‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 2 sur 20 · SCENE 1 Un berceau de feuillage dans le pare · texte numérisé non relu

SCENE 1 Un berceau de feuillage dans le pare

Entrent Aglayaine et Méléandre.

MÉLÉANDRE

Il n'y a pas huit jours que nous vivons ensemble sous ce toit, et déjà je ne puis plus m'imaginer que nous ne soyons pas nés dans le même berceau. Il semble que nous n'ayons jamais été séparés et que je t'aie connue avant de me connaître. Tu me parais antérieure à tout ce que je suis, je sens ton àme mieux que je ne sens la mienne, tu es plus

près de moi que tout moi-même ; et si Ton me disait « il vous faut sauver votre vie», c'est ta vie qu'il me faudrait sauver pour que je pusse vivre... Je ne me verrais plus si tu n'étais pas là, je ne puis plus me retrousser, je ne puis plus me sourire, je ne puis plus m'aimer qu'en toi seule. Il me semble souvent que mon âme et mon être et tout ce qu'ils possèdent ont changé de demeure et que c'est la partie de moi-même qui n'est pas de ce monde que j'embrasse en pleurant quand je t'embrasse ainsi...

AGLAVAIXE

Je dis de même, Méléandre. Lorsque je t'embrasse à mon tour, il me semble que c'est moi-même que j'embrasse quand je serai plus belle... Je ne suis belle que lorsque tu es là; et je n'entends mon âme qu'à côté de la tienne.

Je me cherche hors de moi et c'est en toi que je me trouve, je te cherche hors de moi et c'est en moi que j e te trouve . . . je ne distingue plus nos mains, nos âmes ni nos lèvres... Je ne sais déjà plus si tu es ma clarté ou si je deviens ta lumière... Tout se mêle tellement en nos êtres, qu'il n'est plus possible de dire où l'un de nous commence et où l'autre finit... Le moindre de tes gestes me révèle à moi-même, chacun de tes sourires, chacun de tes silences et chacun de tes mots m'enchaîne à une beauté nouvelle... Je sens que je fleuris en toi comme tu fleuris en moi ; et nous naissons sans cesse l'un en l'autre...

MÉLÉANDRE

Il n'y a qu'une chose qui nous sépare encore, c'est notre étonnement...

AGLAYAINE ET SELYSETTU

C'est vrai: je m'étonne jour et nuit qu'un être tel que toi existe réellement . . .

MÊLÉ AND RE

Moi aussi. Aglavaine... Mes yeux, mes mains et mes oreilles ne me suffisent plus... Je crois rêver quand je te vois, je crois rêver quand je t'entends, je crois avoir rêvé quand je ne te vois plus, je crois m'être trompé quand je ne t'entends plus. Je reviens près de toi et je crois que je me trompe encore... Je te vois, je t'entends, je t'embrasse, et dans ce moment même je voudrais fuir encore pour retrouver mon autre certitude...

Moi aussi. Méléandre... Quand je suis près de toi, je voudrais m'éloi-

gner pour te voir de plus près lorsque je suis toute seule; et lorsque je suis seule, je viens te rechercher parce que je sais bien que ton âme m'attend mille fois plus belle encore que je ne puis l'imaginer... Je ne sais plus ce qu'il faut faire au milieu d'un bonheur comme le nôtre ; et Ton dirait parfois que je suis malheureuse à force d'être heureuse...

MÉLÉANDRE

Où donc te trouvais-tu, durant toutes les années que nous avons vécues sans soupçonner que nous vivions tous deux!...

J'y songeais aussi, Méléandre, car déjà nos deux âmes se parlent bien avant que notre bouche s'ouvre...

MELEANDRE

Et cependant, quand tu me parles, c'est la voix de mon àme que j'entends pour la première fois...

