BAPTISTE, GASTON
GASTON, du fond, regardant Baptiste qui danse.
Tu ne pleures donc plus ?
BAPTISTE
Au contraire, monsieur, je chante: je chante, je ris, je saute. Ah ! si vous saviez ! quels cheveux ! quelles dents ! quels yeux! quelle femme ! Un ange tombé du ciel !
GASTON
Qu'est-ce donc? Parleras-tu?
BAPTISTE
Une cliente I monsieur.
GASTON
Une cliente ?
BAPTISTE
Une veuve de vingt ans qui veut le redevenir I ;
GASTON
Redevenir... veuve?...
BAPTISTE
Non, monsieur, femme, femme I Elle veut se remarier t
GASTON
Et elle est venue ici pour cela? Je ne sais si elle est tombée du ciel, comme tu le dis, mais pour sûr elle est mal tombée.
BAPTISTE
Et pourquoi? Ne pouvez- vous la marier tout comme un autre ? Elle va revenir dans un instant.
GASTON
Bast 1 elle ne reviendra point.
Elle reviendra, monsieur, elle me l'a promis.
GASTON, appuyant.
Elle te l'a promis ?
BAPTISTE
Oui, monsieur, vous allez la voir.
GASTON
Mais avec qui veux-tu que je la marie ? puisque ce répertoire n'existait que dans l'imagination de mon prédécesseur.
BAPTISTE
Ah ! je ne vous ai pas dit que j'avais trouvé le mari nécessaire...
GASTON
Que me chantes-tu là ?
BAPTISTE, continuant.
C'est un M. Cabassol, que vous présenterez à la jeune veuve sous le titre de marquis de la Prévallée.
GASTON
Ah ! bah !
BAPTISTE
Oui, monsieur. Il faudra bien prendre garde à ne pas prononcer son véritable nom, elle n'en voudrait pas.
GASTON
Hein?...
BAPTISTE
Elle a déjà refusé le Gabassol dix-neuf fois.
GASTON
Eh bien ! alors...
BAPTISTE
Oh! mais, vous saurez bien arranger l'affaire. Vous lui parlerez d'abord des avantages, des qualités, des vertus de ce mari modèle, et, quand elle se sera laissé séduire par votre éloquence, alors seulement vous lui apprendrez le nom véritable.
GASTON, s'assied au bureau.
Baptiste, tues complètement fou ! Je ne le connais par, ce monsieur.
BAPTISTE
Mais vous ferez connaissance. Il va revenir ! En tout cas, c'est une affaire que le ciel vous envoie pour vous prévenir qu'il ne veut pas encore de vous.
GASTON
Une affaire qui n'est pas faite, et que je ne réussirai certainement pas !
BAPTISTE, vivement.
Vous réussirez, monsieur, il le faut ! Et quand même il faudrait évincer le Gabassol de Prévallée, une femme jeune, jolie et veuve, ça doit être d'un placement facile, et vous lui trouverez un autre mari. Vous verrez comme elle est douce, modeste et charmante, et blonde, et un pied, et une mainl... Oh I c'est la main qu'il faut admirer I... Surtout, monsieur, n'allez pas en devenir amoureux !
GASTON
Tiens! à propos de quoi cette sortie?
BAPTISTE
Dam ! si vous vous mettiez à l'aimer, vous n'auriez plus le courage de la marier, et alors...
GASTON
Tu carrosses toujours ton idée I Mais je te le répète, mon bon Baptiste, tous mes préparatifs sont faits, et je n'ai plus qu'à partir.
BAPTISTE
Oh ! monsieur Gaston I
GASTON, se lève et passe à gauche.
Et quand même, l'habitude me manque de ma profession insensée.
BAPTISTE
Insensée?... non, monsieur! et très-utile. Ne poussons-nous pas à la multiplication de l'espèce humaine ? C'est une grande loi de nature que nous observons I
GASTON, souriant.
Oh! jusqu'à présent la nature s'est bien passée de nous, elle s'en passera encore... Tu as rangé ces papiers ?
II va au bureau.
BAPTISTE
Non, monsieur.
GASTON
Ne te l'avais-je pas recommandé?
BAPTISTE
•l'ai pensé que c'était inutile, maintenant que les affaires reprennent, ou du moins, prennent.
GASTON
Mais, je te le répète, cette dame ne reviendra pas.
On sonne.
BAPTISTE
Monsieur, voici ma réponse ; je reconnais son coup
de sonnette. (ll va ouvrir et avance un fauteuil.) Le
coeur me bat!
Il sort.