SCÈNE IV
GASTON, BAPTISTE. (SaptisUi entre et présente, sans mot dire, à Gaston, une corde%rec un nœud coulant.)
GASTON
Qu’est-ce que c’est que ça?
BAPTISTE , froidement.
Une corde, monsieur.
GASTON
' Pour quoi faire ?
BAPTISTE
' J’ai rénéchi, monsieur, au genre de mort le plus douit.
GASTON
Merci ! Et tu veux?...
, BAPTISTE
J’ai lu qu’il existait jadis un cercle de pendus. On se pendait et l’on se dépendait: le plaisir était très-vif*.
• GASTON
Dans le second cas *. ^
BAPTISTE
Il est vrai qu’on tyre la langue et qu’on est très-laid.
GASTON
Mais ça fait moins de bruit.
BAPTISTE
C’est encore un avantage! le cordier m’a garanti la pureté de ce chanvre, ij m’a juré que, dix hommes comme moi poui'raient se pendre avec sans qu’il rompît. Il i’iait si bêtement ce marchand, en disant cela, que J’en' ai
* Interdit & la repréaeotatioa par la cenaure. . :
encore froid dans le dos... Oh] vous pouvez la regarder, allez, je m’y connais et je vous assure que c’est joliment filé.
GASTON, souriant.
Si tu l'essayais?
BAPTISTE
Brrrou!... oh non! monsieur, pas de plaisanteries » comme ça. Alors, monsieur Gaston, vous êtes toujours décidé? Mais, mon Dieu I pourquoi ce mois-ci n’a-t-il que trente jours !
GASTON, jetant la corde sur le guéridon.
Oh ! vingt-quatre heures de plus ou de moins !
BAPTISTE
Mais c’est beaucoup, monsieur I Ainsi moi, j’ai dans l’idée qu’il nous viendra un client aujourd’hui 1
GASTON
Ton affection te fait divaguer 1 Un monsieur qui aurait attendu précisément mon dernier jour... tu es fou. Mon étoile est détériorée, un peu par ma faute, sans doute; il est trop tard pour que la fortune vienne y faire des réparations.
Pourtant... tenez, monsieur, ce cordier... auquel je viens d’acheter... ça, je lui ai parlé pour vous, il viendra vous voir, il me l’a promis.
GASTON
Dans quel but ?
BAPTISTE
Dam I ppur se marier.
GASTON
Le cordier du coin de la rue ?
BAPTISTE
Justement, monsieur.
GASTON, souriant.
Ah ! eh bien I moi, mon pauvre Baptiste, je t’apprendrai que su femme, sa femme, entends-tu ? a ce cordier, est enceinte d’un sixième garçon, à moins...
BAPTISTE
Ah! '
GASTON
A moins que ce ne soit d’une sixième fille.
Oh! mousieur, vous plaisantez toujours, même aujourd’hui.
GASTON
Il faut prendre la vie comme elle vient et la mort quand elle ne sait pas venir, et la gaieté en toute chose est une supériorité. Que veux-tu ? Je veux être supérieur, moi. Ainsi, tu le vois, ton cœur te dicte des mensonges, et il n’y aura pas plus de client demain qu’il n’y en a eu hier. Itaptistc !
BAPTISTE
Monsieur? (ll va prendre le chapeau, au fond, sur la chaise.)
GASTON
Mon chapeau! je vais passer chez le notaire. En mon absence, continue à mettre ces papiers en ordre. '
BAPTISTE
Ah ! monsieur, il est veuf, le notaire.
GASTON
Eh bien ?
BAPTISTE
Si vous tâchiez do le remarier ?
« GASTON
Voyons! il y a à peine un mois de cela... tu es cruel, Baptiste ! (Fausse sortie.) Ah !
BAPTISTE
Monsieur ?
GASTON, riant.
Tu feras attendre les clients. (Fausse sortie par le fond.) Cependant, si par hasard il en venait un...
BAPTISTE
Un quoi, monsieur?... ’ '
GASTON, riant.
Un client, onimal !... en ferme-le bien, qu’il ne s’échappe
pas. (il sort.)