‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 1 sur 20 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

Une salle du château.

On découvre Méligrane endormie sur un siège à haut dossier, tout au fond de la salle. Entrent Méléandre et Sélysette.

MÉLEANDRE

Voici la lettre d'Aglavaine :

Lisant.

<( Ne sortez pas à ma rencontre.

Attendez-moi dans la salle où vous attendez d'ordinaire que sonne l'heure du repos et je n'aurai pas l'air d'une étrangère. Je vous écris ceci en descendant du navire qui m'a portée vers vous. La traversée a été très sereine et très belle, mais en débar-

10 A.GLAVAINJE ET SÉLYSETTE

quant, j'ai trouvé les chemins défoncés par les pluies; et le soleil sera probablement couché avant que j'aperçoive les tours du vieux château où la bonne Sélvsette a voulu recueillir la veuve de son frère . . .

SELYSETTE, battant des mains.

Oh ! le soleil se couche ! . . . Regarde donc. Elle doit être bien près... Je vais voir...

}IÉLEAXDRE, la retenant d'un geste et continuant de lire.

(( ... Je ne vous ai vu qu'une fois, Méléandre, au milieu de la dispersion et de Tembarras de mes noces ; — mes pauvres noces, hélas! où nous n'avions pas aperçu le convive qu'on n'invite jamais et qui s'asseoit toujours à la place du bonheur qu'on attend. — Je ne vous ai vu qu'une fois, il y a plus de trois ans ; et cependant

je viens vers vous avec moins d'inquiétude que si nous avions dormi tout enfants dans le même berceau...

SELYSETTE, se retournant.

Oh ! Grand'mère dort encore ! . . .

Faudra-t-il l'éveiller quand Aglavaine sera là?...

MÉLÉAXDRE

Oui; elle l'a demandé...

SELYSETTE

Ses cheveux blancs couvrent ses yeux... Elle n'est pas heureuse ce soir... Oh! Je vais l'embrasser...

Prends garde; ne l'éveille pas avant l'heure...

Continuant de lire.

ce ... Je suis si sûre de retrouver un frère!... Nous ne nous sommes presque rien dit, mais les quelques

paroles que vous m'avez dites avaient un autre aspect que toutes celles qu e j'avais entendues jusque là...

SÉLYSETTE

Ne lis pas si vite...

MÊLÉ ANDRE, continuant de lire.

«... Et puis que j'ai donc hâte d'embrasser Sélysette ! . . . Elle doit être si bonne, elle doit être sibelle, puisqu'elle vous aime et puisque vous l'aimez ! Je vais T aimer bien plus que vous ne l'aimerez jamais, car je sais aimer davantage; j'ai été malheureuse... Et maintenant, je suis heureuse d'avoir souffert; je pourrai partager avec vous ce qu'on acquiert dans la tristesse. Il me semble parfois que le tribut que j'ai payé suffira pour nous trois; que le destin n'aura plus rien à réclamer et que nous pouvons nous attendre à

une vie merveilleuse. Nous n'aurons plus d'autre souci que celui du bonheur. Et pour vous et pour moi, pour Sélysette aussi, d'après le peu que vous m'en avez dit, le bonheur ne se trouve que dans ce qu'il y a de meilleur dans notre àme. Nous n'aurons plus d'autres soucis que de devenir aussi beaux que possible afin de nous aimer tous les trois davantage; et nous deviendrons bons à force de nous aimer. Nous mettrons tant de beauté en nous-mêmes et tout autour de nous, qu'il n'y aura plus de place pour le malheur et la tristesse; et s'ils veulent entrer malgré tout, il faudra bien qu'ils deviennent beaux aussi, avant d'oser frapper à notre porte... »

Une porte s'ouvre. Entre la petite Yssali:\-e.

AGLA.YAINE ET SELYSETTE

YSSALINE

J'ailaclef, petite sœur, j'aila clef!...

MÉLÉANDRE

Quelle clef?

SELYSETTE

Celle de l'ancien phare.

MÉLÉANDRE

Je la croyais perdue...

Jeu ai fait faire une autre.

MÉLÉANDRE

Je souhaite que tu la perdes aussi...

SELYSETTE, examinant la clef.

Oh! qu'elle est grande!... Elle ne ressemble pas à celle que j'ai perdue. . .