AGLAYAIXE

Moi aussi, Méléandre, tandis que tu me parles, c'est mon àme que j'écoute: et lorsque je me tais, c'est ton âme que j'entends... je ne peux plus trouver la mienne sans rencontrer la tienne. Je ne puis plus chercher la tienne sans retrouver la mienne...

MÉLÉANDRE

Nous avons en nous le même monde, Aglavaine... Dieu s'est trompé sans doute quand il a fait ainsi deux âmes de notre àme...

Où donc te trouvais-tu, toi aussi.

Méléandre, durant toutes ces années où j'attendais si seule!...

MÉLÉANDRE

J'attendais seul aussi et je n'espérais plus...

J'attendais seule aussi et j'espérais toujours...

MÉLÉANDRE

Mais qui donc t'avait dit que quelqu'un t'attendait delà sorte?...

Personne n'avait rien dit; et je ne savais rien; si ce n'est ce qu'on sait peut-être sans savoir ; et je te connaissais sans t'avoir jamais vu...

MÉLÉANDRE

Mais pouvais-tu m' aimer autant que je t'aimais avant de m'avoir vu ?.. .

46 AGLAYAINE ET SÉLYSETTE

Et toi, mon Méléandre, m'avais-tu

vue, comme je t'avais vu avant de t'avoir retrouvé?...

MÉLÉANDRE

Je ne crois pas que ce qui nous arrive soit jamais arrivé à personne; et qu'il y ait d'autres vies pareilles à notre vie...

Oh! Je songe parfois que ce n'est pas possible ! . . .

Moi aussi. Àglavaine, et j'ai peur. . .

De quoi donc as-tu peur?... nous nous sommes retrouvés, que peut-on craindre encore?

MELEANDRE

C'est quand on est heureux qu'il faut craindre au contraire... Il n'y a rien qui soit plus menaçant que le bonheur ; et chaque baiser qu'on donne peut réveiller un ennemi... puis il y a autre chose...

Quoi?

MÉLÉANDRE

Sélysette...

Eh bien?

MÉLÉANDRE

As-tu sonç-é à Sélvsette ?

Oui.

MÉLÉANDRE

Et cela ne te trouble pas ?

Non, Méléandre ; cela ne me troublera plus...

MÉLÉANDRE

Elle souffrira peut-être...

Ne puis-je pas t'aimer comme un frère, Méléandre?

MÉLÉANDRE

Cependant, si elle pleure?...

Elle ne pleurera pas longtemps, si elle monte avec nous... Pourquoi ne monterait-elle pas en même temps que nous-mêmes vers l'amour qui ignore les petites choses de l'amour? Elle est plus belle que tu ne crois, Méléandre ; nous lui tendrons la main : elle saura nous rejoindre; et une fois près de

nous, elle ne pleurera plus... Et elle nous bénira pour les larmes versées, car il y a des larmes qui sont plus bienfaisantes que des baisers...

MÉLÉANDRE

Crois-tu que jepuisset'aimer comme une sœur, Agi av aine ?

Ah...

MÉLÉANDRE

Crois-tu que tu puisses m'aimer comme un frère, Aglavaine ?

AGLAYAINE

Quand tu me le demandes, je ne le sais plus, Méléandre...

MÉLÉANDRE

Je ne puis plus le croire. Nous allons lutter jour et nuit, nous' allons lutter

50 AGLAYAINE ET SÉLYSETTE

bien longtemps; et nos plus belles forces qui seraient devenues de l'amour plus précieux, de la beauté peut-être ou des vérités plus profondes, vont s'épuiser dans une lutte inutile... Et plus nous lutterons, plus nous verrons monter entre nous un désir qui sera comme un voile de plus et plus obscur entre nos âmes...

Et les meilleures choses vont mourir en nous-mêmes, à cause de ce désir...

