'ils s'appellent : mort noire, ou fauves carnassiers,

Les maux de l'Univers et de la race humaine

Sont tous œuvre de l'homme, issus de son domaine.

Il n'est pas de pouvoir, qui jamais ait remis

L'iniquité flagrante ou le crime commis!

Jamais le bien ne sort d'une mauvaise cause!

Et jamais un chardon n'a produit une rose !

Si donc subitement tu m'as frappé, Seigneur,

C'est que je ne fus plus digne de mon bonheur.

L'avais-je mérité, pendant trente ans? J'en doute.

Longue est l'éternité, mais courte en est la route.

Tu m'avais détaché, dans ton rayonnement,

De ton céleste écrin le plus beau diamant.

— Car une digne épouse, ange à l'humaine face,

Est un bienfait du ciel, une divine grâce —

Pour me servir d'exemple et m'apprendre, o, douleur!

En vivant avec elle, à devenir meilleur.

Et me voici soumis au dur apprentissage

D'élever jusqu'à toi son disciple hors d'âge. Oui, Seigneur, j'ai souvent dédaigné tes leçons, Et de mes jours il reste à peine des tronçons. Et puisque c'est ta loi, que Justice on te nomme, Et que tu n'entres pas en, lutte avec un homme , J'essaîrai, si je puis, de me rendre parfait. Seulement, si tu veux que ce soit vite fait, Rends-moi ma douce amie, oh, ne fût-ce qu'une heure ! Afin que, par ta grâce, avec elle, je meure !

Une Maîtresse de Maison

Dans sa maison, ma femme, austère travailleuse,

Ne toléra jamais une brebis galeuse.

Un jour pourtant, au nom d'un noble vieux marquis,

Une fille vêtue avec un goût exquis,

Se disant orpheline et soutenant sa mère,

Entra dans l'atelier, mais à titre éphémère.

Au bout de quelques jours, ma femme découvrit

Que cette demoiselle, un beau corps sans esprit,

Au lieu de travailler, récitait les poèmes

Scandaleux de Musset, les refrains des bohèmes,

Et chansonniers du cru, légers et gouailleurs,

Et la pria d'aller se faire pendre ailleurs.

Deux mois plustard, un jour de chaud printemps précoce.

Alliant les climats d'Italie et d'Ecosse,

Elle revint avec deux laquais galonnés,

Dans un coupé de maître, aux panneaux couronnés, Pour braver par son luxe et ses façons altières La vertu de ma femme et de ses ouvrières.

Ma femme, dédaignant ses airs et ses achats, La fit sortir, confuse, aphone et le front bas ! Un jeune homme élégant, la tête découverte, La reçut à la porte et lui dit : « Eh bien, Berthe!

— Pour lui ce petit nom était un nom chéri — As-tu fait tes achats ? Tu dois avoir bien ri ! L'argent, pour ces gens-là, l'argent fait tout, ma chère. » Mais elle, l'attirant sous la porte cochère,

L'excita tellement, qu'enfonçant son chapeau,

Il revint furieux, comme une trombe d'eau,

En criant : a Vous allez annuler la commande!...

— C'est fait, » lui dit ma femme, «et ma surprise est grande, De voir un gentilhomme agir comme un manant.

Pourquoi donc gardez-vous, Monsieur l'impertinent, Votre chapeau devant une honnête ouvrière?

Et pourquoi l'ôtez-vous devant l'aventurière Qui s'était introduite ici, sous un faux nom ? Votre oncle a-t-il écrit cette lettre-ci ? Non ! Je connais votre tante. Elle serait outrée, De vous savoir parmi la bohème dorée,

Insulteur de vertu pauvre et fière de cœur, Et chevalier du vice élégant et moqueur! »

Interdit et tirant son mouchoir de sa poche, Il s'en alla nu-téte... Il est mort de débauche!

La Distribution des Effets

Enfant, en parcourant d'un vieux livre les pages, Et lisant que des rois, dans de grands sarcophages, Firent mettre, à côté de leurs bien-aimés morts, Des effets, des bijoux, parfois de grands trésors, Je demandai le but de cet étrange usage.