YSSALINE

J'étais là, petite sœur, lorsqu'on Ta essayée... On a ouvert trois fois, puis on a refermé... Elle va bien mieux que l'autre clef qui était toute rouillée... Mais la dernière fois on a eu de la peine à refermer la porte, car le vent poussait de l'autre côté... Il fait grand vent ce soir. On entend crier les mouettes tout autour de la tour; et les colombes aussi... Elles ne sont pas encore couchées...

SÉLYSETTE

Elle me cherchent ; voilà plus de quinze jours qu'elles ne m'ont plus revue là-haut... J'y monterai demain.

YSSALINE

Avec moi, petite sœur?

Oui; si tu vas te coucher tout de suite; ta nourrice t'attend...

Sort Yssaline.

Elle est belle?

MÉLÉANDRE

Qui donc ?

SÉLYSETTE

MÉLÉANDRE

Oui, très belle...

SÉLYSETTE

A qui ressemble-t-elle?

MÉLÉANDRE

Elle ne ressemble pas aux autres femmes... C'est une autre beauté, voilà tout... une beauté plus étrange et plus spirituelle ; une beauté plus

variable et plus nombreuse, pour ainsi dire... une beauté qui laisse passer l'âme sans jamais l'interrompre... Et puis, tu verras, elle a des cheveux singuliers ; on dirait qu'ils prennent part à toutes ses pensées... Ils sourient ou ils pleurent selon qu'elle est heureuse ou triste, alors même qu'elle ignore si elle doit être heureuse ou s'il faut qu'elle soit triste... Je n'avais jamais vu des cheveux vivre ainsi. Ils la trahiraient constamment, si c'était trahir quelqu'un que de révéler une beauté qu'il eût voulu cacher; car elle n'a jamais autre chose à cacher. . .

SÉLYSETTE

Je sais que je ne suis pas belle...

MÉLÉANDRE

Tu ne diras plus cela une fois qu'elle sera là. Il n'est pas possible de dire

en sa présence une chose qu'on ne pense pas ou une chose inutile. Elle éteint autour d'elle tout ce qui n'est pas vrai...

SÉLYSETTE

Elle éteint autour d'elle tout ce qui n'est pas vrai...

MÊLÉ ANDRE

Sélvsette?...

SÉLYSETTE

Méléandre ?

MÉLÉANDRE

Voici près de quatre ans, je crois, que nous vivons ensemble ?. . .

SÉLYSETTE

Il y aura quatre ans à la fin de l'été.

Voici près de quatre ans que je te trouve à mes côtés, toujours belle.

toujours aimante et douce, et le bon sourire d'un bonheur profond sur la bouche... Tu n'as pas pleuré bien souvent, n'est-ce pas, durant ces quatre années ? Tout au plus quelques petites larmes, quand un de tes oiseaux familiers s'en allait, quand ta grand nière te querellait un peu ou quand tes fleurs favorites périssaient.

Mais l'oiseau revenu, la orrand'mère apaisée et les fleurs oubliées, tu rentrais dans la salle en riant aux éclats : et les portes battaient, les fenêtres s'ouvraient et les objets tombaient, tandis que tu sautais sur mes genoux, en m'embrassant comme une petite fille qui revient de l'école. Je crois que Ton peut dire que nous avons été heureux; et cependant, parfois je me demande si nous avons vécu assez près l'un de l'autre... Je ne sais si c'est moi qui n'avais pas la patience

ÀGLAY.VINE ET SÉLYSETTE

de te suivre ; ou si c'est toi qui voulais fuir trop vite : mais bien souvent, lorsq --avais de te parler comme

parlais tout à l'heure, tu semblais me répondre de l'autre bout du monde

tu te réfugiais pour des raisons que je oe comprends pas... Est-ce

, vraiment, notre àme a peur à

p oint-là d'un peu de gravité ou d'un peu plus de vérité dans l'amour?

de fois ne non- sommes-nous pas interdit de nous rapprocher d'une chose qui eût pu être belle, et qui ut unis bien plus étroitement qu'un baiser sur les lèvres... Je ne sais pas pourquoi je le vois mieux

soir. — Est-ce a cause du souvenir plus vivant d'Aglavaine, à cause de sa lettre ou de son arrivée qui délivre déjà quelque chose dans nos âmes ? — Nous nous sommes ais autant qu'on puisse humainement

s'aimer, semble-t-il. Mais, quand elle sera là, nous nous aimerons davantage, nous nous aimerons tout autrement, bien plus profondément, tu verras... Et c'est surtout à cause de cela que je suis si heureux quelle vienne... Seul, je ne pouvais pas... Je n'ai pas la puissance qu'elle a, bien que je voie comme elle. Elle est un de ces êtres qui savent réunir les âmes à leur source; et lorsqu'elle se trouve là, on ne sent plus rien entre soi et ce qui est la vérité...