Il semble qu'il n'y ait au fond de tout cela qu'une bien petite chose; et cependant cette petite chose a peutêtre la force d'écarter à jamais deux âmes de leur beauté parfaite... Est-ce que tout, les étoiles et les fleurs, les matins et les soirs, les pensées et les larmes, ne se transforme pas selon le baiser qu'on se donne ?... Est-ce que la nuit même a la même profondeur dans lus veux d'une sœur et les

yeux crime amante ? Ne fermons pas la porte aux plus belles vérités, Aglavaine... toute la lumière de nos deux âmes va se briser contre un petit mensonge... Tu n'es pas ma sœur, Aglavaine, et je ne pourrais pas t'aimer comme une sœur...

C'est vrai que tu n'es pas mon frère, Méléandre ; mais c'est ici, sans doute, que nous devons souffrir...

MÉLÉANDRE

Toi aussi, tu aimes donc les souffrances inutiles ?

Non, Méléandre; je n'aime que les souffrances que je puis prendre aux autres...

MÉLÉANDRE

Et quelles souffrances ici pourrons-

AGLAYAINE ET SELYSETTE

nous prendre aux autres sans tuer le meilleur de nous-mêmes ?

Nous ne le savons pas encore. Méléandre, mais nous devons agir comme si nous le savions — et s'il faut qu'on se trompe, il vaut mieux qu'on se trompe aux dépens de soi-même...

MÉLÉANDRE

faire

Je le sais Aglavaine, mais que

AGLAVAIXE

Le destin nous a rapprochés, Méléandre, nous nous sommes reconnus comme deux âmes ne se sont peutêtre jamais reconnues jusqu'ici. Nous nous aimons; et rien au monde ne peut plus faire que je ne t'aime pas, que tu ne m'aimes plus...

ME LE ANDRE

Je le crois comme toi, Aglavaine.

— Je ne vois rien au monde. . .

Pourtant, si je faisais pleurer une chose innocente, me reconnaîtrais-tu ?

MÉLÉANDRE

Elle ne pourra pleurer que parce qu'elle se trompe...

Les larmes qui se trompent sont douloureuses aussi. . .

MÉLÉANDRE

Il ne nous resterait plus qu'à nous fuir, Aglavaine ; mais ce n'est pas possible !... Une chose aussi belle n'est pas née pour mourir; et nous devons avoir des devoirs envers nous. . .

AGLAYAINE EE SELTSETTE

Je le crois aussi, Méléandre; et je

crois qu'il y a mieux à faire qu'à nous fuir... Je ne peux pas m'imaginer que ces choses soient nées pour iinir dans les larmes...

MÉLÉANDRE

On ne sait pas pourquoi elles naissent, Aglavaine: mais on sait que les larmes ne se sont jamais fait attendre. . .

En attendant, s'il faut que quelqu'un souffre, il faut que ce soit nous. . . Il y a mille devoirs, Méléandre ; mais je crois qu'on se trompe rarement lorsqu'on tache d'abord d'enlever une souffrance au plus faible pour la reporter sur soi-même.

MÉLÉANDRE, l'enlaçant.

Tu es belle. Aglavaine...

AGLAVAINE, l'enlaçant à son tour.

Je t'aime, Méléandre...

MÉLÉANDRE

Est-ce toi qui pleures, Aglavaine ?.

AGLAVAINE Non c'est nous, Méléandre...

MÉLÉANDRE

Est-ce nous aussi qui tremblons.

Oui...

Ils s'embrassent. On entend un cri de douleur dans le feuillage ; puis on voit Sélysette fuir, échevelée, vers le château.

MÉLÉANDRE

Sélysette ! . . .

Oui...

56 A.GLÀ.VAINE ET SELYSETTE

MÉLÉANDRE

Elle nous a entendus... Elle fuit vers le château...

AGLA VAINE, lui montrant au loin Sélysette.

Va!... Va!...

MÉLÉANDRE

Oui...

Il s'élance à la poursuite de Sélisette. Aglavaine s appuie contre un arbre et pleure silencieusement.

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