Et Ton me répondit que ce n'était pas sage ; Que l'idolâtre avait bien d'autres préjugés, Par les sages chrétiens abolis ou changés.

Mais le maître malheur explique bien des choses, Qui pour l'heureux mortel resteront lettres closes. Depuis que je me sens comme un orphelin, seul, Je voudrais que ma femme eût mis dans un linceul, Comme autrefois dans sa haute et légère malle, Tous ses effets de choix, tout ce que l'on emballe, Plutôt que de les voir avec ses affiquets Manipulés, rangés, divisés par paquets,

Classés et reclassés, par morceaux et par pièces, Puis partagés en lots par des sœurs et des nièces. Quiconque n'aime pas, jusqu'au moindre lacet, La femme de son cœur, ne sent pas ce que c'est Que de' voir se passer, on dirait aux enchères, Fût-ce par des parents, les choses les plus chères, Qui de nos amoureux et doux embrassements, Vous rappellent, témoins, les plus heureux moments !

Voici le bracelet et voilà le camée,

Qu'à son premier baiser ton promis te donna.

Te le rappelles-tu, ma chère Agathina ?

Tu tombas dans mes bras, toute heureuse et charmée !

Voici la châtelaine, un bijou hors concours, Pour en faire un chef-d'œuvre, il fallait des années. Et quand les pièces d'art s'y trouvaient enchaînées, Tu me récompensas par trois baisers d'amour !

Voici la robe bleue et son beau cachemire.

Oh! l'heureux temps de Bade, avec son gai Cursalf

Etendus sur ce châle, au milieu d'un grand val, Je te lisais d'Hugo les vers contre l'Empire.

« Que ne puis-je arrêter le temps ! » t'écrias-tu « Et que nos cœurs liés, fidèles l'un à l'autre , Ne descendant jamais où le vice se vautre, S'élèvent vers le ciel, où trône la vertu ! »

Emportez tout, mes sœurs. Et vous, mes chères nièces, De l'amour conjugal épouses et prêtresses, Que ces bijoux, sans prix pour le luxe du jour, Vous soient un souvenir de vertueux amour !

Celle qui les portait vous voit et vous contemple ! Qu'ils vous portent bonheur et vous servent d'exemple

La Duchesse

A Page de dix ans, à Reims, où dans ce temps

Demeuraient ses parents, ma femme, fréquentant

L'école des sœurs, fut au couvent appelée,

Où la supérieure, affreusement brûlée,

Gisait dans sa cellule. — Un horrible accident

Qui Pavait fait tomber dans un brasier ardent. —

Cette dame aux traits fins, mais pâlis par le jeûne,

Lui dit : « Ma belle enfant, ta mère encor bien jeune (i),

Une juive d'élite et ferme dans sa foi,

Sort d'ici, me priant de m'occuper de toi.

De ton intelligence et de tes reparties, —

Mes sœurs m'avaient parlé, — mais elles sont parties.

Et la nouvelle sœur, à ta mère, il paraît,

Ne peut pas convenir, pour son zèle indiscret.

(i) Elle n'avait alors que vingt-cinq ans.

Veux-tu venir chez moi, me faire la lecture, A commencer d'abord par la Sainte Ecriture ?

On me dit que tu lis avec un goût marqué, Que le sens du mot vibre en toi, bien indiqué.

La sœur supérieure, ancienne noble dame,

Etait plus noble encor par son cœur et son âme.

Ma femme, l'embrassant humblement, vint la voir

Deux heures par jour, puis de midi jusqu'au soir.

Au bout de quelques mois ces deux âmes, liées

A leur insu, s'étaient comme identifiées.

A ce point que la sœur, avant le jour souvent,

Vint chercher son élève assez loin du couvent.

L'étude de la Bible, étude favorite,

A la juive exalta le peuple israélite.

L'Evangile expliqué, tous les jours répété,

N'ébranla nullement sa native piété.

La sœur permit aussi, mais sous son œil austère,

Des histoires de France et celle d'Angleterre.