SÉLYSETTE

Aime-la si tu l'aimes. Je m'en irai. . .

MÉLÉANDRE

Sélysette ! . . .

Je sais que je ne comprends pas...

AGLAVAIXE ET SELYSETTE

MELEÀXDRE

Tu comprends. Sélysette, et c'est tout juste parce que je sais que tu comprends sans vouloir le montrer, que je 1e parte de ces choses... Tu as une àme bien plus profonde que celle que tu me montres; et c'est cette àme que tu t'amuses à me cacher, lorsque je sors à ta recherche... Ne pleure pas.

Sélysette, ce ne sont pas des reproches.. .

SÉLYSETTE

Je ne pleure pas. Pourquoi donc pleurerais-je ?

MÊLÉ ANDRE

Et cependant, je vois trembler tes lèvres...

SELYSETTE

Je songeais à tout autre chose...

Est-il vrai qu'elle ait été très malheu-

MELEANDRE

Oui; elle a été très malheureuse, à cause de ton frère . . .

SÉLYSETTE

Elle Fa peut-être mérité. . .

MÉLÉANDRE

Je ne sais si une femme a jamais mérité d'être très malheureuse...

SÉLYSETTE

Qu'est-ce que mon frère lui a fait ?

MÉLÉANDRE

Elle m'a supplié de ne pas te le dire...

SÉLYSETTE

Vous vous écriviez ?

MÉLÉANDRE

Oui; nous nous écrivions parfois.

AGL.VVAINE ET SELYSETTE

SÉLYSETTE

Tu ne m'en as rien dit.

MÉLÉANDRE

Je t'ai montré plus d'une fois ses lettres lorsqu'elles nous arrivaient, mais tu ne semblais pas curieuse de les lire...

SÉLYSETTE

Je ne me rappelle pas . . .

Mais moi, je m'en souviens...

SÉLYSETTE

Où l'as-tu vue, la dernière fois que tu Tas vue ?

MÉLÉANDRE

Je ne l'ai vue qu'une fois, je te l'ai déjà dit ; et c'était dans le parc du château de ton frère... C'était sous de grands arbres...

SELYSETTE

Le soir?

MÉLÉANDRE

Oui; le soir.

SELYSETTE

Que disait-elle ?

MÉLÉANDRE

Nous nous sommes dit bien peu de choses. Mais nous avons pu voir que nos deux vies avaient le même but...

SELYSETTE

Vous vous êtes embrassés ?

MÉLÉANDRE

Quand cela ?

Ce soir-là...

MÉLÉANDRE Oui, en nous séparant...

SÉLYSETTE Ah!

MÉLÉANDRE

Je crois quelle ne restera pas longtemps parmi nous. Sélysette...

SÉLYSETTE

Si, si: je veux qu'elle reste...

Bruit au dehors.

Elle est là î

Elle court à la fenêtre.

Il y a des torches dans la cour..

Un silence. La grande porte s'ouvre et Aglavaine se montre sur le seuil. Elle entre sans rien dire et va vers Sélysette qu'elle regarde.

MÉLÉANDRE

Embrassez-vous.

Oui.

Elle embrasse longuement Sélysette puis se dirige vers Méléandre qu'elle embrasse également.

Et vous aussi...

SÉLYSETTE

Je vais réveiller grand'mère...

AGLA VAINE, regardant Méligrane.

Elle dort profondément...

MÉLÉANDRE

Elle dort ainsi une grande partie de la journée. . . Elle a les bras paralysés. . . Approchez-vous, elle veut vous voir ce soir...

AGLAYAIInE, prenant la main de Méligrane et se penchant sur elle.

Grand'mère...

MÉLIGRANE, s'éveillant.

Sélysette ! . . .

Ouvrant les yeux.

Oh ! qui êtes-vous ?

J'ai eu peur...

Puis-je vous embrasser, grancTmère ?

MÉLIGRANE

Vous m'appelez grand'mère ? Je ne vous vois pas bien... Qui est là derrière vous ?

SÉLYSETTE, s'avançant.

C'est moi, grand'mère.

MELIGRANE

Ah! c'est toi, Sélysette... Je ne te voyais plus... Approche un peu la lampe, mon enfant...

Sélysette apporte une lampe et éclaire Aglavaine.

MELIGRANE, regardant Aglavaine.

