SCÈNE VIII
BAPTISTE, GABASSOL, entrant par le fond.
Cabassol : 50 ans, méridional ridicule. — Il entre comme un fou et cherche de tous côtés sans rien dire. Il ouvre les portes de droite et de gauche, regarde sous la table et semble même chercher dans les papiers qui sont sur le bureau.
BAPTISTE, stupéfait.
Enfin, monsieur, que cherchez-vous?
GABASSOL, brusquement.
Je cherche une femme 1
BAPTISTE
Vrai ? monsieur.
GAB\SSOL, même jeu.
Oui... une jeune femme !
BAPTISTE, à part.
Quoil un client mâle, à présent!... C'est trop de bonheur à la fois ! (Haut.) Monsieur, j'ai votre affaire I
GABASSOL.
Hein?...
BAPTISTE
Vous courez après une femme, une jeune femme ?
GABASSOL.
Oui I '
BAPTISTE
Eh bien, je vais vous la chercher.
II passe au bureau.
GABASSOL.
Où est-elle?
BAPTISTE, entr'ouvrant le grand-livre.
Là-dedans.
GABASSOL, ahuri.
Là-dedans?
Oui, monsieur, il y en a mêrne plusieurs.
GABASSOL.
Que dit cet imbécile? Il est toqué I
BAPTISTE
Non, monsieur. Ecoutez : (il ut) « Mademoiselle Elomire, 17 ans, les yeux bleus, illusions garanties. .. »
GABASSOL.
Qu'est-ce que c'est que ça?
BAPTISTE
C'est un parti I
GABASSOL.
Un parti... pris d'entraver mes recherches, (ii lui saute à la gorge.) Réponds, OU je t'étrangle ! Où estelle ?...
BAPTISTE, d'une voix étoufifée.
Elomire ? Mais je ne sais pas, monsieur !
GABASSOL.
Elomire ! non, pas Elomire! il sagit de la jeune femme I
BAPTISTE
Quelle jeune femme ?
GABASSOL.
Celle qui se cache ici.
A G t N C E M A I K I M ON I A L E 23
Aïe ! VOUS me faites mal! Je vous jure, mon bon monsieur, qu'il n'y a personne.
CABASSOL
De la rue je viens de la voir, il n'y a qu'un instant, s'approcher de cette fenêtre
BAPTISTE
Ah! la dame... la veuve!
CABASSOL
Oui!
BAPTISTE
Elle descendait l'escalier comme vous le montiez.
CABASSOL, lâchant Baptiste.
Comme je montais? Ah 1 mon Dieu! qu'ai-je fait? Oui, j'ai presque renversé une dame dans mon élan impétueux... Et je ne l'ai pas reconnue!...
BAPTISTE
Vous êtes vif.
CABASSOL
Je suis méridional, (il se penche à la fenêtre, regardant
dans la rue.) Personne! Encore une fois j'ai perdu sa
trace! Quel contre-temps! (il tombe, découragé, dans un
fauteuil près du guéridon.) Ah ça I que venait-elle faire ici?...
BAPTISTE
Oh! monsieur, discrétion...
CABASSOL, brièvement.
Combien vaut-elle?
BAPTISTE
Quoi?
CABASSOL
Votre discrétion.
BAPTISTE, révolté.
Pour qui la prenez- vous? Elle n'est pas à vendre I
GABASSOL, en colère. — Il se lève.
Un domestique incorruptible! Etrange! Je tombe bien ! Vous ne voulez pas me répondre ?
BAPTISTE} se réfugiant derrière le bureau.
Non, monsieur!
GABASSOL, plus doucement.
Gomment vous appellez-vous ?
BAPTISTE
Baptiste.
GABASSOL, de l'autre côté du bureau.
Eh bien, Baptiste, monsieur Baptiste, pardonnezmoi mon mouvement un peu brusque de tout à l'heure, et réponds-moi !
BAPTISTE, hésitant.
Je ne puis...
GABASSOL, des larmes dans la voix.
Oh ! je t'en supplie I...
BAPTISTE, ébranlé.
Ah ! si vous vous adressez à ma sensibilité...
GABASSOL.
Oui! c'est elle que j'invoque!
BAPTISTE
D'abord, pourquoi voulez-vous savoir ce que cette jolie dame est venue faire chez nous ?
GABASSOL.
Pourquoi ? Parce que je l'aime ! parce que j'en suis fou ! elle est si belle... et si riche ! parce que, dans
mon désespoir de ne pas obtenir sa main, je dessèche sur pied I
BAPTISTE^ l'examinant.
Vous desséchez? pas trop !
GABASSOL.
C'est une métaphore!... Parlez, mon bon Baptiste !
BAPTISTE
Eh bien, cette dame est venue ici... Ghutl... pour se... marier I
GABASSOL.
Hein? pour se marier! Où? comment? avec qui?
BAPTISTE
Pas avec moi... mais avec un des nombreux partis que mon maître pourra lui offrir.
GABASSOL.
Que signifie tout cela ? Où suis-je donc ?
BAPTISTE
Gomment ? vous ne savez pas...
GABASSOL.
Non!
BAPTISTE
Vous êtes dans une agence matrimoniale!
GABASSOL, passe devant.
Dans une agence matrimoniale ! Et madame de Presles, qui ce matin encore a refusé ma main pour la dix-neuvième fois, vient ici chercher' un mari I c'est impossible I
* BAPTISTE
C'est pourtant comme ça!
GABASSOL.
Alors, je suis perdu !
Au contraire.
Que dis-tu ?
GABASSOL.
BAPTISTE
Ecoutez ! Cette dame a besoin d'un mari ; vous, vous voulez épouser celte dame. Revenez tout à l'heure. Mon maître sera rentré. Vous lui expliquerez votre cas.
GABASSOL.
C'est une idée, mais elle est détestable ! Quand madame de Presles saura que c'est moi, Gabassol, qui demande sa main, elle me la refusera ici comme chez elle. Et ça fera la vingtième foisl...
BAPTISTE
Mais non ! On commencera d'abord par lui parier de vous sous un faux non. On lui fera votre éloge, on lui montrera vos qualités, car vous devez avoir des qualités?...
GABASSOL, passant au guéridon.
Certainement: un cœur!... une âmel... une poésie et une douceur dans le caractère!...
II donne un coup de poing sur le guéridon. BAPTISTE.
On lui fera valoir votre fortune, car vous devez avoir, de la...
GABASSOL, vivement.
Oui!... mais passons!
BAPTISTE, à part.
Ah! (Haut.) Enfin, vous m'avez compris?
GABASSOL.
Admirablement! Quand elle apprendra mon véritable nom, il sera trop tard... son cœur sera pris ! Baptiste I tu es un homme précieux!
BAPTISTE
Quel nom choisissez-vous?
GABASSOL.
Tiens I si je prenais un titre ?
BAPTISTE
Comme vous voudrez.
GABASSOL.
Eh bien... marquis de la Prévallée... tout court ! Ça ne coûte rien, n'est-ce pas?
BAPTISTE
Non ! c'est même un titre à bon marché I
GABASSOL.
Tu dis?
BAPTISTE
Rien ! C'est entendu! revenez dans un instant ; le directeur de l'agence sera là et je le préviendrai...
GABASSOL.
JMerci:, Baptiste I Tu es un ange ! Veux-tu que je t'embrasse?
Il se jette à son cou.
BAPTISTE, se débattant. *
Mais non I je ne veux pas... je ne veux pas !
GABASSOL.
Là !... au revoir I... à bientôt !
Il sort au fond.
28 AGENCE MATKIMONIALE