L'élève, à l'âme tendre et d'un cœur réchauffant,

Lui parut un portrait de sa défunte enfant.

Et bientôt elle y fut tellement attachée,

Que la peur que l'enfant ne lui fût arrachée,

L'empêcha de parler de sa religion, Encor moins de baptême et de conversion.

Un jour pourtant, la sœur — c'était un jour de fête —

Voyant la mère juive imposer sur la tête

De l'enfant ses deux mains, pour la bénir deux fois,

Involontairement, se signant de la croix,

Dit, en levant sa main : « Et moi, fille chérie,

Je te bénis, au nom de la Vierge Marie ! »

Le père fit sortir sa fille du couvent.

Mais la fille, hors d'elle et les cheveux au vent,

Courut le lendemain, pleurant comme une folle,

Embrasser sa maîtresse, à son ancienne école.

Attendrie et les yeux pleins de larmes, la sœur

Lui dit : « Ma fille, il faut prier de tout ton cœur,

» Afin de devenir plus forte et plus parfaite ;

» Afin d'escalader de la vertu le faîte !

» Car, juive ou catholique, il n'est que la vertu,

» Qui fasse le salut d'une femme ! Entends-tu

» Les anges répéter, là-haut, dans leurs demeures :

» Tu seras vertueuse, ou mieux vaut que tu meures !

» Tu seras vertueuse et tu travailleras,

» De l'esprit et du cœur, — s'il le faut, de tes bras, » A n'avoir pas besoin du bras traître d'un homme ! » Car l'homme est un tyran, de quel nom qu'il se nomme ! » Hélas ! tu m'oublîras. Dieu sait que je t'aimais ! » Maïs c'était un péché. »

« — Je n'oublîrai jamais; » Jamais, ma chère sœur, » dit l'enfant. « Je suis forte! »

A ce moment on vint l'emporter moitié morte.

Soupir

Mon Dieu ! pourquoi donc Rives-tu ma chaîne Si serrée au tronc Du cercueil de chêne,

Où ma femme dort, Et rêvant m'appelle ?

Mieux vaut être mort Et dormir près d'elle !

Mon esprit perclus Chancelle et trébuche.

Et je ne suis plus Qu'un bourdon sans ruche !

Au feu de son cœur S'allumait ma flamme.

Toute ma vigueur Sortait de son âme !

0, toi, le Dieu fort, Veux-tu me la rendre ?

Fais dire à la mort De venir me prendre !

Et fais qu'incarnés, S'il nous faut renaître, Nous soyons re-nés, Un seul et même être!

Orphée et Eurydice

Adolescent, j'ai lu d'Orphée et d'Eurydice

Les merveilleux amours. Et sentant l'injustice

De leurs dieux, des tyrans aux cheveux longs et roux,

Indigné, j'ai forgé des vers pleins de courroux,

De titanesques vers, mais fourmillant de fautes,

Contre l'injuste Olympe et ses cruels despotes.

Eurydice, en fuyant devant un fils de Pan

Epris d'elle, mourut de la dent d'un serpent.

Orphée, inconsolable, errant avec sa lyre,

Fut mordu, mis à mort, parle vice en délire;

Bacchantes de la rue et Laïs de salon,

Qu'il avait essayé d'écraser du talon.

Certe ! Eurydice était une divine fée,

Pour être aimée ainsi du grand poète Orphée !

Mais serait-elle allée à la postérité,

Pour si divinement belle qu'elle eût été,

Sans les accents du cœur de son époux fidèle ? Femmes ! voulez- vous vaincre et battre d'un coup d'aile L'inexorable Temps et sa mortelle faux?

Aimez en tout le vrai ; séparez-le du faux ! Recherchez le poète, au prophétique verbe, Humble près des petits et près des grands superbe. Muses, ne l'inspirant que pour la vérité, Versez-lui du nectar en temps d'adversité !

Pendant la courte vie, ennoblis l'un par l'autre, Vous chasserez au loin ce qui rampe et se vautre. Puis, arrivés au bout, hélas, trop tôt toujours ! Vos neveux à l'histoire écriront vos amours.