Oh ! vous êtes belle ! . . .

Puis-je vous embrasser maintenant, grand'mère ?

MELIGRANE

Non; ne m'embrassez pas ce soir...

Je souffre plus que d'ordinaire; il n'y a que Sélysette qui puisse me toucher sans me faire souffrir...

Je veux apprendre aussi à ne pas faire souffrir...

30 AGLAYAINE ET SELYSETTE

MELIGRANE la regardant fixement.

Je ne sais pas s'il est permis d être si belle...

AGLAYAINE

Il est ordonné, au contraire, d'être aussi belle que possible, grand'mère. . .

MÉLIGRANE

Embrasse-moi, Sélysette. avant que je m'endorme; et éloigne la lampe...

Je faisais un grand rêve. . .

SELYSETTE, revenant avec la lampe.

Il faut lui pardonner; elle est souffrante . . .

AGLAYAINE

Que faut-il pardonner, Sélysette ?

— Vous perdez quelque chose...

Qu'est-ce qui tombe sur les dalles ?

Elle ramasse une clef.

Oh ! l'étrange clef!...

C'est la clef de ma tour... Vous ne savez pas ce qu'elle ouvre...

Elle est étrange et lourde... J'ai apporté une clef d'or, moi aussi, vous verrez... Il n'y a rien de plus beau qu'une clef, tant qu'on ne sait pas ce qu'elle ouvre...

SELYSETTE

Vous le saurez demain... Avez-vous remarqué, en arrivant ici, tout au bout du château, une très vieille tour, dont le faite est en ruine ?

Oui; j'ai vu quelque chose qui semblait s'écrouler sous le ciel. On voyait les étoiles à travers les brèches des murailles.

SELYSETTE

Eh bien, c'est cela même; c'est ma tour, c'est un vieux phare abandonné.

Personne n'osait plus y monter. . . On y va par un long corridor dont j'ai trouvé la clef. Je F ai perdue depuis... J'en ai fait faire une autre; car personne n'y entre que moi. Quelquefois Yssaline m'accompagne. Méléandre n'est monté qu'une fois; il a eu le vertige. C'est très haut, vous verrez. On voit toute la mer. Elle écume tout autour de la tour, excepté du côté du château. Et tous les oiseaux de la mer habitent dans les trous des murailles. Ils poussent de grands cris quand ils me reconnaissent. Il y a aussi des centaines de colombes; on a voulu les mettre ailleurs; mais elles ne veulent pas l'abandonner. Elles reviennent toujours... Êtes-vous fatiguée ?

Oui, un peu, Sélysette. J'ai fait un long voyage.

SÉLYSETTE

Oui, c'est vrai... Nous monterons demain, et puis il fait grand vent ce soir...

Un silence.

MÉLÉANDRE

C'est étrange, Aglavaine... J'avais tant de choses à vous dire... Et puis, dans ces premiers moments tout se tait; et il semble vraiment qu'on attende quelque chose.

On attend en effet que le silence parle...

MÉLÉANDRE

Que vous dit-il ?

3i A.GLA.VAIKE ET SELYSETTE

Si Ton pouvait redire ce qu'il nous dit, ce ne serait plus le silence. Méléandre... Nous n'avons prononcé que des paroles à peu près inutiles, des paroles que tout le monde eût pu trouver, et cependant, ne sommesnous pas tranquilles, et ne savonsnous pas que nous nous sommes dit des choses qui valent bien mieux que nos paroles? Nous nous sommes dit les petits mots timides que disent les étrangers qui se rencontrent, et cependant, qui sait tout ce qui vient de se passer entre nous trois ; et si tout ce qui doit nous arriver ne s'est pas décidé sous une de ces paroles...

Existe-t-il une destinée que des paroles n'aient jamais efileurée? Maisce queje sais, en tout cas. c'est que notre silence m'a prédit que j'allais aimer Sélvsette comme une petite sœur... Il a crié

cela, à travers toute mon âme, depuis le premier pas que j'ai fait dans cette salle; et c'est la seule voix que j'aie bien entendue...

Attirant Sélysette.

Pourquoi donc, Sélysette, faut-il que l'on vous aime ainsi, et qu'on pleure malgré soi lorsque l'on vous embrasse?...

Elle l'embrasse longuement.

Viens aussi, Méléandre...

Elle l'embrasse également.

C'était peut-être ce baiser que nous attendions tous, et ce sera le sceau qui scellera notre silence pour la nuit . . .

Ils sortent.

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