Et tous deux incarnés, vers les hautes phalanges, Vous vous élèverez où demeurent les anges !

S'il est vrai que tu sois descendu jusqu'au fond *

Du Styx, pour arracher Eurydice à Pluton,

Ton sort, ô grand Orphée, est encor enviable !

Je donnerais mon âme à Pluton, même au Diable, J

Pour serrer sur mon cœur, ne fût-ce qu'une fois,

Ma chère Agathina, me disant : « Je te vois,

« "It je sens ton baiser sur ma lèvre qui tremble.

» «a mort nous attend là! Soit! mourons, mais ensemble! »

A Madame Maxime Fauvety

Vous étiez la meilleure et la plus sûre amie

De mon Agathina, de ma femme endormie.

Et ce pacte sacré, depuis vingt ans et plus,

D'amitié mutuelle, entre deux cœurs élus,

N'était pas un lien de mode et d'élégance,

Né d'un caprice égal pour la fleur et la ganse.

Il s'est formé tout seul et naturellement

Sur la pure vertu, ce céleste ciment

D'idéal et d'honneur, liant deux nobles âmes,

Et qui fait avec l'art deux anges de deux femmes !

Car vous êtes artiste et l'art vous fut sacré.

Vous l'avez de vertu divinement paré.

Dans ce temple au pavé de blanc marbre et de boue,

Où Phryné, le baiser du vice sur la joue,

Reçoit à pleines mains des applaudissements

Pour ses éclats de voix, pour les bondissements

D'une âme dévoyée, insatiable et creuse,

Qui crache à gros flocons la débauche qui creuse;

Dans ce temple divin, devant nous profané,

Où la fleur se vicie au vieux vice fané,

Vous entrâtes et vous le quittâtes, Maxime,

Après avoir de Part escaladé la cime,

Prêtresse vénérée, approchant de l'autel,

Et tenant dans ses mains l'offrande à l'Eternel.

Le parfum de vertu de vos strophes rythmées,

Pénétrait jusqu'aux cœurs de nos grandes pygmées.

Et vous êtes encor Prêtresse de maison,

Ou la plus pure foi s'allie à la raison.

Et le ciel largement vous a récompensée,

Par l'époux bien-aimé dont la haute pensée

Plane comme un rayon du chaud méridien,

Pour montrer le chemin à l'univers qui vient !

Elle vous aimait bien. Vous figuriez en tête Sur la liste d'amis et sans vous point de fête ! Elle n'était pourtant pas prompte à se lier; | 1 is quand son cœur s'offrait, on pouvait s'y fier. > ce en forme de femme, elle étendait son aile,

Pour couvrir les défauts de toute amie et sœur Et pour faire briller ses qualités de cœur.

Comment pourrais-je vivre et travailler sans elle ? Pourtant je m'évertue et je monte aux sommets ! Et je cherche du ciel le ténébreux mystère.

Mais, hélas! je suis plus malheureux que jamais! Et toujours je retombe, aplati sur la terre, Et comme un fourvoyé je regarde ébahi, Le monde, par le vice et le luxe envahi ; Courant après la joie — une esclave rebelle Comme l'ombre fuyant ce qui court après elle. — Et je n'ai plus que Dieu, qui ne me répond pas, Pour demander ma voie et diriger mes pas !

Ah ! mes pauvres amis, plaignez votre vieux frère, Dont l'esprit fut si gai, parfois si téméraire ! Ma femme, en me quittant, en quittant son pourpris, En me prenant mon cœur, d'un seul coup, m'a tout pris! Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même. Et cette ombre ressemble à l'ombre d'un problème, Ne sachant s'il faut vivre ou me donner la mort; Et je reste en suspens et je maudis mon sort.

Je n'aurais jamais cru qu'il existât un être, Pénétrant dans mon cœur pour y régner en maître , Et qui s' ancrant au fond, par ses propres vertus, Dût le fendre, en sortant, de ses crochets pointus.

Trop heureux, j'ignorais que j'aimais tant ma femme, Et que nous n'avions plus qu'une seule et même âme.

Un jour elle me dit : « Je t'aime bien, chéri !

» Et je ne pourrais plus vivre sans mon mari.

» Mais toi, sais-tu que si je venais à m'éteindre,

» Tu serais malheureux; et malheureux à plaindre ? »

— Ces paroles, lui dis-je, effrayé du propos, Ces paroles de mort font frissonner mes os !

Depuis plus de vingt ans j'étudie et je scrute Mon cœur, avec moi-même en permanente lutte.

Comme le dit si bien le poète latin :

Je pouvais choisir l'or et j'optai pour l'étain ! Toi seule, mon trésor, qui me fus envoyée, Toi, la grâce d'en haut, par le ciel octroyée, Tu me montras tout droit le chemin du devoir, Sans que j'eusse besoin de juger et de voir.

Une femme n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Ou c'est un châtiment, ou c'est la récompense ! Quel ne fut pas l'effroi de mon sensible cœur De se sentir esclave et d'avoir un vainqueur. Et je m'en défendis ! Être l'esclave, en somme, Fût-ce d'une déesse, est-ce digne d'un homme ? N'est-il pas dans la vie, outre l'amour de Dieu, De nobles passions qui peuvent tenir lieu De l'amour de la femme ; amour toujours fugace, Effacé par le temps, ainsi que par l'espace?

Et mon esprit, tantôt soumis, tantôt moqueur, Presque toujours en guerre avec mon propre cœur, Flottait entre la femme et la philosophie.

Mais toi, dont le regard devine et fortifie, Tu sais, depuis longtemps, ce qui me fut caché : Que, malgré moi, mon être au tien est attaché; Que mon âme en ton âme est liée et nouée, Et que ma vie entière à toi seule est vouée.

A son dernier moment, elle me dit encor :

« Ami, tu sais ! combien je t'aimais, cher trésor.

» Tout est fini. Je meurs et je meurs avant l'âge !

» Mais c'est toi que je plains, que... je... plains... davantage! »

Puis, me baisant la main, surprise par la mort,

Elle ferma les yeux.... Et depuis elle dort !

Elle dort à Montmartre, au bout du cimetière.

Mais moi j'essaie en vain de fermer la paupière !

Elle sort, elle rentre avec moi tous les jours.

Quand je marche, m'arrête, ou quand, pressé, je cours,

Elle est à mes côtés, voilée ou tête nue.

Bien que jamais jalouse, — elle l'est devenue !

Mon esprit rêve-t-il, ou sort-il de ses gonds ?

N'ai- je plus ma raison que par sauts et par bonds ?

Ma pensée entre-t-elle en un monde spirite?

Ou suis-je le jouet d'une loi non décrite?

Sommes-nous, elle et moi, du nombre des élus !...

Mais elle n'est pas morte, et moi, je ne vis plus !

Rêve d'Hiver

J'aime ton cimetière, en sa couche de neige.

Et quand je vais te voir, je tâche d'être seul

Avec toi, dans ta tombe. Et je me dis : « Que n'ai- je

» Le bonheur de dormir sous ce pur blanc linceul ! »

Ai-je bien entendu? C'est bien toi, ma chérie. Tu passes et me dis ces mots : « Je t'attendais. » Et puis, en blanche reine, empourprée et fleurie, Tu t'envoles en haut, assise sous un dais.

Comment! je suis debout, où tu devais m'attendre; Il fait un temps de glace et je suis plein de feu ! Je t'apporte un bouquet, un baiser le plus tendre, Et tu fuis ma présence, et tu quittes ce lieu!

Je ne te connais plus. Serait-ce un mauvais rêve ? Car jamais avec moi tu n'eus cet air moqueur... Te voilà qui descends d'un nuage qui crève !

O bonheur ! Te voilà de nouveau sur mon cœur !

Et je fais un sursaut, me réveille et me lève. Sur mon balcon la neige étend son blanc linceul. Et je suis malheureux, car ce n'était qu'un rêve... Je ne la verrai plus, et je resterai seul !

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